Il fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La
porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le
toit, comme une mansarde. Nous y dînâmes une fois avec
L. G. — Ce fut un dîner étrange, composé d'après des
recettes économiques inventées par Balzac. Sur notre
prière expresse, la fameuse purée d'oignons, douée de
tant de vertus hygiéniques et symboliques et dont
Lassailly faillit crever, n'y figura point. — Mais les vins
étaient merveilleux ! Chaque bouteille avait son histoire,
et Balzac la contait avec une éloquence, une verve, une
conviction sans égales. Ce vin de Bordeaux avait fait trois
fois le tour du monde ; ce Châteauneuf-du-Pape
remontait à des époques fabuleuses ; ce rhum venait d'un
tonneau roulé plus d'un siècle par la mer, et qu'il avait
fallu entamer à coups de hache, tant la croûte formée à
l'entour par les coquillages, les madrépores et les varechs
était épaisse. Nos palais, surpris, agacés de saveurs acides,
protestaient en vain contre ces illustres origines. Balzac
gardait un sérieux d'augure, et malgré le proverbe, nous
avions beau lever les yeux sur lui, nous ne le faisions pas
rire !
Au dessert figuraient des poires d'une maturité, d'une
grosseur, d'un fondant et d'un choix à honorer une table
royale. — Balzac en dévora cinq ou six dont l'eau
ruisselait sur son menton ; il croyait que ces fruits lui
étaient salutaires, et il les mangeait en telle quantité autant
par hygiène que par friandise. Déjà il ressentait les
premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. La
Mort, de ses maigres doigts, tâtait ce corps robuste pour
savoir par où l'attaquer, et n'y trouvant aucune faiblesse,
elle le tua par la pléthore et l'hypertrophie. Les joues de
Balzac étaient toujours vergetées et martelées de ces
plaques rouges qui simulent la santé aux yeux inattentifs ;
mais pour l'observateur, les tous jaunes de l'hépatite
entouraient de leur auréole d'or les paupières fatiguées ; le
regard, avivé par cette chaude teinte de bistre, ne
paraissait que plus vivace et plus étincelant et trompait les
inquiétudes.
En ce moment, Balzac était très-préoccupé de sciences
occultes, de chiromancie, de cartomancie ; on lui avait
parlé d'une sibylle plus étonnante encore que
mademoiselle Lenormand, et il nous détermina, ainsi que
madame E. de Girardin et Méry, à l'aller consulter avec
lui. La pythonisse demeurait à Auteuil, nous ne savons
plus dans quelle rue ; cela importe peu à notre histoire,
car l'adresse donnée était fausse. Nous tombâmes au
milieu d'une famille d'honnêtes bourgeois en villégiature :
le mari, la femme et une vieille mère à qui Balzac, sûr de
son fait, s'obtinait à trouver un air cabalistique. La bonne
dame, peu flattée qu'on la prit pour une sorcière,
commençait à se fâcher ; le mari nous prenait pour des
mystificateurs ou des filous ; la jeune femme riait aux
éclats, et la servante s'empressait de serrer l'argenterie par
prudence. Il fallut nous retirer avec notre courte honte ;
mais Balzac soutenait que c'était bien là, et, remonté dans
la voiture, grommelait des injures à l'endroit de la vieille :
« Stryge, harpie, magicienne, empuse, larve, lamie, lémure,
goule, psylle, aspiole, » et tout ce que l'habitude des
litanies de Rabelais pouvait lui suggérer de termes
bizarres. Nous dîmes : « Si c'est une sorcière, elle cache
bien son jeu, — De cartes, ajouta madame de Girardin
avec cette prestesse d'esprit qui ne lui fit jamais défaut.
Nous essayâmes encore quelques recherches, toujours
infructueuses, et Delphine prétendit que Balzac avait
imaginé cette ressource de Quinola pour se faire conduire en
voiture à Auteuil, où il avait affaire, et se procurer
d'agréables compagnons de route. — Il faut croire,
cependant, que Balzac trouva seul cette madame
Fontaine que nous cherchions de concert, car, dans Les
Comédiens sans le Savoir, il l'a représentée entre sa poule
Bilouche et son crapaud Astaroth avec une effrayante
vérité fantastique, si ces deux mots peuvent s'allier
ensemble. La consulta-t-il sérieusement ? L'alla-t-il voir
en simple observateur ? Plusieurs passages de La Comédie
Humaine semblent impliquer chez Balzac une sorte de foi
aux sciences occultes, sur lesquelles les sciences officielles
n'ont pas dit encore leur dernier mot.
