remué tous ces noms célèbres avec la rapidité d'un prestidigitateur.
Georges du Quesnoy paya encore d'audace.
«Et maintenant, madame, dit-il avec beaucoup de laisser-aller, je vais
vous raconter ma mort.»
Il se fit un grand silence; le jeune homme avait décidément conquis
tout le monde. On se groupa autour de lui, les femmes avec une
inquiétude romanesque, les hommes avec une curiosité railleuse, mais
pourtant attentive.
Georges du Quesnoy avait passé sa main sur son front comme pour faire
jaillir la lumière dans sa pensée.
«Attendez donc, dit la maîtresse de la maison, on va servir le thé,
vous nous direz cette belle histoire tout à l'heure, car je ne veux
pas que l'histoire soit coupée en deux.»
La comtesse sonna, on apporta le thé, elle le servit de sa blanche
main, mais en toute hâte, comme pour dire: «Dépêchez-vous, la tragédie
va commencer.»
Pendant qu'on prenait le thé bruyamment, Georges, replié sur lui-même
dans l'attitude d'un chercheur, eut une vision étrange; soit que ce
mot: _mort violente_, lui eût fait une profonde impression, soit que
la prescience lui montrât un des tableaux de l'avenir, il vit, sous le
rayon d'un soleil levant, cet abominable échafaud armé d'un couperet
qui s'intitule la guillotine.
«Eh bien, vous ne commencez pas?» lui dit Mme de Sancy.
Il leva la tête et sembla ne plus savoir où il était.
«Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, mais j'étais déjà si loin dans mon
histoire, que j'oubliais de vous la raconter.»
Cinq minutes après, tout le monde s'était remis en cercle autour du
conteur inédit.
Georges du Quesnoy n'était pas fâché d'avoir vu s'ouvrir cette
parenthèse entre le titre de son roman et son récit. Il avait pu,
tout en causant, ébaucher dans son esprit toute une histoire pour
la galerie, mais il avait peur de tomber dans quelques vulgarités
rebattues. Les beaux romans sont connus de tout le monde, on ne peut
pas les refaire; les mauvais sont toujours nouveaux, mais est-ce la
peine de les faire? Il craignait, d'ailleurs, que les choses ne se
passassent comme à la lecture de _Paul et Virginie_: au beau milieu de
son conte tous les châtelains voisins demanderaient leur carrosse.
«Vaille que vaille, dit-il tout à coup. Je commence.»
Il huma délicieusement sa seconde tasse de thé, du vrai thé chinois,
dans du vrai chine:
«Il était une fois....
--C'est un conte, dit une jeune fille; je n'y croirai pas.
--Chut! dit Mme de Sancy avec impatience, il n'y a rien de plus vrai
que la _Barbe-Bleue_. J'en connais plus d'un ici qui a eu sept femmes.
--A propos, dit Georges du Quesnoy en se tournant vers la devineresse,
vous m'avez dit que je mourrais de mort violente, mais de quelle mort
violente? Serai-je pendu? Serai-je fusillé? Boirai-je la ciguë? Me
précipiterai-je du rocher de Leucade? Serai-je assassiné? Serai-je
guillotiné?»
Après chaque question, le jeune homme mettait un point d'interrogation
et un silence, la dame répondait: «Non» par un signe de tête; mais à
la dernière question: «Serai-je guillotiné?» elle se tut et porta la
main à son coeur.
Et elle fit cela gravement, sans vouloir jouer la comédie, en femme
convaincue.
Tout à l'heure elle ne croyait qu'à moitié, maintenant elle ne doutait
plus. Elle murmura en se parlant à elle-même:
«Oui, guillotiné.»
Mme de Sancy fit remarquer alors que tout le monde écoutait, même les
grillons du foyer.
