Un des rêves de Balzac était l'amitié héroïque et dévouée,
deux âmes, deux courages, deux intelligences fondues
dans la même volonté. Pierre et Jaffier de la Venise Sauvée,
d'Otway, l'avaient beaucoup frappé, et il en parle à
plusieurs reprises. L'Histoire des Treize n'est que cette idée
agrandie et compliquée : une unité puissante composée
d'êtres multiples agissant tous aveuglément pour un but
accepté et convenu. On sait quels effets saisissants,
mystérieux et terribles il a tirés de ce point de départ dans
Ferragus, La Duchesse de Langeais, La Fille aux Yeux d'Or ;
mais la vie réelle et la vie intellectuelle ne se séparaient
pas nettement chez Balzac comme chez certains auteurs,
et ses créations le suivaient hors de son cabinet d'étude. Il
voulut former une association dans le goût de celle qui
réunissait Ferragus, Montriveau, Ronquerolles, et leurs
compagnons. Seulement il ne s'agissait pas de coups si
hardis ; un certain nombre d'amis devaient se prêter aide
et secours en toute occasion, et travailler selon leurs
forces au succès ou à la fortune de celui qui serait
désigné, à charge de revanche, bien entendu. Fort infatué
de son projet, Balzac recruta quelques affiliés qu'il ne mit
en rapport les uns avec les autres qu'en prenant des
précautions comme s'il se fût agi d'une société politique
ou d'une vente de Carbonari. Ce mystère, très-inutile du
reste, l'amusait considérablement, et il apportait à ses
démarches le plus grand sérieux. Lorsque le nombre fut
complet, il assembla les adeptes et déclara le but de la
Société. Il n'est pas besoin de dire que chacun opina du
bonnet, et que les statuts furent votés d'enthousiasme.
Personne plus que Balzac ne possédait le don de troubler,
de surexciter et d'enivrer les cervelles les plus froides, les
raisons les plus rassises. Il avait une éloquence débordée,
tumultueuse, entraînante, qui vous emportait quoi qu'on
en eût : pas d'objection possible avec lui ; il vous noyait
aussitôt dans un tel déluge de paroles qu'il fallait bien se
taire. D'ailleurs il avait réponse à tout ; puis il vous lançait
des regards si fulgurants, si illuminés, si chargés de fluide
qu'il vous infusait son désir.
L'association qui comptait parmi ses membres G. de C.,
L. G., L. D., J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle,
nous, et quelques autres qu'il est inutile de désigner,
s'appelait Le Cheval Rouge. Pourquoi Le Cheval Rouge, allez-vous
dire, plutôt que Le Lion d'Or ou La Croix de Malte ?
La première réunion des affiliés eut lieu chez un
restaurateur, sur le quai de l'Entrepôt, au bout du pont de
la Tournelle, dont l'enseigne était un quadrupède rubricâ
pictus, ce qui avait donné à Balzac l'idée de cette
désignation suffisamment bizarre, inintelligible et
cabalistique.
Lorsqu'il fallait concerter quelque projet, convenir de
certaines démarches, Balzac, élu par acclamation grand-maître
de l'Ordre, envoyait par un affidé à chaque cheval
(c'était le nom argotique que prenaient les membres entre
eux) une lettre dans laquelle était dessiné un petit cheval
rouge avec ces mots : « Ecurie, tel jour, tel endroit ; » le
lieu changeait chaque fois, de peur d'éveiller la curiosité
ou le soupçon. Dans le monde, quoique nous nous
connaissions tous et de longue main pour la plupart, nous
devions éviter de nous parler ou ne nous aborder que
froidement pour écarter toute idée de connivence.
Souvent, au milieu d'un salon, Balzac feignait de me
rencontrer pour la première fois, et par des clins d'yeux et
des grimaces comme en font les acteurs dans leurs aparté,
m'avertissait de sa finesse et semblait me dire : « Regardez
comme je joue bien mon jeu ! »
Quel était le but du Cheval Rouge ? Voulait-il changer le
gouvernement, poser une religion nouvelle, fonder une
école philosophique, dominer les hommes, séduire les
femmes ? Beaucoup moins que cela. On devait s'emparer
des journaux, envahir les théâtres, s'asseoir dans les
fauteuils de l'Académie, se former des brochettes de
décorations, et finir modestement pair de France,
ministre et millionnaire. — Tout cela était facile, selon
Balzac ; il ne s'agissait que de s'entendre, et par des
ambitions si médiocres nous prouvions bien la
modération de nos caractères. Ce diable d'homme avait
une telle puissance de vision qu'il nous décrivait à chacun,
dans les plus menus détails, la vie splendide et glorieuse
que l'association nous procurerait. En l'entendant, nous
nous croyions déjà appuyés, au fond d'un bel hôtel,
contre le marbre blanc de la cheminée, un cordon rouge
au col, une plaque en brillants sur le cœur, recevant d'un
air affable les sommités politiques, les artistes et les
littérateurs, étonnés de notre fortune mystérieuse et
rapide. Pour Balzac, le futur n'existait pas, tout était au
présent ; l'avenir évoqué se dégageait de ses brumes et
prenait la netteté des choses palpables ; l'idée était si vive
qu'elle devenait réelle en quelque sorte : parlait-il d'un
dîner, il le mangeait on le racontant ; d'une voiture, il en
sentait sous lui les moelleux coussins et la traction sans
secousse ; un parfait bien-être, une jubilation profonde se
peignaient alors sur sa figure, quoique souvent il fût à
jeun et qu'il trottât sur le pavé pointu avec des souliers
éculés.
