Le lendemain Buguet s'éveilla tôt, ouvrit un volet: des brumes d'or
planaient sur la Seine, les oiseaux chantaient au marronnier d'Inde,
dont un fruit creva et fit rouler deux petites balles brunes devant les
théâtres de fleurs où verdissaient des lauriers-thyms. Une buée couvrait
les grappes de raisins le long de la façade. Des pigeons roucoulaient
sur le toit. Le sorbier planté à l'entrée du verger éclatait comme une
flamme.
La mère Buguet sortit de la maison, ouvrit le poulailler. Les volatiles
s'élancèrent, battant des ailes et secouant leurs bonnets sanglants.
L'apparition de la bonne ménagère mit du chagrin au cœur du jardinier.
--Oserai-je jamais lui avouer que je vais la laisser seule?
Il descendit, embrassa la Buguet plus fort que les autres jours.
--Tu es bien tendre! dit la vieille.
Au repas de midi Jasmin annonça son prochain mariage et son engagement
chez la marquise de Pompadour. Il le fit en rougissant, le nez dans son
assiette.
La Buguet leva les mains:
--Ai-je bien entendu!
La paysanne pâlit:
--Y penses-tu? Abandonner la maison de ton père, ce jardin, notre
gagne-pain, où tu es ton maître, et ça pour aller travailler à gages,
râtisser les allées sous les pas d'une enjôleuse d'hommes! Ah! Ayez donc
des enfants, esquintez-vous pour leur assurer un abri! C'est une pitié,
une pitié!
Jasmin ne disait rien. La mère reprit:
--Quel lièvre possédé de l'esprit a passé par nos choux! La vieille
Fourgonne qui est morte (Dieu ait son âme) m'avait bien prédit, en
tirant les cartes après ta naissance, qu'une grande dame ferait notre
malheur à tous! Ah! Jasmin! Jasmin!
Elle se leva en sanglotant, gagna sa chambre, où elle ne voulut pas que
son fils entrât.
--Laisse-moi seule. Je vais prier le bon Dieu.
L'hiver fut pluvieux. Jasmin passa le temps à jardiner, quand le ciel
était propice, à ranger les graines par petits paquets, à réparer les
pièges à loirs. Martine ne vint ni à Noël, ni aux Roys. La soubrette
écrivit de Paris que la mère de Mme de Pompadour était morte le 24
décembre et que cela peinait beaucoup sa maîtresse. Cependant quelques
semaines après elle faisait savoir que la Marquise allait acheter la
terre de Crécy, près de Dreux, et se disposait à replanter le parc et
refaire les ailes du château. Elle ajoutait: «_Nous retournons à
Versailles, car il y a un concert dans trois jours avec Mademoiselle Fel
et Monsieur Jeliotte, et Madame de Pompadour tient aussi à présider dans
son cabinet d'assemblée aux jeux. J'espère qu'on nous trouvera des
emplois pour le parc de Crécy._»
D'autres obtinrent ces places, car Martine n'en parla plus et ses
nouvelles devinrent rares.
Ce silence désola Jasmin. Il avait dû confesser au curé de sa paroisse
sa faute avec sa promise. Le bon prêtre lui donna l'absolution en
l'exhortant à se marier au plus tôt. Il venait de temps en temps rendre
visite au jardinier. Parmi les fleurs, il n'aimait que la grenadille,
qui est celle la Passion. En été il en cueillit une:
--C'est un miracle du bon Dieu, expliqua-t-il.
Il y a figuré les principaux instruments de la passion. Les feuilles
nous représentent l'habit dont les juifs revêtirent Notre Seigneur, et
leurs pointes aiguës les épines qui couronnèrent sa tête. Ces petits
filets couleur de sang n'est-ce point les fouets qui le flagellèrent?
Cette colonne rappelle celle où il fut attaché.
D'autres jours, le vénérable curé, en dégustant un verre de vin,
exhortait l'amoureux à la patience.
