aujourd'hui si vous voulez.
--A quelle heure?»
Avant de répondre, Mlle de Margival réfléchit un peu.
Je ne sais pas si le diable qui perdit Marguerite à la porte de
l'église vint troubler l'âme de la jeune fille, mais elle répondit: «A
six heures,» tout en se disant que son père ne serait pas au château à
cette heure-là.
M. de Margival devait dîner chez Mme de Sancy. Dîner de libres paroles
d'où toutes les jeunes filles étaient exclues.
M. de Margival reparut presque aussitôt avec M. le curé.
Georges du Quesnoy le salua une seconde fois, tout en jetant ce mot à
Mlle de Margival:
«Passionnément.»
A quoi elle riposta par:
«Point du tout.»
Comme Georges du Quesnoy avait déjà de la malice philosophique, il
jugea que ce _point du tout_ était un aveu. Si Mlle de Margival avait
voulu briser sur ce point délicat, elle se fût contentée de ne pas
répondre.
Georges retourna chez lui l'âme pleine d'amour, l'esprit plein
d'espérance. Mlle de Margival, quel que fût le point de vue, était une
bonne fortune: pour l'amoureux elle était belle, pour l'ambitieux elle
était riche, pour le glorieux elle était noble.
La question serait de décider le père, non pas à dire _point du tout_,
mais à dire oui. Georges pensa que ce ne serait point chose aisée, car
M. de Margival était une des personnalités du pays; il devait rêver
pour sa fille, à qui il donnerait trois ou quatre cent mille francs de
dot, un mariage politique, nobiliaire, diplomatique. Georges aurait
beau se hausser sur la pointe de ses pieds, il ne pourrait faire
grande figure devant M. de Margival. Son père était fort honorable,
légèrement drapé dans sa noblesse de robe, mais il ne pouvait montrer
un blason sur fond d'or. A peine donnait-il à ses trois enfants chacun
cinquante mille francs pour le jour de leur mariage. Mais il y avait
un autre abîme entre Georges et Valentine, c'est qu'ils étaient
presque du même âge. L'échappé de collège n'avait pas de temps devant
lui pour arriver à quelque chose de sérieux qui pût plaider en sa
faveur. Il ne serait pas encore avocat, sans doute, que déjà la jeune
fille aurait donné sa main.
Toutes ces réflexions n'empêchaient pas Georges d'être très-heureux
de son amour et de l'amour de Valentine, car décidément il prenait le
_point du tout_ pour l'argent comptant de l'amour.
Rentré à la maison, il dit à son frère:
«Tu n'as jamais été amoureux, toi?
--Moi, je le suis tous les jours.
--De qui?
--De toutes les femmes, ici, là, partout, plus loin.
--Je connais cela; c'est le contraire de l'amour. C'est égal, puisque
tu es poëte, fais-moi des vers à ma beauté.
--Ta beauté! qu'est-ce que cela?
--Cela, c'est Mlle Valentine de Margival.
--Tu es fou, une orgueilleuse qui te mettra à ses pieds.
--Eh bien, qu'elle me mette à ses pieds; je me charge de la faire
tomber dans mes bras.
--Comme tu y vas.
--Oh! moi, je ne suis pas pour les rêveries platoniques.
--Tu es venu, tu as vu, tu as vaincu.
--Voyons, fais-moi des vers, je les enverrai demain matin dans un
bouquet.
--Et tu les signeras?
--Pas si bête; mais elle saura bien qu'ils sont de moi.»
Pierre avait pris son crayon et ébauchait déjà des alexandrins.
«C'est si difficile d'écrire en prose! dit Georges.
--C'est si facile d'écrire en vers! dit Pierre. Vois si j'ai traduit
ton coeur.
--Déjà!»