IV
Mlle VALENTINE DE MARGIVAL
«Il était une fois, reprit Georges du Quesnoy, un bachelier ès lettres
qui ne savait rien de la vie, si ce n'est ce qu'on devine ou qu'on
apprend dans les livres. Il n'avait pas été plus mauvais écolier
qu'un autre, on avait même dit de lui, comme de tous les enfants, que
c'était un prodige, parce qu'il avait fait en cinq jours une tragédie
en cinq actes sur _l'Enlèvement des Sabines_, laquelle tragédie fut
représentée, Romains et Sabines par tous les lycéens de Soissons aux
applaudissements de tous les Soissonnais. Ce jour-là on se rappela que
Soissons avait eu une Académie.
«Or cet enfant prodige n'était pourtant devenu qu'avec peine un
bachelier ès lettres. Il était destiné à la magistrature, il allait
bientôt partir pour Paris comme étudiant en droit, heureux d'entrer
dans cet enfer du pays Latin, comme d'autres seraient heureux d'entrer
dans le paradis de Mahomet, quand il alla passer la soirée dans un
château hospitalier qui, au moment des chasses, recevait le dessus du
panier des mondains et des mondaines.
«C'est ici que se dessina à grands traits la destinée du lycéen de
Soissons, car il rencontra en ce château une sibylle qui en eût
remontré à la sibylle de Cumes. En effet, cette jolie sorcière des
salons lui prédit ce soir-là, en lisant dans sa main, qu'il serait
guil-lo-ti-né,--guillotiné,--guillotiné. Je dis trois fois la même
chose, comme les Américains, parce que cela en vaut bien la peine.
«Le lycéen aurait bien pu répondre à la sibylle que la guillotine
n'étant pas inventée quand on inventa la chiromancie, il était donc
impossible que la guillotine fût marquée dans l'alphabet de la main.
Mais le lycéen n'était pas pédant, il passa condamnation sur sa
condamnation....»
Georges du Quesnoy en était là de son récit, ou plutôt de sa préface,
quand on annonça M. de Margival et Mlle de Margival, le père et la
fille.
«Je ne les attendais pas si tôt! s'écria Mme de Sancy; décidément
c'est comme a Paris: quand on va en soirée on y va le lendemain,
c'est-à-dire après minuit.»
Mlle de Margival était une pensionnaire à peu près comme Georges du
Quesnoy était un lycéen. On n'est plus naïf, on n'est plus ingénue: on
garde bien encore en sortant du collège et du couvent une expression
de gaucherie et d'embarras qui révèle la candeur, mais cette
expression qui a bien son charme est trop tôt corrigée par la
désinvolture voulue, que dis-je! par la désinvolture apprise; car
aujourd'hui, c'est une des sciences de l'éducation.
Mlle de Margival fit une entrée radieuse; elle avait gardé sa pelisse,
mais arrivée au milieu du salon, elle la laissa tomber avec un abandon
charmant. Une pensionnaire se fut retournée pour la ramasser, mais
Mlle de Margival continua à s'avancer vers la maîtresse de la maison,
sans s'inquiéter de sa sortie de bal. Elle savait bien, d'ailleurs,
que trois ou quatre beaux messieurs du Bois-Doré se précipiteraient
pour la recueillir.
«Ma belle enfant, dit Mme de Sancy, vous arrivez tout à point, car M.
du Quesnoy nous conte un roman. Que dis-je, un roman! c'est son roman
à lui, non pas le roman qu'il a vécu jusqu'ici, car il a encore sur
ses lèvres du lait de sa nourrice, mais le roman qu'il vivra dans sa
jeunesse.»
Mlle de Margival prit un air discret et pudique.
«Si c'est un roman, je n'écouterai pas, car les jeunes filles ne
lisent pas de romans.»
Elle regarda son père avec un adorable sentiment d'ingénuité.
Le père sourit comme s'il n'était pas bien convaincu que ce fût
sérieux.
«Je crois, ma chère Valentine, que tu peux te risquer, car ce doit
être ici un roman, pour les jeunes filles.»
