IX

La marquise de Pompadour laissa Martine et son époux un mois à

Boissise-la-Bertrand. Puis elle lui ordonna de la rejoindre avec Jasmin

à Paris.

Le jour du départ, on se leva avant le soleil. La mère avait les yeux

rouges. Elle donna à Martine un chapelet qui avait appartenu à l'aïeule

de son fils:

--Egrène-le souvent et pense à moi!

L'excellente femme remit aussi à sa bru un poulet grillé, une miche de

pain, de la galette froide:

--Vous allez faire un si long voyage, vous vous rendez si loin, mes

pauvres enfants! Et Dieu sait où vous entraînera votre diablesse de

marquise!

Elle fit des recommandations à Jasmin:

--Sois bon mari, récite tes prières!

Les apprêts du départ s'accomplissaient à la lueur de deux chandelles.

Tiennette vint, malgré qu'il fît encore nuit; elle dit à Martine:

--Tu m'écriras si tu deviens enceinte.

Elle embrassa sa grande amie et lui glissa à l'oreille:

--Tu m'embaucheras chez la marquise de Pompadour.

--Je te le promets.

Jasmin consolait sa mère:

--Nous reviendrons souvent, et tu recevras tous les mois de longues

lettres. Les Gillot et Rémy Gosset viendront te voir et Cancri veillera

sur toi. Dirige Ligouy dans les corvées du jardin. Il connaît mes

arbres. Si tu as peur, Tiennette logera ici. Et puis quand notre fortune

sera faite, nous vivrons ensemble à Boissise.

--Votre fortune, soupira la Buguet en secouant la tête, elle était dans

cette petite maison.

Tiennette et Martine mirent au fond de la carriole de Jasmin les caisses

avec les vêtements, les branches de buis bénit à Pâques, puis des

flacons d'eau divine à l'esprit de vin préparés par la mère Buguet.

--Ces douceurs vous feront plaisir quand vous serez le soir à deux, dit

la vieille.

Le froid de la nuit entrait par la porte ouverte, avec le silence que

troublait le grelot de Blanchon.

La Buguet servit du lait chaud. Après l'avoir bu on s'embrassa une

dernière fois et les deux époux montèrent dans la voiture.

--Que Dieu vous garde, murmura la mère Buguet.

La carriole démarra. Elle n'avait point fait vingt tours de roue qu'on

entendit le bruit d'un poing frappant une porte, puis un immense

sanglot. Tiennette disait:

--La Buguet, ils reviendront!

Martine dans l'obscurité devina que Jasmin pleurait.

La petite voiture et le cheval, par Boissette, se dirigeaient vers

Melun. Jasmin avait revendu son attelage au marchand, perdant quelques

écus sur le prix, et il devait livrer avant de partir. Blanchon suivit

le bord de la Seine, qui clapotait par la brise nocturne.

Bientôt une lueur blafarde se dessina à l'horizon et l'aurore allongea

dans les nues une longue barre qui fit, avec la flèche élancée de

Saint-Aspais, une croix aux bras d'or à travers le ciel. Melun dormait

sous ce signe.

Le marchand de voitures remit quelques pièces bien sonnantes à Buguet et

aida les jeunes époux à s'installer dans le coche d'eau qui partait pour

Paris.

Il y avait déjà à l'entrepont deux moines et trois nourrices, des

paysans, un officier des gardes suisses, des marchands de volaille.

Ceux-ci embarquèrent des paniers remplis de poules, d'oies, de canards,

qui se prirent à criailler dans les cordages du tillac.

On partit.

Cinq chevaux traînaient le coche au moyen d'une longue corde attachée

au mât. Parfois celle-ci, se détendant et frôlant l'eau rosie par le

matin, y faisait comme le feu à une traînée de poudre. Les mariniers sur

le pont se préparèrent une soupe dans une huguenote. L'onde était calme

ainsi qu'un miroir.

Le coche fut bientôt en vue de Boissise-la-Bertrand, devant laquelle il

fallait repasser. La Buguet était au bord de la Seine avec Tiennette.

