Nous avons raconté l'anecdote du trésor enfoui par
Toussaint Louverture, non pour le plaisir de narrer une
histoire bizarre, mais parce qu'elle se rattache à une idée
dominante de Balzac, — l'argent. — Certes, personne ne
fut moins avare que l'auteur de La Comédie Humaine, mais
son génie lui faisait pressentir le rôle immense que devait
jouer dans l'art ce héros métallique, plus intéressant pour
la société moderne que les Grandisson, les Desgrieux, les
Oswald, les Werther, les Malek-Adhel, les René, les Lara,
les Waverley, les Quentin Durward, etc.
Jusqu'alors le roman s'était borné à la peinture d'une
passion unique, l'amour, mais l'amour dans une sphère
idéale en dehors des nécessités et des misères de la vie.
Les personnages de ces récits tout psychologiques ne
mangeaient, ni ne buvaient, ni ne logeaient, ni n'avaient
de compte chez leur tailleur. Ils se mouvaient dans un
milieu abstrait comme celui de la tragédie. Voulaient-ils
voyager, ils mettaient, sans prendre de passeport,
quelques poignées de diamants au fond de leur poche, et
payaient de cette monnaie les postillons, qui ne
manquaient pas à chaque relais de crever leurs chevaux ;
des châteaux d'architecture vague les recevaient au bout
de leurs courses, et avec leur sang ils écrivaient à leurs
belles d'interminables épîtres datées de la tour du Nord.
Les héroïnes, non moins immatérielles, ressemblaient à
des aqua-tinta d'Angelica Kauffmann : grand chapeau de
paille, cheveux demi-défrisés à l'anglaise, longue robe de
mousseline blanche, serrée à la taille par une écharpe
d'azur.
Avec son profond instinct de la réalité, Balzac comprit
que la vie moderne qu'il voulait peindre était dominée par
un grand fait, — l'argent, — et, dans La Peau de Chagrin, il
eut le courage de représenter un amant inquiet non-seulement
de savoir s'il a touché le cœur de celle qu'il
aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer
le fiacre dans lequel il la reconduit. — Cette audace est
peut-être une des plus grandes qu'on se soit permise en
littérature, et seule elle suffirait pour immortaliser Balzac.
La stupéfaction fut profonde, et les purs s'indignèrent de
cette infraction aux lois du genre ; mais tous les jeunes
gens qui, allant en soirée chez quelque belle dame avec
des gants blancs repassés à la gemme élastique, avaient
traversé Paris en danseurs, sur la pointe de leurs
escarpins, redoutant une mouche de boue plus qu'un
coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées,
aux angoisses de Valentin, et s'intéressèrent vivement à ce
chapeau qu'il ne peut renouveler et conserve avec des
soins si minutieux. Aux moments de misère suprême, la
trouvaille d'une des pièces de cent sous glissées entre les
papiers du tiroir, par la pudique commisération de
Pauline, produisait l'effet des coups de théâtre les plus
romanesques ou de l'intervention d'une péri dans les
contes arabes. Qui n'a pas découvert aux jours de
détresse, oublié dans un pantalon ou dans un gilet,
quelque glorieux écu apparaissant à propos et vous
sauvant du malheur que la jeunesse redoute le plus :
rester en affront devant une femme aimée pour une
voiture, un bouquet, un petit banc, un programme de
spectacle, une gratification à l'ouvreuse ou quelque vétille
de ce genre ?
Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeunesse
pauvre, comme elle l'est presque toujours, s'essayant aux
premières luttes de la vie, en proie aux tentations des
plaisirs et du luxe, et supportant de profondes misères à
l'aide de hautes espérances. Valentin, Rastignac,
Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempré, Lousteau, ont
tous tiré à belles dents les durs beefsteaks de la vache
enragée, nourriture fortifiante pour les estomacs robustes,
indigeste pour les estomacs débiles ; il ne les loge pas,
tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des
mansardes de convention tendues de perse, à fenêtre
festonnée de pois de senteur et donnant sur des jardins ;
il ne leur fait pas manger « des mets simples, apprêtés par
les mains de la nature, » et ne les habille pas de vêtements
sans luxe, mais propres et commodes ; il les met en
pension bourgeoise chez la maman Vauquer, ou les
accroupit sous l'angle aigu d'un toit, il les accoude aux
tables grasses des gargotes infimes, les affuble d'habits
noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les envoyer
au mont-de-piété, s'ils ont encore, chose rare, la montre
de leur père.
