Quinze jours après Jasmin bêchait ses plates-bandes. Bien qu'on fût en
octobre, il gelait blanc. Le jardinier se demandait s'il laisserait ses
«tard-fleuries» orner le verger de leurs balles rouges. Ces pommes
réjouissaient les yeux: tout n'était pas mort tant qu'elles pendaient
aux branches! Mais, hélas! avant-courrières des premiers froids, les
mésanges charbonnières s'abattaient sur les arbres et perçaient les
brouillards de leurs cris aigus.
--L'hiver sera précoce et rude, se dit Jasmin. Les oignons ont triple
pelure: cela ne trompe jamais.
Aussi le brave garçon se hâte de retourner la terre pendant qu'elle se
laisse entamer par la bêche. Après, qu'il gèle à pierre fendre! Tant
mieux! Cela détruit les larves et préserve des vers blancs, ces ennemis
des fraises et des salades printanières.
En attendant, pour remplacer le vide laissé par les dahlias disparus,
Jasmin repique les pieds de réséda et ceux de véronique: avec les
chrysanthèmes et les roses de Bengale, ils forment l'arrière-garde de la
flore des jardins.
A vrai dire, ces plantes ne lui importent guère. Jasmin les cultive pour
la pratique: au fond, il les trouve rustaudes, surtout la véronique avec
ses thyrses violets: elle fait songer aux petites vieilles qui hantent
l'ombre des églises. Les chrysanthèmes, plus rares, ornent les tombes au
jour des morts.
Prenant une touffe de réséda, Buguet est sensible à sa bouffée bon
odorante: elle lui rappelle Christine la berlue, une laideronne qui lui
apprit l'amour lorsqu'il avait seize ans: quand il la retrouvait dans
une grange, il fermait les yeux pour ne pas la voir, tandis qu'il humait
en un baiser obscur l'haleine parfumée de la paysanne.
Depuis les vendanges, Jasmin travaille avec acharnement. Déjà ses
coffres sont en place; les épinards semés dans les vieilles couches à
melons arriveront les premiers au marché et la planche d'oseille
couverte de paille donnera de jeunes feuilles tout l'hiver pour les
bouillons aux herbes. Jasmin a aussi détaché les œilletons des
artichauts, et terminé les semis de laitue et de romaine.
Aujourd'hui il attend Vincent Ligouy pour débarrasser les arbres de
leur bois mort. Le vagabond escalade le petit mur du jardin.
--Pourquoi n'entres-tu point par la porte? lui demande Buguet.
Ligouy préfère risquer une entorse plutôt que d'affronter des coups de
fourche promis par les gars du village.
--Puisque tu grimpes si bien, dit Buguet, monte dans ce catillac et
rabats les pousses qui s'emportent à la cime!
Ligouy se dirige dans les branchages, avec des gestes de grand singe. Il
quitte bientôt le poirier pour un abricotier en plein vent, qu'il
nettoie avec autant d'adresse.
Au soir la mère Buguet vint voir la besogne accomplie. Le jardin se
trouvait rajeuni.
--Bien sûr, dit-elle, le diable y a donné un coup de main!
Aussi malgré Jasmin, qui voulait que Ligouy soupât avec eux, la ménagère
donna au va-nus-pieds une tranche de bœuf bouilli dans une miche de pain
et elle le renvoya en payant sa journée.
Ligouy s'en alla par où il était venu. Arrivé dans la plaine, il chanta.
Jasmin écouta sa chanson qui montait vers les premières étoiles.
Lorsque Jasmin rentra, sa mère eut un soupir de soulagement:
--Ah! te voilà, dit-elle. J'avais peur que l'idée te vînt d'accompagner
ce sorcier à travers champs. M'est avis, mon garçon, que tu ferais bien
de ne pas l'attirer ici. Nous sommes heureux. Ce n'est pas la peine que
le mauvais sort pénètre chez nous à ses trousses! Les langues ont déjà
assez marché depuis que tu l'embauches!
--Allons, mère, tu sais bien que je ne m'occupe pas des autres! Pourvu
que je te voie soigner tes lapins, tes poules et ton gars, rien ne
manque à mon bonheur.
--En attendant le reste!
--Quel reste?
--Que tu te maries un jour!
--Ah! oui.
Et Jasmin ajouta:
--Mon père le jour de ses noces a planté un sorbier pour les oiseaux.
J'élèverai, le jour des miennes, devant ma maison, un abri pour ceux qui
vont par les routes et n'ont pas un sol.
--Encore des idées saugrenues! Où ça te mènera-t-il?
--Que veux-tu, ma mère! J'ai entendu souvent dire que le peuple est bien
malheureux. Tous les villages ne sont pas avantagés comme le nôtre, qui
est près de Melun, de Corbeil, et à portée des grands châteaux de
Vaux-Pralin, d'Étioles, de Fleury-en-Bière, de Courance et voire de
Fontainebleau! Les nobles ne nous pressurent point. Notre coin est
béni, ma mère, et nous en devons de la reconnaissance à Dieu et au roi!
Sais-tu qu'il y a dans la Bourgogne des vignerons réduits à demander
l'aumône? Les gens de Limousin et d'Auvergne, à ce que m'a dit un
ramona, vont servir de manœuvres en Espagne pour rapporter un peu
d'argent à leur famille! Certains riverains de la Marne (j'en connais)
n'ont pas trois sols par jour et couchent sur de la paille.
--Que Dieu les aide! soupira la Buguet.
--Oui, conclut Jasmin, nous sommes, nous, du peuple gras, comme les
ouvriers du premier ordre, ainsi qu'on appelle à Paris les orfèvres et
autres fins artisans!