Georges du Quesnoy n'avait jamais vu Mlle de Margival. Il s'était levé
à son approche, il s'inclina devant elle en lui disant:
«Vous pouvez d'autant plus vous risquer, mademoiselle, que mon roman
est fini.
--Votre roman est fini? s'écria Mme de Sancy.
--Oui, madame, mon roman est fini parce qu'il n'est pas commencé.»
En disant ces mots, Georges du Quesnoy attachait ses deux yeux bleus
sur les yeux noirs de Mlle de Margival.
Ceux qui regardent de près le spectacle de la vie auraient pu voir à
cet instant sur le jeune homme et sur la jeune fille ce choc imprévu
que les psychologistes appellent l'avant-coureur de l'orage, ou
l'entraînement du magnétisme. Pour moi qui ne suis qu'un historien
des choses du coeur, j'appellerai cela le premier avertissement de
l'amour.
On eut beau faire, Georges du Quesnoy ne voulut pas continuer.
Vainement Mlle de Margival, qui semblait fort attristée d'avoir
interrompu un roman à son premier chapitre, pria le jeune homme de
poursuivre son récit, il s'y refusa avec quelque impatience.
«C'est ridicule, dit-il, de s'amuser aux jeux de l'imagination, quand
la vérité est bien plus romanesque. Tout ce que je puis faire, c'est
de vivre à pleine coupe et à quatre chevaux, si j'ai de quoi les
nourrir, pour avoir l'honneur, l'an prochain, de venir vous conter
cette année scolaire, puisque je suis étudiant en droit, à moins que
d'ici l'an prochain je n'aie été guil-lo-ti-né.»
Et il apprit à Mlle de Margival comment il avait été condamné à mort
par la chiromancienne.
«Ce n'est pas un jugement sans appel? dit la jeune fille.
--Sans appel, mademoiselle.
--Vous aurez le recours en grâce.
--Je veux bien, si c'est vous qui devez me faire grâce.
--Je vous le promets, reprit Mlle de Margival, si je suis reine de
France.
--Oh! mon Dieu, mademoiselle, il ne faut pas toujours être la reine
pour avoir droit de grâce. Et puis pourquoi ne seriez-vous pas reine
de France?
--N'est-ce pas?»
Et la jeune châtelaine s'éloigna avec une attitude toute royale.
C'en était fait de la soirée, les voisins de campagne avaient demandé
leurs breacks ou leurs calèches; les invités de Paris aspiraient à
leur chambre à coucher. Plus d'un n'était pas fâché de n'avoir pas à
subir le roman du lycéen. Mme de Sancy seule regrettait que la soirée
ne se continuât pas jusqu'à l'aurore, tant elle avait peur de la nuit.
C'est que la nuit, de par un acte de l'état civil et par une cérémonie
religieuse, elle était bien et dûment la femme légitime du comte de
Sancy-Lépinay, un provincial s'il en fut,--un mari s'il en sera,--car
pour lui le mariage n'était pas une chambre à deux lits. Il y a des
hommes qui se marient pour avoir une dot, le comte de Sancy-Lépinay
s'était marié pour avoir une femme.
Mais ce n'est pas là notre histoire!
V
LE MONDE DES ESPRITS
A quelques jours de là, il y avait encore une soirée chez la comtesse.
Mais cette fois le salon était presque désert, les Parisiens s'étaient
envolés, il n'y avait plus que les voisins de campagne et la jolie
sorcière, qui passait l'automne au château. A cette autre soirée,
Georges du Quesnoy amena son frère Pierre.
Pierre du Quesnoy était l'aîné. Sorti du collège depuis Pâques, il
ne voulait rien faire, si ce n'est des vers; selon lui, vivre en
communion avec Dieu et la nature, c'était toute la vie.
Quoique son père lui eût souvent représenté que le devoir de tout
homme digne de ce nom est de vivre avec les hommes; quoiqu'il lui eût
répété sans cesse qu'il n'avait pas de fortune pour vivre les bras
croisés, le jeune homme n'en démordait pas, tant la poésie est aveugle
en sa passion.
