--Il y a à Marly des galeries en ormes taillés frêlement sur leurs tiges
découvertes. C'est élégant, mais suranné! Vraiment, avec leurs petites
boules entre les cintres, ils font songer à des seigneurs du temps
d'Henri II fatigués d'avoir ballé.
Jasmin s'inclina. M. de l'Isle ajouta d'une façon doctorale:
--Retenez, Buguet, qu'en matière horticole il est quatre maximes
fondamentales: tout d'abord, il faut faire céder l'art à la nature;
ensuite, n'offusquez jamais un jardin; en troisième lieu, ne le
découvrez point trop; enfin tâchez toujours de le faire paraître plus
grand qu'il n'est!
M. de l'Isle semblait content de lui-même; il jeta à Jasmin en sorte de
conclusion:
--Mais, en somme, il faut toujours rechercher avant tout la régularité
et l'arrangement!
De nouveaux manœuvres arrivèrent bientôt. Ils plantèrent des piquets et
des jalons jusqu'à la Garenne de Sèvres et au bois des Cotiniers,
suivant les chemins indiqués dans les plans. Ils avaient des
graphomètres, des équerres, agitaient des traçoirs, des bâtons longs de
six pieds de Roi, des chaînettes de quatre toises; ils allongèrent des
cordeaux en écorces de tillot.
En même temps, au sommet de la côte, des gens de corvée creusaient les
fondations du château et élevaient la terrasse.
--La terrasse aux orangers, dit M. de l'Isle à Buguet, qui frémit
d'aise.
On eût dit qu'on avait versé une ruche d'hommes au bord de la Seine. Ils
besognaient souvent le torse et les mollets nus, brûlés par le soleil.
Pour les nourrir et abreuver, Nesme, le premier intendant de la marquise
de Pompadour, réquisitionna l'aide de toutes les auberges des environs,
même celle des cabarets à pots et à assiettes et des simples cabarets à
pots et à pintes. En cabriolet, il s'arrêta devant toutes les enseignes
flanquées d'un bouchon de lierre.
Jasmin, sur les chantiers, allait d'un groupe à l'autre, rajustait les
piquets, excitait au travail, embauchait des apprentis, répétant à tous
les ordres de M. de l'Isle. On le voyait escalader ou dévaler les
pentes, disparaître dans les bois du haut, où parfois un élagueur, les
éperons aux pieds, collé aux arbres comme un grand pic vert, faisait
tomber sous ses coups d'herminette, à immense fracas, les têtes trop
libres de marronniers ou de hêtres.
A la droite du domaine, les fontainiers creusaient un grand réservoir.
Au faîte des terrains M. de l'Assurance surveillait la jetée des
fondations du château. Son habit rouge se voyait de loin et attirait
l'attention.
Partout cela bruissait et grouillait. Une armée montant à l'assaut n'eût
pas été plus animée. Parfois, au milieu du bruit des truelles, des
marteaux, des moutons frappant sur les pilotis, un artisan lançait
quelque chanson entendue à la barrière des Gobelins.
Jasmin ne se mêlait pas trop à cette plèbe. Martine lui avait été
enlevée par Mme de Pompadour et il couchait seul dans une chambre de
Brimborion. Il y entendait couler la Seine, et parfois le clair de lune
venait le réveiller. Alors il songeait à Mme de Pompadour et à
Martine. Elles se trouvaient loin, à Versailles ou à Choisy-le-Roi.
Jasmin avait le corps brisé par les travaux de la journée: cette fatigue
lui paraissait délicieuse parce que c'était pour la Marquise qu'il avait
épuisé ses forces. Il la voyait déjà aux allées du parc, parmi les
fontaines. Il croyait surprendre un de ses regards apporté par un rayon
de lune, et sa voix dans le murmure du fleuve. Il se levait et, par la
lucarne, apercevait la robe rose qui traînait au ciel comme à Boissise,
comme partout. Mais un bénitier donné par Martine lui rappelait soudain
la douce bonté de sa femme, ses regards de tourterelle, ses soins, sa
tendresse. Jasmin se disait que Martine rêvait de lui. Il la revoyait
petite, dans le jardin du père Buguet, puis plus grande et déjà
amoureuse. Elle croissait et s'attachait comme un lierre.