Toute la bande devait pousser, vanter, prôner, par des
articles, des réclames et des conversations, celui des
membres qui venait de faire paraître un livre ou jouer un
drame. Quiconque s'était montré hostile à l'un des chevaux
s'attirait les ruades de toute l'écurie ; Le Cheval Rouge ne
pardonnait pas : le coupable devenait passible
d'éreintements, de scies, de coups d'épingle, de rengaines
et autres moyens de désespérer un homme, bien connus
des petits journaux.
Nous sourions en trahissant après tant d'années
l'innocent secret de cette franc-maçonnerie littéraire, qui
n'eut d'autre résultat que quelques réclames pour un livre
dont le succès n'en avait pas besoin. Mais, dans le
moment, nous prenions la chose au sérieux, nous nous
imaginions être les Treize eux-mêmes, en personne, et
nous étions surpris de ne point passer à travers les murs ;
mais le monde est si mal machiné ! Quel air important et
mystérieux nous avions en coudoyant les autres hommes,
pauvres bourgeois qui ne se doutaient nullement de notre
puissance !
Après quatre ou cinq réunions, Le Cheval Rouge cessa
d'exister ; la plupart des chevaux n'avaient pas de quoi
payer leur avoine à la mangeoire symbolique, et
l'association qui devait s'emparer de tout fut dissoute,
parce que ses membres manquaient souvent des quinze
francs prix de l'écot. Chacun se replongea donc seul dans
la mêlée de la vie, combattant avec ses propres armes, et
c'est ce qui explique pourquoi Balzac ne fut pas de
l'Académie et mourut simple chevalier de la Légion
d'honneur.
L'idée cependant était bonne, car Balzac, comme il le dit
de Nucingen, ne pouvait avoir une mauvaise idée.
D'autres, qui sont parvenus, l'ont mise en œuvre sans
l'entourer de la même fantasmagorie romanesque.
Désarçonné d'une chimère, Balzac en remontait bien vite
une nouvelle, et il repartait pour un autre voyage dans le
bleu avec cette naïveté d'enfant qui chez lui s'alliait à la
sagacité la plus profonde et à l'esprit le plus retors.
Que de projets bizarres il nous a déroulés, que de
paradoxes étranges il nous a soutenus, toujours avec la
même bonne foi ! — Tantôt il posait qu'on devait vivre
en dépensant neuf sous par jour, tantôt il exigeait cent
mille francs pour le plus étroit confortable. Une fois,
sommé par nous d'établir le compte en chiffres, il
répondit à l'objection qu'il restait encore trente mille
francs à employer : « Eh bien ! C'est pour le beurre et les
radis. Quelle est la maison un peu propre où l'on ne
mange pas trente mille francs de radis et de beurre ? »
Nous voudrions pouvoir peindre le regard de souverain
mépris qu'il laissa tomber sur nous en donnant cette
raison triomphale ; ce regard disait : « Décidément le
Théo n'est qu'un pleutre, un rat pelé, un esprit mesquin ;
il n'entend rien à la grande existence et n'a mangé toute sa
vie que du beurre de Bretagne salé. »
Les Jardies préoccupèrent beaucoup l'attention publique,
lorsque Balzac les acheta dans l'intention honorable de
constituer un gage à sa mère. En passant en wagon sur le
chemin de fer qui longe Ville-d'Avray, chacun regardait
avec curiosité cette petite maison, moitié cottage, moitié
chalet, qui se dressait au milieu d'un terrain en pente et
d'apparence glaiseuse.
Ce terrain, selon Balzac, était le meilleur du monde ;
autrefois, prétendait-il, un certain crû célèbre y poussait,
et les raisins, grâce à une exposition sans pareille, s'y
cuisaient comme les grappes de Tokay sur les coteaux de
Bohême. Le soleil, il est vrai, avait toute liberté de mûrir
la vendange en ce lieu, où il n'existait qu'un seul arbre.
Balzac essaya d'enclore cette propriété de murs, qui
devinrent fameux par leur obstination à s'écrouler ou à
glisser tout d'une pièce sur l'escarpement trop abrupt, et il
rêvait pour cet endroit privilégié du ciel les cultures les
plus fabuleuses et les plus exotiques. Ici se place
naturellement l'anecdote des ananas, qu'on a si souvent
répétée que nous ne la redirions pas si nous ne pouvions
y ajouter un trait vraiment caractéristique. — Voici le
projet : cent mille pieds d'ananas étaient plantés dans le
clos des Jardies, métamorphosé en serres qui
n'exigeraient qu'un médiocre chauffage, vu la torridité du
site. Les ananas devaient être vendus cinq francs au lieu
d'un louis qu'ils coûtent ordinairement, soit cinq cent
mille francs ; il fallait déduire de ce prix cent mille francs
pour les frais de culture, de châssis, de charbon ; restaient
donc quatre cent mille francs nets qui constituaient à
l'heureux propriétaire une rente splendide, — « sans la
moindre copie, » ajoutait-il. — Ceci n'est rien, Balzac eut
mille projets de ce genre ; mais le beau est que nous
cherchâmes ensemble, sur le boulevard Montmartre, une
boutique pour la vente des ananas encore en germe. La
boutique devait être peinte en noir et rechampie de filets
d'or, et porter sur son enseigne, en lettres énormes :
« ANANAS DES JARDIES. »
Pour Balzac, les cent mille ananas hérissaient déjà leurs
aigrettes de feuilles dentelées au-dessus de leurs gros
cônes d'or quadrillés sous d'immenses voûtes de cristal : il
les voyait ; il se dilatait à la haute température de la serre,
il en aspirait le parfum tropical de ses narines
passionnément ouvertes ; et quand, rentré chez lui, il
regardait, accoudé à la fenêtre, la neige descendre
silencieusement sur les pentes décharnées, à peine se
détrompait-il de son illusion.
