De tous les romans de M. Arsène Houssaye, il semble que celu

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LES MAINS PLEINES DE ROSES PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG

par ARSÈNE HOUSSAYE

_A MADAME----

Le roman que voici n'est pas pour vous, madame,

Qui n'avez pas aimé,--pas même votre amant!

Vous n'avez pas voulu des orages de l'âme,

Vous n'avez pas cueilli les fleurs du firmament;

Vous craignez de marcher dans la neige ou la flamme,

Vous fuyez le péché par épouvantement,

Et vous n'entendez pas, quand le vent, d'hiver brame,

Les fantômes d'amour vous pleurer leur tourment.

Non, ce roman n'est pas pour les frêles poupées

Que n'ont point fait pâlir les pâles passions,

Qui craignent les dangers des belles équipées,

Les larmes, les sanglots des désolations,

Et qui ne savent pas, trompeuses ou trompées,

Que l'amour, c'est Daniel dans la fosse aux lions.

AR--H--YE.

Juin 1874._

LES NOUVEAUX ROMANS D'ARSÈNE HOUSSAYE.

[Note: Cette critique ou plutôt ce profil littéraire a paru le 1er

janvier dans _Paris-Journal_, avec cet avant-propos de Henri de Pène:

«Un de nos amis, l'un des maîtres de tout journaliste qui tient une

plume française: Jules Janin, nous a donné, pour nos étrennes, un

article sur ce brillant et fécond esprit, qui est à la fois de ses

amis et des nôtres: Arsène Houssaye.

«Cet article de Jules Janin, nous n'avons pas besoin de le recommander

à nos lecteurs. Le doyen du feuilleton parisien a fait ici oeuvre de

critique et d'ami en même temps. A propos d'Arsène Houssaye, Théophile

Gautier et Gérard de Nerval revivent aussi sous sa plume toujours

magique et toujours jeune.»]

La plus grande intimité s'est établie, il y a bien longtemps, entre

Jules Janin et Arsène Houssaye. Quoi d'étonnant? Houssaye et Janin

sont partis du même point pour arriver au même but; ils ont parcouru

les mêmes sentiers; ils ont porté tout le poids des mêmes misères. A

cette heure encore, à l'heure du repos, l'un et l'autre ils sont à

l'oeuvre, avec cette différence pourtant: que le premier n'a pas

quitté son humble emploi de critique hebdomadaire, et que le

second, beaucoup plus jeune, dans un mouvement plus vaste, embrasse

aujourd'hui, avec la plus grande ferveur, des drames et des passions

si compliqués et si terribles, que nous ne comprenons pas qu'il vienne

à bout de tant et tant d'illustres entreprises.

Quand nous l'avons connu, Arsène Houssaye était un jeune homme,

amoureux de la forme, enivré des espérances de l'artiste et du poëte.

Il vivait gaiement et facilement, en belle et bonne compagnie, avec

Gérard de Nerval, un talent de premier ordre, un bel esprit, qui-s'est

tué dans un désespoir muet: ne pas atteindre à ces beaux rêves qu'il

portait, tout flamboyants, dans le coin de son cerveau!

Ils avaient tous deux, pour leur dévoué et fidèle compagnon, cet

esprit rare et charmant, voisin du génie, écrivant ses doux poëmes,

léger au pourchas et hardi _à la rencontre_, Théophile Gautier, d'une

verve inépuisable, un peintre, un poëte, un narrateur, à qui nous

devons la _Comédie de la mort_, le _Voyage à Constantinople_, et tant

de pages heureuses qui lui servent d'oraison funèbre aujourd'hui.

L'amitié d'Arsène Houssaye et de Théophile Gautier passera plus tard

à l'état légendaire, et les lecteurs qui viendront ne sauraient les

séparer, dans leur estime et dans leur souvenir.

A ces trois-là nous pourrions ajouter ce talent merveilleux, ce

faiseur de miracles, Eugène Delacroix, enseveli dans son triomphe.

Il aimait ces jeunes gens pleins de vie et qui parlaient si bien des

choses qu'il aimait le mieux. Donc, vous voyez que commencer ainsi,

c'était bien commencer: une jeunesse enthousiaste, un esprit plein de

doute, un talent plein de croyance, et surtout cette aimable croyance

en soi-même. On ne dépend de personne; on n'a rien à demander à

personne. On obéit à l'inspiration, heureux de peu, content de

tout! C'était un grand plaisir de les voir si bien vivre et marcher

doucement dans les sentiers qu'ils avaient découverts. Cela dura dix

ans. Gérard de Nerval devint le voyageur favori de Charles Nodier, de

Mérimée, d'Armand Carrel et des voyageurs dans un fauteuil.

Théophile Gautier s'emparait victorieux de l'histoire et du jugement

des beaux-arts. Il régnait dans le feuilleton, par le talent, par la

volonté, et, qui le croirait? par la bienveillance. Il était l'ami de

Mme de Girardin, le prôneur de Victor Hugo; toujours à son oeuvre,

et quand, parfois, il avait du temps à perdre, il nous contait une

élégie, il nous racontait l'ardente histoire de Mlle de Maupin.

Cependant, le troisième ami, le peintre, intrépide et ne doutant de

rien, se chargeait d'orner les plus beaux espaces, les places les plus

célèbres dans nos églises, au conseil d'État, au Panthéon, partout,

dans tous les lieux de pompe et de fête où il était désigné par son

génie.

Eh bien, le plus insouciant de cette association du bien faire et

du bien dire était justement ce jeune rêveur, rêvant toujours,

travaillant peu, Arsène Houssaye! Son esprit, né pour la jeunesse,

n'était pas encore né pour le travail. Il semblait dire à ses amis:

«Marchez devant, allez toujours, moi je fais l'école buissonnière, et

j'irai, s'il vous plaît, sans hâte et sans ambition, au rendez-vous de

la Fantaisie.»

Et pourtant ce fut alors qu'il écrivait _la Pécheresse_, un livre

charmant qui peint le duel du corps et de l'âme. Ce fut alors qu'il

commençait ses _Portraits du XVIIIe siècle_, ce siècle des magies de

Watteau, si dédaignées en notre jeunesse.

