Personne ne peut avoir la prétention de faire une
biographie complète de Balzac ; toute liaison avec lui était
nécessairement coupée de lacunes, d'absences, de
disparitions. Le travail commandait absolument la vie de
Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de
touchante sensibilité dans une lettre à sa sœur, il a sacrifié
sans peine à ce dieu jaloux les joies et les distractions de
l'existence, il lui en a coûté de renoncer à tout commerce
un peu suivi d'amitié. Répondre quelques mots à une
longue missive devenait pour lui dans ses accablements
de besogne une prodigalité qu'il pouvait rarement se
permettre ; il était l'esclave de son œuvre et l'esclave
volontaire. Il avait, avec un cœur très-bon et très-tendre,
l'égoïsme du grand travailleur. Et qui eût songé à lui en
vouloir de négligences forcées et d'oublis apparents,
lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de ses
réclusions ? Quand, l'œuvre parachevée, il reparaissait, on
eût dit qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la
conversation interrompue, comme si quelquefois six mois
et plus ne se fussent pas écoulés. Il faisait des voyages en
France pour étudier les localités où il plaçait ses Scènes de
Province, et se retirait chez des amis, en Touraine, ou dans
la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers ne lui
laissaient pas toujours à Paris. Après quelque grand
ouvrage, il se permettait, parfois, une excursion plus
longue en Allemagne, dans la haute Italie, ou en Suisse ;
mais ces courses faites rapidement, avec des
préoccupations d'échéances à payer, de traités à remplir,
et un viatique assez borné, le fatiguaient peut-être plus
qu'elles ne le reposaient. — Son grand œil buvait les
cieux, les horizons, les montagnes, les paysages, les
monuments, les maisons, les intérieurs pour les confier à
cette mémoire universelle et minutieuse qui ne lui fit
jamais défaut. Supérieur en cela aux poètes descriptifs,
Balzac voyait l'homme en même temps que la nature ; il
étudiait les physionomies, les mœurs, les passions, les
caractères du même regard que les sites, les costumes et
le mobilier. Un détail lui suffisait, comme à Cuvier le
moindre fragment d'os, pour supposer et reconstituer
juste une personnalité entrevue en passant. L'on a
souvent loué chez Balzac, et avec raison, son talent
d'observateur ; mais, quelque grand qu'il fût, il ne faut pas
s'imaginer que l'auteur de La Comédie Humaine copiât
toujours d'après nature ses portraits d'une vérité si
frappante d'ailleurs. Son procédé ne ressemble nullement
à celui de Henri Monnier, qui suit dans la vie réelle un
individu pour en faire le croquis au crayon et à la plume,
dessinant ses moindres gestes, écrivant ses phrases les
plus insignifiantes de façon à obtenir à la fois une plaque
de daguerréotype et une page de sténographie. Enseveli la
plupart du temps dans les fouilles de ses travaux, Balzac
n'a pu matériellement observer les deux mille
personnages qui jouent leur rôle dans sa comédie aux
cent actes ; mais tout homme, quand il a l'œil intérieur,
contient l'humanité : c'est un microcosme où rien ne
manque.
Il a, non pas toujours, mais souvent observé en lui-même
les types nombreux qui vivent dans son œuvre. C'est
pour cela qu'ils sont si complets. Nul ne saurait suivre
absolument la vie d'un autre ; en pareil cas, il y a des
motifs qui restent obscurs, des détails inconnus, des
actions dont on perd la trace. Dans le portrait même le
plus fidèle, il faut une part de création. Balzac a donc créé
beaucoup plus qu'il n'a vu. Ses rares facultés d'analyste,
de physiologiste, d'anatomiste, ont servi seulement chez
lui le poète, de même qu'un préparateur sert le professeur
en chaire lorsqu'il lui passe les substances dont il a besoin
pour ses démonstrations.
