En relisant avec attention La Comédie Humaine lorsqu'on a
connu familièrement Balzac, on y retrouve épars une
foule de détails curieux sur son caractère et sur sa vie,
surtout dans ses premiers ouvrages, où il n'est pas encore
tout à fait dégagé de sa personnalité, et, à défaut de sujets,
s'observe et se dissèque lui-même. Nous avons dit qu'il
commença le rude noviciat de la vie littéraire dans une
mansarde de la rue Lesdiguières, près de l'Arsenal. — La
nouvelle de Facino Cane, datée de Paris, mars 1836, et
dédiée à Louise, contient quelques indications précieuses
sur l'existence que menait dans ce nid aérien le jeune
aspirant à la gloire.
« Je demeurais alors dans une rue que vous ne connaissez
sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence
rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place
de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie.
L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où
je travaillais pendant la nuit, et je passais le jour dans une
bibliothèque voisine, celle de Monsieur ; je vivais
frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie
monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait
beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourbon.
— Une seule passion m'entraînait en dehors de mes
habitudes studieuses ; mais n'était-ce pas encore de
l'étude ? J'allais observer les mœurs du faubourg, ses
habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les
ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point
en garde contre moi : je pouvais me mêler à leurs
groupes, les voir concluant leurs marchés, et se disputant
à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi l'observation
était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans
négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails
extérieurs qu'elle allait sur-le-champ au-delà ; elle me
donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur
laquelle elle s'exerçait en me permettant de me substituer
à lui, comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le
corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait
certaines paroles.
» Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un
ouvrier et sa femme revenant de l'Ambigu-Comique, je
m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux-Choux
jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens
parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de fil en
aiguille ils arrivaient à leurs affaires ; la mère tirait son
enfant par la main sans écouter ni ses plaintes ni ses
demandes. Les deux époux comptaient l'argent qui leur
serait payé le lendemain. Ils le dépensaient de vingt
manières différentes. C'étaient alors des détails de
ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes
de terre ou sur la longueur de l'hiver et le
renchérissement des mottes, des représentations
énergiques sur ce qui était dû au boulanger, enfin des
discussions qui s'envenimaient et où chacun déployait
son caractère en mots pittoresques. En entendant ces
gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs
guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs
souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait
dans mon âme et mon âme passait dans la leur ; c'était le
rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre
les chefs d'atelier qui les tyrannisaient ou contre les
mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois
sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que
soi par l'ivresse des facultés morales et jouer ce jeu à
volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ?
Est-ce une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités dont
l'abus mènerait à la folie ? Je n'ai jamais recherché les
causes de cette puissance ; je la possède et je m'en sers,
voilà tout. »
Nous avons transcrit ces lignes, doublement
intéressantes, parce qu'elles éclairent un côté peu connu
de la vie de Balzac, et qu'elles montrent chez lui la
conscience de cette puissante faculté d'intuition qu'il
possédait déjà à un si haut degré et sans laquelle la
réalisation de son œuvre eût été impossible. Balzac,
comme Vichnou, le dieu indien, possédait le don d'avatar,
c'est-à-dire celui de s'incarner dans des corps différents et
d'y vivre le temps qu'il voulait ; seulement, le nombre des
avatars de Vichnou est fixé à dix : ceux de Balzac ne se
comptent pas, et de plus il pouvait les provoquer à
volonté. — Quoique cela semble singulier à dire en plein
XIXe siècle, Balzac fut un voyant. Son mérite
d'observateur, sa perspicacité de physiologiste, son génie
d'écrivain ne suffisent pas pour expliquer l'infinie variété
des deux ou trois mille types qui jouent un rôle plus ou
moins important dans La Comédie Humaine. Il ne les
copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits,
contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était
eux-mêmes tout le temps nécessaire. De là viennent ces
personnages soutenus, logiques, ne se démentant et ne
s'oubliant jamais, doués d'une existence intime et
profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions,
font concurrence à l'état civil. Un véritable sang rouge
circule dans leurs veines au lieu de l'encre qu'infusent à
leurs créations les auteurs ordinaires.