O Corinne, toi qui laisses, au cap Misène, pendre ton bras
de neige sur ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Albion,
drapé d'un superbe manteau neuf et chaussé de bottes à
cœur parfaitement cirées, te contemple et t'écoute dans
une pose élégante, Corinne, qu'aurais-tu dit de semblables
héros ? Ils ont pourtant une petite qualité qui manquait à
Oswald, — ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble
qu'on les ait rencontrés mille fois ; — aussi Pauline,
Delphine de Nucingen, la princesse de Cadignan, Mme.
de Bargeton, Coralie, Esther, en sont-elles follement
éprises.
A l'époque où parurent les premiers romans signés de
Balzac, on n'avait pas, au même degré qu'aujourd'hui, la
préoccupation, ou, pour mieux dire, la fièvre de l'or. La
Californie n'était pas découverte ; il existait à peine
quelques lieues de voies ferrées dont on ne soupçonnait
guère l'avenir, et qu'on regardait comme des espèces de
glissoires devant succéder aux montagnes russes, tombées
en désuétude ; le public ignorait, pour ainsi dire, ce qu'on
nomme aujourd'hui « les affaires, » et les banquiers seuls
jouaient à la Bourse. Ce remuement de capitaux, ce
ruissellement d'or, ces calculs, ces chiffres, cette
importance donnée à l'argent dans des œuvres qu'on
prenait encore pour de simples fictions romanesques et
non pour de sérieuses peintures de la vie, étonnaient
singulièrement les abonnés des cabinets de lecture, et la
critique faisait le total des sommes dépensées ou mises en
jeu par l'auteur. Les millions du père Grandet donnaient
lieu à des discussions arithmétiques, et les gens graves,
émus de l'énormité des totaux, mettaient en doute la
capacité financière de Balzac, capacité très-grande
cependant, et reconnue plus tard. — Stendhal disait avec
une sorte de fatuité dédaigneuse du style : « Avant
d'écrire, je lis toujours trois ou quatre pages du code civil
pour me donner le ton. » Balzac, qui avait si bien compris
l'argent, découvrit aussi des poèmes et des drames dans le
code : Le Contrat de Mariage, où il met aux prises, sous les
figures de Matthias et de Solonnet, l'ancien et le nouveau
notariat, a tout l'intérêt de la comédie de cape et d'épée la
plus incidentée. La banqueroute dans Grandeur et Décadence
de César Birotteau vous fait palpiter comme l'histoire d'une
chute d'empire ; la lutte du château et de la chaumière
dans Les Paysans offre autant de péripéties que le siège de
Troie. Balzac sait donner la vie à une terre, à une maison,
à un héritage, à un capital, et en fait des héros et des
héroïnes dont les aventures se dévorent avec une
anxieuse avidité.
Ces éléments nouveaux introduits dans le roman ne
plurent pas tout d'abord, — les analyses philosophiques,
les peintures détaillées de caractères, les descriptions
d'une minutie qui semble avoir en vue l'avenir, étaient
regardées comme des longueurs fâcheuses, et le plus
souvent on les passait pour courir à la fable. Plus tard, on
reconnut que le but de l'auteur n'était pas de tisser des
intrigues plus ou moins bien ourdies, mais de peindre la
société dans son ensemble, du sommet à la base, avec son
personnel et son mobilier, et l'on admira l'immense
variété de ses types. N'est-ce pas Alexandre Dumas qui
disait de Shakespeare : « Shakespeare, l'homme qui a le
plus créé après Dieu ; » le mot serait encore plus juste
appliqué à Balzac ; jamais, en effet, tant de créatures
vivantes ne sortirent d'un cerveau humain.