Elles firent des gestes d'adieu. Jasmin regarda sa mère aussi longtemps

qu'il put; lorsque le bateau s'approcha de Saint-Port, il ne distingua

plus que le point blanc de la cornette de la vieille qui remontait la

berge. Alors il chercha des yeux le toit de sa maison: il le reconnut

entouré des cimes de ses arbres. Un peu de fumée s'éleva du pignon.

Jasmin mit sa figure dans ses mains et pleura.

Martine chercha à le distraire.

--Voici les Gillot! dit-elle.

Ils sortaient de leur tannerie. L'oncle cria:

--Revenez pour les vendanges!

Les roches frappées par le soleil du matin avaient des douceurs d'ambre.

Les vignobles brillaient. La Seine, après un coude, passa entre la forêt

de Rougeau et le bois de la Guiche. Les arbres montraient des verdures

tendres.

Dans le coche, les moines caressaient une bouteille de vin: ils buvaient

à tour de rôle. Une nourrice chantait d'une voix aigre, et l'officier

des gardes suisses retroussait sa moustache en regardant Martine à la

dérobée.

L'embarcation atteignit Le Coudray, un endroit clair, où la Seine

s'élargit et refléta avec éclat le ciel devenu tout bleu. Puis ce fut

Corbeil, avec ses bastions, ses tours et ses grands magasins de grains.

Comme c'était jour de marché, le pont s'encombrait de charrettes, et les

paysans descendaient, sur l'autre rive, d'Yerres et de Tigery, par la

petite église de Saint-Germain, qui tintait gaiement, haute sur sa

butte. On débarqua quelques paniers de volailles.

Un peu plus loin apparurent à droite les toits du château d'Étioles.

Jasmin se souvint: la Marquise lui réapparut parmi l'herbe enlunée,

pleine de grâce avec sa robe rose; il revit son pied, tout petit, qui

caressait la verdure nocturne, tandis que le son des violons montait

vers le ciel printanier. Il se rappela l'air du menuet qu'il avait en

vain cherché jusqu'à ce jour. Rêveur, il regarda un pêcheur qui attirait

un brochet au bout de sa ligne et les chalands qui flottaient au gré du

courant. Un berger, au milieu des roseaux, s'abreuvait à deux genoux

dans le creux de son chapeau. Des lavandières se penchaient sur le flot,

qui les peignait comme en miniature. Des villages apparaissaient avec

des rideaux d'arbres. On allait passer à Juvisy.

--Mangeons, dit Martine. Midi est loin déjà. Les angélus ont sonné

partout.

Elle déchiqueta le poulet, prit sa part et servit Buguet. Les moines

demandèrent la carcasse et avant de la dévorer récitèrent le benedicite.

A Choisy, des gens du pays apportèrent à bord des tartelettes. Jasmin en

offrit à Martine et l'officier des gardes aux nourrices, dont l'une

était jolie.

Du château de Choisy, on ne voyait guère en passant que les grands

toits, le bout d'un jet d'eau, la balustrade et à l'extrémité de

celle-ci, au-dessus de parterres qui flanquaient la rive et descendaient

jusqu'à l'eau, un salon dressé au bord du fleuve et pareil à un kiosque

ajouré.

--Je suis venue parfois ici avec la Marquise, raconta Martine. Elle a

fait arranger ce château comme un théâtre pour une féerie.

Jasmin regarda les toits avec admiration: ils lui paraissaient couvrir

des mystères éblouissants.

Cependant le coche avançait.

--Nous arriverons bientôt à Paris, mes frères, dit un moine.

En effet, comme le soleil tombait en une grande nappe dorée qui rendait

la Seine pareille à un fleuve de cuivre fondu, Jasmin aperçut à

l'horizon sur ce ciel magnifique des remparts, des toits innombrables,

un dôme bas à gauche, une forteresse gigantesque à droite.

--Paris! clama un marinier.

Buguet regarda, sous les trophées du firmament, la ville rongée par la

lumière.

--Est-ce grand! dit-il à Martine.