Cette faculté, Balzac ne la possédait d'ailleurs que pour le
présent. Il pouvait transporter sa pensée dans un marquis,
dans un financier, dans un bourgeois, dans un homme du
peuple, dans une femme du monde, dans une courtisane,
mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel : il
ne sut jamais, comme Gœthe, évoquer du fond de
l'antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir
gothique de Faust. Sauf deux ou trois exceptions, toute
son œuvre est moderne ; il s'était assimilé les vivants, il ne
ressuscitait pas les morts. — L'histoire même le séduisait
peu, comme on peut le voir par ce passage de l'avant-propos
qui précède La Comédie Humaine : « En lisant les
sèches et rebutantes nomenclatures de faits appelées
histoires, qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié
dans tous les temps, en Egypte, en Perse, en Grèce, à
Rome, de nous donner l'histoire des mœurs ? Le morceau
de Pétrone sur la vie privée des Romains irrite plutôt qu'il
ne satisfait notre curiosité. »
Cette lacune laissée par les historiens des sociétés
disparues, Balzac se proposa de la combler pour la nôtre,
et Dieu sait s'il remplit fidèlement le programme qu'il
s'était tracé.
« La société allait être l'historien, je ne devais être que le
secrétaire ; en dressant l'inventaire des vices et des vertus,
en rassemblant les principaux faits des passions, en
peignant les caractères, en choisissant les événements
principaux de la société, en composant des types par la
réunion des traits de plusieurs caractères homogènes,
peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par
tant d'historiens, celle des mœurs. Avec beaucoup de
patience et de courage, je réaliserais, sur la France au
XIXe siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome,
Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont
malheureusement pas laissé sur leur civilisation, et qu'à
l'instar de l'abbé Barthélémy, le courageux et patient
Monteil avait essayé sur le moyen-âge, mais sous une
forme peu attrayante. »
Mais retournons à la mansarde de la rue Lesdiguières.
Balzac n'avait pas conçu le plan de l'œuvre qui devait
l'immortaliser ; il se cherchait encore avec inquiétude,
anhélation et labeur, essayant tout et ne réussissant à rien ;
pourtant il possédait déjà cette opiniâtreté de travail à
laquelle Minerve, quelque revêche qu'elle soit, doit un
jour ou l'autre céder ; il ébauchait des opéras comiques,
faisait des plans de comédies, de drames et de romans
dont madame de Surville nous a conservé les titres : Stella,
Coqsigrue, Les Deux Philosophes, sans compter le terrible
Cromwell, dont les vers, qui lui coûtaient tant de peine, ne
valaient pas beaucoup mieux que celui par lequel
commençait son poème épique des Incas.
Figurez-vous le jeune Honoré les jambes entortillées d'un
carrick rapiécé, le haut du corps protégé par un vieux
châle maternel, coiffé d'une sorte de calotte dantesque
dont madame de Balzac connaissait seule la coupe, sa
cafetière à gauche, son encrier à droite, labourant à plein
poitrail et le front penché, comme un bœuf à la charrue,
le champ pierreux et non défriché pour lui de la pensée,
où il traça plus tard des sillons si fertiles. La lampe brille
comme une étoile au front de la maison noire, la neige
descend en silence sur les tuiles disjointes, le vent souffle
à travers la porte et la fenêtre « comme Tulou dans sa
flûte, mais moins agréablement. »
Si quelque passant attardé eût levé les yeux vers cette
petite lueur obstinément tremblotante, il ne se serait
certes pas douté que c'était l'aurore d'une des plus
grandes gloires de notre siècle.
Veut-on voir un croquis de l'endroit, transposé, il est vrai,
mais très-exact, dessiné par l'auteur dans La Peau de
Chagrin, cette œuvre qui contient tant de lui-même ?