Et il lut:
Vous êtes à la fois la Grâce et la Beauté:
Votre sein chaste et fier dans la neige est sculpté,
Vous avez le pied fin, vous avez la main blanche;
Votre cou, c'est le lys que le vent d'avril penche;
Vos yeux ont dérobé les feux du firmament,
Et vos regards mouillés versent l'enchantement.
Valentine, croyez ma bouche où le mensonge
Ne passera jamais: l'amour est un beau songe
Qui nous prend à minuit et nous réveille au ciel,
Pour nous nourrir de lait, d'ambroisie et de miel.
C'est une chaîne d'or traînée avec délices,
Un doux parfum venu des plus chastes calices,
Une larme, une perle, un sourire, un rayon,
Une gazelle, un loup, une biche, un lion,
Une source où jamais l'on ne se désaltère...
Valentine, l'amour c'est le ciel et la terre!
«Mais c'est admirable, s'écria Georges, je n'aurais jamais trouvé
cela.
--C'est parce que tu n'es pas si bête que moi, comme tu dis toujours.
--Vous autres poëtes, vous êtes comme des marchands de nouveautés.
Vous avez des rayons pour tous les sentiments: étoffes de printemps,
étoffes d'automne.
--Oh mon Dieu! oui, dit Pierre; quand tu voudras des imprécations
contre ta beauté, tu viendras encore frapper à ma porte, je te
donnerai cela à juste prix.»
Georges embrassa bien familialement Pierre.
Ces deux frères étaient des frères amis qui s'étaient toujours
beaucoup aimés. Ils étaient nés à un an d'intervalle, si bien qu'ils
avaient traversé, les mains dans les mains, l'enfance et la première
jeunesse, ne se disputant jamais les jouets et se battant l'un pour
l'autre avec une bravoure touchante. Ils se rappelaient qu'au lit de
mort, leur mère leur avait dit: «Embrassez-vous.»
Et chaque fois qu'ils s'embrassaient, ils sentaient que leur mère
était encore avec eux.
Ce soir-là, Georges eut des larmes dans les yeux en embrassant Pierre,
des larmes pour sa mère et des larmes pour Mlle de Margival.
«Comme je voudrais que tu fusses heureux, dit Pierre en embrassant
Georges à son tour.
--Et moi aussi, dit Georges en reprenant sa gaieté, car je n'ai pas de
temps à perdre, puisque je dois mourir de mort violente.»
VIII
LES ÉTOILES
Le lendemain matin, Mlle de Margival, se promenant dans le parc, vit
venir à elle une paysanne qui lui présenta un bouquet.
«Oh! les belles fleurs! d'où cela vient-il?
--De partout, répondit la paysanne avec un sourire malin. Je les ai
cueillies par-ci par-là pour vous les offrir.
--Oui, ce sont des fleurs des champs, n'est-ce pas? Elles sont si
jolies, si jolies, si jolies, qu'on dirait des fleurs artificielles.»
Vrai mot de paysanne. Celle qui était devant Mlle de Margival regarda
autour d'elle pour s'assurer de la solitude.
«Voyez-vous, mademoiselle, dans les fleurs des champs il y a le
langage des fleurs.
--On vous a appris cela au catéchisme?
--Non, à la veillée. Quand vous serez dans votre chambre vous prendrez
chaque fleur, une à une et elles vous diront ce que vous voulez
savoir.
--Je ne connais pas le langage des fleurs.
--Mademoiselle veut rire. Quand on sait lire comme mademoiselle, on
lit dans les fleurs et dans les étoiles.»
Mlle de Margival ne rentra pas dans sa chambre pour questionner le
bouquet. Elle s'enfonça dans une avenue ténébreuse de châtaigniers où
elle était sûre de ne pas rencontrer son père. Elle ne doutait pas que
le bouquet ne vînt de Georges du Quesnoy. Elle avait trop l'esprit
féminin pour ne pas deviner que le langage des fleurs c'était une
lettre du jeune homme.
C'était mieux qu'une lettre, puisque c'étaient les vers de Pierre.