--Elle m'aime, se disait Buguet, elle m'aime à en mourir si je la
trahissais!
Il la plaignait, s'accusait et sanglotait à la fois d'amour et de pitié
en songeant aux deux femmes.
Elles arrivaient souvent. La camériste restait plusieurs jours, logeait
à Brimborion. Comme pour se faire pardonner ses fautes cachées, Jasmin
dévorait Martine de baisers. Il la choyait de repentirs, de câlineries
ardentes et parfois d'une ivresse presque douloureuse. Il avait envie de
demander pardon à Martine, tandis que ses lèvres parcouraient sa gorge
et ses épaules. Et l'épouse répondait à Jasmin par des caresses
passionnées qu'elle avait devinées dans l'alcôve des favorites et
qu'elle redoublait dès qu'elle voyait le regard de son mari plus
lointain et sa bouche absente de la sienne.
Après ces nuits l'aurore laissait Jasmin endormi. Plus vaillante Martine
se levait au chant du merle afin de préparer un fin régal à son mari.
C'était du chocolat apporté de Paris. Elle le faisait fondre dans une
tasse de lait au-dessus du feu silencieux de trois bouts de chandelles.
Patiente, Martine attendait l'ébullition pour éveiller d'un baiser le
dormeur. Puis elle l'empêchait de quitter son lit.
--Je veux que tu manges comme le Roi, disait-elle.
Quant à Mme de Pompadour, elle ordonnait à son arrivée qu'on appelât
Messieurs de l'Isle et de l'Assurance. Elle inspectait les constructions
et les jardins et donnait des conseils que les architectes acceptaient.
Elle changeait la courbe d'une rampe, la place d'une fabrique,
agrandissait les hortolages, projetait des pattes d'oies, des
ronds-points, des étoiles. Un jour elle fit venir Buguet:
--C'est ici que je veux créer un jardin potager. Le terrain y est-il
propice?
Suivant l'usage des jardiniers, Jasmin mit une poignée de terre dans un
verre plein d'eau et passa ensuite cette eau dans un linge. Il but.
--Ce n'est ni âpre ni amer, déclara-t-il. Le sol est bon pour les
légumes.
Le Roi accompagna plusieurs fois la Marquise. On voyait arriver de loin
les carrosses avec les escadrons rouges de la maison royale. La
cavalcade approchait au galop. Les chevaux en masse dansante agitaient
comme des bannières leurs cavaliers qui rebondissaient jusqu'à frôler
les branches les plus basses des arbres. Les carrosses étaient cahotés
à travers les ornières, et le soleil faisait briller le cuir de leur
toit.
Le Roi paraissait heureux de descendre de voiture. Il offrait la main à
Mme de Pompadour. Louis XV marchait avec élégance sur les chemins qu'on
avait tracés pour lui. Il s'intéressait à la coupe des arbres, au plan
de l'orangerie, aux futurs parterres, disant que les fleurs écartent
les idées de mort.
Buguet fut plusieurs fois près du souverain, s'agenouillant, sur l'ordre
de M. de l'Isle, pour tenir ouverte une esquisse, apportant des paquets
de semences où le roi aimait à plonger la main. Le jardinier était
ébloui par la majesté qu'il prêtait à son maître. Louis XV parlait
peu, d'une voix douce, qui glissait comme une caresse d'aile.
Chaque fois que le Roi venait, il prenait une collation. Agathon Piedfin
et d'autres cuisiniers préparaient les mets et le monarque mangeait sous
une tente qu'on dressait au-dessus du coteau et sur laquelle flottait un
drapeau blanc aux fleurs de lys.