« … Une chambre qui avait vue sur les cours des maisons
voisines, par les fenêtres desquelles passaient de longues
perches chargées de linge ; rien n'était plus horrible que
cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la
misère et appelait son savant. La toiture s'y abaissait
régulièrement, et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel ;
il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises, et
sous l'angle aigu du toit je pouvais loger mon piano … Je
vécus dans ce sépulcre aérien pendant près de trois ans,
travaillant nuit et jour, sans relâche, avec tant de plaisir
que l'étude me semblait être le plus beau thème, la plus
heureuse solution de la vie humaine. Le calme et le
silence nécessaires au savant ont je ne sais quoi de doux
et d'enivrant comme l'amour … L'étude prête une sorte
de magie à tout ce qui nous environne. Le bureau chétif
sur lequel j'écrivais et la basane brune qui le couvrait,
mon piano, mon lit, mon fauteuil, les bizarreries du
papier de tenture, mes meubles, toutes ces choses
s'animèrent et devinrent pour moi d'humbles amis, les
silencieux complices de mon avenir. Combien de fois ne
leur ai-je pas communiqué mon âme en les regardant ?
Souvent, en laissant voyager mes yeux sur une moulure
déjetée, je rencontrais des développements nouveaux,
une preuve frappante de mon système ou des mots que je
croyais heureux pour rendre des pensées presque
intraduisibles. »
Dans ce même passage, il fait allusion à ses travaux :
« J'avais entrepris deux grandes œuvres ; une comédie
devait en peu de jours me donner une renommée, une
fortune et l'entrée de ce monde où je voulais reparaître en
exerçant les droits régaliens de l'homme de génie. Vous
avez tous vu dans ce chef-d'œuvre la première erreur d'un
jeune homme qui sort du collège, une niaiserie d'enfant !
Vos plaisanteries ont détruit de fécondes illusions qui
depuis ne se sont pas réveillées … »
On reconnaît là le malencontreux Cromwell, qui, lu devant
la famille et les amis assemblés, fit un fiasco complet.
Honoré appela de la sentence devant un arbitre qu'il
accepta comme compétent, un bon vieillard, ancien
professeur à l'Ecole polytechnique. Le jugement fut que
l'auteur devait faire « quoi que ce soit, excepté de la
littérature. »
Quelle perte pour les lettres, quelle lacune dans l'esprit
humain si le jeune homme se fût incliné devant
l'expérience du vieillard et eût écouté son conseil, qui,
certes, était des plus sages, car il n'y avait pas la moindre
étincelle de génie ni même de talent dans cette tragédie de
rhétorique ! Heureusement Balzac, sous le pseudonyme
de Louis Lambert, n'avait pas fait rien au collège de
Vendôme la Traité de la Volonté.
Il se soumit à la sentence, mais seulement pour la tragédie ;
il comprit qu'il devait renoncer à marcher sur les traces
de Corneille et de Racine, qu'il admirait alors sous
bénéfice d'inventaire, car jamais génies ne furent plus
contraires au sien. Le roman lui offrait un moule plus
commode, et il écrivit vers cette époque un grand
nombre de volumes qu'il ne signa pas et désavoua
toujours. Le Balzac que nous connaissons et que nous
admirons était encore dans les limbes et luttait vainement
pour s'en dégager. Ceux qui ne le jugeaient capable que
d'être expéditionnaire avaient en apparence raison ; peut-être
même cette ressource lui aurait-elle manqué, car sa
belle écriture devait déjà s'être altérée dans les brouillons
chiffonnés, raturés, surchargés, presque hiéroglyphiques
de l'écrivain luttant avec l'idée et ne se souciant plus de la
beauté du caractère.
Ainsi, rien n'était résulté de cette claustration rigoureuse,
de cette vie d'ermite dans la Thébaïde dont Raphaël trace
le budget : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois
sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et
tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière.