«Chut! ça brûle,» dit-elle en mettant les vers dans son sein.
Mais elle les reprit bientôt pour les relire encore.
«C'est amusant, les amoureux, murmura-t-elle.»
Elle ne disait pas encore: «C'est amusant, l'amour.»
A quelques jours de là, Mme de Sancy donna un bal où se retrouvèrent
Georges et Valentine. Ce soir-là, Valentine eut tant de caprices et
de coquetteries que Georges souffrit mille morts. Il comprit qu'il ne
pourrait jamais retenir dans ses bras cette jeune fille, qui avait
soif de toutes les adorations. Mais comme elle le vit triste, elle
vint à lui, elle l'emporta dans la valse, elle l'enivra de toutes les
ivresses virginales.
Ce qui les charmait et les détachait de la terre tous les deux,
c'était ce divin amour qui ne sait encore rien de la passion,
qui s'ignore lui-même, tant il s'étonne de ses ravissements, qui
n'effleure même pas la volupté, tant il brise les liens terrestres.
Amour tout esprit, tout âme, tout coeur. Mais pour être amoureux,
il faut être doué, car cela n'est pas à la portée de tout le monde.
Combien qui passent à côté et qui vont tout droit à la passion sans
avoir entrevu cet adorable vision! Mais Georges et Valentine étaient
touchés du rayon divin. Ni l'un ni l'autre n'avait hâte de sortir du
paradis pour trouver le paradis perdu.
Un soir, en l'absence de M. de Margival, Georges du Quesnoy était
resté plus tard que de coutume; il avait dit à Valentine qu'il ne
dînerait pas, espérant que Valentine reviendrait après dîner.
Elle avait pour ainsi dire dîné par coeur, tant elle avait hâte de
renouer la causerie interrompue. Et de quoi causait-on? de rien; mais
c'était tout. Mlle de Margival était donc revenue bien vite. La nuit
tombait; les arbres de l'avenue du château masquaient les nuages
empourprés du couchant. Les oiseaux s'appelaient et se répondaient.
Déjà l'étoile du soir annonçait une belle nuit. Les deux amoureux ne
s'étaient pas encore vus dans le demi-jour. Ils se sentirent plus
émus que de coutume. Au plus léger bruit, Valentine se rapprochait de
Georges, qui n'osait se rapprocher d'elle. Ils allèrent s'asseoir
sur une petite meule de regain ramassé le jour même. Les rainettes
criaient dans l'étang, les feuilles devisaient sur les arbres, une
chanson lointaine retentissait dans le bois.
Quoique Georges eût horreur des banalités, il ne trouva rien à dire,
sinon que c'était une fort belle soirée; ce à quoi Valentine répondit
en soupirant, comme la première paysanne venue: «Ah! oui, on est
heureux d'être au monde.»
Il ne vint ni à l'un ni à l'autre la pensée d'être plus heureux que
cela.
Georges ne songea même pas que dans cette solitude cachée par le
bois, presque voilée par la nuit, il lui serait bien doux d'étreindre
Valentine et de s'enivrer sur ses lèvres. Elle-même, quoique plus
décidée par sa nature et son caractère, n'eut pas un instant peur
que Georges ne tentât l'aventure. Elle se sentait si heureuse ainsi,
qu'elle ne doutait pas que le bonheur de Georges ne se contentât de ce
qui faisait son bonheur à elle.
Peu à peu les étoiles s'allumèrent au ciel. Ils firent par là un
voyage au long cours abordant chez Saturne, débarquant chez Vénus,
s'attardant chez Jupiter, prenant pied dans la grande Ourse. Et
partout ils s'y créaient une existence enchantée, un amour étoilé,
s'il en fut. Deux belles heures se passèrent ainsi à décrocher des
étoiles dans le bleu profond des nues.
«C'est un malheur, dit tout à coup Valentine, j'ai trop étudié
l'astronomie, la science gâte l'imagination.