Pendant ces visites, Jasmin suivait du regard la Marquise partout où
elle se promenait. Agathon Piedfin lui dit:
--Quand Mme de Pompadour est ici, tu as l'air d'un astrologue qui suit
la queue d'une comète. Point ne convient de lorgner ainsi les grandes
dames.
La Marquise revenait chaque fois avec des grâces imprévues. Elle portait
une larme en perle qui roulait sur ses cheveux poudrés, ou bien un ruban
de velours noir qui rendait son cou si blanc et si voluptueux que Jasmin
y songeait longtemps. Un après-midi elle ouvrit une ombrelle en soie,
décorée de miniatures chinoises sur mica et elle parut à Buguet la
princesse étrange d'un pays lointain.
Un dimanche, comme elle revenait de l'église Saint-Romain, à Sèvres,
elle jeta son gant qui s'était déchiré au fermoir de son paroissien--un
gant de chevrotin, en peau blanche cousue à la diable, avec de fines
rosettes de couleur incarnate.
Jasmin, d'un geste de voleur, le ramassa au coin d'une allée, le porta à
ses lèvres.
--Cela sent bon? fit une voix ironique.
C'était Agathon Piedfin.
--Odeur de femme, odeur de diable! dit le marmiton.
L'hiver vint et par ses gelées et ses neiges ralentit les travaux.
Jasmin écrivit de longues lettres à sa mère; il faisait l'éloge du Roi
et de la Marquise. Il se disait le plus heureux des hommes. Une seule
chose le chagrinait: Martine, obligée de suivre sa maîtresse, n'était
jamais près de lui. «_Cela ne durera qu'un temps_, ajoutait-il, _le
château achevé nous logerons ensemble dans les communs_.» Néanmoins il
avait parfois l'âme en peine; le dimanche surtout, quand, après la
messe, il n'avait à ses côtés ni sa douce femme, ni sa bonne mère, il se
sentait sans foyer. Souvent il mettait son repas dans un panier et
malgré le froid s'installait sur une terrasse au milieu des pelles et
des pioches en repos comme lui. Jasmin racontait à sa mère que Martine
était venue de Paris, un matin de décembre, tout exprès pour lui apporter
par le coche d'eau une chaude couverture et des mouffles de laine, ainsi
que des bas tricotés par elle. «_La mignonne suit ton exemple, ma bonne
mère; on voit que tu l'as élevée un peu. Elle me soigne comme tu
soignais mon père. Ah! si j'étais sûr de l'aimer assez pour être digne
d'un si tendre zèle! Aime-t-on jamais assez une telle femme! Toi aussi
tu fus la meilleure des mères et je t'ai quittée! Que veux-tu? J'ai
l'amour des grandeurs et jamais mon modeste jardin n'aurait pu me donner
la joie que je cherchais dans les livres de M. de la Quintinye et que je
trouve ici. Mais quand le château sera terminé, j'irai te voir. Je ne
regarde jamais la rivière sans songer à toi et sans penser que peut-être
tu as aussi regardé l'eau qui passe_.» Jasmin disait encore que Martine
placerait Tiennette Lampalaire. Il envoyait des compliments à tous ceux
de Boissise et demandait quelques nouvelles de ses arbres. La mère
Buguet ne sachant pas écrire, c'est Gourbillon qui répondait.
Le printemps de l'an 1749 fut délicieux. La clémence de la nature
facilita les travaux. Le château s'éleva: on voyait le rez-de-chaussée,
avec six fenêtres de côté et neuf croisées de face, ainsi que l'avait
voulu le Roi. Les dépendances s'achevaient déjà, jetant, de chaque côté
de la cour royale, deux ailes reliées par des grilles dorées.
Mme de Pompadour vint plus souvent avec Martine. MM. de l'Isle et de
l'Assurance étaient heureux de montrer les progrès des bâtisses et des
terrasses. Le Roi réapparut. Sous la tente, à l'heure du repas, Jasmin
surprit la Pompadour qui sucrait des cerises et les présentait à la
bouche de son amant.