--Dame! c'est là qu'il y a le Louvre!

--Et cela? demanda Jasmin en montrant la forteresse.

--La Bastille. Dieu t'en préserve!

Ils prirent deux crocheteurs pour les aider à porter leurs mannes. Ayant

contourné la Bastille, dont Jasmin regarda longtemps les fenêtres

scellées de grilles, les gros donjons, la corniche, les échauguettes et

les canons braqués au-dessus des créneaux, ils arrivèrent à la rue

Saint-Antoine. Des échoppes de pâtissiers, de tourneurs, de

bimbelotiers, d'apothicaires y flanquaient les murs de la forteresse,

comme des cages pendues aux pierres grises. Du populaire, par ce soir de

juin, s'ébattait le long de la maison de la Pomponette, qui a une

terrasse fleurie, de la maison de la Tournelle, qui possède une

poivrière, de la maison du Lunetier, qui est pointue. Une vacherie

épandait de chaudes odeurs d'étables jusqu'à l'auberge du Lion d'Or, où

s'attablaient des gardes du Roi et jusqu'à l'hôtel de Mayence, devant

lequel s'arrêtait un carrosse. Une chaise à porteurs passait, et deux

grisettes troussées se hâtaient, entendant sonner l'angélus à

l'église Sainte-Marie, qui soutient de grands vases sur des contreforts

et dont le dôme est écaillé d'ardoises.

Jasmin fut ravi par cette entrée joyeuse dans la ville. Il tirait de cet

accueil plaisant bon augure pour son avenir.

--Dieu t'entende! dit Martine.

Plus loin les Buguet prirent des rues plus étroites. Jasmin s'étonna de

la hauteur des maisons. Il s'amusait des coups de fouet des cochers, des

embarras de charrettes et de voitures, des auvents des librairies, de

l'éclat d'or des rôtisseries qui s'allumaient.

Une grosse femme était assise sur une borne avec, sur ses genoux, un

panier plein de bouteilles. Elle tenait un verre d'une main, un bocal de

l'autre, et criait:

--La vie! La vie!

Buguet offrit à boire de son eau aux crocheteurs qui le suivaient. Ils

toussèrent. Cela fit rire Martine.

Une petite fille vendait des pots dans une hotte, clamant:

--De la belle faïence!

La soubrette insinua:

--Pour commencer notre ménage.

--Sotte! Mais voici chose meilleure!

Il présenta à sa femme des gaufres à l'étal d'un pâtissier.

Quand elle se fut régalée, les Buguet reprirent leur route. Jasmin

s'attardait aux boutiques des tabaquières, des éventaillistes, des

marchands de curiosités, bousculé par quelque petit maître qui

descendait de son cabriolet et se retournait pour lancer à Martine un

regard arrogant.

Aux approches du Palais-Royal, à la porte d'un traiteur, une vielleuse

jouait de son instrument. Buguet s'arrêta charmé. La musique lui rappela

les sentiments qui avaient chanté dans son cœur et il songea à Mme de

Pompadour.

--Viens, dit Martine. Nous sommes en retard.

Ils arrivèrent à un grand bâtiment de briques rouges, qui était le

palais Mazarin, et s'arrêtèrent, après quelques détours, devant un

hôtel. Un laquais costumé en jaune et vert les reçut:

--On vous attendait.

Les époux montèrent dans les combles, à une petite mansarde. Martine

était fatiguée. Elle mangea ce qui restait des provisions de la Buguet

et se coucha.

Jasmin alla souper avec les domestiques. Agathon Piedfin lui sauta au

cou. Le marmiton fleurait l'ail et le musc. Il semblait fatigué, avait

les yeux battus.

--La ville me pèse, dit-il. Je suis trop fait à l'existence des

châteaux.