Dès cette époque (1836), Balzac avait conçu le plan de sa
Comédie Humaine et possédait là pleine conscience de son
génie. Il rattacha adroitement les œuvres déjà parues à
son idée générale et leur trouva place dans des catégories
philosophiquement tracées. Quelques nouvelles de pure
fantaisie ne s'y raccrochent pas trop bien, malgré les
agrafes ajoutées après coup ; mais ce sont là des détails
qui se perdent dans l'immensité de l'ensemble, comme
des ornements d'un autre style dans un édifice grandiose.
Nous avons dit que Balzac travaillait péniblement, et,
fondeur obstiné, rejetait dix ou douze fois au creuset le
métal qui n'avait pas rempli exactement le moule ;
comme Bernard Palissy, il eût brûlé les meubles, le
plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour
entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer
l'expérience ; les nécessités les plus dures ne lui firent
jamais livrer une œuvre sur laquelle il n'eût pas mis le
dernier effort, et il donna d'admirables exemples de
conscience littéraire. Ses corrections, si nombreuses
qu'elles équivalaient presque à des éditions différentes de
la même idée, furent portées à son compte par les
éditeurs dont elles absorbaient les bénéfices, et son
salaire, souvent modique pour la valeur de l'œuvre et la
peine qu'elle avait coûté, en était diminué d'autant. Les
sommes promises n'arrivaient pas toujours aux
échéances, et pour soutenir ce qu'il appelait en riant sa
dette flottante, Balzac déploya des ressources d'esprit
prodigieuses et une activité qui eût absorbé
complètement la vie d'un homme ordinaire. Mais, lorsque
assis devant sa table, dans son froc de moine, au milieu
du silence nocturne, il se trouvait en face des feuilles
blanches sur lesquelles se projetait la lueur de son
flambeau à sept bougies, concentrée par un abat-jour
vert, en prenant la plume il oubliait tout, et alors
commençait une lutte plus terrible que la lutte de Jacob
avec l'ange, celle de la forme et de l'idée. Dans ces
batailles de chaque nuit, dont au matin il sortait brisé
mais vainqueur, lorsque le foyer éteint refroidissait
l'atmosphère de sa chambre, sa tête fumait et de son
corps s'exhalait un brouillard visible comme du corps des
chevaux en temps d'hiver. Quelquefois une phrase seule
occupait toute une veille ; elle était prise, reprise, tordue,
pétrie, martelée, allongée, raccourcie, écrite de cent
façons différentes, et, chose bizarre ! la forme nécessaire,
absolue, ne se présentait qu'après l'épuisement des
formes approximatives ; sans doute le métal coulait
souvent d'un jet plus plein et plus dru, mais il est bien
peu de pages dans Balzac qui soient restées identiques au
premier brouillon. Sa manière de procéder était celle-ci :
quand il avait longtemps porté et vécu un sujet, d'une
écriture rapide, heurtée, pochée, presque hiéroglyphique,
il traçait une espèce de scénario en quelques pages, qu'il
envoyait à l'imprimerie d'où elles revenaient en placards,
c'est-à-dire en colonnes isolées au milieu de larges
feuilles. Il lisait attentivement ces placards, qui donnaient
déjà à son embryon d'œuvre ce caractère impersonnel que
n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette ébauche la
haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi
d'un autre. Il opérait sur quelque chose ; s'approuvant ou
se désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout
ajoutait. Des lignes partant du commencement, du milieu
ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, à
droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des
développements, à des intercalations, à des incises, à des
épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de
travail, on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné
par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de
style qui éclataient de toutes parts. Puis c'étaient des croix
simples, des croix recroisées comme celles du blason, des
étoiles, des soleils, des chiffres arabes ou romains, des
lettres grecques ou françaises, tous les signes imaginables
de renvois qui venaient se mêler aux rayures. Des bandes
de papier, collées avec des pains à cacheter, piquées avec
des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes,
zébrées de lignes en fins caractères pour ménager la
place, et pleines elles-mêmes de ratures, car la correction
à peine faite était déjà corrigée. Le placard imprimé
disparaissait presque au milieu de ce grimoire d'apparence
cabalistique, que les typographes se passaient de main en
main, ne voulant pas faire chacun plus d'une heure de
Balzac.