Il se rendit pourtant à notre conseil de ne louer la
boutique que l'année suivante, pour éviter des frais
inutiles.
Nous écrivons nos souvenirs à mesure qu'ils nous
reviennent, sans essayer de mettre de la suite à ce qui n'en
peut avoir. — D'ailleurs, comme le disait Boileau, les
transitions sont la grande difficulté de la poésie, — et des
articles, ajouterons-nous ; mais les journalistes modernes
n'ont pas autant de conscience ni surtout autant de loisir
que le législateur du Parnasse.
Madame de Girardin professait pour Balzac une vive
admiration à laquelle il était sensible et dont il se montrait
reconnaissant par de fréquentes visites, lui si avare à bon
droit de son temps et de ses heures de travail. Jamais
femme ne posséda à un si haut degré que Delphine,
comme nous nous permettions de l'appeler familièrement
entre nous, le don d'exciter l'esprit de ses hôtes. Avec
elle, on se trouvait toujours en verve et chacun sortait du
salon émerveillé de lui-même. Il n'était caillou si brut
dont elle ne fît jaillir une étincelle, et sur Balzac, comme
vous le pensez, il ne fallait pas battre le briquet longtemps :
il pétillait tout de suite et s'allumait. Balzac n'était pas
précisément ce qu'on appelle un causeur, alerte à la
réplique, jetant un mot fin et décisif dans une discussion,
changeant de sujet au fil de l'entretien, effleurant toute
chose avec légèreté, et ne dépassant pas le demi-sourire :
il avait une verve, une éloquence, et un brio irrésistibles ;
et, comme chacun se taisait pour l'écouter, avec lui, à la
satisfaction générale, la conversation dégénérait vite en
soliloque. Le point de départ était bientôt oublié et il
passait d'une anecdote à une réflexion philosophique,
d'une observation de mœurs à une description locale ; à
mesure qu'il parlait son teint se colorait, ses yeux
devenaient d'un lumineux particulier, sa voix prenait des
inflexions différentes, et parfois il se mettait à rire aux
éclats, égayé par les apparitions bouffonnes qu'il voyait
avant de les peindre. Il annonçait ainsi, comme par une
sorte de fanfare, l'entrée de ses caricatures et de ses
plaisanteries, — et son hilarité était bientôt partagée par
les assistants. — Quoique ce fût l'époque des rêveurs
échevelés comme des saules, des pleurards à nacelle et
des désillusionnés byroniens, Balzac avait cette joie
robuste et puissante qu'on suppose à Rabelais, et que
Molière ne montra que dans ses pièces. Son large rire
épanoui sur ses lèvres sensuelles était celui d'un dieu bon
enfant qu'amuse le spectacle des marionnettes humaines,
et qui ne s'afflige de rien parce qu'il comprend tout et
saisit à la fois les deux côtés des choses. Ni les soucis
d'une situation souvent précaire, ni les ennuis d'argent, ni
la fatigue de travaux excessifs, ni les claustrations de
l'étude, ni le renoncement à tous les plaisirs de la vie, ni la
maladie même ne purent abattre cette jovialité
herculéenne, selon nous un des caractères les plus
frappants de Balzac. Il assommait les hydres en riant,
déchirait allégrement les lions en deux, et portait comme
un lièvre le sanglier d'Erymanthe sur son épaule
montueuse de muscles. A la moindre provocation cette
gaieté éclatait et soulevait sa forte poitrine, — elle
surprenait même quelques délicats, mais il fallait bien la
partager, quelque effort qu'on fît pour tenir son sérieux.
Ne croyez pas cependant que Balzac cherchât à divertir
sa galerie : il obéissait à une sorte d'ivresse intérieure et
peignait en traits rapides, avec une intensité comique et
un talent bouffe incomparables, les fantasmagories
bizarres qui dansaient dans la chambre noire de son
cerveau. Nous ne saurions mieux comparer l'impression
produite par certaines de ses conversations qu'à celle
qu'on éprouve en feuilletant les étranges dessins des
Songes Drolatiques, de maître Alcofribas Nasier. Ce sont
des personnages monstrueux, composés des éléments les
plus hybrides. Les uns ont pour tête un soufflet dont le
trou représente l'œil, les autres pour nez une flûte
d'alambic ; ceux-ci marchent avec des roulettes qui leur
tiennent lieu de pieds ; ceux-là s'arrondissent en panse de
marmite et sont coiffés d'un couvercle en guise de toque,
mais une vie intense anime ces êtres chimériques, et l'on
reconnaît dans leurs masques grimaçants les vices, les
folies et les passions de l'homme. Quelques-uns, quoique
absurdement en dehors du possible, vous arrêtent
comme des portraits. On leur donnerait un nom.
Quand on écoutait Balzac, tout un carnaval de fantoches
extravagants et réels vous cabriolaient devant les yeux, se
jetant sur l'épaule une phrase bariolée, agitant de longues
manches d'épithètes, se mouchant avec bruit dans un
adverbe, se frappant d'une batte d'antithèses, vous tirant
par le pan de votre habit, et vous disant vos secrets à
l'oreille d'une voix déguisée et nasillarde, pirouettant,
tourbillonnant au milieu d'une scintillation de lumières et
de paillettes. Rien n'était plus vertigineux, et au bout
d'une demi-heure, on sentait, comme l'étudiant après le
discours de Méphistophélès, une meule de moulin vous
tourner dans la cervelle.
