VI

Personne ne peut avoir la prétention de faire une

biographie complète de Balzac ; toute liaison avec lui était

nécessairement coupée de lacunes, d'absences, de

disparitions. Le travail commandait absolument la vie de

Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de

touchante sensibilité dans une lettre à sa sœur, il a sacrifié

sans peine à ce dieu jaloux les joies et les distractions de

l'existence, il lui en a coûté de renoncer à tout commerce

un peu suivi d'amitié. Répondre quelques mots à une

longue missive devenait pour lui dans ses accablements

de besogne une prodigalité qu'il pouvait rarement se

permettre ; il était l'esclave de son œuvre et l'esclave

volontaire. Il avait, avec un cœur très-bon et très-tendre,

l'égoïsme du grand travailleur. Et qui eût songé à lui en

vouloir de négligences forcées et d'oublis apparents,

lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de ses

réclusions ? Quand, l'œuvre parachevée, il reparaissait, on

eût dit qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la

conversation interrompue, comme si quelquefois six mois

et plus ne se fussent pas écoulés. Il faisait des voyages en

France pour étudier les localités où il plaçait ses Scènes de

Province, et se retirait chez des amis, en Touraine, ou dans

la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers ne lui

laissaient pas toujours à Paris. Après quelque grand

ouvrage, il se permettait, parfois, une excursion plus

longue en Allemagne, dans la haute Italie, ou en Suisse ;

mais ces courses faites rapidement, avec des

préoccupations d'échéances à payer, de traités à remplir,

et un viatique assez borné, le fatiguaient peut-être plus

qu'elles ne le reposaient. — Son grand œil buvait les

cieux, les horizons, les montagnes, les paysages, les

monuments, les maisons, les intérieurs pour les confier à

cette mémoire universelle et minutieuse qui ne lui fit

jamais défaut. Supérieur en cela aux poètes descriptifs,

Balzac voyait l'homme en même temps que la nature ; il

étudiait les physionomies, les mœurs, les passions, les

caractères du même regard que les sites, les costumes et

le mobilier. Un détail lui suffisait, comme à Cuvier le

moindre fragment d'os, pour supposer et reconstituer

juste une personnalité entrevue en passant. L'on a

souvent loué chez Balzac, et avec raison, son talent

d'observateur ; mais, quelque grand qu'il fût, il ne faut pas

s'imaginer que l'auteur de La Comédie Humaine copiât

toujours d'après nature ses portraits d'une vérité si

frappante d'ailleurs. Son procédé ne ressemble nullement

à celui de Henri Monnier, qui suit dans la vie réelle un

individu pour en faire le croquis au crayon et à la plume,

dessinant ses moindres gestes, écrivant ses phrases les

plus insignifiantes de façon à obtenir à la fois une plaque

de daguerréotype et une page de sténographie. Enseveli la

plupart du temps dans les fouilles de ses travaux, Balzac

n'a pu matériellement observer les deux mille

personnages qui jouent leur rôle dans sa comédie aux

cent actes ; mais tout homme, quand il a l'œil intérieur,

contient l'humanité : c'est un microcosme où rien ne

manque.

Il a, non pas toujours, mais souvent observé en lui-même

les types nombreux qui vivent dans son œuvre. C'est

pour cela qu'ils sont si complets. Nul ne saurait suivre

absolument la vie d'un autre ; en pareil cas, il y a des

motifs qui restent obscurs, des détails inconnus, des

actions dont on perd la trace. Dans le portrait même le

plus fidèle, il faut une part de création. Balzac a donc créé

beaucoup plus qu'il n'a vu. Ses rares facultés d'analyste,

de physiologiste, d'anatomiste, ont servi seulement chez

lui le poète, de même qu'un préparateur sert le professeur

en chaire lorsqu'il lui passe les substances dont il a besoin

pour ses démonstrations.