--Vous avez bien raison, dit Georges, mais ne croyez pas un mot de la
science. Le soleil n'a été créé que pour illuminer la terre, et les
étoiles pour illuminer la nuit. Ce ne sont pas des mondes, ce sont des
âmes égarées qui sont déjà venues sur la terre et qui y reviendront.»
La cloche du château sonna dix heures.
«Oh! mon Dieu, s'écria Valentine, dix heures à la campagne, c'est
minuit à Paris. On va me chercher avec des lanternes si je ne me sauve
tout de suite.»
Elle s'était levée. Elle tendit la main à Georges, qui y appuya ses
lèvres. Elle trouva cela si naturel ce soir-là, qu'elle pencha en
toute candeur deux fois son front vers les lèvres déjà apprivoisées.
Georges baisa et rebaisa les beaux cheveux avec délices. Mais, comme
il s'y attendait un peu, elle lui dit:
«Chut! les étoiles nous regardent.»
Leurs âmes s'étaient si bien fondues dans la même idée et dans le
même sentiment, que, tandis que Georges, s'en retournant à
Landouzy-les-Vignes, s'imaginait que les étoiles lui faisaient une
auréole, Valentine, à peine arrivée dans sa chambre, fit signe aux
mêmes étoiles de venir jusque sur son oreiller.
IX
DAPHNIS ET CHLOÉ
Ces fraîches promenades dans le parc de Margival furent la vraie
jeunesse de coeur de Georges et de Valentine. Ils étaient nés à
l'amour; ils n'étaient pas nés à la passion. C'était l'aube vermeille
et rieuse, c'était le soleil à ses premiers rayons, s'éblouissant
lui-même à tous les diamants et à toutes les perles de la rosée. Plus
tard, ils dirent tous les deux: «O mes fraîches promenades dans le
parc de Margival, qui donc me les rendra!»
C'est que les arbres, les arbustes, les buissons, les herbes et
les fleurs, le ciel dans l'étang, le parfum des roses, la senteur
pénétrante des foins coupés, le bourdonnement des abeilles, les
molles secousses de la brise, le gai sifflement du merle, la chanson
interrompue du rossignol, les mille bruits, les mille couleurs, les
mille arômes, la nature, en un mot, était sympathique à leur amour.
C'était le fond du tableau, c'était le cadre enchanteur.
Le soir, Valentine rentrait dans sa chambre, tout enivrée, mais prise
par les mélancolies, et elle se disait: «C'est donc triste d'aimer?»
C'est triste, mais c'est doux.
Qu'est-ce que la tristesse, d'ailleurs, sinon la porte ouverte sur
l'infini? Quand le peintre flamand Kalft met une rose toute fraîche
sur ses têtes de mort, il exprime une idée et un sentiment. L'amour
touche la mort, parce que, dans ses gourmandises de temps et d'espace,
il juge que la vie ne dure qu'un jour et qu'il ira plus loin que la
vie. La tristesse, c'est l'aspiration au lendemain.
C'était bien avec les mêmes battements de coeur que Georges rentrait
dans sa chambre. Quand il avait vu Valentine, il ne voulait parler à
personne, tant il avait peur de perdre les trésors de son coeur.
Il lui semblait qu'il emportait dans ses bras toute une gerbe de
souvenirs. Il les savourait un à un avec une joie ineffable. Sa
fenêtre donnait du côté de Margival. Quel que fût le temps, il y
restait deux longues heures, l'oeil perdu dans les étoiles, comme s'il
dût y rencontrer le regard de Valentine. Il se promettait déjà les
contentements, les troubles, les ivresses du lendemain. Or, le
lendemain, si Valentine lui avait donné rendez-vous pour deux heures,
il partait après le déjeuner de midi, pour arriver une heure trop tôt,
tant il aimait le chemin. Il s'amusait à battre les buissons, grand
écolier indiscipliné, qui fait déjà l'école buissonnière dans la vie.