Ce serait peut-être ici le lieu de définir la vérité telle que l'a
comprise Balzac ; en ce temps de réalisme, il est bon de
s'entendre sur ce point. La vérité de l'art n'est point celle
de la nature ; tout objet rendu par le moyen de l'art
contient forcément une part de convention ; faites-la
aussi petite que possible, elle existe toujours, ne fût-ce en
peinture que la perspective, en littérature que la langue.
Balzac accentue, grandit, grossit, élague, ajoute, ombre,
éclaire, éloigne ou approche les hommes ou les choses
selon l'effet qu'il veut produire. Il est vrai, sans doute,
mais avec les augmentations et les sacrifices de l'art. Il
prépare des fonds sombres et frottés de bitume à ses
figures lumineuses, il met des fonds blancs derrière ses
figures brunes. Comme Rembrandt, il pique à propos la
paillette de jour sur le front ou le nez du personnage ; —
quelquefois, dans la description, il obtient des résultats
fantastiques et bizarres, en plaçant, sans en rien dire, un
microscope sous l'œil du lecteur ; les détails apparaissent
alors avec une netteté surnaturelle, une minutie exagérée,
des grossissements incompréhensibles et formidables ; les
tissus, les squames, les pores, les villosités, les grains, les
fibres, les filets capillaires prennent une importance
énorme, et font d'un visage insignifiant à l'œil nu une
sorte de mascaron chimérique aussi amusant que les
masques sculptés sous la corniche du Pont-Neuf et
vermiculés par le temps. Les caractères sont aussi poussés
à outrance, comme il convient à des types : si le baron
Hulot est un libertin, il personnifie en outre la luxure :
c'est un homme et un vice, une individualité et une
abstraction ; il réunit en lui tous les traits épars du
caractère. Où un écrivain de moindre génie eût fait un
portrait, Balzac a fait une figure. Les hommes n'ont pas
tant de muscles que Michel-Ange leur en met pour
donner l'idée de la force. Balzac est plein de ces
exagérations utiles, de ces traits noirs qui nourrissent et
soutiennent le contour ; il imagine en copiant, à la façon
des maîtres, et imprime sa touche à chaque chose.
Comme ce n'est pas une critique littéraire, mais une étude
biographique que nous faisons, nous ne pousserons pas
plus loin ces remarques qu'il suffit d'indiquer. Balzac, que
l'école réaliste semble vouloir revendiquer pour maître,
n'a aucun rapport de tendance avec elle.
Contrairement à certaines illustrations littéraires qui ne se
nourrissent que de leur propre génie, Balzac lisait
beaucoup et avec une rapidité prodigieuse. Il aimait les
livres, et il s'était formé une belle bibliothèque qu'il avait
l'intention de laisser à sa ville natale, idée dont
l'indifférence de ses compatriotes à son endroit le fit plus
tard revenir. Il absorba en quelques jours les œuvres
volumineuses de Swedenborg, que possédait madame
Balzac mère, assez préoccupée du mysticisme à cette
époque, et cette lecture nous valut Séraphita-Séraphitus, une
des plus étonnantes productions de la littérature
moderne. Jamais Balzac n'approcha, ne serra de plus près
la beauté idéale que dans ce livre : l'ascension sur la
montagne a quelque chose d'éthéré, de surnaturel, de
lumineux qui vous enlève à la terre. Les deux seules
couleurs employées sont le bleu céleste, le blanc de neige
avec quelques tons nacrés pour ombre. Nous ne
connaissons rien de plus enivrant que ce début. Le
panorama de la Norwége, découpée par ses bords et vue
de cette hauteur, éblouit et donne le vertige.
Louis Lambert se ressent aussi de la lecture de Swedenborg ;
mais bientôt Balzac, qui avait emprunté les ailes d'aigle
des mystiques pour planer dans l'infini, redescendit sur la
terre où nous sommes, bien que ses robustes poumons
pussent respirer indéfiniment l'air subtil, mortel pour les
faibles : il abandonna l'extra-monde après cet essor, et
rentra dans la vie réelle. Peut-être son beau génie eût-il
été trop vite hors de vue s'il avait continué à s'élever vers
les insondables immensités de la métaphysique, et
devons-nous considérer comme une chose heureuse qu'il
se soit borné à Louis Lambert et à Séraphita-Séraphitus, qui
représentent suffisamment, dans La Comédie Humaine, le
côté surnaturel, et ouvrent une porte assez large sur le
monde invisible.
Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le
grand Gœthe avait trois choses en horreur : une de ces
choses était la fumée de tabac, on nous dispensera de dire
les deux autres. Balzac, comme le Jupiter de l'Olympe
poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac, sous
quelque forme que ce fût ; il anathématisait la pipe et
proscrivait le cigare. Il n'admettait même pas le léger
papelito espagnol ; le narguilhé asiatique trouvait seul
grâce devant lui, et encore ne le souffrait-il que comme
bibelot curieux et à cause de sa couleur locale. Dans ses
philippiques contre l'herbe de Nicot, il n'imitait pas ce
docteur qui pendant une dissertation sur les
inconvénients du tabac, ne cessait de puiser d'amples
prises à une large tabatière placée près de lui : il ne fuma
jamais. Sa Théorie des Excitants contient un réquisitoire en
forme à l'endroit du tabac, et nul doute que s'il eût été
sultan, comme Amurath, il n'eût fait couper la tête aux
fumeurs relaps et obstinés. Il réservait toutes ses
prédilections pour le café, qui lui fit tant de mal et le tua
peut-être quoiqu'il fût organisé pour devenir centenaire.
Balzac avait-il tort ou raison ? Le tabac, comme il le
prétendait, est-il un poison mortel et intoxique-t-il ceux
qu'il n'abrutit pas ? Est-ce l'opium de l'Occident,
l'endormeur de la volonté et de l'intelligence ? C'est une
question que nous ne saurions résoudre ; mais nous
allons rassembler ici les noms de quelques personnages
célèbres de ce siècle, dont les uns fumaient et les autres
ne fumaient pas : Gœthe, Henri Heine, abstention
singulière pour des Allemands, ne fumaient pas ; Byron
fumait ; Victor Hugo ne fume pas, non plus qu'Alexandre
Dumas père ; en revanche Alfred de Musset, Eugène Sue,
Georges Sand, Mérimée, Paul de Saint-Victor, Emile
Augier, Ponsard, ont fumé et fument ; il ne sont
cependant pas précisément des imbéciles.
Cette aversion, du reste, est commune à presque tous les
hommes qui sont nés avec le siècle ou un peu avant. Les
marins et les soldats seuls fumaient alors ; à l'odeur de la
pipe ou du cigare, les femmes s'évanouissaient : elles se
sont bien aguerries depuis, et plus d'une lèvre rose presse
avec amour le bout doré d'un puro, dans le boudoir
changé en tabagie. Les douairières et les mères à turban
ont seules conservé leur vieille antipathie, et voient
stoïquement leurs salons réfractaires désertés par la
jeunesse.
Toutes les fois que Balzac est obligé, pour la
vraisemblance du récit, de laisser un de ses personnages
s'adonner à cette habitude horrible, sa phrase brève et
dédaigneuse trahit un secret blâme : « Quant à de Marsay,
dit-il, il était occupé à fumer ses cigares. » Et il faut qu'il
aime bien ce condottiere du dandysme, pour lui
permettre de fumer dans son œuvre.