Il avait été pris dans son chemin par un travail inattendu, j'ai

presque dit inattendu. Il fut chargé de sauvegarder cette antique

institution du grand siècle, appelée la Comédie-Française. En ce lieu

superbe, les plus grands esprits de la France avaient trouvé l'asile

et le respect pour lesquels ils étaient nés. Ici, Molière, ami du

peuple, avait composé ses plus grands ouvrages: _le Misanthrope_ et

_Célimène_, et _Tartufe_ et _les Femmes savantes_, enfants sérieux du

Théâtre-Français. Corneille avait apporté, du fond de la Normandie,

_Auguste, Cinna, Émilie_ et tant d'autres héros, la gloire et

l'orgueil du genre humain. Racine, en même temps que Corneille, avait

glorifié le théâtre, et laissé--souvenirs de son glorieux passage

ici-bas--tant d'héroïnes charmantes et de héros glorieux: _Junie,

Agrippine_ et _Mithridate_; avec ses charmants railleurs qui

faisaient un pendant à la comédie de Corneille: _les Plaideurs_;

puis _Iphigénie, Esther_ et tout le reste. Étaient venus, plus tard,

Voltaire et _Tancrède_, la philosophie après la croyance, et la

sagesse du poëte après l'antique enthousiasme. Il n'y avait point de

position plus belle à défendre, à protéger, à conserver, et les plus

habiles, quand ils virent ce jeune homme attaché à ce pénible labeur,

furent en doute de savoir comment il va se tirer de peine et par quel

bonheur du temps présent il soutiendra les miracles du temps passé.

Lui, cependant, sans un moment de doute ou d'hésitation, il prit

en main la défense et la protection de ce théâtre incomparable; il

assistait, plein de respect, aux derniers moments de Mlle Mars. Il

encourageait la naissante ardeur de Mlle Rachel, et quand elle voulut

aller plus loin que _Camille_ et chanter _la Marseillaise_ [Note: Au

temps où Mlle Rachel chantait _la Marseillaise_, M. Arsène Houssaye

n'était pas encore directeur du Théâtre-Français.], il refusa de la

suivre en ces périls sans nom.

Ainsi lui fut compté, pour sa renommée, et disons le vrai mot, pour

sa gloire, ce passage heureux et rapide à travers le Théâtre-Français

(1849-1856). Il le quitta comme il l'avait pris, sans trouble et sans

regret, laissant après lui quelques oeuvres charmantes que lui seul il

avait protégées: _Mademoiselle de la Seiglière; Charlotte Corday, les

Contes de la reine de Navarre, Gabrielle_, et les chefs-d'oeuvre de

Victor Hugo, et les coups de théâtre d'Alexandre Dumas. J'allais

oublier l'inoubliable Alfred de Musset, avec son _Chandelier_. Et

Octave Feuillet, et Léon Gozlan, et Mme de Girardin!

Et désormais voilà Arsène Houssaye rendu à la vie littéraire, au culte

des belles-lettres, ses fidèles compagnes: un sourire dans le beau

temps, la consolation des heures mauvaises, fidèles compagnes qu'on ne

saurait trop servir et qu'on ne peut trop aimer.

Ce fut la première fois sans doute que l'on vit un directeur du

Théâtre-Français quitter la règle et le compas, pour reprendre avec

joie une plume fidèle et bien taillée.

Ainsi, il mit au jour ces livres charmants _le Roi Voltaire_ et

_le Quarante et unième Fauteuil_, dont il écrivait l'histoire avec

quarante plumes différentes. On voyait qu'avant d'écrire ces beaux

livres, il avait traversé la grande poésie; il en avait gardé le

souffle et le parfum.

Heureux chez nous l'esprit libre et en gaieté de coeur, qui se

transforme, et glorifions, ô mes amis, l'imagination facile qui sait

prendre à propos toutes les formes, toutes les grâces, j'ai presque

dit toutes les vertus. Qui veut écrire et durer longtemps dans

l'esprit et dans l'imagination du lecteur, aura grand soin de varier

la peine et le plaisir des gens restés fidèles à cette intime lecture.

Il a sous les yeux de grands exemples, à commencer par _le Roi

Voltaire_. Et quel homme, en ce bas monde, plus que Voltaire, fut

jamais plus changeant et plus divers? Il a tout tenté, et toujours il

a triomphé de l'obstacle. Et du théâtre à la philosophie, et du conte

en vers au conte en prose, et même, ô malheur de tant réussir! du

poëme épique aux légers poëmes, où le sourire arrive avec toutes les

palpitations; et de l'histoire à la critique, et même du léger billet

avec lequel on finit par composer de très-gros tomes; et de la comédie

à la tragédie, et de la pitié à l'enchantement, ce roi Voltaire a

réussi en toutes choses. Il était la grâce et la censure, l'élégie

et la chanson, le charme enfin, le vrai charme, et le genre humain,

ébloui de toutes ces merveilles, se demandait s'il n'était pas le

jouet d'un rêve. Heureux changement! ces révolutions du bel esprit,

roulant à l'infini dans un cercle qu'il s'est tracé à lui-même, et

dont il sait par coeur tous les détours.

L'auteur du _Quarante et unième Fauteuil_ comprit bien celui-là qui

eût rempli, à lui seul, tous les fauteuils; cet homme qui fut à la

fois le juge et l'avocat de son siècle.

Aussi quand il eut payé son tribut à l'esprit vif et souriant qui

l'entourait, Arsène Houssaye, un beau jour, se mit à raconter, dans

un grand livre intitulé _la Comédie parisienne_, une suite infinie,

imprévue, énorme, des plus terribles accidents.

Il divisait ce livre en trois séries, à savoir: _les Grandes

Dames,--les Parisiennes,--les Courtisanes du monde_, c'est-à-dire

douze gros tomes in-octavo, que nous avons lus avec stupeur,

très-étonné que le même écrivain qui tournait d'une façon si légère

autour des plus graves questions, maintenant qu'il était délivré de

ces belles jeunes filles innocentes qui conservaient encore l'aspect

et le parfum de leur village, entreprît, dans une suite de drames

impitoyables, de dévoiler ces courtisanes cachées sous le manteau des

duchesses, et ces duchesses qui portaient insolemment le voile obscène

des courtisanes: _Titulum mentitae Lysicae_, disait Juvénal; et

véritablement nous savons, grâce à ces livres, les monstres hideux et

charmants qui se cachent sous ces noms-là: Mme _Vénus_, Mme _Phryné_,

la _Messaline blonde_, la _Chanoinesse rousse_, la _Marquise Danaé_ et

l'adorable _Violette_, et cent et une autres. Il les connaît toutes,

il sait leur vrai nom, et comment elles sont tombées, et par quel

miracle la femme déchue est devenue une grande dame, et qu'il ne faut

pas prendre au sérieux les cheveux blonds de Messaline, pas plus que

les cheveux noirs de sa soeur.