On sait déjà que de Landouzy-les-Vignes à Margival il n'y a pas une
heure à pied. Le chemin tout sinueux est lui-même indiscipliné; c'est
le vieux chemin primitif qui va, qui vient, serpentant ici, de là,
se perdant sous les touffes ombreuses, se retrouvant dans la vigne,
sautant les ruisseaux et s'attardant à la montagne. Rien n'est plus
pittoresque: tantôt à fleur de terre, tantôt caché par les talus tout
égayés, d'épines et de sureaux. Aussi ce chemin était aimé de Pierre
comme de Georges.
«Tu ne t'imagines pas comme je cueille des rimes de ce côté-là!»
disait Pierre.
Il accompagnait souvent son frère au départ, mais ils se quittaient
en route, le poëte entraîné par la solitude, comme l'amoureux par
l'amour.
Quoiqu'il ne voulût pas être indiscret et qu'il craignît de rencontrer
M. de Margival, Georges du Quesnoy arrivait toujours dans le parc
avant l'heure. Valentine elle-même devançait l'aiguille, elle venait
chaque jour, avec une émotion grandissante. Quand elle s'approchait du
saut-de-loup du côté des bois, c'était avec de violents battements
de coeur. Elle pâlissait et n'osait regarder, peut-être d'ailleurs
aimait-elle mieux être surprise, quoiqu'elle eût des yeux de lynx.
C'est ce qui arrivait souvent. Georges l'attendait sous une touffe
de châtaignier et débusquait à son passage, elle tressaillait
et s'arrêtait court. «C'est vous!--Déjà!--Si tard!--Il y a un
siècle!--Quelle joie!» Les premières fois on se donnait la main, on en
était arrivé à s'embrasser, je me trompe, Valentine inclinait le front
et Georges lui baisait les cheveux.
C'était tout. Que faut-il de plus aux vrais amoureux qui ne veulent
pas égorger l'oiseau qui chante, à ceux qui craignent de sauter des
pages dans le roman de l'amour, à ceux qui veulent ouïr toute la gamme
qui résonne dans le coeur?
Bienheureux les amoureux qui commencent leurs rêves dans les _Idylles_
de Théocrite, dans les _Bucoliques_ de Virgile, dans les _Églogues_ de
Longus. Les merveilleux bouquets que les Parisiens payent cinq louis
pour envoyer le matin à leurs maîtresses n'auront jamais le parfum
de la violette et de la primevère que les amants rustiques cueillent
ensemble sur la lisière du bois ou dans la prairie. Il y a aussi loin
d'un bonheur à l'autre que de la forêt de l'Opéra à la forêt du bon
Dieu.
Cette aventure romanesque promettait des chapitres charmants; par
malheur elle n'alla pas plus loin, car, le lendemain, M. de Margival
dit à sa fille:
«Que dirais-tu s'il te fallait habiter Vienne, Rome ou
Saint-Pétersbourg?»
Valentine demeura d'abord silencieuse.
«Par exemple, voilà une étrange question. Je dirais que j'aime mieux
habiter Paris.
--Tu fais semblant de ne pas me comprendre, mais tu sais bien ce que
je veux dire.
--Oui, mon père, je sais bien ce que tu veux dire. Je sais que tu en
tiens pour la diplomatie. Je sais qu'il me serait fort désagréable
d'avoir trop chaud à Rome, et trop froid à Saint-Pétersbourg. Ce n'est
pas une vie, celle-là. Tu veux donc m'exiler?
--Non, j'irai partout où tu iras.»
Mlle de Margival était devenue pensive.
«Tu disposes de ma vie, mais si j'avais disposé de mon coeur?
--Ton coeur, tu ne connais pas cela. Le coeur, vois-tu, ma fille,
c'est la raison, c'est le devoir, c'est la vertu.
--Je crois que je le sais mieux que toi: le coeur, c'est le droit
d'aimer qui on veut.
--Tu dis des folies.»