Il n'était pas toujours si lancé, et alors une de ses
plaisanteries favorites était de contrefaire le jargon
allemand de Nucingen ou de Schmucke, ou bien encore
de parler en rama, comme les habitués de la pension
bourgeoise de madame Vauquer (née de Conflans). — A
l'époque où il composa Un Début dans la Vie sur un
canevas de madame de Surville, il cherchait des proverbes
par à peu près pour le rapin Mistigris, à qui plus tard,
l'ayant trouvé spirituel, il donna une belle position dans
La Comédie Humaine, sous le nom du grand paysagiste
Léon de Lora. Voici quelques-uns de ces proverbes : « Il
est comme un âne en plaine. » « Je suis comme le lièvre :
je meurs ou je m'arrache. » « Les bons comtes font les
bons tamis. » « Les extrêmes se bouchent. » « La claque
sent toujours le hareng ; » et ainsi de suite. Une trouvaille
de ce genre le mettait en belle humeur, et il faisait des
gentillesses et des gambades d'éléphant, à travers les
meubles, autour du salon. De son côté, madame de
Girardin était en quête de mots pour la fameuse dame
aux sept petites chaises du Courrier de Paris. L'on requérait
quelquefois notre concours, et si un étranger fût entré, à
voir cette belle Delphine peignant de ses doigts blancs les
spirales de sa chevelure d'or, d'un air profondément
rêveur ; Balzac, assis sur les épaules dans le grand fauteuil
capitonné où dormait d'habitude M. de Girardin, les
mains crispées au fond de ses goussets, son gilet
rebroussé au-dessus de son ventre, dandinant une jambe
avec un rhythme monotone, exprimant par les muscles
contractés de son masque une contention d'esprit
extraordinaire, nous accroupi entre deux coussins du
divan, comme un thériaki halluciné ; — cet étranger,
certes, n'aurait pu soupçonner ce que nous faisions là,
dans un si grand recueillement ; il eût supposé que Balzac
pensait à une nouvelle madame Firmiani, madame de
Girardin à un rôle pour mademoiselle Rachel, et nous à
quelque sonnet. Mais il n'en était rien. Quant au
calembour, Balzac, bien que son ambition secrète fût d'y
atteindre, dut, après des efforts consciencieux,
reconnaître son incapacité notoire à cet endroit, et s'en
tenir aux proverbes par à peu près, qui précédèrent les
calembours approximatifs mis en vogue par l'école du
bon sens. Quelles bonnes soirées qui ne reviendront plus !
Nous étions loin alors de prévoir que cette grande et
superbe femme, taillée en plein marbre antique, que cet
homme trapu, robuste, vivace, qui résumait en lui les
vigueurs du sanglier et du taureau, moitié hercule, moitié
satyre, fait pour dépasser cent ans, s'en iraient sitôt
dormir, l'une à Montmartre, l'autre au Père-Lachaise, et
que, des trois, nous resterions seul pour fixer ces
souvenirs déjà lointains et près de se perdre.
Comme son père, qui mourut accidentellement plus
qu'octogénaire, et se flattait de faire sauter la tontine
Lafarge, Balzac croyait à sa longévité. Souvent il faisait
avec nous des projets d'avenir. Il devait terminer La
Comédie Humaine, écrire la Théorie de la Démarche, faire la
Monographie de la Vertu, une cinquantaine de drames,
arriver à une grande fortune, se marier et avoir deux
enfants, « mais pas davantage ; deux enfants font bien,
disait-il, sur le devant d'une calèche. » Tout cela ne laissait
pas que d'être long, et nous lui faisions observer que, ces
besognes accomplies, il aurait environ quatre-vingts ans.
« Quatre-vingts ans ! s'écriait-il, bah ! C'est la fleur de
l'âge. » M. Flourens, avec ses consolantes doctrines, n'eût
pas mieux dit.
Un jour que nous dînions ensemble chez M. E. de
Girardin, il nous raconta une anecdote sur son père, pour
montrer à quelle forte race il appartenait. M. de Balzac
père, placé chez un procureur, mangeait suivant l'usage
du temps à la table du patron avec les autres clercs. On
servit des perdrix. La procureuse qui guignait de l'œil le
nouveau venu, lui dit : « M. Balzac, savez-vous découper ?
— Oui, madame, » répondit le jeune homme, rouge
jusqu'aux oreilles ; et il empoigna bravement le couteau et
la fourchette. Ignorant tout à fait l'anatomie culinaire, il
divisa la perdrix en quatre, mais avec tant de vigueur qu'il
fendit l'assiette, trancha la nappe et entama le bois de la
table. Ce n'était pas adroit, mais c'était fort : la procureuse
sourit, et à dater de ce jour, ajoutait Balzac, le jeune clerc
fut traité fort doucement dans la maison.
Cette historiette racontée semble froide, mais il fallait voir
la mimique de Balzac imitant sur son assiette l'exploit
paternel, l'air effaré et résolu à la fois qu'il prenait, la
façon dont il saisissait son couteau après avoir retroussé
sa manche et dont il enfonçait sa fourchette dans une
perdrix imaginaire ; Neptune chassant des monstres
marins ne manie pas son trident d'un poing plus
vigoureux, et quelle pesée immense il faisait ! Ses joues
s'en empourpraient, les yeux lui en sortaient de la tête,
mais l'opération terminée, comme il promenait sur
l'assemblée un regard de satisfaction naïve, cherchant à se
voiler sous la modestie !