Martine arriva bientôt près de Buguet avec un plat d'argent plein de
fruits rouges:
--Tiens, voici des cerises que Madame offrit au Roi. Il en reste. Je les
ai prises pour toi.
Avec les mêmes gestes gracieux, elle mit devant les lèvres du jardinier
les fruits sur lesquels la Marquise avait promené ses jolis doigts.
Quand Martine était partie, Buguet rêvait en regardant le fleuve qui
l'avait emportée avec sa maîtresse. Au pied de Bellevue, l'île
qu'embrassait la Seine formait du côté de Sèvres un port où les péniches
et les allèges s'amarraient. L'autre partie était couverte de troupeaux
qui promenaient des taches blanches au milieu du vert irisé des herbes
et faisaient de l'îlot une sorte d'arche de Noë.
La Seine était toujours animée. Des bateaux montaient, venant de la mer
ou de Rouen et portant à Paris le tribut des marées ou les riches
produits de Normandie. A la belle saison une multitude de barques
conduisaient un peuple immense aux promenades de Saint-Cloud.
Un jour que Jasmin contemplait ce spectacle, il vit arriver au loin un
bateau ponté qui captiva son attention. Il avançait poussé par six rames
rouges. Sa proue était dorée. A l'arrière un grand drapeau rose et bleu
flottait.
--Mais qu'ai-je donc, se dit le jardinier, à ne pouvoir détourner mes
yeux de ce bateau?
Il aperçut quelques femmes debout sur le pont et, bien qu'elles fussent
au loin pareilles à des poupées, il reconnut parmi elles la Marquise et
Martine. Il descendit au galop le coteau et vint les attendre au bord de
la rivière. La Marquise, en paniers cadets, s'appuyait sur une longue
canne et portait un tricorne. Le premier regard de Buguet fut pour elle.
Martine, qui guettait les yeux de son mari, en souffrit; mais elle
ressentait si grande joie à revoir Jasmin qu'elle l'étreignit de tout
son cœur au milieu des autres femmes de chambre, qui riaient, voltigeant
autour de leur maîtresse, un papillon de dentelle posé sur leur tête.
Mme de Pompadour donna le couple Buguet en exemple à ses servantes:
--Ils s'aiment vraiment, et je souhaite à vous toutes des époux n'aimant
ainsi que leur femme.
Jasmin fut troublé.
--Il ne faut pas rougir, Buguet, reprit la Marquise.
L'année suivante le château se couvrait. On avait enlevé les
échafaudages.
Devant, régnait la grande terrasse où l'on se proposait de mettre des
orangers en caisse.
Derrière, depuis l'an précédent arrivaient pour les bosquets, des lilas,
les arbres de Judée, des érables de Virginie, les peupliers d'Italie et
de la Caroline. M. de l'Isle les faisait venir des pépinières royales et
répétait à leur sujet les principes du vieil escuyer Jacques Boyceau,
intendant des jardins de Louis XIII: «Pour transplanter un arbre, il
faut le prendre en croissance, fort et vigoureux, de belle venue, bien
appuyé sur ses racines de tous côtés.»
A la fin d'avril, les lilas et les arbres de Judée fleurirent. Les lilas
lourds et voluptueux épandaient des senteurs bienheureuses; les arbres
de Judée se contentaient de leur pourpre claire. C'étaient les premières
fleurs du jardin de Bellevue. Jasmin les fit offrir à Mme de Pompadour
par Martine et Flipotte, qui les apportèrent sur une grande claie
d'osier. La Marquise en garda durant tout le jour au corsage. Elle
enfonçait son bras nu dans les branches fraîches, humait les odeurs
pénétrantes du printemps.
Au soir Buguet retrouva, dans la tente dressée pour la favorite, les
lilas qui étaient fanés. Il les prit dans ses mains, les porta à sa
bouche, puis sa tête roula dans les thyrses et il ferma les yeux en
cherchant d'autres parfums mêlés à ceux des plantes.