Et M. de Margival, qui permettait bien à sa fille d'être, çà et là,
fantasque et volontaire, reprit despotiquement son autorité par la
force du raisonnement.
M. de Xaintrailles, déjà allié à sa famille, était second secrétaire
d'ambassade à Saint-Pétersbourg. Il était question de le nommer
premier secrétaire à Rome ou à Vienne.
Il n'était pas jeune, mais il possédait un demi-million; il avait de
la figure et de l'esprit; on ne pouvait donc pas trouver un mari plus
à point pour une héritière qui n'avait qu'une demi-fortune.
Mlle de Margival évoqua l'image de Georges du Quesnoy. Elle le
trouvait charmant, mais il était si jeune qu'elle ne pouvait songer à
devenir sa femme avant quelques années. Et puis il n'avait ni fortune
ni position. Or elle voulait faire bonne figure dans le monde. «Et
pourtant je crois que je l'aime,» murmura-t-elle.
Valentine n'était pas précisément de la nature des anges. Née pour la
terre, elle avait un peu trop le souci des choses de la terre. Toute
jeune, elle avait vu son père pris aux difficultés de toutes sortes
parce qu'il se défendait contre les batailles du luxe avec une
très-médiocre fortune. Quoiqu'il adorât sa fille, il discutait
beaucoup avant de lui donner une robe nouvelle. Valentine aimait le
superflu, mais c'était un amour des plus platoniques. Chaque jour elle
s'indignait contre l'argent. Mignon cherchait son pays; le pays de
Valentine, c'était le luxe.
Et voici comment ces jolies bucoliques furent frappées d'un coup de
vent à leur première aurore, sans quoi nous aurions peut-être retrouvé
dans le monde moderne les amours pastorales de Daphnis et Chloé.
X
L'AMOUR QUI RAISONNE
Valentine était romanesque. Tout en pleurant elle-même son rêve
évanoui, elle songea avec une douce volupté à toutes les larmes que
répandrait Georges du Quesnoy. Ne pas aimer dans le mariage, mais
savourer les larmes de l'amour, n'est-ce pas déjà une consolation! Il
était doux à Mlle de Margival de penser que l'adoration de Georges du
Quesnoy la suivrait partout; il lui était même doux de penser qu'il ne
pourrait être heureux sans elle. «Qui sait, dit-elle avec un sourire
amer, si l'amour n'est pas l'impossible? qui sait si l'amour n'est pas
un regret?»
Depuis qu'elle lisait des romans, Valentine voyait que tout finissait
mal; depuis qu'elle allait dans le monde, elle s'apercevait que les
gens mariés n'étaient pas amoureux. Les romanciers lui avaient appris
que le roman de l'amour n'a qu'un beau commencement. N'avait-elle pas
eu ce beau commencement?
«Non, dit-elle, ce n'était que le commencement du commencement.»
Un soir, en attendant M. de Xaintrailles, elle repassa les avenues du
parc où Georges du Quesnoy avait semé tant de souvenirs. Pourquoi ne
vint-il pas ce soir-là?
Elle se rappela le jour où, lui disant adieu, elle avait penché
ingénument son front, toute perdue dans ses rêves.
Il l'avait prise dans ses bras avec un sentiment d'adoration sans
songer non plus qu'elle à mal faire. Elle s'était envolée comme un
oiseau qui a peur d'être attrapé. Mais elle ne s'était pas envolée
bien loin et il ne l'avait pas poursuivie. C'était les amours de l'âge
d'or.
A ce charmant souvenir elle ne put s'empêcher de lui en vouloir.
«Pourquoi, dit-elle, ne m'a-t-il pas gardée sur son coeur?»
Elle avait peut-être raison: ce sont les hommes qui font la
destinée des femmes. Puisque Georges du Quesnoy l'aimait ardemment,
profondément, violemment, n'avait-il pas le droit, en vertu des lois
de la nature qui sont quelquefois les lois de Dieu de prendre son bien
où il le trouvait, car, puisque Valentine l'aimait, c'était son bien.