Ce serait peut-être ici le lieu de définir la vérité telle que l'a

comprise Balzac ; en ce temps de réalisme, il est bon de

s'entendre sur ce point. La vérité de l'art n'est point celle

de la nature ; tout objet rendu par le moyen de l'art

contient forcément une part de convention ; faites-la

aussi petite que possible, elle existe toujours, ne fût-ce en

peinture que la perspective, en littérature que la langue.

Balzac accentue, grandit, grossit, élague, ajoute, ombre,

éclaire, éloigne ou approche les hommes ou les choses

selon l'effet qu'il veut produire. Il est vrai, sans doute,

mais avec les augmentations et les sacrifices de l'art. Il

prépare des fonds sombres et frottés de bitume à ses

figures lumineuses, il met des fonds blancs derrière ses

figures brunes. Comme Rembrandt, il pique à propos la

paillette de jour sur le front ou le nez du personnage ; —

quelquefois, dans la description, il obtient des résultats

fantastiques et bizarres, en plaçant, sans en rien dire, un

microscope sous l'œil du lecteur ; les détails apparaissent

alors avec une netteté surnaturelle, une minutie exagérée,

des grossissements incompréhensibles et formidables ; les

tissus, les squames, les pores, les villosités, les grains, les

fibres, les filets capillaires prennent une importance

énorme, et font d'un visage insignifiant à l'œil nu une

sorte de mascaron chimérique aussi amusant que les

masques sculptés sous la corniche du Pont-Neuf et

vermiculés par le temps. Les caractères sont aussi poussés

à outrance, comme il convient à des types : si le baron

Hulot est un libertin, il personnifie en outre la luxure :

c'est un homme et un vice, une individualité et une

abstraction ; il réunit en lui tous les traits épars du

caractère. Où un écrivain de moindre génie eût fait un

portrait, Balzac a fait une figure. Les hommes n'ont pas

tant de muscles que Michel-Ange leur en met pour

donner l'idée de la force. Balzac est plein de ces

exagérations utiles, de ces traits noirs qui nourrissent et

soutiennent le contour ; il imagine en copiant, à la façon

des maîtres, et imprime sa touche à chaque chose.

Comme ce n'est pas une critique littéraire, mais une étude

biographique que nous faisons, nous ne pousserons pas

plus loin ces remarques qu'il suffit d'indiquer. Balzac, que

l'école réaliste semble vouloir revendiquer pour maître,

n'a aucun rapport de tendance avec elle.

Contrairement à certaines illustrations littéraires qui ne se

nourrissent que de leur propre génie, Balzac lisait

beaucoup et avec une rapidité prodigieuse. Il aimait les

livres, et il s'était formé une belle bibliothèque qu'il avait

l'intention de laisser à sa ville natale, idée dont

l'indifférence de ses compatriotes à son endroit le fit plus

tard revenir. Il absorba en quelques jours les œuvres

volumineuses de Swedenborg, que possédait madame

Balzac mère, assez préoccupée du mysticisme à cette

époque, et cette lecture nous valut Séraphita-Séraphitus, une

des plus étonnantes productions de la littérature

moderne. Jamais Balzac n'approcha, ne serra de plus près

la beauté idéale que dans ce livre : l'ascension sur la

montagne a quelque chose d'éthéré, de surnaturel, de

lumineux qui vous enlève à la terre. Les deux seules

couleurs employées sont le bleu céleste, le blanc de neige

avec quelques tons nacrés pour ombre. Nous ne

connaissons rien de plus enivrant que ce début. Le

panorama de la Norwége, découpée par ses bords et vue

de cette hauteur, éblouit et donne le vertige.

Louis Lambert se ressent aussi de la lecture de Swedenborg ;

mais bientôt Balzac, qui avait emprunté les ailes d'aigle

des mystiques pour planer dans l'infini, redescendit sur la

terre où nous sommes, bien que ses robustes poumons

pussent respirer indéfiniment l'air subtil, mortel pour les

faibles : il abandonna l'extra-monde après cet essor, et

rentra dans la vie réelle. Peut-être son beau génie eût-il

été trop vite hors de vue s'il avait continué à s'élever vers

les insondables immensités de la métaphysique, et

devons-nous considérer comme une chose heureuse qu'il

se soit borné à Louis Lambert et à Séraphita-Séraphitus, qui

représentent suffisamment, dans La Comédie Humaine, le

côté surnaturel, et ouvrent une porte assez large sur le

monde invisible.

Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le

grand Gœthe avait trois choses en horreur : une de ces

choses était la fumée de tabac, on nous dispensera de dire

les deux autres. Balzac, comme le Jupiter de l'Olympe

poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac, sous

quelque forme que ce fût ; il anathématisait la pipe et

proscrivait le cigare. Il n'admettait même pas le léger

papelito espagnol ; le narguilhé asiatique trouvait seul

grâce devant lui, et encore ne le souffrait-il que comme

bibelot curieux et à cause de sa couleur locale. Dans ses

philippiques contre l'herbe de Nicot, il n'imitait pas ce

docteur qui pendant une dissertation sur les

inconvénients du tabac, ne cessait de puiser d'amples

prises à une large tabatière placée près de lui : il ne fuma

jamais. Sa Théorie des Excitants contient un réquisitoire en

forme à l'endroit du tabac, et nul doute que s'il eût été

sultan, comme Amurath, il n'eût fait couper la tête aux

fumeurs relaps et obstinés. Il réservait toutes ses

prédilections pour le café, qui lui fit tant de mal et le tua

peut-être quoiqu'il fût organisé pour devenir centenaire.

Balzac avait-il tort ou raison ? Le tabac, comme il le

prétendait, est-il un poison mortel et intoxique-t-il ceux

qu'il n'abrutit pas ? Est-ce l'opium de l'Occident,

l'endormeur de la volonté et de l'intelligence ? C'est une

question que nous ne saurions résoudre ; mais nous

allons rassembler ici les noms de quelques personnages

célèbres de ce siècle, dont les uns fumaient et les autres

ne fumaient pas : Gœthe, Henri Heine, abstention

singulière pour des Allemands, ne fumaient pas ; Byron

fumait ; Victor Hugo ne fume pas, non plus qu'Alexandre

Dumas père ; en revanche Alfred de Musset, Eugène Sue,

Georges Sand, Mérimée, Paul de Saint-Victor, Emile

Augier, Ponsard, ont fumé et fument ; il ne sont

cependant pas précisément des imbéciles.

Cette aversion, du reste, est commune à presque tous les

hommes qui sont nés avec le siècle ou un peu avant. Les

marins et les soldats seuls fumaient alors ; à l'odeur de la

pipe ou du cigare, les femmes s'évanouissaient : elles se

sont bien aguerries depuis, et plus d'une lèvre rose presse

avec amour le bout doré d'un puro, dans le boudoir

changé en tabagie. Les douairières et les mères à turban

ont seules conservé leur vieille antipathie, et voient

stoïquement leurs salons réfractaires désertés par la

jeunesse.

Toutes les fois que Balzac est obligé, pour la

vraisemblance du récit, de laisser un de ses personnages

s'adonner à cette habitude horrible, sa phrase brève et

dédaigneuse trahit un secret blâme : « Quant à de Marsay,

dit-il, il était occupé à fumer ses cigares. » Et il faut qu'il

aime bien ce condottiere du dandysme, pour lui

permettre de fumer dans son œuvre.