Au reste, Balzac avait en lui l'étoffe d'un grand acteur : il
possédait une voix pleine, sonore, cuivrée, d'un timbre
riche et puissant, qu'il savait modérer et rendre très-douce
au besoin, et il lisait d'une manière admirable, talent qui
manque à la plupart des acteurs. Ce qu'il racontait, il le
jouait avec des intonations, des grimaces et des gestes
qu'aucun comédien n'a dépassés à notre avis.
Nous trouvons dans Marguerite, de madame de Girardin,
ce souvenir de Balzac. C'est un personnage du livre qui
parle.
« Il raconta que Balzac avait dîné chez lui la veille, et qu'il
avait été plus brillant, plus étincelant que jamais. Il nous a
bien amusés avec le récit de son voyage en Autriche.
Quel feu ! Quelle verve ! Quelle puissance d'imitation !
C'était merveilleux. Sa manière de payer les postillons est
une invention qu'un romancier de génie pouvait seul
trouver. « J'étais très-embarrassé à chaque relais, disait-il ;
comment faire pour payer ? Je ne savais pas un mot
d'allemand, je ne connaissais pas la monnaie du pays.
C'était très-difficile. Voilà ce que j'avais imaginé. J'avais
un sac rempli de petites pièces d'argent, de kreutzers …
Arrivé au relais, je prenais mon sac ; le postillon venait à
la portière de la voiture ; je le regardais attentivement
entre les deux yeux, et je lui mettait dans la main un
kreutzer, … deux kreutzers, … puis trois, puis quatre,
etc., jusqu'à ce que je le visse sourire. … Dès qu'il
souriait, je comprenais que je lui donnais un kreutzer de
trop … Vite je reprenais ma pièce et mon homme était
payé. »
Aux Jardies, il nous lut — Mercadet, — le Mercadet primitif,
bien autrement ample, compliqué et touffu que la pièce
arrangée pour le Gymnase par d'Ennery, avec tant de tact
et d'habileté. Balzac, qui lisait comme Tieck, sans
indiquer ni les actes, ni les scènes, ni les noms, affectait
une voix particulière et parfaitement reconnaissable à
chaque personnage ; les organes dont il dotait les
différentes espèces de créanciers étaient d'un comique
désopilant : il y en avait de rauques, de mielleux, de
précipités, de traînards, de menaçants, de plaintifs. Cela
glapissait, cela miaulait, cela grondait, cela grommelait,
cela hurlait sur tous les tons possibles et impossibles. La
Dette chantait d'abord un solo que soutenait bientôt un
chœur immense. Il sortait des créanciers de partout, de
derrière le poêle, de dessous le lit, des tiroirs de commode ;
le tuyau de la cheminée en vomissait ; il en filtrait par le
trou de la serrure ; d'autres escaladaient la fenêtre comme
des amants ; ceux-ci jaillissaient du fond d'une malle
pareils aux diables des joujoux à surprises, ceux-là
passaient à travers les murs comme à travers une trappe
anglaise, et c'était une cohue, un tapage, une invasion, une
vraie marée montante. Mercadet avait beau les secouer, il
en revenait toujours d'autres à l'assaut, et jusqu'à l'horizon
on devinait un sombre fourmillement de créanciers en
marche, arrivant comme les légions de termites pour
dévorer leur proie. Nous ne savons si la pièce était
meilleure ainsi, mais jamais représentation ne produisit un
tel effet.
Balzac, pendant cette lecture de Mercadet, occupait, à
demi-couché, un long divan dans le salon des Jardies, car
il s'était foulé le pied, en glissant comme ses murs sur la
glaise de sa propriété. Quelque brindille, passant à travers
l'étoffe, piquait la peau de sa jambe et l'incommodait. « La
perse est trop mince, le foin la traverse ; il faudra mettre
une toile épaisse dessous, dit-il en arrachant la pointe qui
le gênait. »
François, le Caleb de ce Ravenswood, n'entendait pas
raillerie sur les splendeurs du manoir. — Il reprit son
maître et dit : le crin. « Le tapissier m'a donc trompé ?
répondit Balzac. Ils sont tous les mêmes. J'avais
recommandé de mettre du foin ! Sacré voleur ! »
Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état
de rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir
vu écrit au charbon sur les murs nus ou plaqués de papier
gris : « Boiseries de palissandre, — tapisseries des
Gobelins, — glaces de Venise, — tableaux de Raphaël. »
Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de
cette manière, et cela ne nous étonnait pas. Quand à
Balzac, il se croyait littéralement dans l'or, le marbre et la
soie ; mais, s'il n'acheva pas Les Jardies et s'il prêta à rire
par ses chimères, il sut du moins se bâtir une demeure
éternelle, un monument « plus durable que l'airain, » une
cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les
rayons de sa gloire.
V
Par une bizarrerie de nature qui lui est commune avec
plusieurs des écrivains les plus poétiques de ce siècle, tels
que Chateaubriand, madame de Staël, George Sand,
Mérimée, Janin, Balzac ne possédait ni le don ni l'amour
du vers, quelque effort qu'il fit d'ailleurs pour y arriver.