Un ricanement le fit bondir. Piedfin entrait pour chercher un huilier en
porcelaine de France.
--Tu as l'air d'un épagneul qui se vautre dans les fanfioles de la
Marquise, dit-il.
Et il s'en alla, portant l'huilier avec l'air d'un desservant qui à la
messe présente les burettes.
Le 18 du mois de mai, des événements singuliers se produisirent. Jasmin
entendit raconter par des menuisiers de Paris que l'émeute couvait dans
la grande ville. Les archers de l'écuelle avaient arrêté de petits gueux
et de jeunes bourgeois.
--Pourquoi? demanda Buguet.
--Nous n'oserions répéter ce qu'on dit, répondirent les artisans.
Le lendemain les gardes de la maréchaussée occupèrent le pont de Sèvres.
Jasmin les regarda descendre de cheval.
En même temps derrière Bellevue, dans le chemin des Charbonniers, une
sonnerie de trompettes signala la présence d'un régiment de dragons.
--Leurs fusils sont chargés, accourut dire un aide jardinier.
Buguet se rendit à Sèvres pour s'informer de ce qui se passait. Le
village était rempli de gardes françaises, bayonnette au canon.
--La populace de Paris va passer ici pour aller brûler le château de
Versailles, raconta tout bas une femme à Jasmin. On dit que le roi est
ladre et prend des bains de sang d'enfant comme Hérode. C'est pour lui
que les archers de l'écuelle ramassent les petits gueux.
Jasmin fut épouvanté.
--Ce n'est pas possible! s'écria-t-il.
La femme haussa les épaules et serra avec ostentation le poupon qu'elle
portait dans ses bras.
Buguet s'adressant à un officier se fit connaître et demanda les
nouvelles.
--Elles sont graves, dit le militaire. On a arrêté des enfants pour
extirper la mendicité. La canaille s'est fâchée. Elle a enfoncé la porte
d'un fourbisseur pour avoir des armes. On arrête les carrosses dans les
rues, on tend des chaînes, on attaque les archers.
Agathon Piedfin accompagnait Buguet. Il avait été envoyé par son chef
afin d'examiner les fourneaux des cuisines et il séjournait à Bellevue
pour quelques jours.
Il trembla:
--Je suis heureux de n'être ni à Paris, ni à Versailles, mais je
voudrais aussi ne point me trouver à Sèvres.
Les troubles durèrent quelque temps.
Au 13 mai, le soir, un samedi, Buguet et Piedfin allèrent à Meudon pour
se renseigner.
Dans le cabaret où ils se rendirent, des gens mal vêtus, arrivés de la
capitale, discutaient bruyamment sur les arrêts du Parlement. La
cabaretière raconta à Buguet qu'on avait pillé des maisons et tué sept
archers dans la journée. Les vitres de M. Duval, chef du guet, étaient
brisées, une immense fureur s'élevait contre toute la cour.
--Hé! Hé! ricana un des va-nu-pieds, on faillit massacrer, au faubourg
Saint-Germain, la marquise de Pompadour!
Jasmin se leva, pâle:
--C'est-il vrai?
--Je n'ai point l'habitude de mentir, dit l'homme d'une voix traînarde.
Il ajouta en frappant sur sa cuisse:
--Et c'est dommage qu'on n'ait point éventré la putain!
--Tu dis?
Le gaillard se retourna:
--Ce que je dis? Que si tu me parles encore sur ce ton, c'est à la
barrette que je parlerai, morveux!
--Pendard! répliqua Buguet. N'as-tu pas appelé putain la marquise de
Pompadour?
--Eh bien, oui!
La cabaretière s'approcha du Parisien et lui glissa à l'oreille:
--Taisez-vous donc, c'est un des jardiniers de la Marquise.
--Je m'en fous!
L'homme regarda Jasmin, fit une grimace:
--Il paraît que tu cultives des fleurs pour la Pompadour? Tu es un rude
fleuriste, à en croire la chanson!