--Il faut en avoir chez les grands. Ils ne songent pas tous les jours à
leurs sujets et à leurs promesses. Mais vous pouvez être sûr de la
fidélité de Martine. Je lui ai enseigné la religion, et je connais son
cœur. D'ailleurs la patience est une vertu chrétienne. Combien d'années
Job respira-t-il sur son fumier et saint Siméon le Stylite sur sa
colonne? Ils ne vivaient pas comme vous parmi les roses.
En octobre Jasmin n'alla point aux vendanges. Un jour de ce mois que la
mère Buguet entrait chez elle avec une citrouille sous le bras:
--On dirait que tu portes la roue de la fortune, lui jeta Jasmin.
--Il vaut mieux la tenir que de courir après sur les routes de Paris et
Versailles!
La vieille avait fini par souhaiter que son fils n'épousât point
Martine.
--On dit pis que pendre de Mme d'Étioles, insinua-t-elle. Des gens de
condition qui traversaient Melun, il n'y a pas longtemps, racontaient
que c'est une intrigante de basse naissance qui fait la honte de la
France, qu'elle est la fille d'une maquerelle et d'un voleur!
--Ils ont menti! hurla Jasmin rouge de colère. J'eusse été là que
j'aurais arraché leur langue! Le Roi admettrait-il pareille femme à la
cour!
--Comme te voilà!
Il ne se passait rien que de banal dans le village. Eustache
Chatouillard vint annoncer son mariage avec la fille d'un ébéniste de
Corbeil et invita Jasmin à la noce. Il y alla. Quelques semaines plus
tard, un matin de novembre, des éclats de voix s'élevèrent dans la rue.
Tiennette Lampalaire, échappée du château d'Orangis, sautait les
ruisseaux avec des bas roses et de jolis souliers à boucles. Accroché
à la grille, le vieux marquis, la perruque de travers, les joues rouges,
montrait le poing à la garcette. Quand elle se retournait, il lui
envoyait un baiser.
--Damnée femelle! dit Gourbillon à l'agaçante noiraude, tu as eu affaire
au vieux marquis!
--Point du tout! Il me mit bas et souliers, en essayant de vilaines
caresses. Mais je suis partie sans qu'il m'en coutât rien!
Le 1er janvier 1747 (il y avait plus d'un an qu'il n'avait vu
Martine!), Buguet reçut de sa promise une lettre où elle le suppliait
d'attendre encore. Mme de Pompadour était si occupée! Elle préparait le
théâtre des petits appartements auquel n'avaient part que trois ou
quatre grands seigneurs, des gentilshommes des menus plaisirs et
quelques gens de la grande domesticité. «_Au surplus_, écrivait Martine,
_Mme de Pompadour n'oublie point le jardinage. Elle vient de terminer
deux dessins, qui seront gravés en jaspe vert. L'un représente le
trophée qui serait le tien: arrosoir, bêche, ratissoir, serpette.
L'autre des amours nus (que n'est-ce toi!) cultivant des lauriers_.»
Martine envoyait des compliments, des vœux, des baisers, d'une écriture
toujours plus fine et d'un style plus relevé.
--Elle devient bien évaporée, soupira la Buguet.
Jasmin eut un geste triste et l'année s'achemina vers Pâques par les
temps d'averses et de neiges.
Buguet envoyait à Martine des épîtres brûlantes où il décrivait son
impatience: «_Tout me semble lugubre ici, je n'attends plus les fleurs
et les fruits des arbres, mais bien ta venue, car c'est elle seule qui
ferait ma joie. Je ne lis plus les livres de M. de la Quintinye, bien
que j'aie beaucoup à y apprendre encore pour le temps où je serai chez
Mme la marquise, un temps qui m'apparaît comme le paradis au bout de la
vie. Tu devrais en hâter l'arrivée_.» La soubrette répondait qu'elle ne
pouvait rien faire, qu'il était défendu d'interroger les maîtres. «_Mais
Mme de Pompadour est toujours bien disposée à notre égard_,
écrivait-elle. _Elle va faire construire un château près de Paris. Nous
serons les jardiniers et Agathon Piedfin entrera dans les cuisines. Il
est toujours aussi bigot et épris de ta Martine. Les autres se moquent
de lui. Ils lui offrirent à sa fête un chapelet d'oignons et lui firent
manger sans qu'il s'en doutât son pigeon, son saint Esprit, aux petits
pois. Il en a pleuré et j'eus pitié de lui._»
Jasmin se sentait envahi par un secret désespoir. Ses joues devenaient
maigres, son front soucieux. Il délaissait ses plantes, négligeait son
jardin, ne lisait plus que les missives de Martine qu'il portait sur
lui, avec le billet paraphé par la Pompadour.