Ah! mon Dieu, quelle suite incroyable de déguisements et d'aventures,

de mensonges et de perfidies, et comment toutes ces femmes adultères

ne sont plus que des femmes tarées! C'est ainsi dans ce charmant livre

intitulé _la Bohème_, écrit par un bohémien, nous avons vu la petite

Mimi: qui, parfois, à la fin du trimestre, aux modes nouvelles, s'en

allait chercher les robes et les manteaux de ce matin. Elle partait

nue, ou peu s'en faut, et s'en revenait, huit jours après, vêtue de

soie et de velours, parée de chaînes et de dentelles, la soie

aux souliers, le diamant à la jarretière, et les bras chargés de

bracelets. C'est très-vrai, la petite Mimi était une marquise, et

ses grands dégingandés sentaient redoubler, aux fanfioles de ses

toilettes, leur admiration pour Mimi.

Dans ces livres si curieux d'Arsène Houssaye, il y a de ce mélange

éhonté de la courtisane et discret de la duchesse. Le romancier en

connaît beaucoup des unes et des autres, et quand il les réunit dans

le même salon, à l'ombre ardente, un demi-jour mystérieux, favorable

aux vierges folles, le plus sage et le plus sceptique lecteur se

surprend à être attentif, souvent charmé et toujours amoureux. Ces

ceintures, si facilement nouées et dénouées, ont un si grand attrait!

Ces beaux rires contagieux ont un si grand charme! Enfin, nous allons

si facilement à ces doux visages, à ces lèvres emperlées, au beau sein

de ces pécheresses! Voilà le charme et l'attrait de ces études: c'est

du pur Balzac, mais du Balzac sans voiles et sans embûches, disant

toutes choses hardiment, et jamais lassé dans ses révélations.

Cette fois, par quel travail, quel mystère et quelle infatigable

interprétation des vices les plus cachés, le conteur infatigable est

parvenu à composer ces douze volumes incomparables? Nous ne saurions

le dire. Il a fallu rompre absolument et le même jour avec ses petits

livres accoutumés, les _Charmettes_, par exemple. Loin d'ici, mes

élégies! loin de moi mes frêles chansons! J'ai fermé pour jamais ce

petit monde oisif, galant et dameret qui m'a suffi vingt années. Il

me faut désormais de grandes héroïnes, des passions illustres, et

quelqu'une de ces nudités fameuses que le monde entoure à plaisir de

ses haines et de ses adorations. Telle était l'oeuvre ardue, et

voilà par quel sacrifice il a forcé la porte obstinée et pourtant

hospitalière de ces grands boudoirs et de _l'Hôtel du Plaisir,

mesdames._

Une fois dans ces fameux romans de sa deuxième manière, soyez en

repos, vous trouverez toutes les palpitations imaginables. L'homme est

savant dans toutes les intrigues du hasard et dans toutes les choses

de l'amour. Autant que les plus grands artistes il excelle à parer et

à scalper ces dames précieuses. Il sait qui donc les habille, et qui

donc dénoue ces beaux cheveux tordus sur ces nuques vaillantes. Il

vous dira le nom de tous les amants de ces magiciennes, pour qui

l'amour, la passion et la volupté n'ont plus de secrets. La femme

ainsi aimée et parfumée en vain ne veut pas qu'on la suive: on la

suit. Des mains invisibles vous poussent à cet abîme. Il sait aussi

le nom de toutes les pierres précieuses, et celles qui conviennent le

mieux à la beauté, parée à son plaisir. Même, après avoir décrit le

carrosse où la dame se promène, il vous dira le nom de la dame. Il

sait où la prendre et dans quel hôtel, entre cour et jardin, il

retrouvera cette pestiférée, et notez bien qu'il n'est point amoureux

de ces miracles de beauté et de ces beautés d'occasion. Au contraire,

on dirait qu'il les raille et qu'il les hait, tant il les a bien vues.

Harpies! la honte et le chagrin de tant d'honnêtes gens. Ces douze

volumes sont remplis de leurs mensonges et de leurs trahisons vus par

un sceptique, mais un sceptique qui a ses quarts d'heure de pardon.

Pour comble d'ironie, il ne va pas enfermer dans un méchant tome, en

vil papier, ces trouvailles de son esprit et de sa souvenance; au

contraire, il veut les publier superbes, sur un papier fait pour les

grands poëtes, et que chaque dame, ici présente, apparaisse dans sa

grâce et dans sa beauté. Voyez plutôt, dans ces deux tomes de _la

Femme fusillée_, Blanche de Volnay et Mlle Angeline Duportail, l'une

armée d'un couteau à la façon de Charlotte Corday, l'autre à la

poitrine sans voile, aux bras nus, et d'une beauté irrésistible. Ce

sont là ses armes de combat. Et maintenant que, par un si long détour,

j'arrive à cette publication dernière, accordez-moi la permission d'en

parler tout à mon aise et longuement.

Ce nouveau livre en deux volumes non moins splendides que les autres

études de moeurs parisiennes, est intitulé: _Le Chien perdu et la

Femme fusillée_, en souvenir d'un petit livre écrit deux ans avant la

révolution de Juillet: _L'Ane mort et la Femme guillotinée..._ On a

plus tard effacé le second titre, et ce n'est plus que _l'Ane mort..._

Je puis parler de ce livre, autrefois célèbre, oublié de nos jours

[Note: Oublié! _L'Ane mort et la Femme guillotinée_ est un des

chefs-d'oeuvre de l'école romantique. Tout en voulant railler la

littérature de sang, Jules Janin a créé des figures vivantes: la

nature a vaincu le critique.]. C'était l'oeuvre hésitante d'un nouveau

venu dans les lettres, qui ne se doutait pas que cette histoire le

jetterait, irrévocablement, dans la vie littéraire.

L'âne et la fillette, héros de ces pages timorées, sont nés dans le

même village, et l'âne et la jeune fille accomplissent le même voyage,

jusqu'au moment où celui-ci est traîné à la barrière du Combat, où

celle-là est menée à l'échafaud. C'était un récit très-simple et

très-exact. On voyait que la fillette et la bête avaient vécu, mais

nulle parure, et rien pour arrêter le lecteur. Cela était presque naïf

et faisait si peu de bruit!

Seulement l'écrivain, très-jeune encore, avait tenté de montrer

comment, dans un style élégant et châtié, l'on pouvait décrire à

l'usage des honnêtes gens les lieux les plus corrompus de la grande

ville, à savoir la Bourbe et la Morgue, et le lupanar abominable, et

le bourreau, qui n'était pas encore un personnage. Il y avait même

un certain baiser à la guillotine que nous trouvions charmant en ce

temps-là. Le livre, à peine publié, fut proclamé comme une chose bien

faite. Il trouva, pour ses premiers répondants, M. de Salvandy, jeune

homme, et M. Victor Hugo, dans toute la jeunesse et l'indulgence d'un

grand écrivain qui était la fête et l'amour du public.