L'émeutier se leva et entonna le refrain qui venait on ne sait d'où, et
que le peuple de Paris avait mis en musique:
Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez nos cœurs;
Sur nos pas vous semez des fleurs,
Mais, hélas ce sont des fleurs blanches!
Buguet envoya à la tête de l'insolent son verre empli de vin.
Ce fut une bataille. Deux aides de Jasmin, qui se trouvaient là, prirent
parti pour leur maître. Les amis du Parisien sautèrent dessus. Agathon
s'esquiva.
Les mots violents partirent. Les coups de poing pleuvaient. Les tables
tombèrent, faisant rouler les chopines.
Alors la cabaretière s'arracha les cheveux:
--A moi, messieurs les hussards! à moi, messieurs les gardes!
Elle courut dans la rue, tandis qu'en sa cantine, sous les horions, le
sang commençait à couler, les visages à bleuir.
Jasmin jeta son adversaire sur le sol.
Mais d'autres Parisiens accoururent et Buguet allait être terrassé,
quand des soldats entrèrent. L'officier reconnut le fleuriste du
château. Il fit arrêter les émeutiers et ils furent conduits au poste
sous escorte.
Buguet regagna Bellevue. Piedfin le rejoignit sur la route.
--Marie-Joseph! clama le cuisinier, tout en coupant en «hosties» un
saucisson qu'il venait d'acheter, êtes-vous exalté! Vraiment, ne
savez-vous pas que la colère est péché mortel?
--Peuh! fit Jasmin encore plein de rage.
--Et puis quels sentiments vous professez pour la Marquise! Mon cher
ami, on n'adore ainsi que Dieu et le Roi! On vous dirait épris d'elle!
--Tais-toi!
--Mais oui! Vous n'avez pas songé un instant à Martine!
--Martine!
--Martine est à Paris. Elle a pu courir quelque danger!
Les jours suivants, l'émeute se calma. Une lettre de sa femme rassura
Buguet. On ne vit plus de soldats aux alentours de Sèvres.
Des deux côtés du château, M. de l'Isle préparait d'immenses parterres
de broderie. On y disposait les nilles de buis d'Artois, les feuilles et
les rinceaux que les aides emplissaient de mâchefer. Le dessin se
déroulait avec des allures de grand serpent aux multiples têtes qui
présentaient des palmettes, des fleurons, des panaches, des dents de
loup; les courbes naissaient d'un nœud ou d'une agrafe et se terminaient
en volutes. Mme de Pompadour voulut que des fleurs de lys héraldiques et
ses propres armoiries fussent mêlées à ces caprices.
En août Jasmin et ses aides se rendirent dans les bois pour déraciner
les églantiers. Quand ces arbustes furent alignés dans la terre de
Bellevue, Jasmin y greffa des rosiers de Virginie et de Gueldre, ceux de
Muscat et de Chine, ceux de Damas et des panachés.
Mme de Pompadour surveillait ces travaux délicats. Elle s'aventurait au
milieu des églantiers et une fois elle passa à Jasmin le brin de laine
nécessaire à la ligature de la greffe. Mme de Pompadour voulait beaucoup
de fleurs dans ses jardins et Buguet l'entendait parler avec M. de
l'Isle de la sévérité de l'horticulture française. Elle prétendait y
jeter plus de fantaisie, plus d'éclat et plus de nature. Elle se moquait
des vieux parterres du Louvre où jadis figuraient des chiens tenant des
palmettes, des dauphins bizarres et des vases! Fi de tout ces
grotesques! Mme de Pompadour voulait faire dominer les fleurs.
--Ce sont les jolités du Bon Dieu!
Les fleurs possédaient la vie, la grâce, la couleur! Elles étaient
variées et innombrables comme les cœurs humains! Elles avaient des
vices: l'orgueil, la paresse, la volupté, et des vertus: l'amour, la
tendresse, la modestie. Le pavot versait le sommeil, l'aconit donnait la
mort!