Si le coeur de Valentine avait battu une minute de plus sur le coeur
de Georges, elle n'eût pas si légèrement sacrifié son premier amour
qui fut son unique amour.
Certes, je ne veux pas faire le moraliste à rebours; nul plus que moi
n'a le souci des grands devoirs de la vie, mais nul plus que moi ne
hait les préjugés. Il est des jours où le grand chemin de la vie c'est
le chemin de traverse.
Le lendemain Mlle de Margival résista encore à son père avec toutes
les mutineries d'un enfant gâté. «Que veux-tu que j'aille faire avec
ce M. de Xaintrailles?
--Ma chère Valentine, quand on porte le nom de Margival, on ne peut
pas se mésallier. Aimerais-tu mieux épouser un homme qui n'eût ni
titre ni nom?
--Peut-être, s'il était jeune comme moi.
--Tu ne dis pas ce que tu penses. Tu es fière comme la princesse
Artaban. Si j'avais une dot sérieuse à te donner, je pourrais bien te
marier à un comte ou à un baron sans le sou, mais tu sais que ta dot
est bien modeste, 200,000 francs à peine; que veux-tu faire avec cela
par le temps qui court?
--Eh bien, deux cent mille francs, il y a de quoi vivre deux ans.
--Comme tu y vas! Et au bout de deux ans?
--Qu'importe si ta fille est bien heureuse pendant deux ans?
--Tu es folle, je veux que tu sois heureuse toujours.»
Valentine avait bien envie de dire à son père qu'il lui serait
impossible d'être heureuse sans Georges du Quesnoy. Elle n'osa
pourtant point, tant elle comprit la distance qui la séparait de ce
jeune homme--sans nom, sans titre et sans fortune.--M. de. Margival
eût l'éloquence des chiffres. Il démontra à sa fille qu'il avait
toutes les peines du monde à vivre sans faire de dettes au château de
Margival, où certes on ne jetait pas l'argent par les fenêtres. Celles
qui ont été élevées dans un château ne veulent pas tomber de leur
piédestal de châtelaine. Or M. de Margival prouva à sa fille que, si
elle ne voulait pas épouser le comte de Xaintrailles, il serait forcé
de vendre son château et d'aller vivre avec elle à Soissons de la
vie médiocre des fermiers et des commerçants qui ont fait une petite
fortune.
Valentine aimait Georges, mais son orgueil dominait son coeur. Elle
frémit à l'idée de ne plus être châtelaine de Margival, de ne plus
monter à cheval, de ne plus trôner dans le grand salon, de ne plus
poser à la grille du parc pour les paysans émerveillés. Son père lui
fit d'ailleurs un tableau attrayant de sa vie future d'ambassadrice,
car, selon lui, M. de Xaintrailles serait nommé ministre de France
avant cinq ans. Quelle splendeur alors pour elle d'avoir le pas dans
toutes les cours étrangères, même à la cour de France dans les jours
de congé! Elle avait déjà lu des romans, elle avait jugé que celles
qui sacrifient à leur coeur, font le plus souvent des sacrifices en
pure perte. Voilà pourquoi elle se décida à donner sa main, les yeux
fermés, à M. de Xaintrailles.
Ce fut un coup terrible pour Georges du Quesnoy. Jusque-là son amour
pour Valentine était riant et lumineux comme un rayon dans la rosée.
Il avait entr'ouvert la porte d'or des songes. Il avait retrouvé les
clefs du Paradis perdu. Être aimé de Valentine, tout était là! Le
réveil fut le désespoir. Il alla se jeter dans les bras de son frère
en lui disant qu'il voulait mourir.
«Mourir, lui dit Pierre, tu souffriras, mille morts et tu ne mourras
pas. Tu l'aimes donc bien?
--Si je l'aime!»