Il vivait très-solitaire, tantôt chez son père, tantôt réfugié dans un
petit pavillon de chasse attenant à une ferme de deux cents arpents,
qui était toute la fortune de la famille. Il vivait de rien, rêvant,
chassant, écrivant, tout aux livres et aux bois. Quand son père lui
reprochait son _far niente_, il lui répondait: «Faut-il donc tous les
biens du monde pour vivre?»
Beaucoup d'esprits sont ainsi pris par la rêverie en la première année
de la vraie jeunesse; les uns par paresse poétique, les autres dans
la peur de l'action. Il est si difficile de bien faire et il est si
facile de ne rien faire!
Georges du Quesnoy présenta son frère à la devineresse.
«Madame, je vous présente le plus beau paresseux des temps modernes.
Je serais bien curieux de savoir ce que celui-ci a dans la main. Je
crois qu'il n'a rien du tout. Et pourtant ce n'est pas faute de coeur
ni faute d'esprit.»
La jeune dame prit la main de Pierre.
«Voyons, dit-elle, j'aime les mains des jeunes, car je ne suis pas de
celles qui prédisent ce qui est déjà arrivé.»
Elle étudia silencieusement la main.
«C'est incroyable, dit-elle tout à coup. L'alphabet n'est pas bien
formé, des lignes indécises comme dans la main d'un enfant, rien n'est
accentué, on voit bien que M. Pierre du Quesnoy n'a pas encore tenu
pendant toute une heure la main d'une amoureuse, car rien ne marque
les lignes comme cela.
--Enfin que voyez-vous? demanda Georges avec une vraie curiosité.
--Des prédictions vagues, comme pour le premier venu; ce n'est pas la
peine d'en parler. Attendons que la ligne de l'amour et de la fortune
ait mieux sillonné la main.
--Mais encore? dit à son tour Pierre du Quesnoy.»
La jeune dame laissa retomber la main.
«Rien, vous dis-je.»
Mais en disant cela, une grande expression de tristesse s'empara de la
figure de la devineresse.
«C'est ma main qui vous a fait pâlir? lui dit Pierre du Quesnoy.
--Non, monsieur, répondit la dame en se levant, c'est un souvenir de
deuil qui a traversé mon esprit.»
La comtesse de Sancy alla vers son amie:
«Ma chère belle, pourquoi ce visage, renversé?»
La devineresse se pencha à l'oreille de Mme de Sancy.
«C'est étrange, dit-elle, cette famille est prédestinée, car celui-là
périra de mort violente comme son frère.
--Allons donc!
--Vous verrez cela.»
Georges du Quesnoy, qui écoutait aux portes, avait entendu. La
prédiction faite à lui-même ne l'avait pas ému beaucoup, mais cette
fois c'était plus que sérieux. Il devint pensif, tout en murmurant:
«Cette femme est une folle ou une voyante.»
La chiromancienne aussi avait entendu.
«Voyante, et pas folle, dit-elle tout haut. Puisque vous venez de
faire votre philosophie et que vous croyez encore à la poésie,
n'oubliez pas que les philosophes et les poëtes, Socrate comme
Aristophane, Descartes comme Byron, ont tous été superstitieux, parce
que tous les grands esprits ont entrevu le monde surnaturel. Ce sont
les puissances occultes qui mènent le monde. Les Orientaux nomment
Fagio les esprits qui donnent la mort aux hommes; car tous ne meurent
pas de maladie. Et encore, qui a donné la maladie?»
Georges du Quesnoy voulut railler.
«Ah! oui, la fièvre maligne, cela vient des esprits malins.
--Je ne ris pas. Il n'y a qu'une seule maladie: la décomposition du
sang. Or la décomposition du sang vient toujours d'une cause morale.
C'est l'âme qui tue le corps, par les passions ou par les chagrins.