Je crois bien que M. Sainte-Beuve eut quelque souci du livre nouveau;

mais il s'en repentit, comme a fait plus tard George Sand, effaçant de

ses pages le titre du livre et le nom de l'auteur. Cependant _l'Ane

mort_ a fait son chemin; on l'a mis en tableau, en gravure, en mauvais

drame, et l'illustration de ce petit conte fut le dernier travail de

Tony Johannot. D'autres livres sont venus plus tard qui ne devaient

pas le laisser vivre. On ne va pas à _l'Ane mort_ quand on peut

lire _Eugénie Grandet_ et _Notre-Dame de Paris_. Mais quoi! peu de

lecteurs suffisent à l'homme sensé: _Contentus paucis lectoribus_,

disait Horace, et l'auteur de _l'Ane mort_, après quelques tentatives

pour arriver à son premier succès, finit par traduire Horace et

ne trouva pas de concurrents. Il a fait plus tard un livre assez

considérable: _la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau_, dont la

première édition--ô surprise!--est épuisée au bout de cinq ans, sans

que l'auteur ait pu se plaindre de la critique ni de la curiosité de

ses contemporains.

C'est donc en souvenir de _l'Ane mort et la Femme guillotinée_ que M.

Arsène Houssaye lui dédia: _Le Chien perdu et la Femme fusillée_. Or,

cette fois, vous pourrez juger à quel point de réalisme, et, disons

mieux, de vérité, l'illustre écrivain a poussé les qualités par

lesquelles il est parvenu à composer _les Grandes Dames, les

Parisiennes_ et _les Courtisanes du monde_. Il a choisi pour son

texte: les _Epouvantements_ et les _Abîmes_, c'est-à-dire les derniers

jours de l'infâme Commune. Il la connaît par coeur, il la connaît

aussi bien qu'il connaît le grand monde et le demi-monde; et quand

vous aurez lu ces deux tomes des abîmes et des épouvantements, ne vous

étonnez pas que vous sachiez toute cette histoire. Ah! voilà bien

cette autre fin d'un monde au milieu des flammes et des égorgements!

Il y avait, en ce temps-là, un franc-tireur qui sauvait un chien

d'une mort certaine; il s'appelait Ducharme; il était amoureux d'une

certaine Virginie Duportail, qui lui rendait amour pour amour, mais

aussi trahison pour trahison. Elle riait quand elle avait bien

trompé un amoureux de sa beauté; elle était mêlée à ces histoires de

Belleville et de l'Hôtel de ville. S'il y avait une barricade, elle

abordait la barricade avec du vin de Champagne. Enfin, s'il était

terrible, elle était violente. Elle vivait avec ce qu'il y avait de

pire à Paris, et l'auteur ne se gêne pas pour les hommes, disant:

«Celui-ci est un Spartiate et celui-là est un Athénien de barrière!»

Entre tous ces jeunes gens il y avait ce beau chien nommé Thermidor,

très-bien venu des bataillons de Montmartre, de Montrouge et de

Ménilmontant.

Thermidor est une bête plus intéressante, et plus aimable que _l'Ane

mort_. Il gambade autour de ces terroristes, Raoul Rigault et Gustave

Flourens! Pauvre Flourens! je l'ai connu beaucoup, moi qui vous parle;

il était simple et bon. Il serait resté tout un jour assis dans le

même fauteuil et rêvant, Dieu sait à quoi! Nous avons aussi, à coté du

chien Thermidor, le citoyen Carnaval, qui nous fait rire, et puis

Mlle de Volnay, qui se tue à la grande façon romaine, à la façon de

Lucrèce, et qui n'en meurt pas! Bref, dès les premières pages, tout

se mêle et se confond dans ce récit, qui est déjà le récit d'un autre

monde.

Avant l'heure où les soldats de Versailles s'emparent de Paris et

viennent à bout de la Commune, le peintre excelle à nous montrer les

communards dans leur désordre et dans leur désastre. Ici Jules Vallès

apostrophant Courbet; plus loin Dacosta tendant son verre à Théophile

Ferré. On ne boit plus dans tout Paris que du vin de Champagne, hormis

du vin bleu; on n'entend plus que les échos de _la Marseillaise_, et

nous avons vu le moment où l'on allait représenter l'oeuvre nouvelle

de M. Pyat. Mais sa prudence a pressenti l'orage; il avait peur d'être

sifflé--et fusillé! Et tout ce monde en même temps piaule et rugit, et

chante, et crie. Il y en a qui s'enivrent, d'autres qui se cachent,

plusieurs font l'amour, plusieurs s'en vont à Versailles à une partie

où les comédiennes déclament des vers de Théophile Gautier. Les

demoiselles perdent des discrétions, les dames perdent leur mouchoir,

les vivandières gagnent des fédérés, les honnêtes femmes se cachent et

font de la charpie. Le colonel Rossel, le général Dombrowski, M. de

Rochefort, règnent et gouvernent. Le gamin de Paris s'en va de l'un

à l'autre, et la belle Angeline Duportail fait la garde à l'Hôtel de

ville.

Aventures monstrueuses! On s'empare à la fin d'Angeline Duportail, et,

dans un hôtel du parc Monceaux, on la fusille; elle tombe à la porte

de Violette, une héroïne des _Grandes Dames_.

Quand elle est frappée, elle ressuscite et s'en va, chancelante, à la

recherche de son amant. Car ici nous appelons les choses par leur nom:

ma maîtresse, mon amant, gros comme le bras. Enfin la mal fusillée, à

peine couverte des voiles d'une dame de la charité, est reconnue

par son chien et par un agent de police; alors commence une série

interminable d'épreuves et de malédictions. M. Arsène Houssaye est

habile en toute sorte de péripéties. Angeline Duportail, sitôt qu'elle

est rendue à la douce lumière, pleure des larmes de repentir; mais

quand son amant est condamné à la déportation, elle le suit avec

Thermidor jusqu'au port où le colonel Ducharme est embarqué pour

Nouméa.

Alors Thermidor, voyant partir son maître, l'appelle en désespéré; il

finit par se jeter dans le flot retentissant. Il aboie sa douleur;

mais comment quitter celle-ci pour celui-là? Il va, il revient. Il

finit par se noyer, et la belle Angeline, à son tour, meurt d'amour et

de chagrin. Ah! que de peines avant d'arriver à la tombe, et que la

jeune Henriette, de _l'Ane mort_, a plus tôt fait de courber sa belle

tête sous la main du bourreau!

De tous les romans de M. Arsène Houssaye, il semble que celui-là

est le plus rempli d'épouvante et de terreur. J'ai presque dit de

sympathie et de pitié. Ainsi, ces créatures de l'autre monde auront

mérité l'honneur d'aller rejoindre, dans leurs châteaux, dans leurs

boudoirs, en leurs abîmes, en leurs cercueils, toutes les maîtresses

de M. Don Juan de Parisis.