Mme de Pompadour déclara que les fleurs étaient l'âme de tout art. Elles
serviraient de modèle aussi bien à une toilette (n'est-ce pas la nature
qui les pare?) qu'à une coupe (ne sont-elles pas destinées à recevoir la
rosée du matin?)
Jasmin, accroupi parmi les épines des églantiers, les pieds dans la
terre humide qui sentait la sève, écoutait cette voix. Il n'avait jamais
entendu parler ainsi. M. de l'Isle lui-même paraissait sous le charme.
Longtemps, ces paroles revenaient aux oreilles de Jasmin, ailées et
irritantes.
On comptait inaugurer Bellevue à la fin de novembre. Les tapissiers
déballaient les meubles, depuis les bras de fleurs de Vincennes, les
feux de bronze, les girandoles, jusqu'aux brocs lapis et or, aux
assiettes de Saxe, aux couteaux à manche vert.
Le 24 novembre, le Roi, revenant de Fontainebleau arriva à Bellevue
pour souper et dormir. Il faisait un temps gris. Le petit château tout
neuf paraissait transi, parmi les arbres sans feuilles. Pourtant Mme de
Pompadour voulut que ce fût fête. Elle ordonna un feu d'artifice et fit
revêtir à sa domesticité un uniforme fabriqué exprès à Lyon.
Le Roi était accompagné de plusieurs seigneurs. Mais les cheminées qui
n'avaient pas encore essuyé l'humidité enfumèrent les appartements. Il
fallut souper au bord de la Seine, à Brimborion, et la Marquise
contremanda le feu d'artifice, au grand dam des badauds, qui s'étaient
réunis à l'extrémité de la plaine de Grenelle.
En revanche, le 28 janvier suivant, on joua la comédie au château de
Bellevue. Les comédiens représentèrent l'_Homme de Fortune_ par le sieur
Lachaussée. Après la pièce M. de la Vallière ordonna un ballet qui fit
grand plaisir.
Martine avait apporté à la marquise de Pompadour et aux autres dames des
éventails de Nankin qui s'harmonisaient avec la salle de théâtre décorée
à la chinoise; elle raconta le ballet à Buguet:
--On vit d'abord une montagne, dit-elle, qui, bien qu'enserrée sur la
scène, semblait plus haute qu'une tour de Notre-Dame. Elle n'avait
pourtant qu'un peu plus de la taille des valets de coulisse. Elle
s'ouvrit et il en sortit un petit château tout pareil à celui de
Bellevue. Tu aurais pu compter les fenêtres et les cheminées. On voyait
les balustres, le reflet du soleil dans les vitres. Alors des
jardiniers--ô des jardiniers à rosettes, avec des vestes bleues
vermicellées de rose--firent semblant de perfectionner les parterres et
se mirent à baller! Ils étaient jolis à croquer et tout au parfait, avec
leurs joues rouges comme la crête d'un coq et leurs perruques en aile de
pigeon, mais je t'aime mieux qu'eux. Ils me rappelaient ces petits abbés
qui viennent chez Madame et auxquels il ne manque que d'accoucher pour
être des femmes! Tu ris? .... Ensuite la décoration représenta le grand
chemin de Versailles. Et il arriva une de ces voitures qu'on appelle ici
pots-de-chambre. Elle était ma foi pleine de femmes. Elle culbuta et les
dames dansèrent. Ces dames étaient des petites filles de neuf à quatorze
ans, fort mignonnes et le Roi applaudissait très fort.
Ces événements enchantèrent Jasmin, d'autant plus que Martine lui fut
rendue et que la Marquise vint plus souvent à Bellevue.
Quelques centaines d'ouvriers travaillaient encore au parc en avril.
Vers mai le domaine rayonna dans toute sa splendeur.
Au milieu de ce mois, Buguet, ayant fait un matin le tour des allées,
s'arrêta un peu avant midi près du réservoir, à l'extrémité de la
terrasse des orangers.