Une femme délicate et petite-maîtresse avait sans doute

imposé cette aversion à Balzac. C'est un point que nous

ne saurions résoudre. Toujours est-il qu'il ne fit pas

gagner un sou à la régie. A propos de femmes, Balzac, qui

les a si bien peintes, devait les connaître, et l'on sait le

sens que la Bible attache à ce mot. Dans une des lettres

qu'il écrit à madame de Surville, sa sœur, Balzac, tout

jeune et complètement ignoré, pose l'idéal de sa vie en

deux mots : « Etre célèbre et être aimé. » La première

partie de ce programme, que se tracent du reste tous les

artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle

reçu son accomplissement ? L'opinion des plus

intimes amis de Balzac est qu'il pratiqua la chasteté qu'il

recommandait aux autres, et n'eut tout au plus que des

amours platoniques ; mais madame de Surville sourit à

cette idée, avec un sourire d'une finesse féminine et tout

plein de pudiques réticences. Elle prétend que son frère

était d'une discrétion à toute épreuve, et que s'il eût voulu

parler, il eût eu beaucoup de choses à dire. Cela doit être,

et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de

petites lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en

laque de Canalis. Il y a, dans son œuvre, comme une

odeur de femme : odor di femina ; quand on y entre, on

entend derrière les portes qui se referment sur les

marches de l'escalier dérobé des froufrou de soie et des

craquements de bottines. Le salon semi-circulaire et

matelassé de la rue des Batailles, dont nous avons cité la

description placée par l'auteur dans La Fille aux Yeux

d'Or, ne resta donc pas complètement virginal, comme

plusieurs de nous le supposèrent. Dans le cours de notre

intimité, qui dura de 1836 jusqu'à sa mort, une seule fois

Balzac fit allusion, avec les termes les plus respectueux et

les plus attendris, à un attachement de sa première

jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la

personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait

les yeux humides. Nous en eût-il dit davantage, nous

n'abuserions certes pas de ses confidences ; le génie d'un

grand écrivain appartient à tout le monde, mais son cœur

est à lui. Nous effleurons en passant ce côté tendre et

délicat de la vie de Balzac, parce que nous n'avons rien à

dire qui ne lui fasse honneur. Cette réserve et ce mystère

sont d'un galant homme. S'il fut aimé comme il le

souhaitait dans ses rêves de jeunesse, le monde n'en sut

rien.

N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût

austère et pudibond en paroles : l'auteur des Contes

Drolatiques était trop nourri de Rabelais et trop

pantagruéliste pour ne pas avoir le mot pour rire ; il savait

de bonnes histoires et en inventait : ses grasses

gaillardises entrelardées de crudités gauloises eussent fait

crier shocking au cant épouvanté ; mais ses lèvres rieuses et

bavardes étaient scellées comme le tombeau lorsqu'il

s'agissait d'un sentiment sérieux. A peine laissa-t-il

deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de

distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut

couronné par le mariage. C'est à cette passion conçue

depuis longtemps qu'il faut rapporter ses excursions

lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier jour un

mystère pour ses amis.

Absorbé par son œuvre, Balzac ne pensa qu'assez tard au

théâtre, pour lequel l'opinion générale jugea, à tort selon

nous, d'après quelques essais plus ou moins chanceux,

qu'il n'était guère propre. Celui qui créa tant de types,

analysa tant de caractères, fit mouvoir tant de

personnages, devait réussir à la scène ; mais, comme nous

l'avons dit, Balzac n'était pas primesautier, et l'on ne peut

pas corriger les épreuves d'un drame. S'il eût vécu, au

bout d'une douzaine de pièces, il eût assurément trouvé

sa forme et atteint le succès ; il s'en est fallu de bien peu

que La Marâtre jouée au Théâtre-Historique ne fût un

chef-d'œuvre. Mercadet, légèrement ébarbé par un

arrangeur intelligent, obtint une longue vogue posthume

au Gymnase.

Cependant, ce qui détermina ses tentatives fut plutôt,

nous devons le dire, l'idée d'un gros gain qui le libérerait

d'un seul coup de ses embarras financiers qu'une vocation

bien réelle. Le théâtre, on le sait, rapporte beaucoup plus

que le livre ; la continuité des représentations, sur

lesquelles un droit assez fort est prélevé, produit vite par

l'accumulation des sommes considérables. Si le travail de

combinaison est plus grand, la besogne matérielle est

moindre. Il faut plusieurs drames pour remplir un

volume, et pendant que vous vous promenez ou que

vous restez nonchalamment les pieds dans vos

pantoufles, les rampes s'allument, les décors descendent

des frises, les acteurs déclament et gesticulent, et vous

vous trouvez avoir gagné plus d'argent qu'en griffonnant

toute une semaine courbé péniblement sur votre pupitre.