Sur ce point, son jugement si fin, si profond, si sagace
faisait défaut ; il admirait un peu au hasard et en quelque
sorte d'après la notoriété publique. Nous ne croyons pas,
bien qu'il professât un grand respect pour Victor Hugo,
qu'il ait jamais été fort sensible aux qualités lyriques du
poète, dont la prose sculptée et colorée à la fois
l'émerveillait. Lui, si laborieux pourtant et qui retournait
une phrase autant de fois qu'un versificateur peut
remettre un alexandrin sur l'enclume, il trouvait le travail
métrique puéril, fastidieux et sans utilité. Il eût volontiers
récompensé d'un boisseau de pois ceux qui parvenaient à
faire passer l'idée par l'anneau étroit du rhythme, comme
fit Alexandre pour le Grec habile à lancer de loin des
boulettes dans une bague ; le vers, avec sa forme arrêtée
et pure, sa langue elliptique et peu propre à la multiplicité
du détail, lui semblait un obstacle inventé à plaisir, une
difficulté superflue ou un moyen de mnémonique à
l'usage des temps primitifs. Sa doctrine était là-dessus à
peu de chose près celle de Stendhal : « L'idée qu'un
ouvrage a été fait à cloche-pied peut-elle ajouter au plaisir
qu'il produit ? » — L'école romantique contenait dans
son sein quelques adeptes, partisans de la vérité absolue,
qui rejetaient le vers comme peu ou point naturel. Si
Talma disait : « Pas de beaux vers ! » Beyle disait : « Pas
de vers du tout. » C'était au fond le sentiment de Balzac,
quoique pour paraître large, compréhensif, universel, il fît
quelquefois dans le monde semblant d'admirer la poésie,
de même que les bourgeois simulent un grand
enthousiasme pour la musique qui les ennuie
profondément. Il s'étonnait toujours de nous voir faire
des vers et du plaisir que nous y prenions. — « Ce n'était
pas de la copie, » disait-il, et s'il nous estimait, nous le
devions à notre prose. Tous les écrivains, jeunes alors, qui
se rattachaient au mouvement littéraire représente par
Hugo se servaient, comme le maître de la lyre ou de la
plume : Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset,
parlaient indifféremment la langue des dieux et la langue
des hommes. Nous-même, s'il nous est permis de nous
citer après des noms si glorieux, nous avons eu dès le
début cette double faculté. Il est toujours facile aux
poètes de descendre à la prose. L'oiseau peut marcher au
besoin, mais le lion ne vole pas Les prosateurs-nés ne
s'élèvent jamais à la poésie, quelque poétiques qu'ils
soient d'ailleurs. C'est un don particulier que celui de la
parole rhythmée, et tel le possède sans pour cela être un
grand génie, tandis qu'il est refusé souvent à des esprits
supérieurs. Parmi les plus fiers qui le dédaignent en
apparence, plus d'un garde même à son insu comme une
secrète rancune de ne pas l'avoir.
Dans les deux mille personnages de La Comédie Humaine,
il se trouve deux poètes : le Canalis, de Modeste Mignon, et
le Lucien de Rubempré, de Splendeurs et Misères des
Courtisanes. Balzac les a représentés l'un et l'autre sous des
traits peu favorables. Canalis est un esprit sec, froid,
stérile, plein de petitesses, un adroit arrangeur de mots,
un joaillier en faux, qui sertit du strass dans de l'argent
doré, et compose des colliers en perles de verre. Ses
volumes à blancs multipliés, à grandes marges, à larges
intervalles, ne contiennent qu'un néant mélodieux, qu'une
musique monotone, propre à endormir ou faire rêver les
jeunes pensionnaires. Balzac, qui épouse ordinairement
avec chaleur les intérêts de ses personnages, semble
prendre un secret plaisir à ridiculiser celui-ci et à le mettre
dans des positions embarrassantes : il crible sa vanité de
mille ironies et de mille sarcasmes, et finit par lui ôter
Modeste Mignon avec sa grande fortune, pour la donner
à Ernest de la Brière. Ce dénoûment, contraire au
commencement de l'histoire, pétille de malice voilée et de
fine moquerie. On dirait que Balzac est personnellement
heureux du bon tour qu'il joue à Canalis. Il se venge, à sa
façon, des anges, des sylphes, des lacs, des cygnes, des
saules, des nacelles, des étoiles et des lyres prodiguées par
le poète.
Si dans Canalis nous avons le faux poète, économisant sa
maigre veine et lui mettant des barrages pour qu'elle
puisse couler, écumer et bruire pendant quelques
minutes, de manière à simuler la cascade, l'homme habile
se servant de ses succès littéraires laborieusement
préparés pour ses ambitions politiques, l'être positif
aimant l'argent, les croix, les pensions et les honneurs,
malgré ses attitudes élégiaques et ses poses d'ange
regrettant le ciel, Lucien de Rubempré nous montre le
poète paresseux, frivole, insouciant, fantasque et nerveux
comme une femme, incapable d'effort suivi, sans force
morale, vivant aux crocs des comédiennes et des
courtisanes, marionnette dont le terrible Vautrin, sous le
pseudonyme de Carlos Herrera, tire les ficelles à son gré.
Malgré tous ses vices, il est vrai, Lucien est séduisant ;
Balzac l'a doté d'esprit, de beauté, de jeunesse, d'élégance ;
les femmes l'adorent ; mais il finit par se pendre à la
Conciergerie. Balzac a fait tout ce qu'il a pu pour mener à
bien le mariage de Clotilde de Grandlieu avec l'auteur des
Marguerite ; par malheur les exigences de la morale étaient
là, et qu'eût dit le faubourg Saint-Germain de La Comédie
Humaine, si l'élève du forçat Jacques Collin avait épousé la
fille d'un duc ?
A propos de l'auteur des Marguerite, consignons ici un
petit renseignement qui pourra amuser les curieux
littéraires. Les quelques sonnets que Lucien de Rubempré
fait voir comme échantillon de son volume de vers au
libraire Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas
de vers, et demandait à ses amis ceux dont il avait besoin.