Mon logement me coûtait trois sous par jour ; je brûlais
pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même ma
chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne
dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me
chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par
les jours de l'année n'a jamais donné plus de deux sous
pour chacun. J'avais des habits, du linge, des chaussures
pour trois années : je ne voulais m'habiller que pour aller
à certains cours publics et aux bibliothèques ; ces
dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous : il restait
deux sous pour les choses imprévues. Je ne me souviens
pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé
le Pont des Arts, ni jamais acheté d'eau. »
Sans doute, Raphaël exagère un peu l'économie, mais la
correspondance de Balzac avec sa sœur montre que le
roman ne diffère pas beaucoup de la réalité. La vieille
femme désignée dans ses lettres sous le titre d'Iris la
Messagère, et qui avait soixante-dix ans, ne pouvait être
une ménagère bien active ; aussi Balzac écrit-il : « Les
nouvelles de mon ménage sont désastreuses, les travaux
nuisent à la propreté. Ce coquin de Moi-même se néglige
de plus en plus, il ne descend que tous les trois ou quatre
jours pour les achats, va chez les marchands les plus
voisins et les plus mal approvisionnés du quartier : les
autres sont trop loin, et le garçon économise au moins
ses pas ; de sorte que ton frère (destiné à tant de
célébrité) est déjà nourri absolument comme un grand
homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim.
» Autre sinistre : le café fait d'affreux gribouillis par terre.
Il faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât ; or, l'eau ne
montant pas à ma céleste mansarde (elle y descend
seulement les jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat
du piano, à l'établissement d'une machine hydraulique, si
le café continue à s'enfuir pendant que le maître et le
serviteur bayent aux corneilles. »
Ailleurs, continuant la plaisanterie, il gourmande le
paresseux Moi-même, seul laquais qu'il eût à son service,
qui ne remplit pas la fontaine, laisse librement les moutons
se promener sous le lit, la poussière aveuglante se tamiser
sur les vitres, et les araignées pendre leurs hamacs dans
les angles.
Dans une autre lettre, il écrit : « J'ai mangé deux melons
… il faudra les payer à force de noix et de pain sec ! »
Une des rares récréations qu'il se permettait, c'était d'aller
au Jardin des Plantes ou au Père-Lachaise. Du haut de la
colline funèbre, il dominait Paris comme Rastignac à
l'enterrement du père Goriot. Son regard planait sur cet
océan d'ardoises et de tuiles qui recouvrent tant de luxe,
de misère, d'intrigues et de passions. Comme un jeune
aigle, il couvait sa proie du regard ; mais il n'avait encore
ni les ailes, ni le bec, ni les serres, quoique son œil déjà
pût se fixer sur le soleil. — Il disait, en contemplant les
tombes : « Il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La
Fontaine, Masséna, Molière : un seul nom qui dit tout et
qui fait rêver ! »
Cette phrase contient comme une vague aperception
prophétique que l'avenir réalisa, hélas ! , trop tôt. Au
penchant de la colline, sur une pierre sépulcrale, au-dessous
d'un buste en bronze coulé d'après le marbre de
David, ce mot BALZAC dit tout et fait rêver le
promeneur solitaire.
Le régime diététique préconisé par Raphaël pouvait être
favorable à la lucidité du cerveau ; mais certes, il ne valait
rien pour un jeune homme habitué au confort de la vie de
famille. Quinze mois passés sous ces plombs intellectuels,
plus tristes, à coup sûr, que ceux de Venise, avaient fait
du frais Tourangeau aux joues satinées et brillantes un
squelette parisien, hâve et jaune, presque méconnaissable.
Balzac rentra dans la maison paternelle, où le veau gras
fut tué pour le retour de cet enfant peu prodigue.
Nous glisserons légèrement sur le temps de sa vie où il
essaya de s'assurer l'indépendance par des spéculations de
librairie auxquelles ne manquèrent que des capitaux pour
être heureuses. Ces tentatives l'endettèrent, engagèrent
son avenir, et malgré les secours dévoués, mais trop
tardifs peut-être de la famille, lui imposèrent ce rocher de
Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du
plateau, et qui retombait toujours plus écrasant sur ses
épaules d'Atlas, chargées en outre de tout un monde.