Dès neuf heures, il entraîna Buguet dans une rôtisserie, où il allait

chaque soir. L'enseigne représentait un soleil d'or aux lourds rayons

entouré de raisins. On avait fini de manger. La salle sentait la sauce

épanchée et la lie de vin. Agathon serra la main au rôtisseur, un gros

homme qui lui remplit jusqu'au bord un gobelet, ainsi qu'à Jasmin. Le

marmiton de la Pompadour s'empara d'un pilon de dinde qui refroidissait

sur un plat et le plongea dans le sabot plein de sel accroché à la

cheminée. Il le dévora.

--Je ne puis manger ma propre cuisine, dit-il. J'aime mieux celle des

autres.

Il s'assit à côté de Jasmin et lui demanda:

--Aimez-vous vraiment votre femme?

--Plaisante question! Je ne l'eusse point épousée si elle m'avait été

indifférente.

--Tiens! C'est qu'à la noce vous aviez l'air distrait, si loin de la

mariée!

--Vous avez mal vu.

--Ah! J'ai pu me tromper, répliqua humblement le cuisinier. L'homme

n'est point infaillible. Puis le jour de la noce le marié ne se trouve

pas dans la même situation que les autres jours de sa vie. Il est en

proie à certaines tentations. Son âme est trouble. Il ressemble à un

chrétien qui ne se serait pas confessé depuis longtemps.

Agathon joignit les mains:

--Moi je me confesse quatre fois l'an. Cela soulage, même lorsque l'on

n'a que deux ou trois péchés minimes sur la conscience. Je me promène

plus léger après l'absolution. Et si j'avais du loisir je m'approcherais

souvent du tribunal de la pénitence.

Il fit remplir les gobelets.

--Et puis je n'aime pas les femmes, déclara-t-il à brûle-pourpoint, d'un

ton sec. Elles sont filles de Satan. Eve nous a perdus tous; et je ne

puis voir des jupes sans songer au péché originel. Vous aimez les

femmes, vous, n'est-ce pas Buguet? Je lis cela dans vos yeux. Si vous

n'êtes point très chaleureux envers Martine (je puis me tromper!), votre

cœur doit s'enflammer aisément et brûler peut-être pour une autre.

Buguet tressauta.

--Oh! Ce mouvement vous trahit! s'écria le défroqué. Si mon métier

m'oblige à regarder sous le croupion des poulardes (et je fais mon

métier avec la résignation qui convient pour gagner le ciel!), je sais

aussi plonger dans l'âme humaine et descendre au fond de ces puits

obscurs qu'on nomme les consciences, car je fus tonsuré et j'ai

fréquenté les moines les plus subtils, les ennemis des capucins, dont

ils furent en toute controverse les vainqueurs, j'ai dit les Prémontrés!

Agathon leva les yeux au ciel:

--Les chers pères, murmura-t-il d'une façon extatique.

Il continua:

--Et l'on vit bien chez eux, ils aiment les douceurs et les partagent

entre tous. Ils sont aimants, caressants. On ne se sent jamais seul. Et

ils vous farcissent le cœur de bons sentiments. Encore un gobelet?

--Merci, dit Jasmin.

--Voyons, je régale! reprit Piedfin. Et boire du bourgogne n'est point

pécher, je vous assure. Jésus changea l'eau en vin. A chaque messe, il

se transforme encore lui-même en ce précieux liquide. C'est la boisson

la plus sacrée et je me jetterais à plat ventre sous les roues des

voitures s'il en coulait, de Champagne ou de Beaune, dans le ruisseau

des rues.

Piedfin continua:

--Les pères possèdent des clos d'où l'on tire un vin magnifique.

--Mais pourquoi les avoir quittés?

--Ceci est un mystère, dit Agathon en baissant les paupières.

Un abbé entra dans la rôtisserie. Il avait de petites mains de femme.

Piedfin se précipita vers lui et l'embrassa. Puis il revint près de

Buguet.