Le sonnet sur la Marguerite est de madame de Girardin, le
sonnet sur le Camellia de Lassailly, celui sur la Tulipe de
votre serviteur.
Modeste Mignon renferme aussi une pièce de vers, mais
nous en ignorons l'auteur.
Comme nous l'avons dit à propos de Mercadet, Balzac
était un admirable lecteur, et il voulut bien, un jour, nous
lire quelques-uns de nos propres vers. — Il nous récita,
entre autres, La Fontaine du Cimetière. Comme tous les
prosateurs, il lisait pour le sens, et tâchait de dissimuler le
rhythme que les poètes, lorsqu'ils débitent leurs vers tout
haut, accentuent au contraire d'une façon insupportable à
tout le monde, mais qui les ravit tout seuls, et nous eûmes
ensemble, à ce propos, une longue discussion, qui ne
servit, comme toujours, qu'à nous entêter chacun dans
notre opinion particulière.
Le grand homme littéraire de La Comédie Humaine est
Daniel d'Arthez, un écrivain sérieux, piocheur, et
longtemps enfoui, avant d'arriver à la gloire, dans
d'immenses études de philosophie, d'histoire et de
linguistique. Balzac avait peur de la facilité, et il ne croyait
pas qu'une œuvre rapide pût être bonne. Sous ce rapport,
le journalisme lui répugnait singulièrement, et il regardait
le temps et le talent qu'on y consacrait comme perdus ; il
n'aimait guère non plus les journalistes, et lui, si grand
critique pourtant, méprisait la critique. Les portraits peu
flattés qu'il a tracés d'Etienne Loustau, de Nathan, de
Vernisset, d'Andoche Finot, représentent assez bien son
opinion réelle à l'endroit de la presse. Emile Blondet, mis
dans cette mauvaise compagnie pour représenter le bon
écrivain, est récompensé de ses articles aux Débats
imaginaires de La Comédie Humaine par un riche mariage
avec la veuve d'un général, qui lui permet de quitter le
journalisme.
Du reste, Balzac ne travailla jamais au point de vue du
journal, Il portait ses romans aux revues et aux feuilles
quotidiennes tels qu'ils lui étaient venus, sans préparer de
suspensions et de traquenards d'intérêt à la fin de chaque
feuilleton, pour faire désirer la suite. La chose était
coupée en tartines à peu près d'égale longueur, et
quelquefois la description d'un fauteuil commencée la
veille finissait le lendemain. Avec raison, il ne voulait pas
diviser son œuvre en petits tableaux de drame ou de
vaudeville ; il ne pensait qu'au livre. Cette façon de
procéder nuisit souvent au succès immédiat que le
journalisme exige des auteurs qu'il emploie. Eugène Sue,
Alexandre Dumas l'emportèrent fréquemment sur Balzac
dans ces batailles de chaque matin qui passionnaient alors
le public. Il n'obtint pas de ces vogues immenses, comme
celles des Mystères de Paris et du Juif-Errant, des
Mousquetaires et de Monte-Cristo. — Les Paysans, ce chef-d'œuvre,
provoquèrent même un grand nombre de
désabonnements à la Presse, où en parut la première
partie. On dut interrompre la publication. Tous les jours
arrivaient des lettres qui demandaient qu'on en finît. —
On trouvait Balzac ennuyeux !
On n'avait pas encore bien compris la grande idée de
l'auteur de La Comédie Humaine — prendre la société
moderne — et faire sur Paris et notre époque ce livre
qu'aucune civilisation antique ne nous a
malheureusement laissé. L'édition compacte de La
Comédie Humaine, en rassemblant toutes ses œuvres
éparses, mit en relief l'intention philosophique de
l'écrivain. A dater de là, Balzac grandit considérablement
dans l'opinion, et l'on cessa enfin de le considérer
« comme le plus fécond de nos romanciers, » phrase
stéréotypée qui l'irritait autant que celle-ci « l'auteur
d'Eugénie Grandet. »
L'on a fait nombre de critiques sur Balzac et parlé de lui
de bien des façons, mais on n'a pas insisté sur un point
très-caractéristique à notre avis : — ce point est la
modernité absolue de son génie. Balzac ne doit rien à
l'antiquité ; — pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il
n'a pas besoin de crier qu'on l'en délivre. On ne retrouve
dans la composition de son talent aucune trace
d'Homère, de Virgile, d'Horace, pas même du De Viris
Illustribus ; personne n'a jamais été moins classique.
Balzac, comme Gavarni, a vu ses contemporains ; et,
dans l'art, la difficulté suprême c'est de peindre ce qu'on a
devant les yeux ; on peut traverser son époque sans
l'apercevoir, et c'est ce qu'ont fait beaucoup d'esprits
éminents.
Etre de son temps, — rien ne paraît plus simple et rien
n'est plus malaisé ! Ne porter aucunes lunettes, ni bleues
ni vertes, penser avec son propre cerveau, se servir de la
langue actuelle, ne pas recoudre en centons les phrases de
ses prédécesseurs ! Balzac posséda ce rare mérite. Les
siècles ont leur perspective et leur recul ; à cette distance
les grandes masses se dégagent, les lignes s'arrêtent, les
détails papillotants disparaissent ; à l'aide des souvenirs
classiques, des noms harmonieux de l'antiquité, le dernier
rhétoricien venu fera une tragédie, un poème, une étude
historique. Mais, se trouver dans la foule, coudoyé par
elle, et en saisir l'aspect, en comprendre les courants, y
démêler les individualités, dessiner les physionomies de
tant d'êtres divers, montrer les motifs de leurs actions,
voilà qui exige un génie tout spécial, et ce génie, l'auteur
de La Comédie Humaine l'eut à un degré que personne
n'égala et n'égalera probablement.