Le jour suivant, on rapportait les placards avec les
corrections faites, et déjà augmentées de moitié.
Balzac se remettait à l'œuvre, amplifiant toujours,
ajoutant un trait, un détail, une peinture, une observation
de mœurs, un mot caractéristique, une phrase à effet,
faisant serrer l'idée de plus près par la forme, se
rapprochant toujours davantage de son tracé intérieur,
choisissant comme un peintre parmi trois ou quatre
contours la ligne définitive. Souvent ce terrible travail
terminé avec cette intensité d'attention dont lui seul était
capable, il s'apercevait que la pensée avait gauchi à
l'exécution, qu'un épisode prédominait, qu'une figure qu'il
voulait secondaire pour l'effet général saillait hors de son
plan, et d'un trait de plume il abattait courageusement le
résultat de quatre ou cinq nuits de labeur. Il était héroïque
dans ces circonstances.
Six, sept, et parfois dix épreuves revenaient raturées,
remaniées, sans satisfaire le désir de perfection de
l'auteur. Nous avons vu aux Jardies, sur les rayons d'une
bibliothèque composée de ses œuvres seules, chaque
épreuve différente du même ouvrage reliée en un volume
séparé depuis le premier jet jusqu'au livre définitif ; la
comparaison de la pensée de Balzac à ses divers états
offrirait une étude bien curieuse et contiendrait de
profitables leçons littéraires. Près de ces volumes un
bouquin à physionomie sinistre, relié en maroquin noir,
sans fers ni dorure, attira nos regards : « Prenez-le, nous
dit Balzac, c'est une œuvre inédite et qui a bien son prix. »
Le titre portait : Comptes Mélancoliques ; il contenait la liste
des dettes, les échéances des billets à payer, les mémoires
des fournisseurs et toute la paperasserie menaçante que
légalise le timbre. Ce volume, par une espèce de contraste
railleur, était placé à côté des Contes Drolatiques, « auxquels
il ne faisait pas suite, » ajoutait en riant l'auteur de La
Comédie Humaine.
Malgré cette façon laborieuse d'exécuter, Balzac
produisait beaucoup, grâce à sa volonté surhumaine
servie par un tempérament d'athlète et une réclusion de
moine. Pendant deux ou trois mois de suite, lorsqu'il avait
quelque œuvre importante en train, il travaillait seize ou
dix-huit heures sur vingt-quatre ; il n'accordait à
l'animalité que six heures d'un sommeil lourd, fiévreux,
convulsif, amené par la torpeur de la digestion après un
repas pris à la hâte. Il disparaissait alors complètement,
ses meilleurs amis perdaient sa trace ; mais il sortait
bientôt de dessous terre, agitant un chef-d'œuvre au-dessus
de sa tête, riant de son large rire, s'applaudissant
avec une naïveté parfaite et s'accordant des éloges que, du
reste, il ne demandait à personne. Nul auteur ne fut plus
insoucieux que lui des articles et des réclames à l'endroit
de ses livres ; il laissait sa réputation se faire toute seule,
sans y mettre la main, et jamais il ne courtisa les
journalistes. — Cela d'ailleurs lui eût pris du temps : il
livrait sa copie, touchait l'argent et s'enfuyait pour le
distribuer à des créanciers qui souvent l'attendaient dans
la cour du journal, comme, par exemple, les maçons des
Jardies.
Quelquefois, le matin, il nous arrivait haletant, épuisé,
étourdi par l'air frais, comme Vulcain s'échappant de sa
forge, et il tombait sur un divan ; sa longue veille l'avait
affamé et il pilait des sardines avec du beurre en faisant
une sorte de pommade qui lui rappelait les rillettes de
Tours, et qu'il étendait sur du pain. C'était son mets
favori ; il n'avait pas plutôt mangé qu'il s'endormait, en
nous priant de le réveiller au bout d'une heure. Sans tenir
compte de la consigne, nous respections ce sommeil si
bien gagné, et nous faisions taire toutes les rumeurs du
logis. Quand Balzac s'éveillait de lui-même, et qu'il voyait
le crépuscule du soir répandre ses teintes grises dans le
ciel, il bondissait et nous accablait d'injures, nous
appelant traître, voleur, assassin : nous lui faisions perdre
dix mille francs, car étant éveillé il aurait pu avoir l'idée
d'un roman qui lui aurait rapporté cette somme (sans les
réimpressions). Nous étions cause des catastrophes les
plus graves et de désordres inimaginables. Nous lui
avions fait manquer des rendez-vous avec des banquiers,
des éditeurs, des duchesses ; il ne serait pas en mesure
pour ses échéances ; ce fatal sommeil coûterait des
millions. Mais nous étions habitué déjà à ces prodigieuses
martingales que Balzac, partant du chiffre le plus chétif,
poussait à toute outrance jusqu'aux sommes les plus
monstrueuses, et nous nous consolions aisément en
voyant ses belles couleurs tourangelles reparues sur ses
joues reposées.