--C'est un de mes plus chers amis, dit-il. Ah! ce saint homme surtout,

que je connus jadis au séminaire, m'enseigna à détester les femmes. Je

puis vous assurer qu'il les a en horreur. Et je suis enchanté qu'il

m'ait appris que, dans la vie, il faut savoir se suffire à soi-même,

sans prendre souci de s'encombrer de falbalas, de jérémiades, de petits

airs stupides, de soupirs et d'ennuyeuses fadaises! Ah! Je ne dois

jamais, comme ces jolis coureurs dont j'ai pitié, offrir une éclanche de

mouton au _Treillis vert_ ou du vin blanc au _Pavillon chinois_--A

quelque prétentieuse poissarde, à quelque figurante ou chanteuse des

chœurs! La femelle n'empeste point mes nuits! Et quand j'acquiers

quelque pommade à la frangipane ou du vinaigre de Vénus, je me les

applique à moi-même!

Agathon sourit d'un air malicieux:

--J'aime mieux de Vénus attraper le vinaigre que le coup de pied.

--Evidemment, dit Jasmin, qui écoutait assez ébahi les propos du

marmiton.

Agathon tira de sa poche un cure-dents avec lequel il soigna ses

chicots.

--Voyez, Buguet, dit-il, combien je méprise cette engeance. Ceci est un

cure-dents à la carmeline. Je ramasse ceux de la Marquise. J'en use avec

plaisir. Mais ce que je déplore, c'est qu'ils ont servi à une femme.

Rien n'est impur comme la bouche d'une femme! On y trouve peut-être la

plus grande source de péchés. La bouche savante d'une luronne damne à

coup sûr un homme! Vous rappelez-vous le pigeon que j'apprivoisais à

Étioles? Je remarquai que les caméristes l'embrassaient. A partir de ce

jour je cessai de lui donner à boire entre mes lèvres. Ah! le contact

d'Ève! Quand je fus à votre noce, Martine me passa pour plumer les

chapons le tablier qu'elle portait. Il était tout chaud d'elle. C'eût

été une volupté pour vous, sans aucun doute. Eh bien, il me brûla comme

une flamme de l'enfer.

--Eh! Eh! Pourtant, à Étioles, vous adressiez des bouquets et des vers à

Martine!

--C'était pour l'éprouver, déclara le cuisinier avec l'onction d'un

prêtre.

--Quelle idée!

--Ah! loin de moi toujours l'idée de la fornication que je laisse aux

bêtes! Mais quand je vois une femme à mes côtés, je la tente...

--Vous avez la beauté du serpent, interrompit, Jasmin ironique.

--Je la tente, reprit Piedfin, et si elle donne dans mes embûches, si

elle se compromet, je la délaisse, et j'apprends à son père, à sa mère,

à son fiancé, si elle est fiancée, la faute qu'elle a failli commettre!

Agathon se redressa, sifflant entre ses longues dents jaunes:

--Ainsi je me venge du péché originel!

--Quel drôle d'homme vous faites!

Ils bavardèrent longtemps. Dans la rue, Agathon prit à plusieurs

reprises la main de Buguet et la pressa comme en ardent témoignage

d'amitié.

--Oh! si tu voulais un jour m'écouter et me croire, soupira-t-il.

On avait éteint les lanternes. Les deux compagnons n'entendaient que

l'appel prolongé du falot offrant du feu ou de la lumière aux rares

passants.

X

Le lendemain de lourdes voitures s'arrêtèrent devant l'hôtel. Une

fliguette à deux places, pourpre avec des paysages à moulins sur les

caissons, pénétra dans la cour. Mme de Pompadour y monta, accompagnée

d'un négrillon habillé de velours. Elle donna un coup de fouet au

cheval, qui se cabra et partit. Son grand chapeau de paille battit des

ailes au vent du porche.

Dans les voitures prirent place différents personnages. A la dernière,

Collin, «le chargé des domestiques de la maison», fit monter Buguet,

avec Flipotte, une camériste, Edme, le porteur de barquettes, Agathon

Piedfin et un garçon sommelier. Le même attelage enlevait des flacons

bouchés de cire rouge et de quoi, confia Agathon, préparer en plein air

la chiffonnade et des cailles à la Xaintonge.