Enfin au bout de l'année, il reçut une grosse nouvelle: «_J'arrive à
Boissise en avril prochain; nous nous marierons en mai et nous partirons
retrouver Mme de Pompadour._» C'était signé MARTINE en grande écriture
joyeuse.
Le mariage eut lieu dans les premiers jours de mai 1748.
La veille, un vendredi, une lourde patache s'arrêta devant la maison du
jardinier. Un long personnage maigre en sauta, leste, et pirouetta sur
lui-même.
--Buguet! s'écria-t-il. Buguet! Est-ce ici?
Jasmin apparut.
--Agathon Piedfin!
--C'est moi-même! Mme la marquise de Pompadour me charge d'apporter des
présents pour le repas de noce et d'accommoder les mets pendant que les
mariés seront à l'église.
Jasmin troublé ne sut que répondre. Sa mère arriva. Elle avait fini par
se faire une raison au sujet du départ de son fils. La magnificence de
la Marquise la toucha.
Agathon prit dans la patache des paquets enveloppés de linges.
--N'y touchez pas, disait-il.
--Qu'y a-t-il là dedans? demanda Martine.
--Vous verrez demain!
La tante Laïde poussa des exclamations, fut désolée de ce qu'Agathon ne
pût aller le lendemain à l'église. Elle déclara qu'elle resterait avec
lui:
--Il ferait beau voir qu'on laissât tout faire à cet aimable jeune
homme! Je renoncerai de grand cœur à la messe, j'écosserai les petits
pois et je goûterai les plats pour voir s'ils nous conviennent. Ah!
C'est qu'on n'est pas accoutumé aux sauces qui emportent la goule! Les
épices, c'est bon pour ceux qui ont le goût affadi par le trop de
frippe!
Agathon, vêtu avec une certaine recherche, portait un joli bas de soie.
Il avait un pied très court, dont il exagérait la petitesse.
Il demanda un tablier pour plumer des chapons. Martine dénoua celui
qu'elle portait, en passa la bavette au cou du cuisinier, qui leva les
bras et frissonna étrangement en se sentant enveloppé de la toile encore
chaude du corps de la soubrette.
Tout le monde travaillait chez Buguet. Tiennette Lampalaire fourbissait
avec de la cendre le cuivre d'un poêlon.
--Voilà que ça brille! dit-elle. M. Agathon pourra y mirer ses oreilles
pointues. Tiens! Il ressemble à une bête en marbre de chez le marquis
d'Orangis, comme qui dirait une espèce d'homme qui a des pieds de bouc.
Ça court les bois aux trousses des filles. Eh bien! si M. Agathon
voulait être mon mari, je voudrais voir avant s'il a des pieds de
chrétien.
Le lendemain tout le village était en rumeur. Le monde disait que la
marquise de Pompadour avait envoyé son meilleur cuisinier pour fricoter
le repas de noce.
Nicole Sansonnet, la pêcheuse d'anguilles, affirmait que c'était le même
qui, à certains jours de fête, inventait pour le Roi quarante plats
d'entrée, neuf rôtis, sans compter les desserts.
Le dernier béquillard quitta son escabeau pour voir au passage les élus
d'un tel festin.
Il faisait un joli temps de mai. La cloche de la petite église envoyait
des sons grêles aux muguets des bois voisins, aux dernières fleurs des
pommiers. Des tourterelles roucoulaient dans le parc du marquis
d'Orangis.