Les Orientaux reconnaissent surtout l'esprit invisible--le Fagio--qui
frappe de mort soudaine. Voulez-vous un exemple? Le sultan
Moctadi-ben-Villa dit un jour à une de ses femmes: «Pourquoi ces
gens sont-ils entrés ici?» La femme regarda et dit qu'il n'y avait
personne. Mais au même instant elle s'aperçut que le sultan pâlissait.
«Chassez ces gens,» reprit-il. Disant ces mots, il expira.
--Tout cela, dit Georges du Quesnoy, ce sont des contes arabes des
_Mille et une Nuits_.
--Des histoires des _Mille et une Nuits_? Voulez-vous que j'ouvre
l'Évangile pour vous convaincre; monsieur l'esprit fort?
--Oui, ouvrez donc l'Évangile.»
Il y avait là, sur la table, l'Évangile illustré par Moreau le Jeune.
La chiromancienne se leva pour le feuilleter.
«Tenez, dit-elle, voilà tout justement le cinquième chapitre de
l'Évangile selon saint Marc. Lisez vous-même.»
Georges lut qu'une légion d'esprits impurs, possédant un pécheur,
s'accrochaient à sa vie _pour le fixer_ jour et nuit _dans les
sépulcres et sur les_ montagnes_, où les légionnaires infernaux
imposaient tous les sépulcres à ce pauvre homme. «Comment te
nommes-tu?» lui demanda Jésus. «Je me nomme légion, parce que nous
sommes innombrables.»
«Ah! reprit Mlle de Lamarre, vous ne croyez pas aux esprits, mais
l'Évangile, le livre des livres, les consacre à chaque page. Saint
Luc ne vous dit-il pas que tout homme est une maison pour les esprits
flottants? «Lorsqu'un esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va
par des lieux arides cherchant la solitude, mais comme il ne trouve
pas le repos, il dit: «Je retournerai dans ma maison.» Y revenant, il
la voit belle et parée; alors il s'en va prendre sept esprits plus
méchants que lui et il leur dit: «Entrez dans ma maison, voilà votre
demeure.»
Georges relisait l'Évangile avec surprise.
«On sait tout, dit la chiromancienne, excepté l'Évangile.
--Oui, reprit Georges, l'Évangile ne parle que par parabole et par
symbole: les sept hommes plus méchants que le premier esprit, qui font
élection de domicile chez le pauvre pécheur, ce sont les sept péchés
capitaux!
--Qu'importe! qui vous dit que les sept péchés capitaux ne sont pas
des esprits? Saint Augustin, qui n'était pas un esprit faible, non
plus qu'un esprit fort, connaissait bien ces ambassadeurs de Satan.
Dans la _Cité de Dieu_ qui est son Évangile, ne vous dit-il pas:
«Veillez, veillez sur vous-même, car ces natures perfides, subtiles
et familières à toutes les métamorphoses, se font tour à tour Dieu,
démons ou âmes de trépassés: heureux qui leur échappe!» Avant saint
Augustin, saint Paul n'avait-il pas dit: «Satan lui-même se déguise en
ange de lumière pour nous mieux tromper»?
--Pour trouver le diable, dit gaiement Georges du Quesnoy, Mlle de
Lamarre va appeler à son aide tous les saints du calendrier.
--Voulez-vous que je vous cite Socrate et Platon? Ceux-là ne croyaient
ni à l'Olympe ni au Paradis, mais ils ont reconnu l'existence des
anges. Qu'est-ce que la magie? Une fenêtre ouverte sur le monde mixte
placé en dehors de nous, composé d'âmes en peine, celles-ci esclaves
du mal, celles-là déjà libres, pour le bien.»
Mlle de Margival, qui venait d'arriver, s'était approchée de Mlle de
Lamarre, sous prétexte de feuilleter l'Évangile, mais au fond c'était
pour voir de plus près Georges du Quesnoy.