Mais que M. Arsène Houssaye, dans les entr'actes de ses livres plus

sévères, retourne à ses grandes dames, à ses belles pécheresses, à ses

passions de la vie parisienne. Pourquoi n'écrit-t-il pas ce livre,

depuis longtemps annoncé: _Les mains pleines de roses, pleines d'or

et pleines de sang_? Il m'a conté cette histoire. Il y a là une idée

philosophique et un drame terrible.

JULES JANIN.

LIVRE PREMIER

LES MAINS PLEINES DE ROSES

Celui qui nie l'Inconnu nie les destinées de son âme.

GOETHE.

J'ai commencé par nier tout, j'ai fini par croire à tout.

LA HARPE.

Cette femme qui sourit dans sa beauté te donnera l'amour

et la mort. Mais qu'est-ce que la vie sans l'amour!

OCTAVE DE PARISIS.

I

LA VISION DU CHATEAU DE MARGIVAL

Cette histoire va vous paraître étrange; c'est la Vérité elle-même qui

parle.

Un jeune homme de vingt ans passait à cheval dans une petite vallée du

Soissonnais, coupée de prairies, de bois et d'étangs, dominée par une

montagne où s'agitaient et babillaient trois ou quatre moulins à vent.

Le soleil disait adieu aux flèches aiguës de l'église; l'Angélus

ne sonnait pas comme dans les romans, parce que le maître d'école

arrosait son jardinet bordé de buis, où fleurissait sur la même ligne

la ciboule et le dahlia. On entendait le cri argentin du crapaud, ce

doux poëte des marais. Le coucou et le merle, qui avaient déjà

fait leur lit sur la ramure, ne se répondaient plus qu'à de longs

intervalles.

Ce jeune homme allait je ne sais où, ni lui non plus. Le cheval, tout

enivré par la verte et savoureuse odeur de la luzerne fauchée, était

léger comme la jeunesse; il effleurait l'herbe et dévorait l'espace.

Le cavalier allait plus vite encore; il voyageait à bride abattue dans

le monde idéal qui vous ouvre à vingt ans ses portes d'or et d'azur.

D'où venait-il? du collège. Il n'avait pas vécu de la vie jusque-là.

Il n'avait connu que les Grecs et les Romains. L'étude avait

chastement veillé en sentinelle sur son coeur, comme la vestale

antique dans le temple de Junon.

Il allait vivre, enfin! La passion viendrait bientôt à lui tout

échevelée avec ses fureurs divines, ses étreintes de flamme. Il avait

appris à lire, mais il avait à peine entr'ouvert ce livre sacré, ce

livre infernal où Dieu et Satan ont écrit leurs poëmes. Comme il ne

croyait qu'à Dieu, il entr'ouvrait le livre avec confiance. Il entrait

dans la vie avec la pieuse ferveur d'un chrétien qui franchit le seuil

d'une église en songeant que là du moins, sous les regards des anges,

des vierges et des saints qui sourient dans les vitraux ou dans les

cadres, il est à l'abri des méchants.

Georges du Quesnoy,--c'est son nom,--était fils d'un magistrat, frappé

dans sa carrière par 1848, un galant homme qui avait eu le tort de

mettre un peu de politique dans la balance de la justice. Il avait

trois enfants, deux fils et une fille. Sa fortune était des plus

médiocres. Il vivait dans le Soissonnais, très-retiré du monde, du

produit d'une ferme qui ne devait guère donner que 100,000 francs à

chacun de ses enfants. La fille était mariée à un procureur impérial;

le fils aîné, depuis un an sorti du collège, ne voulait rien faire,

sous prétexte qu'il faisait des vers; le plus jeune se disait bon à

tout: au journalisme, à la diplomatie, à l'épée, à la robe. Aussi il

y avait tout à parier contre un que Georges du Quesnoy n'arriverait à

rien.

Il devait, après la saison, partir pour Paris, le grand dévoreur

d'hommes; Paris qui engloutit mille ambitieux pour faire un nain. En

attendant ce rude combat, il vivait d'insouciance, amoureux de l'aube

et du crépuscule, du rayon qui descend et du bruit qui s'élève,

confiant ses rêves aux nuages, à la forêt et aux fontaines.

Ce soir-là on respirait l'amère senteur des fèves qui enivre

quelques-uns jusqu'à la folie. Le moissonneur s'attardait dans les

bois, au parfum des fraises déjà mûres. L'écolière s'amusait, au

retour de l'école, à souffler, de ses lèvres virginales, le plantain

en fleur qui semblait chevelu et poudré comme un marquis. L'écolier

admirait la délicatesse architecturale des chardons; il cueillait le

pissenlit hérissé, il se hasardait à sucer le suc de l'ortie, l'ortie

dont il comparait la gueule blanche au rabat du prêtre. Tout était

joie et fête en ce beau soir. La terre chantait son hymne à Dieu par

la voix des hommes, des forêts, des moissons et des oiseaux. Il n'est

pas jusqu'au champ de pommes de terre qui ne livrât au vent l'odeur

plébéienne de ses vertes ramures, étoilées çà et là de ces humbles

fleurs dédaignées que nulle main blanche n'a cueillies et que

nulle muse n'a chantées.--Je vous salue, ô pommes de terre, vertes

espérances des Spartiates futurs!

Georges, après avoir côtoyé une haie de sureaux et d'aubépines où

le liseron suspendait ses clochettes blanches et roses, s'arrêta

soudainement à la grille d'un parc touffu qui cachait à demi la façade

Louis XVI du château de Margival, dont le parc était surnommé, on ne

sait pas bien pourquoi, le _Parc aux Grives_, peut-être parce que la

vigne grimpait sur tous les arbres et que les grives y venaient en

belles compagnies au temps de la vendange.

Le château de Margival est un des plus jolis du Soissonnais; un peu

moins, ce serait une simple villa, mais, un peu plus, ce serait un

château princier, tant l'architecte a bien marqué le style dans cette

oeuvre en pierre de la fin du XVIIIe siècle.

Dans ce château souvent abandonné, M. de Margival amenait tous les

ans sa fille Valentine, qui était encore au Sacré-Coeur. Mais comme

c'était déjà une vraie demoiselle, on quittait Paris avant les

vacances, pour passer trois à quatre mois dans cette belle solitude.

M. de Margival s'y trouvait bien, en souvenir de sa femme qu'il avait

adorée et qui était morte jeune.

Le pays où on a été malheureux de son bonheur est toujours un pays

d'élection.

Mlle de Margival ne s'y trouvait pas mal, quoiqu'elle fût peu éprise

de la solitude.