Le cortège eut peine à sortir de l'église. Tous voulaient saluer
Martine. Elle apparut aux derniers accords du petit orgue.
La mariée portait une robe de guingan bise et rose, qui faisait bien
valoir son teint ému. Une fantaisie de Jasmin lui avait mis au corsage
un bouquet de narcisses. Un petit bonnet blanc la coiffait.
A la maison, Piedfin effeuilla un parterre de pivoines pour en faire un
chemin aux mariés. Il posa des gerbes de lys-flamme des deux côtés de la
porte. Au retour de la messe, ce furent des cris d'admiration:
--On dirait que c'est fait par un ange, dit la tante Gillot.
Agathon baissait les yeux. Il les releva sur Martine avec une flamme au
fond de ses prunelles troubles.
Nicole Sansonnet dilatait ses larges narines du côté des casseroles:
--Oh! oh! On en attrape plus avec le nez qu'avec un râteau!
A ce moment la vieille marquise d'Orangis et une de ses cousines
passèrent. Ces dames revenaient de la messe de mariage; en guise de
cadeau, elles avaient payé le violoneux, car elles étaient de dure
desserre, comme les arbalètes de Coignac. Pratiquant les modes de
l'ancien régime, elles se coiffaient de fontanges avec des passes de
rayons qui leur mettaient comme des queues de perroquets bigarrés
par-dessus le front et donnaient l'air à ces précieuses d'avoir caqueté
aux boudoirs de la Maintenon. Elles portaient de raides gourgandines,
des engageantes, et sur leurs joues du rouge de Portugal et des mouches,
dont l'une se garnissait de petits brillants.
Sans faire attention aux manants qui grouillaient autour d'elles, l'une
des marquises regarda le mignon bourdaloue que sa cousine tenait--un
vase exquis pris en vue des longueurs du sermon,--en porcelaine de Saxe,
avec émaux translucides verts et rouges sur fond blanc.
--Grand Dieu, qu'il est coquet, mais petit!
--Ma bonne, je ferais dans un tuyau de plume sans en mouiller les bords.
L'oncle Gillot à l'intérieur de la demeure de Buguet criait:
--A table! A table!
On plaça les mariés au milieu. Ils s'assirent en hésitant devant les
jacinthes et les primevères qui ornaient leurs assiettes.
Gillot leur trouva l'air de deux corps sans âme.
--Si vous m'aviez vu le jour de ma noce! s'écria-t-il.
Il se tourna du côté de sa femme:
--Tu t'en souviens, Théodosie?... Et toi, la Buguet?
La Buguet haussa les épaules avec un air de résignation et Martine
esquissa un sourire vague. La mélancolie l'avait prise tandis qu'elle
écoutait l'orgue à l'église. Elle songeait à la chasse de Sénart, à la
robe rose de sa maîtresse, au matin de Fontainebleau, et à tout ce qui
se passait au fond du cœur de Jasmin. La jeune femme se disait qu'en
vérité ce n'était pas elle qu'épousait Buguet. Bien qu'elle fût heureuse
du mariage, Martine se sentit presque un regret des artifices dont elle
avait usé pour séduire son promis. Il lui semblait qu'une étrangère
présidait à la table et que Jasmin, malgré ses rubans blancs à la
boutonnière, ne lui appartenait pas.
--Ah! sans la Marquise la fête serait moins splendide, mais je serais
tout à fait contente!
Les convives attaquèrent les andouilles à la pistache qu'Agathon avait
apportées. Martine croqua des olives. On n'en avait jamais vu à
Boissise-la-Bertrand. Tiennette voulut y goûter. Elle fit la grimace,
cracha sous la table.
--Ça ne vaut pas un radis rose, déclara la femme d'Eustache
Chatouillard, qui était enceinte à son huitième mois.
--Voilà des radis roses, lui dit Nicole Sansonnet. Avalez-en une poignée
avec les feuilles. C'est souverain pour les femmes quand les cheveux de
l'enfant commencent à leur tourner sur le cœur.