Vers cette époque, Balzac commença à manifester du
goût pour les vieux meubles, les bahuts, les potiches ; le
moindre morceau de bois vermoulu qu'il achetait rue de
Lappe avait toujours une provenance illustre, et il faisait
des généalogies circonstanciées à ses moindres bibelots. —
Il les cachait ça et là, toujours à cause de ces créanciers
fantastiques dont nous commencions à douter. Nous
nous amusâmes même à répandre le bruit que Balzac était
millionnaire, qu'il achetait de vieux bas aux négociants en
hannetons pour y serrer des onces, des quadruples, des
génovines, des crusades, des colonnates, des doubles
louis, à la façon du père Grandet ; nous disions partout
qu'il avait trois citernes, comme Aboul-Casem, remplies
jusqu'au bord d'escarboucles, de dinars et de tomans.
« Théo me fera couper le cou avec ses blagues ! » disait
Balzac, contrarié et charmé.
Ce qui donnait quelque vraisemblance à nos plaisanteries,
c'était la nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue
Fortunée, dans le quartier Beaujon, moins peuplé alors
qu'il ne l'est aujourd'hui. Il y occupait une petite maison
mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux
financier. Du dehors, on apercevait au-dessus du mur une
sorte de coupole repoussée par le plafond cintré d'un
boudoir et la peinture fraîche des volets fermés.
Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas
facile, car le maître du logis se celait avec un soin
extrême, on y découvrait mille détails de luxe et de
confort en contradiction avec la pauvreté qu'il affectait.
— Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir
une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table,
une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises
en bois sculpté, à faire envie à Berruguète, à Cornejo
Duque et à Verbruggen ; un salon de damas bouton d'or,
à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène ;
une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées
d'écaille et de cuivre en style de Boule, et dont la porte,
cachée par des rayons, une fois fermée, est introuvable ;
une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs de stuc :
un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes
avaient été restaurées par Edmond Hédouin ; une galerie
éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la
collection du Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes
sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sèvres,
des cornets de céladon craquelé, et dans l'escalier,
recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une
magnifique lanterne suspendue par un câble de soie
rouge.
— Vous avez donc vidé un des silos d'Aboul-Casem ?
dîmes-nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs ;
vous voyez bien que nous avions raison en vous
prétendant millionnaire.
— Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant
un air humble et papelard ; rien de tout cela n'est à moi.
J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. — Je ne
suis que le gardien et le portier de l'hôtel.
Nous citons là ses paroles textuelles. Cette réponse, il la
fit d'ailleurs à plusieurs personnes étonnées comme nous.
Le mystère s'expliqua bientôt par le mariage de Balzac
avec la femme qu'il aimait depuis longtemps.
Il y a un proverbe turc qui dit : « Quand la maison est
finie, la mort entre. » C'est pour cela que les sultans ont
toujours un palais en construction qu'ils se gardent bien
d'achever. La vie semble ne vouloir rien de complet —
que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait
réalisé.
Les fameuses dettes étaient enfin payées, l'union rêvée
accomplie, le nid pour le bonheur ouaté et garni de duvet ;
comme s'ils eussent pressenti sa fin prochaine, les
envieux de Balzac commençaient à le louer : Les Parents
Pauvres, Le Cousin Pons, où le génie de l'auteur brille de
tout son éclat, ralliaient tous les suffrages. — C'était trop
beau ; il ne lui restait plus qu'à mourir.
Sa maladie fit de rapides progrès, mais personne ne
croyait à un dénoûment fatal, tant on avait confiance
dans l'athlétique organisation de Balzac. Nous pensions
fermement qu'il nous enterrerait tous.