Une femme délicate et petite-maîtresse avait sans doute
imposé cette aversion à Balzac. C'est un point que nous
ne saurions résoudre. Toujours est-il qu'il ne fit pas
gagner un sou à la régie. A propos de femmes, Balzac, qui
les a si bien peintes, devait les connaître, et l'on sait le
sens que la Bible attache à ce mot. Dans une des lettres
qu'il écrit à madame de Surville, sa sœur, Balzac, tout
jeune et complètement ignoré, pose l'idéal de sa vie en
deux mots : « Etre célèbre et être aimé. » La première
partie de ce programme, que se tracent du reste tous les
artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle
reçu son accomplissement ? L'opinion des plus
intimes amis de Balzac est qu'il pratiqua la chasteté qu'il
recommandait aux autres, et n'eut tout au plus que des
amours platoniques ; mais madame de Surville sourit à
cette idée, avec un sourire d'une finesse féminine et tout
plein de pudiques réticences. Elle prétend que son frère
était d'une discrétion à toute épreuve, et que s'il eût voulu
parler, il eût eu beaucoup de choses à dire. Cela doit être,
et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de
petites lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en
laque de Canalis. Il y a, dans son œuvre, comme une
odeur de femme : odor di femina ; quand on y entre, on
entend derrière les portes qui se referment sur les
marches de l'escalier dérobé des froufrou de soie et des
craquements de bottines. Le salon semi-circulaire et
matelassé de la rue des Batailles, dont nous avons cité la
description placée par l'auteur dans La Fille aux Yeux
d'Or, ne resta donc pas complètement virginal, comme
plusieurs de nous le supposèrent. Dans le cours de notre
intimité, qui dura de 1836 jusqu'à sa mort, une seule fois
Balzac fit allusion, avec les termes les plus respectueux et
les plus attendris, à un attachement de sa première
jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la
personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait
les yeux humides. Nous en eût-il dit davantage, nous
n'abuserions certes pas de ses confidences ; le génie d'un
grand écrivain appartient à tout le monde, mais son cœur
est à lui. Nous effleurons en passant ce côté tendre et
délicat de la vie de Balzac, parce que nous n'avons rien à
dire qui ne lui fasse honneur. Cette réserve et ce mystère
sont d'un galant homme. S'il fut aimé comme il le
souhaitait dans ses rêves de jeunesse, le monde n'en sut
rien.
N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût
austère et pudibond en paroles : l'auteur des Contes
Drolatiques était trop nourri de Rabelais et trop
pantagruéliste pour ne pas avoir le mot pour rire ; il savait
de bonnes histoires et en inventait : ses grasses
gaillardises entrelardées de crudités gauloises eussent fait
crier shocking au cant épouvanté ; mais ses lèvres rieuses et
bavardes étaient scellées comme le tombeau lorsqu'il
s'agissait d'un sentiment sérieux. A peine laissa-t-il
deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de
distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut
couronné par le mariage. C'est à cette passion conçue
depuis longtemps qu'il faut rapporter ses excursions
lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier jour un
mystère pour ses amis.
Absorbé par son œuvre, Balzac ne pensa qu'assez tard au
théâtre, pour lequel l'opinion générale jugea, à tort selon
nous, d'après quelques essais plus ou moins chanceux,
qu'il n'était guère propre. Celui qui créa tant de types,
analysa tant de caractères, fit mouvoir tant de
personnages, devait réussir à la scène ; mais, comme nous
l'avons dit, Balzac n'était pas primesautier, et l'on ne peut
pas corriger les épreuves d'un drame. S'il eût vécu, au
bout d'une douzaine de pièces, il eût assurément trouvé
sa forme et atteint le succès ; il s'en est fallu de bien peu
que La Marâtre jouée au Théâtre-Historique ne fût un
chef-d'œuvre. Mercadet, légèrement ébarbé par un
arrangeur intelligent, obtint une longue vogue posthume
au Gymnase.
Cependant, ce qui détermina ses tentatives fut plutôt,
nous devons le dire, l'idée d'un gros gain qui le libérerait
d'un seul coup de ses embarras financiers qu'une vocation
bien réelle. Le théâtre, on le sait, rapporte beaucoup plus
que le livre ; la continuité des représentations, sur
lesquelles un droit assez fort est prélevé, produit vite par
l'accumulation des sommes considérables. Si le travail de
combinaison est plus grand, la besogne matérielle est
moindre. Il faut plusieurs drames pour remplir un
volume, et pendant que vous vous promenez ou que
vous restez nonchalamment les pieds dans vos
pantoufles, les rampes s'allument, les décors descendent
des frises, les acteurs déclament et gesticulent, et vous
vous trouvez avoir gagné plus d'argent qu'en griffonnant
toute une semaine courbé péniblement sur votre pupitre.