Ce n'était pas la première fois que Georges du Quesnoy venait se

promener aux alentours de Margival. Son père habitait à trois quarts

de lieue; au petit village de Landouzy-les-Vignes, dans une simple

maison de campagne, appelée par la maison bourgeoise, petite cour avec

pavillons, un arpent de jardin par derrière, où l'on veut jouer au

parc tout en ménageant un potager.

Il aimait le château de Margival. Quoiqu'il ne fût pas poëte comme son

frère, il avait déjà un vague sentiment de l'art: aussi était-il dans

l'enthousiasme devant cette façade.

«Ah! s'écria-t-il tristement, si mon père habitait un pareil château,

je voudrais y vivre et y mourir sans m'inquiéter des pommes d'or des

Hespérides! Ne peut-on trouver ici mieux qu'à Paris les joies du

coeur, les fêtes du ciel et de la nature?

Il avait mis pied à terre pour appuyer son front brûlant sur la

grille. Il eût donné quelques beaux jours de sa vie pour pouvoir

fouler en toute liberté l'herbe du parc. «Ainsi doit être la vie,

pensa le jeune philosophe: des tentations qui vous montrent leur sein

nu, mais qui vous défendent d'approcher.»

A cet instant il vit apparaître, comme dans un songe, une jeune fille

vêtue d'une robe blanche, qui débusquait d'une avenue de tilleuls et

venait vers la grille d'un air recueilli. Elle avait vingt ans. Elle

était belle comme si elle fût sortie des mains du Corrège; elle était

pure comme si elle fût sortie des mains de Dieu. Praxitèle, qui n'a

jamais trouvé son idéal, se fût incliné devant elle.

Quoiqu'elle semblât méditer profondément, elle s'arrêta tout à coup

devant un papillon enjoué qui battait des ailes, comme pour applaudir

à cette vision. Elle voulut saisir ces ailes toutes d'or et de

pourpre; elle se mit à courir comme une écolière à travers les massifs

et les branches. Sa chevelure, à peine nouée, s'envola sur ses épaulés

et lui voila les yeux. Sa robe, battue par le vent, s'accrochait

à tous les rosiers. Vingt fois elle fut sur le point de saisir le

papillon, qui semblait comprendre le jeu et qui voulait secouer un peu

de la poussière d'or de ses ailes sur cette main virginale.

Elle poussa un cri qui traversa comme une flèche le coeur de Georges;

elle avait déchiré sa main à un rosier; le sang coulait comme des

perles de vin. Elle se mit à rire pour oublier de pleurer; elle saisit

une rose blanche et la teignit de pourpre comme autrefois Vénus

chassant avec les Heures.

Elle avait oublié le papillon; elle cueillit des marguerites, elle les

éparpilla dans ses cheveux et regarda dans l'étang pour voir si elle

était plus belle avec des fleurs.

Je ne saurais raconter les mille et une folâtreries dont elle égaya sa

méditation. Georges du Quesnoy était toujours à la grille. Il y serait

encore si un hennissement de son cheval n'eût effrayé la jeune fille.

Dès qu'elle se vit surprise en sa solitude, elle s'envola comme une

colombe à travers les ramées. Georges du Quesnoy ne vit plus que les

branches émues qu'elle avait touchées au passage.

Il remonta à cheval, bien décidé à venir tous les soirs se promener

dans ce parc enchanté.

Comme il éperonnait son cheval pour arriver chez son père à l'heure du

dîner:

«Prenez donc garde, lui dit une paysanne ensevelie sous une moisson

d'herbe fraîchement coupée, vous allez me jeter dans le ruisseau.

--Je ne vous avais pas vue.

--Où avez-vous donc les yeux? Ne dirait-on pas que je suis une fourmi

portant un brin de paille à sa fourmilière!

--A qui appartient ce château?

--A la Belle au bois dormant.

--Est-ce cette jeune fille que je voyais tout à l'heure vêtue de blanc

comme une communiante?»

La paysanne regarda Georges du Quesnoy d'un air moqueur.

«Êtes-vous visionnaire?

--J'ai vu une jeune fille courant après des roses et des papillons.

--C'est un conte. M. de Margival et sa fille sont en pèlerinage à

Notre-Dame-de-Liesse. Il n'y a pas au château âme qui vive à cette

heure.»

Georges du Quesnoy n'en voulait rien croire. Il partit au galop,

bien décidé à revenir le lendemain pour revoir cette belle fille aux

cheveux flottants, Ève idéale de ce paradis terrestre.

II

TOUT ET RIEN

Quand Georges rentra à Landouzy-les-Vignes, il rencontra son frère qui

cueillait des rimes aux buissons.

«C'est moi, lui dit-il, qui ai eu une vision poétique.»

Et il conta à Pierre comment une jeune fille, une rêverie idéale en

robe blanche lui était apparue dans le parc du château de Margival.

«C'est la préface de l'amour, lui dit Pierre. Mais moi qui suis poëte,

je vais t'expliquer en prose l'énigme de cette apparition. Mlle de

Margival est arrivée depuis quelques jours au château avec son père;

elle a dix-huit ans et elle a les dix-huit beautés voulues par le

peintre et le sculpteur...

--Allons, tu vas commencer par divaguer.

--C'est toi qui divagues; parce que tu vois une jeune fille en robe

blanche, te voilà rêvant à une apparition magique.

--Tu as peut-être raison, je ne suis qu'un visionnaire.»

Et Georges du Quesnoy, qui n'y avait pas songé, chercha à se prouver

que la jeune fille en blanc, c'était Mlle de Margival.

Mais voilà que tout à coup, et comme pour jeter le trouble dans son

esprit, une calèche à deux chevaux passa devant les deux frères,

emportant vers le château M. de Margival et sa fille.

«Tu vois bien que ce n'était pas elle.»

Les paysans, qui s'étaient arrêtés pour voir passer ce qu'ils

appelaient le carrosse, apprirent à Georges que M. et Mlle de Margival

venaient du château de Marchais où ils avaient déjeuné chez le prince

de Monaco, tout en faisant un pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse.

«Cette fois, dit Pierre à son frère, je n'y suis plus du tout, à moins

qu'il n'y ait au château quelque cousine inconnue, promenant sa robe

blanche.»

Mais les mêmes paysans qui étaient les moissonneurs et les vendangeurs

de M. de Margival, affirmèrent que, hormis le père et la fille, il n'y

avait pas âme qui vive, sinon une cuisinière grosse comme un tonneau

et une femme de chambre grande comme un moulin.

Les jeunes gens finirent par parler d'autre chose, ils allèrent

retrouver leur père, qui les attendait pour dîner. Au dessert, après

avoir parlé de ceci et de cela, après avoir mangé beaucoup de ces

belles cerises du pays qui valent bien mieux que les cerises de

Montmorency, M. du Quesnoy leur dit:

«Eh bien, messieurs mes fils, maintenant que vous voilà tous les deux

bacheliers ès lettres, il faut vous décider à devenir des hommes; que

ferez-vous?