De son côté Euphémin Gourbillon, pour amuser la société, tirait un
petit livre de sa poche et le passait à ses voisins. C'était l'_Almanach
des cocus_.
--L'image représente une «forge à cornes», expliqua-t-il.
La tante Gillot referma le livre avec pudeur, mais son mari s'écria:
--Eh! Eh! Ça donnerait des idées!
Tiennette se précipita pour voir. La tante Laïde déclara:
--C'est dégoûtant. Il n'y a que les chiens qui font cela en plein air!
Euphémin reprit le livre et lut quelques épigrammes:
--Pour le mois de janvier!
Quand Dieu bénit le mariage
L'eau devient vin et tout est beau,
Mais lorsque sans lui on s'engage,
Le meilleur vin se change en eau.
L'oncle Gillot se leva:
--Pour toi, Jasmin, l'eau se changera en vin, tout comme aux noces de
Cana!
Gourbillon reprit:
--En août:
L'on doit à Dieu le plus beau cierge,
Quand on trouve un objet dont la vertu tient bon.
Mais qui prétend n'épouser qu'une vierge
Peut, sur ma foi, rester garçon.
Martine rougit très fort.
--Ah! Celui-ci n'est point pour notre mariée, s'écria Cancri. Nous
répondons de sa vertu.
Agathon annonça des «pyramides d'Egypte». Elles étaient faites de
rouelles de veau et de jambon hachés menu et épicés. Piedfin les déposa
délicatement sur la table.
--Quelles affaires en pointe! s'écria la Monneau.
--Des Pyramides d'Egypte! Cela doit être une recette qui date des Grecs,
comme le jeu de l'oie, sentencia Gourbillon.
Les invités les trouvèrent délicieuses. Gillot n'avait jamais rien mangé
de pareil!
--Es-tu heureuse d'être au service de la Marquise! dit-il à la mariée.
--Et que Martine doit être contente d'emmener son mari chez pareille
maîtresse! ajouta Cancri.
--Ah, oui, je suis bien contente, soupira Martine.
Elle avait envie de pleurer.
--Tu es heureuse, Martine, murmura Jasmin.
Il embrassa sa femme dans le cou.
--A la bonne heure! approuva Gillot. C'est pour ça qu'on se marie!
On mangea des chapons du Mans dorés à point. Puis Agathon apporta à bras
tendus un cochon de lait croustillant qui tenait un citron entre ses
dents. Les pattes étaient enrubannées de blanc.
--Les jarretières de la mariée! cria Eustache.
Agathon présenta le plat aux époux et d'une voix onctueuse (il avait
appris à prêcher!) il déclama:
--Martine, ceci vous est offert par tous vos amis de l'office. Qu'il
vous plaise de l'accepter!
Il découpa lui-même et chacun se recueillit pour goûter au mets qui
sentait la truffe.
--On se croirait au ciel, affirma Tiennette.
Le cuisinier disparut pour préparer le dessert. Gillot fit apporter des
bouteilles.
--Eh bien, mon garçon, dit-il à Jasmin, tu ne dis rien, tu ne bouges
pas. Il faut boire, un jour de noces, pour se donner des forces! Voyons,
vide ton verre! Asticote-le, Martine!
--J'ai beau faire, dit celle-ci. Jasmin!
Le marié donna un nouveau baiser à sa femme.
--On pourrait les compter, déclara Martine.
--Ils seront plus abondants ce soir, fit Gillot. N'est-ce pas, la mère
Buguet?
Dans son coin Tiennette avouait:
--Je serai bien contente d'aller en condition à Paris.
--A Paris? répliqua la Monneau, les graillons de ton espèce n'y manquent
point! Et pour une qui s'en tire honnêtement, combien tiennent boutique
su'l'devant? Ce métier-là n'est pas fait pour t'embarrasser, mâtine!