Tel mélodrame a valu à son auteur plus que Notre-Dame de
Paris à Victor Hugo et Les Parents Pauvres à Balzac.
Chose singulière, Balzac qui méditait, élaborait et
corrigeait ses romans avec une méticulosité si opiniâtre,
semblait, lorsqu'il s'agissait de théâtre, pris du vertige de
la rapidité. Non-seulement il ne refaisait pas huit ou dix
fois ses pièces comme ses volumes, il ne les faisait même
pas du tout. L'idée première à peine fixée, il prenait jour
pour la lecture et appelait ses amis à la confection de la
chose ; Ourliac, Lassailly, Laurent-Jan, nous et d'autres,
ont été souvent convoqués au milieu de la nuit ou à des
heures fabuleusement matinales. Il fallait tout quitter ;
chaque minute de retard faisait perdre des millions.
Un mot pressant de Balzac nous somma un jour de nous
rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait
un pied-à-terre dans la maison de Buisson le tailleur.
Nous trouvâmes Balzac enveloppé de son froc monacal,
et trépignant d'impatience sur le tapis bleu et blanc d'une
coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite
agrémentée de bleu, car, malgré sa négligence apparente,
il avait l'instinct de l'arrangement intérieur, et préparait
toujours un nid confortable à ses veilles laborieuses ; dans
aucun de ses logis ne régna ce désordre pittoresque cher
aux artistes.
— Enfin voilà le Théo ! s'écria-t-il en nous voyant.
Paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez-vous donc ;
vous devriez être ici depuis une heure. — Je lis demain à
Harel un grand drame en cinq actes.
— Et vous désirez avoir notre avis, répondîmes-nous en
nous établissant dans un fauteuil comme un homme qui
se prépare à subir une longue lecture.
A notre attitude Balzac devina notre pensée, et il nous dit
de l'air le plus simple : « Le drame n'est pas fait. »
— Diable fis-je. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à
six semaines.
— Non ; nous allons bâcler le dramorama pour toucher la
monnaie. A telle époque j'ai une échéance bien chargée.
— D'ici à demain, c'est impossible ; on n'aurait pas le
temps de le recopier.
— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un
acte, Ourliac un autre, Laurent Jan le troisième, de Belloy
le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il
est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou
cinq cents lignes ; on peut faire cinq cents lignes de
dialogue dans sa journée et dans sa nuit.
— Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi
en quelques mots les personnages, et je vais me
mettre à l'œuvre, lui répondis-je passablement effaré.
— Ah ! s'écria-t-il avec un air d'accablement superbe et
de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous
n'aurons jamais fini.
Nous ne pensions pas être indiscret en faisant cette
question, qui semblait tout à fait oiseuse à Balzac.
D'après une indication brève arrachée à grand-peine,
nous nous mîmes à brocher une scène dont quelques
mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne
fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser.
Nous ignorons ce que firent les autres collaborateurs ;
mais le seul qui mit sérieusement la main à la pâte, ce fut
Laurent-Jan, auquel la pièce est dédiée.
Cette pièce, c'était Vautrin. On sait que le toupet
dynastique et pyramidal dont Frédérick Lemaître avait eu
la fantaisie de se coiffer dans son déguisement de général
mexicain attira sur l'ouvrage les rigueurs du pouvoir ;
Vautrin, interdit, n'eut qu'une seule représentation, et le
pauvre Balzac resta comme Perrette devant son pot au
lait renversé. Les prodigieuses martingales qu'il avait
chiffrées sur le produit probable de son drame se
fondirent en zéros, ce qui ne l'empêcha pas de refuser
très-noblement l'indemnité offerte par le ministère.