--Rien, dit Pierre.

--Tout, dit Georges.»

III

IL ÉTAIT UNE FOIS...

A quelque temps de là, Georges du Quesnoy alla passer la soirée au

château de Sancy-Lépinay.

Ce n'était pas sans une certaine émotion qu'il se hasardait dans sa

vingtième année vers un monde nouveau. Quoiqu'il ne fût pas timide

jusqu'à la bêtise,--c'est souvent la timidité des gens les plus

spirituels--il avait peur de lui, il se demandait s'il trouverait

quatre mots à dire dans ce beau monde, familiarisé avec toutes les

impertinences, car la comtesse de Sancy avait depuis huit jours, dans

son château, ces messieurs et ces dames, qui sont le tout Paris de

l'Opéra et des courses.

Georges du Quesnoy avait longtemps hésité à affronter le feu. C'était

son premier duel avec la vie; il résolut d'être brave et de sourire au

premier sang, car il ne doutait pas qu'il ne fût le point de mire de

beaucoup de railleries plus ou moins directes: les Parisiens sont des

francs-maçons qui font toujours subir une rude entrée aux provinciaux.

«Après tout, disait Georges, ils ne me mangeront pas.»

Il savait bien, d'ailleurs, qu'il n'était pas plus bête qu'un autre.

Il avait eu le prix d'excellence au collège de Soissons,--ce qui

n'était pas une raison, puisque le génie n'a pas souvent de présence

d'esprit,--mais en outre ses camarades lui accordaient une certaine

éloquence humouristique. Ce n'était certes ni l'humour de Sterne, ni

de Hogarth, ni de Heine, ni de Stendhal. On ne revient pas si jeune de

Corinthe. Mais il y avait toujours du charme dans sa causerie, parce

que la gaieté y jaillissait des questions plus graves.

Il était moins content de son habillement que de son esprit, car après

tout on peut apprendre à lire Homère et Platon à Soissons comme à

Paris, mais les tailleurs de Soissons n'ont pas encore le coup de

ciseau des tailleurs de Paris. Il avait eu beau s'étudier devant son

miroir, en se donnant des airs de désinvolture; il avait eu beau se

coiffer à la dernière mode; il avait eu beau se relever la moustache:

il y avait encore en lui je ne sais quoi de soissonnais qui marquait

trop le terroir. Heureusement il ne se jugeait pas; il était trop

habitué à lui-même pour se critiquer à propos; il trouvait même que

son père et sa mère n'avaient pas trop mal travaillé, car j'oubliais

de dire qu'il avait une belle tête, peut-être un peu féminine, à force

de jeunesse, mais qui promettait de prendre du caractère. Le profil

était même d'un dessin sévère, mais l'oeil bleu de pervenche était

trop doux. On eût dit des yeux d'hiver ou tout au plus de printemps,

car ils ne jetaient pas de flammes vives; peut-être le volcan

dormait-il sous la neige, peut-être la passion devait-elle allumer ces

yeux-là.

Georges du Quesnoy n'était pas trop mal chaussé; aussi, dès son entrée

dans le salon du château, la comtesse dit-elle à une des ses amies:

«N'est-ce pas qu'il a de jolis pieds pour des pieds de province?»

Quand un domestique dit son nom à la porte, il se sentit pâlir et

chanceler, il salua à droite et à gauche sans savoir son chemin. Il

alla trébucher contre un coussin et donna de la tête sur l'éventail de

la jolie Mme de Fromentel, qui dit tout haut à une de ses amies:

«Ce jeune homme est terrible, un peu plus il m'arrivait en pleine

poitrine.» Georges du Quesnoy était revenu à lui à ce point qu'il

hasarda ces paroles: «Je ne me serais pas cassé la tête, madame.» Mme

de Fromentel ne savait si elle devait rougir ou se fâcher.

«Voyez-vous, monsieur, lui dit-elle avec une pointe d'impertinence,

c'est parce que vous n'y voyez pas avec votre lorgnon dans l'oeil.»

--C'est parce que j'avais peur d'être ébloui, madame.»

On disait la bonne aventure au voisinage, non pas avec les cartes ni

avec le marc de café, mais en lisant dans les mains:

«Vous n'y entendez rien, dit tout à coup la maîtresse de la maison à

la sibylle. Monsieur du Quesnoy, savez-vous prédire l'avenir en lisant

dans les mains?

--Puisque je sors du collège, je sais tout, dit Georges, en

s'efforçant de sourire.

--Eh bien, vous allez commencer par moi.»

Georges du Quesnoy commença bien: la dame avait trente ans passés; or,

en lui prenant la main, voilà quelles furent ses premières paroles:

«Madame la comtesse, quand vous aurez vingt-huit ans, vous traverserez

des périls sans nombre!» Jusque-là tout le monde avait regardé le

nouveau venu avec le froid dédain des gens qui sont au spectacle de

la bêtise humaine. On s'était quelque peu mis à rire en le voyant se

jeter le lorgnon dans l'oeil sur l'éventail de Mme de Fromentel; on

l'avait comparé à un écuyer du cirque qui va traverser un cerceau de

papier; mais quand on vit qu'il n'était pas trop dépaysé, on répéta de

bouche en bouche que le collégien n'était pas si bête qu'il en avait

l'air.

Un rayon presque sympathique tomba sur lui, on se demanda qui il était

et d'où il venait. On ne fut pas fâché d'apprendre que son père était

une des personnalités de la magistrature, demi-noblesse de robe qui

lui donnait ses petites entrées dans ce château héraldique s'il en

fut. Puisque ce n'était pas le dernier venu, on pouvait lui permettre

d'avoir de l'esprit, aussi toutes les femmes voulurent lui donner la

main.

Il s'était hasardé dans cette aventure sans savoir un mot de ce qu'il

allait dire. La fortune est aux audacieux; d'ailleurs il lui était

impossible de rebrousser chemin: coûte que coûte, il fallait parler.

Il parla. Il ressemblait fort à ce bûcheron ivre qui fait des fagots

à travers la forêt, donnant des coups de hache de çà de là, abattant

comme un aveugle et se déchirant la main aux épines. Quoiqu'il fût

toujours un peu troublé, il n'oubliait pas de regarder chaque patiente

face à face, pour lire quelque peu dans sa physionomie. C'est encore

plus sûr que la main, surtout pour ceux qui n'ont pas appris à lire

dans ces hiéroglyphes que déchiffrent si galamment les initiés, comme

si c'était vraiment une langue consacrée.