Tel mélodrame a valu à son auteur plus que Notre-Dame de

Paris à Victor Hugo et Les Parents Pauvres à Balzac.

Chose singulière, Balzac qui méditait, élaborait et

corrigeait ses romans avec une méticulosité si opiniâtre,

semblait, lorsqu'il s'agissait de théâtre, pris du vertige de

la rapidité. Non-seulement il ne refaisait pas huit ou dix

fois ses pièces comme ses volumes, il ne les faisait même

pas du tout. L'idée première à peine fixée, il prenait jour

pour la lecture et appelait ses amis à la confection de la

chose ; Ourliac, Lassailly, Laurent-Jan, nous et d'autres,

ont été souvent convoqués au milieu de la nuit ou à des

heures fabuleusement matinales. Il fallait tout quitter ;

chaque minute de retard faisait perdre des millions.

Un mot pressant de Balzac nous somma un jour de nous

rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait

un pied-à-terre dans la maison de Buisson le tailleur.

Nous trouvâmes Balzac enveloppé de son froc monacal,

et trépignant d'impatience sur le tapis bleu et blanc d'une

coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite

agrémentée de bleu, car, malgré sa négligence apparente,

il avait l'instinct de l'arrangement intérieur, et préparait

toujours un nid confortable à ses veilles laborieuses ; dans

aucun de ses logis ne régna ce désordre pittoresque cher

aux artistes.

— Enfin voilà le Théo ! s'écria-t-il en nous voyant.

Paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez-vous donc ;

vous devriez être ici depuis une heure. — Je lis demain à

Harel un grand drame en cinq actes.

— Et vous désirez avoir notre avis, répondîmes-nous en

nous établissant dans un fauteuil comme un homme qui

se prépare à subir une longue lecture.

A notre attitude Balzac devina notre pensée, et il nous dit

de l'air le plus simple : « Le drame n'est pas fait. »

— Diable fis-je. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à

six semaines.

— Non ; nous allons bâcler le dramorama pour toucher la

monnaie. A telle époque j'ai une échéance bien chargée.

— D'ici à demain, c'est impossible ; on n'aurait pas le

temps de le recopier.

— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un

acte, Ourliac un autre, Laurent Jan le troisième, de Belloy

le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il

est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou

cinq cents lignes ; on peut faire cinq cents lignes de

dialogue dans sa journée et dans sa nuit.

— Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi

en quelques mots les personnages, et je vais me

mettre à l'œuvre, lui répondis-je passablement effaré.

— Ah ! s'écria-t-il avec un air d'accablement superbe et

de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous

n'aurons jamais fini.

Nous ne pensions pas être indiscret en faisant cette

question, qui semblait tout à fait oiseuse à Balzac.

D'après une indication brève arrachée à grand-peine,

nous nous mîmes à brocher une scène dont quelques

mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne

fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser.

Nous ignorons ce que firent les autres collaborateurs ;

mais le seul qui mit sérieusement la main à la pâte, ce fut

Laurent-Jan, auquel la pièce est dédiée.

Cette pièce, c'était Vautrin. On sait que le toupet

dynastique et pyramidal dont Frédérick Lemaître avait eu

la fantaisie de se coiffer dans son déguisement de général

mexicain attira sur l'ouvrage les rigueurs du pouvoir ;

Vautrin, interdit, n'eut qu'une seule représentation, et le

pauvre Balzac resta comme Perrette devant son pot au

lait renversé. Les prodigieuses martingales qu'il avait

chiffrées sur le produit probable de son drame se

fondirent en zéros, ce qui ne l'empêcha pas de refuser

très-noblement l'indemnité offerte par le ministère.