Cette dette qu'il se faisait un devoir sacré d'acquitter, car
elle représentait la fortune d'êtres chers, fut la Nécessité
au fouet armé de pointes, à la main pleine de clous de
bronze qui le harcela nuit et jour, sans trêve ni pitié, lui
faisant regarder comme un vol une heure de repos ou de
distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie, et
la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possédait pas
le secret.
Ces indispensables détails biographiques indiqués,
arrivons à nos impressions directes et personnelles sur
Balzac.
Balzac, cet immense cerveau, ce physiologiste si
pénétrant, cet observateur si profond, cet esprit si intuitif,
ne possédait pas le don littéraire : chez lui s'ouvrait un
abîme entre la pensée et la forme. Cet abîme, surtout
dans les premiers temps, il désespéra de le franchir. Il y
jetait sans le combler volume sur volume, veille sur veille,
essai sur essai ; toute une bibliothèque de livres inavoués
y passa. Une volonté moins robuste se fût découragée
mille fois ; mais par bonheur Balzac avait une confiance
inébranlable dans son génie, méconnu de tout le monde.
Il voulait être un grand homme, et il le fut par
d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que
l'électricité, et dont il fait de si subtiles analyses dans Louis
Lambert.
Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui
tous se distinguèrent par une hardiesse et une facilité
d'exécution étonnantes, et produisirent leurs fruits
presque en même temps que leurs fleurs, dans une
éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous
comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression,
ou ne le trouvait qu'après des peines infinies. Hugo disait
dans une de ses préfaces, avec sa fierté castillane : « Je ne
sais pas l'art de souder une beauté à la place d'un défaut,
et je me corrige dans un autre ouvrage. » Mais Balzac
zébrait de ratures une dixième épreuve, et lorsqu'il nous
voyait renvoyer à La Chronique de Paris l'épreuve de
l'article fait d'un jet, sur le coin d'une table, avec les seules
corrections typographiques, il ne pouvait croire, quelque
content qu'il en fût d'ailleurs, que nous y eussions mis
tout notre talent. « En le remaniant encore deux ou trois
fois, il eût été mieux, » nous disait-il.
Se donnant pour exemple, il nous prêchait une étrange
hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer deux ou trois ans,
boire de l'eau, manger des lupins détrempés comme
Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever
à minuit, et travailler jusqu'au matin, employer la journée
à revoir, étendre, émonder, perfectionner, polir le travail
nocturne, corriger les épreuves, prendre les notes, faire
les études nécessaires, et vivre surtout dans la chasteté la
plus absolue. Il insistait beaucoup sur cette dernière
recommandation, bien rigoureuse pour un jeune homme
de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Selon lui la chasteté
réelle développait au plus haut degré les puissances de
l'esprit, et donnait à ceux qui la pratiquaient des facultés
inconnues. Nous objections timidement que les plus
grands génies ne s'étaient interdit ni l'amour, ni la
passion, ni même le plaisir, et nous citions des noms
illustres. Balzac hochait la tête et répondait : « Ils auraient
fait bien autre chose, sans les femmes ! »
Toute la concession qu'il put nous accorder, et encore la
regrettait-il, fut de voir la personne aimée une demi-heure
chaque année. Il permettait les lettres : « cela formait le
style. »
Moyennant ce régime, il promettait de faire de nous, avec
les dispositions naturelles qu'il se plaisait à nous
reconnaître, un écrivain de premier ordre. On voit bien à
nos œuvres que nous n'avons pas suivi ce plan d'études si
sage.