Déjà il avait contenté ou mécontenté deux curieuses plus ou moins

naïves, quand une troisième, qui s'y entendait, lui prit sa main à

lui-même et lui débita quelques malices cousues de fil blanc.

Il se laissa faire d'autant mieux que la dame était jolie, étrange et

provocante.

«Monsieur, lui dit-elle, j'en sais plus que vous; tout ce que vous

avez dit là, ce ne sont pas des paroles d'Évangile; vous avez sans

doute appris cela en faisant votre rhétorique ou votre philosophie. Je

vous ai ouï parler du démon de Socrate et des visions de Descartes....

--Des cartes! s'écria une femme, on va tirer les cartes. J'en suis.»

La dame qui tenait la main de Georges du Quesnoy se tourna vers

l'interruptrice:

«On voit bien, ma chère, que si vous avez fait votre rhétorique, vous

n'avez pas fait votre philosophie: Descartes, c'est le philosophe.»

Cette chiromancienne, qui avait les secrets de Desbarolles, était une

demoiselle de Lamarre, cousine de la maîtresse de sa maison. Elle

n'avait pas voulu se marier, parce qu'elle avait lu dans sa main que

le mariage lui serait fatal. Elle avait d'ailleurs une figure à rester

vieille fille, quoique avec de beaux yeux et de belles dents.

Cependant Mlle de Lamarre continuait à étudier la main de Georges:

«Ah! mon Dieu!» dit-elle tout à coup.

Elle prononça ces mots avec une pâleur soudaine et avec une voix émue

qui frappèrent tous ceux qui étaient là en spectacle.

Georges du Quesnoy la regarda avec une curiosité inquiète, quoiqu'il

s'efforçât de prendre un masque moqueur.

Elle avait laissé retomber la main.

«C'est impossible, dit-elle en la reprenant.

--Mais qu'y a-t-il donc? lui demanda la comtesse de Sancy.

--Parlez! parlez! dit le jeune homme. Vous imaginez-vous que vous

allez me faire peur?

--C'est moi qui ai peur, murmura la devineresse.

--Vous avez donc vu le diable dans ma main?

--Si ce n'était que cela.

--Qu'avez-vous vu?

--Je ne le dirai pas.

--Permettez, dit un des assistants, c'est un peu le jeu des enfants

que vous jouez là. Vous devez parler tout haut.»

Après un silence de quelques secondes, la dame reprit gravement la

parole:

«Si je croyais beaucoup à toutes ces sorcelleries, je ne dirais rien;

mais comme je n'y crois pas pour deux sous, je vais dire ce que j'ai

vu. La ligne de Saturne est brisée par un X fatal, c'est un signe de

mort violente.»

Un beau sourire s'épanouit sur la figure de Georges du Quesnoy.

«Madame, lui dit-il, vous ne pouviez pas m'annoncer une mort plus

agréable pour moi: mourir de mort violente, voilà qui n'est pas à

la portée de tout le monde, c'est la mort des dieux et des rois. Si

j'étais un peu pédant, quelle belle occasion j'aurais là de faire une

page d'histoire!

--Soyez un peu pédant, dit la maîtresse de la maison, je ne suis

heureuse que si on me raconte des morts tragiques.

--_Vae victis!_ Tant pis pour moi! Tous les grands noms sont morts de

mort violente, sans parler de Jésus-Christ. Homère est mort de faim,

Socrate a bu la ciguë, César fut poignardé, Alcibiade fut percé de

flèches, toute l'antiquité est pleine de ces choses-là. Sardanapale

se brûla vif, Anacharsis fut étouffé, Zénon mourut dans les tortures,

Polycrate fut crucifié, Ésope, comme Danaé, fut précipité du haut d'un

rocher, Sapho se précipita elle-même; Philippe; roi de Macédoine,

tomba sous les coups de Pausanias, qui tomba sous les coups

d'Alexandre; Phocion but la ciguë, comme Socrate; Artaxercès fut

dévoré par les bêtes, Pyrrhus tomba sous le coup d'une pierre,

Antiochus et Bérénice furent empoisonnés, comme Annibal, comme

Aristippe; Archimède fut tué au siège de Syracuse; Mithridate a eu

beau s'habituer au poison, il n'en mourut pas moins de mort violente;

Cléopâtre mit un aspic à son beau sein. Combien de morts terribles à

Jérusalem! Plus de trois millions sous Vespasien et sous Titus. Et les

Romains, croyez-vous qu'ils soient morts de leur belle mort? Tibère,

Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien, Commode,

Caracalla. Agrippine, femme de Tibère et fille d'Auguste, mourut de

faim; mais je passe par-dessus toutes les tragédies. Protée se brûla

lui-même sur un rocher, Manès fut écorché vif, Bhéram, roi des Perses,

fut tué d'une flèche; l'empereur Maxime eut la tête tranchée, Attila,

qui avait ruiné cinq cents villes et tué un million d'hommes, mourut

de joie dans son lit: mort violente! L'empereur Xénon fut enterré

vivant par la belle Ariadne. Je passe sur tous les drames de la cour

de France avant Frédégonde, après Brunehaut. Et le conseil des Dix! et

les Sforza! et les Borgia! Mais quel que soit le pays, qu'on s'appelle

Jean Huss ou Marie Stuart, qu'on soit Cinq-Mars ou le duc de

Montmorency, Barneweldt ou Buckingham. «Et la garde qui veille

aux barrières du Louvre n'en défend pas les rois:» Henri IV meurt

poignardé, Louis XVI guillotiné. 1793, c'est la grande époque; la

guillotine ne frappe pas assez vite quand les terroristes sont au

pouvoir. Et quand la guillotine se repose, tout est-il fini? Et Paul

Ier, assassiné; et Mohamed, poignardé; et le duc d'Enghien, et le

grand vizir Mustapha. Et le comte d'Entraygues et la Saint-Huberti

dans les bras l'un de l'autre; et Napoléon Ier cloué sur un rocher, et

Ney, qui inaugure la réaction blanche; et Kotzebue, et Karl Sand, et

le duc de Berry, et le pacha de Janina, dont la belle tête, coupée,

fut envoyée au sérail; et les massacres de Chio, et l'empereur

Iturbide, et les janissaires massacrés à Constantinople; et le dernier

des Condé, pendu à l'espagnolette d'une croisée; et Napoléon II, et

Léopold Robert, et le baron Gros, et le maréchal Mortier, et Armand

Carrel, et le comte Rossi, et les archevêques de Paris, et Gérard

de Nerval, et Maximilien! Hécatombe, hécatombe, hécatombe de morts

violentes! Il n'y a que les paresseux qui meurent dans leurs lits.

J'accepte donc la mort violente; si je meurs ainsi, c'est que je

jouerai un grand rôle.»

Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang · 第 1 / 13 段