Au commencement de cette étude, nous avons raconté

les velléités de dandysme manifestées par Balzac, nous

avons dit son habit bleu à boutons d'or massif, sa canne

monstrueuse surmontée d'un pavé de turquoises, ses

apparitions dans le monde et dans la loge infernale ; ces

magnificences n'eurent qu'un temps, et Balzac reconnut

qu'il n'était pas propre à jouer ce rôle d'Alcibiade ou de

Brummel. Chacun a pu le rencontrer, surtout le matin,

lorsqu'il courait aux imprimeries porter la copie et

chercher les épreuves, dans un costume infiniment moins

splendide. L'on se rappelle la veste de chasse verte, à

boutons de cuivre représentant des têtes de renard, le

pantalon à pied quadrillé noir et gris, enfoncé dans de

gros souliers à oreilles, le foulard rouge tortillé en corde

autour du col, et le chapeau à la fois hérissé et glabre, à

coiffe bleue déteinte par la sueur, qui couvraient plutôt

qu'ils n'habillaient « le plus fécond de nos romanciers. »

Malgré le désordre et la pauvreté de cet accoutrement,

personne n'eût été tenté de prendre pour un inconnu

vulgaire ce gros homme aux yeux de flamme, aux narines

mobiles, aux joues martelées de tons violents, tout

illuminé de génie, qui passait emporté par son rêve

comme par un tourbillon ! A son aspect, la raillerie

s'arrêtait sur les lèvres du gamin, et l'homme sérieux

n'achevait pas le sourire ébauché. — L'on devinait un des

rois de la pensée.

Quelquefois, au contraire, on le voyait marcher à pas

lents, le nez en l'air, les yeux en quête, suivant un côté de

la rue puis examinant l'autre, bayant non pas aux

corneilles, mais aux enseignes. Il cherchait des noms pour

baptiser ses personnages. Il prétendait avec raison qu'un

nom ne s'invente pas plus qu'un mot. Selon lui, les noms

se faisaient tout seuls comme les langues ; les noms réels

possédaient en outre une vie, une signification, une

fatalité, une portée cabalistique, et l'on ne pouvait

attacher trop d'importance à leur choix. Léon Gozlan a

conté d'une façon charmante, dans son Balzac en

Pantoufles, comme fut trouvé le fameux Z. Marcas de la

Revue Parisienne.

Une enseigne de fumiste fournit le nom longtemps

cherché de Gubetta à Victor Hugo, non moins soigneux

que Balzac dans l'appellation de ses personnages.

Cette rude vie de travail nocturne avait, malgré sa forte

constitution, imprimé des traces sur la physionomie de

Balzac, et nous trouvons dans Albert Savarus un portrait

de lui, tracé par lui-même, et qui le représente tel qu'il

était à cette époque (1842), avec un léger arrangement :

« … Une tête superbe : cheveux noirs mélangés déjà de

quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les

saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à boucles

touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins,

un col blanc et rond comme celui d'une femme, un front

magnifique, séparé par ce sillon puissant que les grands

projets, les grandes pensées, les fortes méditations

inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre

marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu,

puis les joues creusées, marquées de deux longues rides

pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un

petit menton mince et trop court, la patte d'oie aux

tempes, les yeux caves, roulant sous les arcades

sourcilières comme deux globes ardents ; mais malgré

tous ces indices de passions violentes, un air calme,

profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante

et qui m'a surpris par sa facilité, la vraie voix de l'orateur,

tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il

le faut, puis se pliant au sarcasme, et devenant alors

incisive. M. Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras

ni maigre ; enfin, il a des mains de prélat. »

Dans ce portrait, d'ailleurs très-fidèle, Balzac s'idéalise un

peu pour les besoins du roman, et se retire quelques

kilogrammes d'embonpoint, licence bien permise à un

héros aimé de la duchesse d'Argaiolo et de mademoiselle

Philomène de Watteville. — Ce roman d'Albert Savarus,

un des moins connus et des moins cités de Balzac,

contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes

de vie et de travail ; on pourrait même y voir, s'il était

permis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre

genre.

Balzac avait quitté la rue des Batailles pour Les Jardies ; il

alla ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait,

située sur une pente abrupte, offrait une disposition

architecturale assez singulière. — On y entrait

Honoré de Balzac(#53399) · 第 6 / 8 题