Une lumière diamantine caressait les murs du château; au ciel tendre un
nuage d'un blanc pâle pénétré d'azur s'allongeait vers le zénith, comme
un voile qu'on aurait levé.
--Enfin! s'écria Jasmin.
Ses fleurs brillaient épanouies. Ah! ce qu'il avait attendu l'éclosion!
Sous les nuits étoilées, que de fois il avait écouté les plantes qui,
poussant dans le silence, écartaient quelque miette de terre, un brin de
paille, une feuille morte! Elles produisaient un bruit imperceptible,
mais le jardinier en saisissait la musique. Il guettait les levées dans
les plates-bandes, les premiers mouvements quand le zéphyr passait. Dès
qu'un bouton apparaissait, Jasmin était heureux comme le père qui voit
s'ouvrir les yeux de son enfant. Les pivoines sortirent du sol pareilles
à des nichées d'oiseaux pourpres, les tulipes en cornets verts. De fins
boutons fusèrent aux touffes de narcisses. Les iris érigèrent parmi les
poignards de leurs feuilles leurs flammes d'abord encloses d'une
enveloppe livide. Les ancolies ailées s'apprêtèrent à voler sur les
tiges.
Maintenant tout frémissait. De la terrasse des orangers jusqu'au bord de
la Seine, la côte se couvrait de corbeilles où l'or et l'argent des
alyses, les centaurées légères, la multitude douce ou révoltée des
pavots s'embrasaient. Les auricules mêlées aux primevères posaient des
bijoux clairs sur du velours chaud. Les adonides jetaient des gouttes
de sang dans leur verdure aérienne.
Les feuilles avaient poussé partout, tendres, jeunettes, les tillots
offraient leurs têtes vierges à la dorure du soleil, les éventails des
palissades allongeaient des décors d'une brillante nouveauté, les
marronniers dressaient leurs thyrses d'ivoire.
D'un coup d'œil Jasmin embrassa cette féerie. Le château lui-même, sur
le fond des bois rajeunis, paraissait s'enlever au ciel sur les ailes
des parterres qui s'allongeaient à ses côtés.
Et Buguet vit la beauté de ce petit palais, la jolie proportion des
fenêtres, entre lesquelles reposaient des bustes de marbre, et celle des
balcons où les armoiries de la Marquise apparaissaient: trois tours
dorées. Il comprit la majesté souriante des frontons sur les toits
mansardés où les croisées s'encadraient comme des miroirs, et la juste
échelle des huit marches qui conduisaient aux trois portes alignées. Et
ayant saisi l'irréprochable disposition des terrasses, la mesure des
allées, la place choisie des palissades, les engageantes combinaisons
des chemins, il aperçut la façon divine dont la grâce du château se
mêlait à celle des jardins. Ensemble délicat où les choses se faisaient
valoir l'une l'autre sans jalousie! Comme pour tenter d'aimables
avances, la pierre prenait la souplesse de la fleur, et les fleurs, dans
leurs ensembles, frémissant comme des guitares, obéissaient à des lois
d'élégante architecture. Les ciseaux du sculpteur et la serpette du
jardinier se retrouvaient d'une même famille dans la joie de plaire.
Tout se mariait, tout recelait une âme ailée, radieuse, donnant aux
murs, aux parterres, aux arbres une physionomie spirituelle, une cadence
parfumée, un rythme subtil.
Jasmin, transporté par cette harmonie, s'agenouilla devant le
chef-d'œuvre de MM. de l'Isle et de l'Assurance.
Mais l'âme du décor apparut: Mme de Pompadour en toilette dorée sortait
de la ruche, exquise abeille pour qui s'épanouissaient les fleurs. Elle
ouvrit un éventail, regarda le jardin, et, suivie de Martine vêtue aussi
de jaune, se dirigea vers un grand carrosse, un carrosse de fée, aux
panneaux chantournés.