Balzac habitait alors à Chaillot, rue des Batailles, une
maison d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours
de la Seine, le champ de Mars, l'Ecole militaire, le dôme
des Invalides, une grande portion de Paris et plus loin les
coteaux de Meudon. Il s'était arrangé là un intérieur assez
luxueux, car il savait qu'à Paris on ne croit guère au talent
pauvre, et que le paraître y amène souvent l'être. C'est à
cette période que se rapportent ses velléités d'élégance et
de dandysme, le fameux habit bleu à boutons d'or massif,
la massue à pommeau de turquoises, les apparitions aux
Bouffes et à l'Opéra, et les visites plus fréquentes dans le
monde où sa verve étincelante le faisait rechercher, visites
utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus d'un modèle. Il
n'était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux
gardée que le jardin des Hespérides. Deux ou trois mots
de passe étaient exigés. Balzac, de peur qu'ils ne
s'ébruitassent, les changeait souvent. Nous nous
souvenons de ceux-ci : au portier l'on disait : « La saison
des prunes est arrivée, » et il vous laissait franchir le seuil ;
au domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il
fallait murmurer : « J'apporte des dentelles de Belgique, »
et si vous assuriez au valet de chambre que « Mme.
Bertrand était en bonne santé, » on vous introduisait
enfin.
Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac ; ils étaient
peut-être nécessaires pour écarter les fâcheux et d'autres
visiteurs plus désagréables encore.
Dans La Fille aux Yeux d'Or se trouve une description du
salon de la rue des Batailles. Elle est de la plus
scrupuleuse fidélité, et l'on ne sera pas fâché peut-être de
voir l'antre du lion peint par lui-même ; il n'y a pas un
détail d'ajouté ou de retranché.
« La moitié du boudoir décrivait une ligne circulaire
mollement gracieuse, qui s'opposait à l'autre partie
parfaitement carrée, au milieu de laquelle brillait une
cheminée en marbre blanc et or. On entrait par une porte
latérale que cachait une riche portière en tapisserie et qui
faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un
véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre,
mais un matelas large comme un lit, un divan de
cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par
des bouffettes en soie noire et ponceau, disposées en
losanges ; le dossier de cet immense lit s'élevait de
plusieurs pouces au-dessus des nombreux coussins qui
l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce
boudoir était tendu d'une étoffe rouge sur laquelle était
posée une mousseline des Indes cannelée comme l'est
une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement
creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande
d'étoffe couleur ponceau, sur laquelle étaient dessinées
des arabesques noires. Sous la mousseline, le ponceau
devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les
rideaux de la fenêtre, qui étaient en mousseline des Indes
doublée de taffetas rose et ornée de franges ponceau
mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun
deux bougies étaient attachés sur la tenture à d'égales
distances, pour éclairer le divan. Le plafond, au milieu
duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de
blancheur, et la corniche était dorée. Le tapis ressemblait
à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et rappelait les
poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient
travaillé. Les meubles étaient couverts en cachemire
blanc, rehaussé par des agréments noir et ponceau. La
pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or.
La seule table qu'il y eût avait un cachemire pour tapis ;
d'élégantes jardinières contenant des roses de toutes les
espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. »
Nous pouvons ajouter que sur la table était posée une
magnifique écritoire en or et en malachite, don, sans
doute, de quelque admirateur étranger.