Il ne faut pas croire que Balzac plaisantât en nous traçant
cette règle que des trappistes ou des chartreux eussent
trouvée dure. Il était parfaitement convaincu, et parlait
avec une éloquence telle qu'à plusieurs reprises nous
essayâmes consciencieusement de cette méthode d'avoir
du génie ; nous nous levâmes plusieurs fois à minuit, et
après avoir pris le café inspirateur, fait selon la formule,
nous nous assîmes devant notre table sur laquelle le
sommeil ne tardait pas à pencher notre tête. La Morte
Amoureuse, insérée dans La Chronique de Paris, fut notre
seule œuvre nocturne.
Vers cette époque, Balzac avait fait pour une revue Facino
Cane, l'histoire d'un noble vénitien qui, prisonnier dans les
Puits du palais ducal, était tombé, en faisant un souterrain
pour s'évader, dans le trésor secret de la République, dont
il avait emporté une bonne part avec l'aide d'un geôlier
gagné. Facino Cane, devenu aveugle et joueur de
clarinette sous le nom vulgaire du père Canet, avait
conservé, malgré sa cécité, la double vue de l'or ; il le
devinait à travers les murs et les voûtes, et il offrait à
l'auteur, dans une noce du faubourg Saint-Antoine, de le
guider, s'il voulait lui payer les frais du voyage, vers cet
immense amas de richesses dont la chute de la
République vénitienne avait fait perdre le gisement.
Balzac, comme nous l'avons dit, vivait ses personnages, et
en ce moment il était Facino Cane lui-même, moins la
cécité toutefois, car jamais yeux plus étincelants ne
scintillèrent dans une face humaine. Il ne rêvait donc que
tonnes d'or, monceaux de diamants et d'escarboucles, et,
au moyen du magnétisme, avec les pratiques duquel il
était depuis longtemps familiarisé, il faisait rechercher à
des somnambules la place des trésors enfouis et perdus. Il
prétendait avoir appris ainsi, de la manière la plus précise,
l'endroit où, près du morne de la Pointe-à-Pitre,
Toussaint Louverture avait fait enterrer son butin par des
nègres aussitôt fusillés. — Le Scarabée d'Or, d'Edgar Poe,
n'égale pas, en finesse d'induction, en netteté de plan, en
divination de détails, le récit enfiévrant qu'il nous fit de
l'expédition à tenter pour se rendre maître de ce trésor,
bien autrement riche que celui enfoui par Tom Kidd au
pied du tulipier à la tête de mort.
Nous prions le lecteur de ne pas trop se moquer de nous,
si nous lui avouons en toute humilité que nous
partageâmes bientôt la conviction de Balzac. — Quelle
cervelle eût pu résister à sa vertigineuse parole ? Jules
Sandeau fut aussi bientôt séduit, et comme il fallait deux
amis sûrs, deux compagnons dévoués et robustes pour
faire les fouilles nocturnes sur l'indication du voyant,
Balzac voulut bien nous admettre pour un quart chacun à
cette prodigieuse fortune. Une moitié lui revenait de
droit, comme ayant découvert la chose et dirigé
l'entreprise.
Nous devions acheter des pics, des pioches et des pelles,
les embarquer secrètement à bord du vaisseau, nous
rendre au point marqué par des chemins différents pour
ne pas exciter de soupçons, et, le coup fait, transborder
nos richesses sur un brick frété d'avance ; bref, c'était tout
un roman, qui eût été admirable si Balzac l'eût écrit au
lieu de le parler.
Il n'est pas besoin de dire que nous ne déterrâmes pas le
trésor de Toussaint Louverture. L'argent nous manquait
pour payer notre passage ; à peine avions-nous à nous
trois de quoi acheter les pioches.
Ce rêve d'une fortune subite due à quelque moyen
étrange et merveilleux hantait souvent le cerveau de
Balzac ; quelques années auparavant (en 1833), il avait fait
un voyage en Sardaigne pour examiner les scories des
mines d'argent abandonnées par les Romains, et qui,
traitées par des procédés imparfaits, devaient selon lui
contenir encore beaucoup de métal. L'idée était juste, et,
imprudemment confiée, fit la fortune d'un autre.