«Tout cela, dit-elle, ce ne sont que des paroles; puisque vous parlez
magie, faites-nous voir le diable.
--Le diable, dit Mlle de Lamarre, je ne crois pas que je le trouverai
chez moi. Mais je pense qu'il ne faudrait pas se donner beaucoup de
peine pour le trouver un jour chez M. Georges du Quesnoy.
--Eh bien, mademoiselle, dit le jeune homme en s'inclinant vers la
jeune fille, ce jour-là je vous ferai voir le diable.»
Ils causèrent tout un quart d'heure--à l'américaine--dans la première
ivresse d'un amour imprévu.
VI
LES BUCOLIQUES
Le lendemain, Georges du Quesnoy alla encore se promener aux lisières
du parc du château de Margival, s'imaginant voir réapparaître dans les
lointains cette adorable vision qui l'avait enchanté l'avant-veille.
Mlle de Margival la lui avait rappelée; mais, en la regardant bien, il
n'avait pas reconnu cette belle fille svelte, qui semblait s'envoler
en marchant, cette figure de séraphin, cette blancheur rosée, ces
attitudes idéales qui appartenaient tout à la fois à l'ange et à la
femme.
Quoiqu'il fût moins rêveur que son frère le poëte, il aimait à
s'isoler dans ses songes. La méditation n'était pas profonde, mais,
comme son âme était ardente, il s'abandonnait à tous les méandres de
la pensée, sans souci des choses extérieures. Selon l'expression de
Swedenborg, «il ne lui fallait qu'un instant pour sortir de chez lui
et monter au septième ciel».
Aussi, oubliant bien vite que le parc n'était pas une grande route,
il franchit le petit saut-de-loup comme s'il passait dans ses terres.
C'était le côté du parc le plus solitaire et le plus boisé. En le
voyant faire, le garde champêtre ne l'eût pas appréhendé au corps,
parce que M. de Margival permettait aux moissonneurs et aux vignerons
de venir puiser de l'eau à une petite source minérale qui jaillissait
sous les grands arbres.
Georges s'arrêta devant la source et but dans sa main.
Quand il releva la tête, il murmura avec un sourire de joie: «Ah! la
voilà, la voilà encore.» Il venait de voir à une portée de fusil, à
travers les ramées, sa chère vision, blanche, légère, belle comme
l'avant-veille. Elle n'effeuillait plus de roses et elle semblait
pensive. Il vit bien que décidément ce n'était pas Mlle de Margival.
Il marcha rapidement, décidé à aborder cette belle inconnue, mais ce
fut toujours le même jeu: plus il s'avançait, plus elle s'éloignait.
Il ne désespérait pourtant pas de l'atteindre, quand tout à coup
Mlle de Margival, débusquant d'un massif, lui apparut à son tour,
effeuillant des marguerites.
«En vérité, dit Georges du Quesnoy, il y a de la féerie dans ce
château.»
Quoiqu'il n'eût pas frappé à la porte pour entrer, il jugea qu'il ne
pouvait moins faire que de saluer Mlle de Margival.
La jeune fille le salua à son tour avec une grâce de pensionnaire
émancipée.
Elle voulut rebrousser chemin, comme si elle fût fâchée d'être
surprise ainsi consultant l'oracle; mais comme, après tout, elle
demandait à la marguerite si M. Georges du Quesnoy l'aimerait un peu
ou beaucoup, passionnément ou point du tout, elle trouva bien naturel
de lui accorder une audience sous la voûte des cieux. Donc, après
ce que nous appellerons une fausse sortie, elle vint bravement à la
rencontre du jeune homme.
Ils s'abordèrent avec quelque embarras, tout en voulant cacher tous
deux leur timidité ou leur émotion:
«Mademoiselle....
--Monsieur....»
Et un silence glacial tomba devant eux.
«Mademoiselle, reprit Georges, vous habitez un château enchanté.