Au commencement de cette étude, nous avons raconté
les velléités de dandysme manifestées par Balzac, nous
avons dit son habit bleu à boutons d'or massif, sa canne
monstrueuse surmontée d'un pavé de turquoises, ses
apparitions dans le monde et dans la loge infernale ; ces
magnificences n'eurent qu'un temps, et Balzac reconnut
qu'il n'était pas propre à jouer ce rôle d'Alcibiade ou de
Brummel. Chacun a pu le rencontrer, surtout le matin,
lorsqu'il courait aux imprimeries porter la copie et
chercher les épreuves, dans un costume infiniment moins
splendide. L'on se rappelle la veste de chasse verte, à
boutons de cuivre représentant des têtes de renard, le
pantalon à pied quadrillé noir et gris, enfoncé dans de
gros souliers à oreilles, le foulard rouge tortillé en corde
autour du col, et le chapeau à la fois hérissé et glabre, à
coiffe bleue déteinte par la sueur, qui couvraient plutôt
qu'ils n'habillaient « le plus fécond de nos romanciers. »
Malgré le désordre et la pauvreté de cet accoutrement,
personne n'eût été tenté de prendre pour un inconnu
vulgaire ce gros homme aux yeux de flamme, aux narines
mobiles, aux joues martelées de tons violents, tout
illuminé de génie, qui passait emporté par son rêve
comme par un tourbillon ! A son aspect, la raillerie
s'arrêtait sur les lèvres du gamin, et l'homme sérieux
n'achevait pas le sourire ébauché. — L'on devinait un des
rois de la pensée.
Quelquefois, au contraire, on le voyait marcher à pas
lents, le nez en l'air, les yeux en quête, suivant un côté de
la rue puis examinant l'autre, bayant non pas aux
corneilles, mais aux enseignes. Il cherchait des noms pour
baptiser ses personnages. Il prétendait avec raison qu'un
nom ne s'invente pas plus qu'un mot. Selon lui, les noms
se faisaient tout seuls comme les langues ; les noms réels
possédaient en outre une vie, une signification, une
fatalité, une portée cabalistique, et l'on ne pouvait
attacher trop d'importance à leur choix. Léon Gozlan a
conté d'une façon charmante, dans son Balzac en
Pantoufles, comme fut trouvé le fameux Z. Marcas de la
Revue Parisienne.
Une enseigne de fumiste fournit le nom longtemps
cherché de Gubetta à Victor Hugo, non moins soigneux
que Balzac dans l'appellation de ses personnages.
Cette rude vie de travail nocturne avait, malgré sa forte
constitution, imprimé des traces sur la physionomie de
Balzac, et nous trouvons dans Albert Savarus un portrait
de lui, tracé par lui-même, et qui le représente tel qu'il
était à cette époque (1842), avec un léger arrangement :
« … Une tête superbe : cheveux noirs mélangés déjà de
quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les
saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à boucles
touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins,
un col blanc et rond comme celui d'une femme, un front
magnifique, séparé par ce sillon puissant que les grands
projets, les grandes pensées, les fortes méditations
inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre
marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu,
puis les joues creusées, marquées de deux longues rides
pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un
petit menton mince et trop court, la patte d'oie aux
tempes, les yeux caves, roulant sous les arcades
sourcilières comme deux globes ardents ; mais malgré
tous ces indices de passions violentes, un air calme,
profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante
et qui m'a surpris par sa facilité, la vraie voix de l'orateur,
tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il
le faut, puis se pliant au sarcasme, et devenant alors
incisive. M. Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras
ni maigre ; enfin, il a des mains de prélat. »
Dans ce portrait, d'ailleurs très-fidèle, Balzac s'idéalise un
peu pour les besoins du roman, et se retire quelques
kilogrammes d'embonpoint, licence bien permise à un
héros aimé de la duchesse d'Argaiolo et de mademoiselle
Philomène de Watteville. — Ce roman d'Albert Savarus,
un des moins connus et des moins cités de Balzac,
contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes
de vie et de travail ; on pourrait même y voir, s'il était
permis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre
genre.
Balzac avait quitté la rue des Batailles pour Les Jardies ; il
alla ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait,
située sur une pente abrupte, offrait une disposition
architecturale assez singulière. — On y entrait