Rémy Gosset intervint:
--Allons! allons! tante Laïde! Faites pas la rodomont! On sait que vous
avez été ravaudeuse à Paris et que dans un tonneau de ravaudeuse il y a
quelquefois place pour deux!
--Oui da, fit la Monneau piquée, et de mon métier j'ai gardé le secret
de bien des mollets et la façon de tricoter un bas qui ne déforme pas la
jambe d'une belle fille! A preuve le cadeau que j'ai préparé pour
Martine. Tiens, détache la ficelle, petite!
Elle passa un paquet à Tiennette, qui se mit à défaire le nœud avec ses
dents.
--Pouah! s'exclama la fillette, vous avez donc mis ça avec vos fromages?
--Où que tu voulais donc que je les mette? C'est la seule armoire qui
ferme à clef et où les rats ne peuvent atteindre! Mais ça ne doit pas
sentir si fort, car j'ai pris soin de les mettre avec mon linge sur la
planche de dessus et les fromages sont en bas.
--Sentez! sentez! dit Tiennette, faisant passer le présent.
Le dessert vint et apparut un «puits d'amour» empli de confiture.
--Un puits d'amour, c'est vraiment pour un repas de noce!
Les mariés durent se serrer la main au-dessus du gâteau. Piedfin servit
ensuite des délicatesses qui portaient des noms inconnus: semelles à la
Dauphine, bâtons royaux, meringues, biscotiers.
Ces friandises exaltèrent les convives. La tante Monneau poussait des
soupirs.
--Quels parfums! gémissait-elle.
Agathon offrit des vins plus délicats envoyés par la marquise. La femme
d'Eustache en avala de telles lampées que son mari lui dit:
--Tu veux donc que notre enfant vienne au monde en nageant?
Devant ces liqueurs, qu'il trouvait divines, Euphémin s'exclama:
--Vive la Marquise de Pompadour!
--Il y a deux reines au repas, affirma Rémy Gosset, la Marquise et
Martine!
--Vive la mariée! Vive la Marquise! brailla toute la noce.
Martine devint verte comme si une vipère l'eût piquée.
Jasmin se leva en chancelant. Tiennette silencieuse frappait doucement
sur le dos de la mère Buguet qui pleurait à chaudes larmes.
On trinqua. Euphémin Gourbillon prononça un discours. Il parla de la
sainteté du mariage.
--T'as l'_Almanach des cocus_ dans ta poche! interrompit Tiennette.
--Tison d'enfer! vociféra Gourbillon.
Il acheva sa harangue en appelant la Buguet une heureuse mère; puis le
violoneux vint chercher les mariés pour les conduire à la danse.
Martine était fort attristée des rêveries de Buguet. Afin de le rappeler
à elle, en se levant pour aller au bal champêtre, elle songea à la façon
dont Mme de Pompadour entamait le menuet.
Prévenus par la musique, le marquis d'Orangis et ses compagnes sortirent
pour voir la fête villageoise. Le gentilhomme avait une perruque à la
financière qui paraissait lourde à ses épaules. La marquise relevait
avec dédain son nez majestueux de Junon où elle avait posé une mouche de
jadis, «l'effrontée».
Jasmin ouvrit le bal avec Martine au bord de la Seine et la marquise dut
avouer que la rustaude avait la grâce de l'ancien temps. Laïde offrit la
main au vieux Gillot et Tiennette dansa avec tous les garçons, ce qui
agaça fort le seigneur d'Orangis.
Tandis que les invités continuaient à sauter sous les tilleuls, les
mariés se promenèrent au bord du fleuve.
Jasmin regardait l'eau rosie par le soir tombant.
Martine mit sa joue sur l'épaule de son mari:
--Tu songes à Étioles et à Paris où nous allons nous rendre?
--Oui, Martine, répondit Buguet qui ne savait pas que la soubrette
connaissait les secrets de son cœur.
Des larmes coulèrent sur les joues pâles de la mariée.
--Eh bien, Martine, qu'as-tu?
--J'ai vu tout à l'heure deux corbeaux passer en criant. J'ai peur.
--Folle, murmura Jasmin.