On allait à Meudon. Flipotte se déclara heureuse de revoir la campagne:

elle avait son saoul des toits qui dégoûtent, des essieux gras des

fiacres, des seigneurs portant becs de corbin qui vous pincent dans les

rues. Elle quittait avec plaisir la grande ville où les églises puent le

cadavre et les escaliers la fosse d'aisances, où le sang des boucheries

se caille sous vos pieds et où des femelles mouchetées et fardées,

assises sur des bornes, en plein midi, insultent au passage les honnêtes

filles. Flipotte était de Touraine:

--J'ai un promis à Saint-Jean-Froidmentel.

Néanmoins la gaillarde se laissait prendre la taille par Edme et par le

sommelier, et même baiser sur la gorge d'où elle faisait glisser le

«venez y voir», qui cachait la naissance de ses seins.

--Les libertins!

Elle jetait des regards pleins de feu à Buguet,

--Au moins avec vous on est sage! Vous êtes marié!

Edme s'écria:

--Peuh! Ce n'est point un motif pour rester coi! Je sais de grands

personnages qui ont passé devant l'autel, et qui ne se gênent pas pour

faire l'amour avec d'autres!

L'allusion aux maîtres crispa Jasmin.

--Oui, avec maman putain, comme disent Monseigneur le Dauphin et

Mesdames! s'exclama Flipotte.

Jasmin pâlit. Il avait déjà entendu le propos.

--Ce n'est pas à nous de répéter pareilles choses, affirma-t-il avec

colère.

--Ah! Ah! Ah! s'écria Flipotte.

Elle approcha son visage de celui de Jasmin et lui chanta d'un air

provoquant ce couplet de Moncrif, mis en musique par Courtenvaux et pris

à une parade jouée à la Cour devant le Roi:

Nous autres, jeunesses,

Nous écoutons vos raisons,

Mais dans la belle saison,

Nous nous en battons

Les fesses, les fesses!

Elle frappa deux fois sur ses cuisses et ses yeux noirs eurent une lueur

insolente.

Jasmin se tint silencieux. Il regarda les premiers champs dans la plaine

de Grenelle.

Alors on parla du voyage. Mme de Pompadour avait acheté de grands

terrains au bord de la Seine, avant Sèvres, pour y bâtir.

--Ce n'était point assez de la campagne de Montretout, dit aigrement

Flipotte. Ça lui convenait mieux, ce nom-là!

--Tais-toi donc! dit Jasmin.

Agathon se pencha vers lui:

--Vous semblez aimer beaucoup notre maîtresse.

--Elle est si bonne, balbutia Buguet.

On s'arrêta à mi-côte, entre Sèvres et des bois qui se trouvaient sur

une hauteur. Collin fit descendre Buguet de voiture:

--Voici votre futur jardin, dit-il en ricanant.

Le terrain était aride, montagneux, bosselé, plein de pierres, de sables

et de mousses. Quelques maigres arbustes disposaient une verdure avare

au-dessus d'éboulis.

Jasmin s'engagea à travers le coteau, puis en fit l'ascension. A mesure

qu'il montait il découvrait le pays: la plaine qu'il avait traversée et

Paris dans un lointain bleu; de l'autre côté, un village avec une grande

église et un château seigneurial, puis des bois, de vastes amphithéâtres

pleins de lumières, de hautes collines ondulant au ciel d'été. Sur

toutes les éminences, des moulins-à-vent. Au bas du coteau, la Seine

contournait une île et passait sous un pont en bois de vingt et une

arches. L'eau coulait plus vite qu'à Boissise.

Vers le sommet de la côte, Jasmin s'arrêta. Sur un trône rustique formé

de cailloutage et de gazon, était assise Mme de Pompadour. Buguet la

reconnut à sa robe de satin dont le soleil faisait briller les rubans

multicolores. Il avait entrevu cette toilette au moment où la Marquise

quittait son hôtel à Paris. Ici pour se garantir du vent la maîtresse du

Roi avait jeté son chapeau de paille à côté d'elle et mis une

bagnolette: ce capuchon, couvrant ses épaules, lui cachait la figure;

mais elle releva le front et son visage brilla, avec une mouche au coin

de l'œil, sous ses cheveux poudrés à frimas.