--Je ne trouve pas, monsieur. Où voyez-vous qu'il soit enchanté?
--Primo, mademoiselle, vous l'habitez; secundo, il y a une autre jeune
fille qui m'est déjà apparue deux fois comme dans les contes de fées.
--Tertio, monsieur, vous êtes un visionnaire.»
Mlle de Margival, qui, au fond, n'était pas timide, qui promettait
même d'être une femme sans peur, sinon sans reproche, avait repris
pied et maîtrisait son émotion.
«Je vous jure, mademoiselle, que tout à l'heure j'ai vu là-bas, plus
loin que les marronniers, une jeune fille passer en robe blanche,
légère comme une ombre.
--Et d'abord, monsieur, vous conviendrez que la robe blanche n'est pas
de saison.
--Ma foi, mademoiselle, quand on est chez soi....
--Chez soi! dans un parc qui est ouvert à tout le monde.
--Je ne puis le nier, puisque j'y suis moi-même.
--Oh! vous, vous n'êtes pas tout le monde, vous êtes de nos amis
depuis hier.»
Georges s'inclina.
--«Mademoiselle, avez-vous une soeur? une cousine? une filleule?
--Ah! oui, vous revenez à votre vision. Eh bien, la vérité, c'est
que je n'ai ni soeur, ni cousine, ni filleule; c'est qu'il n'y a au
château que mon père et moi, avec un jardinier, un valet de chambre,
une cuisinière et une femme de chambre, qui ne sont pas du tout en
robes blanches.
--C'est que vous ne connaissez pas cette jeune fille, mademoiselle.
Puisqu’après tout ce parc est ouvert à tout venant, il n'est pas
impossible qu'une demoiselle du voisinage y soit venue cueillir des
fleurs.»
La jeune fille s'inclina à son tour, comme si elle jugeait que
l'entrevue avait duré assez longtemps. Elle avait peur que son père ne
survînt.
«Adieu, mademoiselle, dit Georges du Quesnoy, qui s'était enhardi;
me permettez-vous de continuer ma promenade dans le parc et de
recueillir, une à une, tous les pétales des marguerites que vous avez
effeuillées?
--Non, monsieur, dit Mlle de Margival en rougissant, je ne veux pas
que vous sachiez ce que m'a dit la marguerite.
--Mademoiselle, je le sais, la marguerite vous a dit: passionnément.»
Mlle de Margival s'était éloignée de quelques pas.
Georges venait de cueillir, lui aussi, une marguerite.
«Ce n'est pas la peine de la consulter, n'est-ce pas, mademoiselle,
car elle me répondra: Point du tout.»
Valentine se retourna. Jamais un pareil éclair ne jaillit des yeux
d'un jeune homme et d'une jeune fille.
VII
POINT DU TOUT.
Le dimanche, à la messe, on se regarda encore; la messe parut trop
courte à ces fervents catholiques. Au sortir de l'église, Georges du
Quesnoy salua M. de Margival, qui lui tendit cordialement la main;
mais Mlle de Margival semblait ne l'avoir jamais vu. La calèche du
château attendait sous les arbres, à côté de l'église. Comme le comte
y conduisait sa fille, le suisse, encore armé de sa hallebarde, vint
lui dire qu'il y aurait le lendemain conseil de fabrique, et que M. le
curé, qui retirait son surplis, voudrait bien en causer avec lui. Il
était question d'une chaire à prêcher. Le comte retourna à l'église
pour causer avec le curé. Mlle de Margival se retrouva donc seule un
instant avec Georges. Pour cacher son émotion elle lui demanda, d'un
air un peu railleur, s'il était revenu de ses visions. Il lui répondit
qu'il était plus visionnaire que jamais; puisqu'elle-même lui
apparaissait à toute heure.
On se regarda encore comme à la rencontre dans le parc.
«Est-ce que vous me permettrez, mademoiselle, de franchir demain le
saut-de-loup, rien que pour cueillir une marguerite?