Nous allions faire un voyage en Italie, et avant de partir
nous voulûmes dire adieu à notre illustre ami. Il était sorti
en calèche pour retirer à la douane quelque curiosité
exotique. Nous nous éloignâmes rassuré, et au moment
où nous montions en voiture, on nous remit un billet de
madame de Balzac, qui nous expliquait obligeamment et
avec des regrets polis pourquoi nous n'avions pas trouvé
son mari à la maison. Au bas de la lettre, Balzac avait
tracé ces mots.
« Je ne puis ni lire, ni écrire.
» De Balzac. »
Nous avons gardé comme une relique cette ligne sinistre,
la dernière probablement qu'écrivit l'auteur de La Comédie
Humaine ; c'était, et nous ne le comprîmes pas d'abord, le
cri suprême, Eli lamma Sabacthanni ! du penseur et du
travailleur. — L'idée que Balzac pût mourir ne nous vint
seulement pas.
A quelques jours de là, nous prenions une glace au café
Florian, sur la place Saint-Marc ; le Journal des Débats, une
des rares feuilles françaises qui pénètrent à Venise, se
trouva sous notre main, et nous y vîmes annoncer la mort
de Balzac. — Nous faillîmes tomber de notre chaise sur
les dalles de la place à cette foudroyante nouvelle, et à
notre douleur se mêla bien vite un mouvement
d'indignation et de révolte peu chrétien, car toutes les
âmes ont devant Dieu une égale valeur. Nous venions de
visiter justement l'hôpital des fous dans l'île de San-Servolo,
et nous avions vu là des idiots décrépits, des
gâteux octogénaires, des larves humaines que ne dirigeait
même plus l'instinct animal, et nous nous demandâmes
pourquoi ce cerveau lumineux s'était éteint comme un
flambeau qu'on souffle, lorsque la vie tenace persistait
dans ces têtes obscures vaguement traversées de lueurs
trompeuses.
Neuf ans déjà se sont écoulés depuis cette date fatale. La
postérité a commencé pour Balzac ; chaque jour il semble
plus grand. Lorsqu'il était mêlé à ses contemporains, on
l'appréciait mal, on ne le voyait que par fragments sous
des aspects parfois défavorables : maintenant l'édifice
qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la
cathédrale d'une ville que masquaient les maisons
voisines, et qui à l'horizon se dessine immense au-dessus
des toits aplatis. Le monument n'est pas achevé, mais, tel
qu'il est, il effraye par son énormité, et les générations
surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé
seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où
bourdonne toute une société.
Quoique mort, Balzac a pourtant encore des détracteurs ;
on jette à sa mémoire ce reproche banal d'immoralité,
dernière injure de la médiocrité impuissante et jalouse, ou
même de la pure bêtise. L'auteur de La Comédie Humaine,
non-seulement n'est pas immoral, mais c'est même un
moraliste austère. Monarchique et catholique, il défend
l'autorité, exalte la religion, prêche le devoir, morigène la
passion, et n'admet le bonheur que dans le mariage et la
famille.
« L'homme, dit-il, n'est ni bon, ni méchant ; il naît avec
des instincts et des aptitudes ; la société, loin de le
dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne,
le rend meilleur ; mais l'intérêt développe aussi ses
penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le
catholicisme, étant, comme je l'ai dit dans Le Médecin de
Campagne, un système complet de répression des
tendances dépravées de l'homme, est le plus grand
élément de l'ordre social. »
Et avec une ingénuité qui sied à un grand homme,
prévoyant le reproche d'immoralité que lui adresseront
des esprits mal faits, il dénombre les figures
irréprochables comme vertu qui se trouvent dans La
Comédie Humaine : Pierrette Lorrain, Ursule Mirouët,
Constance Birotteau, la Fosseuse, Eugénie Grandet,
Marguerite Claës, Pauline de Villenoix, madame Jules,
madame de la Chanterie, Eve Chardon, mademoiselle
d'Esgrignon, madame Firmiani, Agathe Rouget, Renée de
Maucombe, sans compter parmi les hommes, Joseph Le
Bas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le médecin
Minoret, Pillerault, David Séchard, les deux Birotteau, le
curé Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les
Tascherons, etc.
Les figures de coquins ne manquent pas, il est vrai, dans
La Comédie Humaine. Mais Paris est-il peuplé
exclusivement par des anges ?