Mme de Pompadour tenait sur ses genoux une chienne gredine qui aboya.

Elle regardait, étendu à ses pieds, un plan. Du bout d'une ombrelle

fermée elle y indiquait des tracés et des lignes à deux gentilshommes

attentifs. Buguet se tint à distance, ne se lassant de regarder en

tapinois le groupe éclairé par le soleil au milieu des bouquets

d'arbustes et des ceps de vigne, avec Flipotte qui portait un manteau sur

le bras et Martine qui tenait un bouquet de fleurs sauvages.

Buguet n'avait plus vu Mme de Pompadour depuis sa visite au château de

Fontainebleau. Sa passion se ralluma aux deux yeux qui brillaient comme

des pierres précieuses. Et il reverrait toujours la grande dame! Il

était de sa maison! Il se sentit au faîte du bonheur. La vue de Mme de

Pompadour l'enivrait, le grisait. Sa poitrine était trop petite pour

contenir pareille joie. Il avait envie de la crier au ciel.

Au bout d'une demi-heure, Mme de Pompadour se leva du siège où elle

figurait une sorte de Flore à falbalas. Suivie des deux gentilshommes,

elle passa à proximité de Jasmin, le reconnut et lui fit signe

d'approcher.

--Vous voilà, dit-elle. Vous habiterez dorénavant cette maison que je

baptiserai plus joliment «Brimborion» ou «Babiole», ajouta-t-elle en

souriant à ses compagnons. Et Collin vous dira ce que vous aurez à

faire, reprit-elle en s'adressant à Buguet. C'est là!

La Marquise désignait au pied du coteau, sur le bord de la Seine, les

toits d'une maison de plaisance entourée de charmilles.

Elle-même, d'un pas léger, sous le parasol de soie jaune qu'elle avait

ouvert et qui plongeait sa figure en un bain d'or fluide, descendit vers

Babiole. La chienne gredine arrosait la mousse d'un air insolent.

--C'est l'heure de la collation, dit la marquise de Pompadour à un

gentilhomme qui s'empressait vers elle.

Au trente juin, le lendemain de la fête de Saint-Pierre, quatre cents

ouvriers arrivèrent sous les ordres de Messieurs de l'Assurance et de

l'Isle, l'architecte et le décorateur de jardins. Ils arrachèrent les

bouquets d'arbustes du coteau, à coups de pelles, de houes, de pioches,

attaquèrent le sol. La poudre à canon fit voler des roches en morceaux.

Des charrettes chaque jour enlevaient les décombres et les sables.

M. de l'Isle montra à Jasmin le plan: d'un château qu'on bâtissait au

sommet avec ses dépendances; il importait de mener par pentes douces un

jardin vers la Seine. Les chemins dessinaient des courbes, étageaient

des boulingrins et des parterres; leurs boucles finissaient au bord du

fleuve à une arcade.

Derrière le château, M. de l'Isle traçait des allées décoratives,

établissait un labyrinthe, des cabinets de treillage et de verdure,

plusieurs berceaux. Des fontainiers amèneraient les eaux pour les

bassins, les cascades en buffet, les jets, les lames, les croisées

d'onde et les grottes. Enfin l'architecte aménagerait des «ah! ah!»,

c'est-à-dire des claires-voies qui feraient pousser ce cri aux visiteurs

en admiration devant la vue que les arbres bien taillés encadreraient

sous un pan de ciel.

M. de l'Isle insista sur la superbe situation de l'endroit choisi par la

marquise de Pompadour. Il jeta un regard circulaire:

--Ce sera plus beau que des belvédères dans les jardins hauts de Marly.

Il ajouta:

--Nous ferons d'ailleurs mieux qu'à Marly. Vîtes-vous la colonnade de

verdure?

--Non, Monsieur!

--Cette colonnade borde une salle verte, tondue par-dessous. Nous serons

plus gracieux, quoique ce fût très bien.

Le jardinier de la Pompadour · 第 14 / 22 题