Ce fut avec une satisfaction enfantine que Balzac nous
montra ce boudoir pris dans un salon carré, et laissant
nécessairement des vides aux encoignures de la moitié
arrondie. Quand nous eûmes assez admiré les splendeurs
coquettes de cette pièce, dont le luxe paraîtrait moindre
aujourd'hui, Balzac ouvrit une porte secrète et nous fit
pénétrer dans un couloir obscur qui circulait autour de
l'hémicycle ; à l'une des encoignures était placée une
étroite couchette de fer, espèce de lit de camp du travail ;
dans l'autre, il y avait une table « avec tout ce qu'il faut
pour écrire, » comme dit M. Scribe dans ses indications
de mise en scène : c'était là que Balzac se réfugiait pour
piocher à l'abri de toute surprise et de toute investigation.
Plusieurs épaisseurs de toile et de papier matelassaient la
cloison de manière à intercepter tout bruit d'un côté
comme de l'autre. Pour être sûr qu'aucune rumeur ne
pouvait transpirer du salon au dehors, Balzac nous pria
de rentrer dans la pièce et de crier de toutes les forces de
nos poumons ; on entendait encore un peu ; il fallait
coller quelques feuilles de papier gris pour éteindre tout à
fait le son. Tout ce mystère nous intriguait fort et nous en
demandâmes le motif. Balzac nous en donna un qu'eût
approuvé Stendhal, mais que la pruderie moderne
empêche de rapporter. Le fait est qu'il arrangeait déjà
dans sa tête la scène de Henry de Marsay et de Paquita, et
il s'inquiétait de savoir si d'un salon ainsi disposé les cris
de la victime parviendraient aux oreilles des autres
habitants de la maison.
Il nous donna dans ce même boudoir un dîner splendide,
pour lequel il alluma de sa main toutes les bougies des
bras en vermeil, et du lustre et des candélabres. Les
convives étaient le marquis de B***, le peintre L. B. :
quoique très-sobre et abstème d'habitude Balzac ne
craignait pas de temps à autre « un tronçon de chière lie ; »
il mangeait avec une joviale gourmandise qui inspirait
l'appétit, et il buvait d'une façon pantagruélique. Quatre
bouteilles de vin blanc de Vouvray, un des plus capiteux
qu'on connaisse, n'altéraient en rien sa forte cervelle et ne
faisaient que donner un pétillement plus vif à sa gaieté.
Que de bons contes il nous fit au dessert ! Rabelais,
Beroalde de Verville, Eutrapel, le Pogge, Straparole, la
reine de Navarre et tous les docteurs de la gaie science
eussent reconnu en lui un disciple et un maître !
Trait caractéristique ! A ce festin splendide fourni par
Chevet il n'y avait pas de pain ! Mais quand on a superflu
à quoi bon le nécessaire ?
Après le dîner, notre Amphytrion nous emmena aux
Italiens dans une superbe remise. La soirée était déjà fort
avancée, mais Balzac ne voulait pas manquer disait-il « la
descente de l'escalier » spectacle, selon lui, éminemment
instructif.
Nous devons dire qu'alourdis par la bonne chère et les
vins fins, enveloppés de la chaude atmosphère de la salle,
nous nous endormîmes tous les trois du sommeil des
justes pour ne nous réveiller qu'à la félicita finale.
Le public dut s'amuser beaucoup de ce trio somnolent.
Dans ce même appartement de la rue des Batailles, dont
nous avons décrit le salon avec le texte même de Balzac,
nous nous souvenons d'avoir vu une magnifique esquisse
de Louis Boulanger d'après le bas-relief de Léda et du
Cygne attribué à Michel-Ange. C'était le seul tableau qu'il
contînt, car l'auteur de La Comédie Humaine n'avait pas
encore le goût de la peinture et des curiosités qui lui vint
ensuite, et son luxe d'alors, comme on a pu le voir,
cherchait plutôt la richesse que l'art. Son peintre était
Girodet. Quelques-unes de ses premières nouvelles
portent des traces de cette admiration arriérée qui lui
valait de notre part des plaisanteries qu'il acceptait de
bonne grâce.