Cette profonde compréhension des choses modernes
rendait, il faut le dire, Balzac peu sensible à la beauté
plastique. Il lisait d'un œil négligent les blanches strophes
de marbre où l'art grec chanta la perfection de la forme
humaine. Dans le Musée des antiques, il regardait la
Vénus de Milo sans grande extase, mais la Parisienne
arrêtée devant l'immortelle statue, drapée de son long
cachemire filant sans un pli de la nuque au talon, coiffée
de son chapeau à voilette de Chantilly, gantée de son
étroit gant Jouvin, avançant sous l'ourlet de sa robe à
volants le bout verni de sa bottine claquée, faisait pétiller
son œil de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en
dégustait longuement les grâces savantes, tout en
trouvant comme elle que la déesse avait la taille bien
lourde et ne ferait pas bonne figure chez mesdames de
Beauséant, de Listomère ou d'Espard. La beauté idéale,
avec ses lignes sereines et pures, était trop simple, trop
froide, trop une, pour ce génie compliqué, touffu et
divers. — Aussi dit-il quelque part : « Il faut être Raphaël
pour faire beaucoup de vierges. » — Le caractère lui
plaisait plus que le style, et il préférait la physionomie à la
beauté. Dans ses portraits de femme, il ne manque jamais
de mettre un signe, un pli, une ride, une plaque rose, un
coin attendri et fatigué, une veine trop apparente, quelque
détail indiquant les meurtrissures de la vie qu'un poète,
traçant la même image, eut à coup sûr supprimé, à tort
sans doute.
Nous n'avons nullement l'intention de critiquer Balzac en
cela. Ce défaut est sa principale qualité. Il n'accepta rien des
mythologies et des traditions du passé, et il ne connut
pas, heureusement pour nous, cet idéal fait avec les vers
des poètes, les marbres de la Grèce et de Rome, les
tableaux de la Renaissance, qui s'interpose entre les yeux
des artistes et la réalité. Il aima la femme de nos jours
telle qu'elle est, et non pas une pale statue ; il l'aima dans
ses vertus, dans ses vices, dans ses fantaisies, dans ses
châles, dans ses robes, dans ses chapeaux, et la suivit à
travers la vie, bien au-delà du point de la route où l'amour
la quitte. Il en prolongea la jeunesse de plusieurs saisons,
lui fit des printemps avec les étés de la Saint-Martin, et en
dora le couchant des plus splendides rayons. On est si
classique, en France, qu'on ne s'est pas aperçu, après deux
mille ans, que les roses, sous notre climat, ne fleurissent
pas en avril comme dans les descriptions des poètes
antiques, mais en juin, et que nos femmes commencent à
être belles à l'âge où celles de la Grèce, plus précoces,
cessaient de l'être. Que de types charmants il a imaginés
ou reproduits ! Madame Firmiani, la duchesse de
Maufrigneuse, la princesse de Cadignan, madame de
Morsauf, lady Dudley, la duchesse de Langeais, madame
Jules, Modeste Mignon, Diane de Chaulieu, sans compter
les bourgeoises, les grisettes et les dames aux camélias de
son demi-monde.
Et comme il aimait et connaissait ce Paris moderne, dont
en ce temps-là les amateurs de couleur locale et de
pittoresque appréciaient si peu la beauté ! Il le parcourait
en tous sens de nuit et de jour ; il n'est pas de ruelle
perdue, de passage infect, de rue étroite, boueuse et noire
qui ne devînt sous sa plume une eau-forte digne de
Rembrandt, pleine de ténèbres fourmillantes et
mystérieuses où scintille une tremblotante étoile de
lumière. Richesses et misères, plaisirs et souffrances,
hontes et gloires, grâces et laideurs, il savait tout de sa
ville chérie ; c'était pour lui un monstre énorme, hybride,
formidable, un polype aux cent mille bras qu'il écoutait et
regardait vivre, et qui formait à ses yeux comme une
immense individualité. — Voyez à ce propos les
merveilleuses pages placées au commencement de La
Fille aux Yeux d'Or, dans lesquelles Balzac, empiétant sur
l'art du musicien, a voulu, comme dans une symphonie à
grand orchestre, faire chanter ensemble toutes les voix,
tous les sanglots, tous les cris, toutes les rumeurs, tous les
grincements de Paris en travail !
De cette modernité sur laquelle nous appuyons à dessein
provenait, sans qu'il s'en doutât, la difficulté de travail
qu'éprouvait Balzac dans l'accomplissement de son œuvre :
la langue française épurée par les classiques du XVIIème
siècle, n'est propre, lorsqu'on veut s'y conformer, qu'à
rendre des idées générales, et qu'à peindre des figures
conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer
cette multiplicité de détails, de caractères, de types,
d'architectures, d'ameublements, Balzac fut obligé de se
forger une langue spéciale, composée de toutes les
technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier,
des coulisses, de l'amphithéâtre même. Chaque mot qui
disait quelque chose était le bienvenu, et la phrase, pour
le recevoir, ouvrait une incise, une parenthèse, et
s'allongeait complaisamment. — C'est ce qui a fait dire
aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire.
— Il avait, bien qu'il ne le crût pas, un style et un très-beau
style, — le style nécessaire, fatal et mathématique de
son idée !