--Gras! s'écria la Buguet d'un air ironique.
--Certes! Le menu peuple se nourrit souvent de pain trempé, d'eau salée
et ne mange de chair que le mardi gras, le jour de Pâques, à la fête
patronale et lorsqu'on va au pressoir pour le maître!
Le souper fut maussade.
Sa purée de pois ingurgitée, Jasmin posa la chandelle sur la cheminée,
attisa le feu et alla prendre dans le vieux bahut deux gros livres. Ils
étaient reliés en cuir avec une tranche rouge. Ces bouquins, intitulés:
_Instructions pour les jardins fruitiers et potagers_, par feu M. de La
Quintinye, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roy
édités à Paris chez Claude Barbin, sur le second, perron de la Sainte
Chapelle, avec privilège de Sa Majesté, avaient été donnés au père de
Jasmin par un prince. On admirait en tête du premier tome un beau
portrait gravé de M. de La Quintinye: avec son rabat de dentelles, son
abondante perruque, sa grande figure ovale au nez impérieux, il
paraissait vraiment noble. Chaque fois que Jasmin ouvrait le livre il
regrettait de ne pas avoir pareil maître: il se voyait avec lui
contournant un boulingrin d'herbe verte et courte à la façon anglaise;
ils allaient béquiller dans une caisse d'oranger, tracer la ligne d'une
avenue ou diriger des pêchers en espalier sur des treillis d'échalas
taillés dans l'érable, le long des murs où paradaient des vases de
marbre. A défaut du maître, Jasmin se contentait des livres. Il se
promenait ravi dans le plan du jardin potager du Roi, à Versailles,
errait en idée de la figuerie au parterre de fraises, s'arrêtant sous la
voûte où l'on serre les racines, les artichauts et les choux-fleurs
pendant l'hiver; il longeait la prunelaye, marquait la place des cerises
précoces, des pêches chevreuses.
Alors il tournait les pages et relisait les maximes de jardinage. Il
apprenait les manières de soigner depuis les cuisse-madame et les
salviatis, qui sont poires d'été, jusqu'aux beurrés, aux bergamotes,
qui sont d'automne, et aux ambrettes et bons-chrétiens, qui sont
d'hiver.
Curieux de choses plus profondes, Jasmin s'attardait dans le tome
deuxième à des discours intitulés: «réflexions sur quelques parties de
l'agriculture.» Ils étaient précédés d'une gravure sur cuivre où l'on
voyait, dans un parc spacieux agrémenté d'arcades, des jardiniers à
longs cheveux et chapeaux de feutre, à longs habits et à longs bas,
planter des arbres avec un air cérémonieux qui plaisait à Buguet. Dans
le texte M. de La Quintinye dissertait avec autorité sur la botanique,
s'occupait de l'origine et de l'action des racines, émettait ses idées
sur la nature de la sève, constatant qu'elle devient puante dans
l'oignon et l'absinthe, odoriférante dans la jonquille, poison dans
l'aconit, contre-poison dans la rhubarbe. Phénomènes déconcertants, si
l'on songe que, d'autre part, les figues donnent du lait, les
marronniers d'Inde de l'huile, et que les vignes font le vin! Buguet
s'émerveillait avec M. de La Quintinye.
Le jardinier était enchanté par le traité de la culture des orangers. Il
savait les façons de semer, d'arroser, d'encaisser, et celle de chauffer
les serres. Il connaissait les propriétés des petites oranges de Chine
et de Portugal, celle des Riche-dépouille et des bigarades. En lisant
ces choses, il se rappelait ce qu'il avait entendu dire d'orangers
célèbres: à Versailles celui qu'on appelle le grand Bourbon fut saisi
avec les meubles du Connétable et vendu. C'était le plus bel arbre qu'il
y eût en France et il avait soixante-dix ans. A l'époque de Jasmin il
vivait encore, ce qui lui faisait trois siècles. A Fontainebleau on
voyait des orangers plus vieux que les carpes aux bagues d'or, et déjà
splendides au temps du roi François Ier!
Jasmin rêvait de fleurs aux arômes musqués, aux blancheurs nuptiales, de
balles d'or auxquelles il mêlait les cuivres pâles des limons et des
citronniers. Il s'étourdissait en pensée avec des parfums et des
couleurs, mariait les vermeils aux verts sombres des feuilles, faisait
éclater des jaunes. La cervelle en fête, il lui arrivait de chanter à la
lueur des oribus, dans l'humble salle où régnait une odeur de lard
grillé.
Ce soir-là Jasmin continua sa lecture très tard. Vers dix heures la mère
Buguet alluma sa chandelle et se retira d'un air grognon:
--Tu ne te couches pas, Jasmin?
--Point encore!
--Ah! tu vas devenir savant!
Lorsqu'il fut seul, Jasmin ferma les livres et les remit en place,
songeant aux jardins fruitiers alors renommés, ceux de Versailles, de
Saint-Cloud, de Meudon, de Sceaux, de Chantilly, aux grands Mécènes des
horticulteurs, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, et monseigneur le duc
d'Orléans défunt. Il feuilleta quelques gravures éditées par le sieur
Mariette et qui se trouvaient dans le bahut. Elles représentaient, pour
les jardins de plaisance et de propreté, des parterres de broderie et
des parterres de compartiment où le dessin, se répète par symétrie.
Jasmin jeta un coup d'œil aux rinceaux, aux fleurons, aux palmettes, aux
coquilles de gazon, vit les caprices enroulants du buis, les fonds de
sable blanc et rouge, ceux de machefer. Et il se demanda s'il aurait le
bonheur de tracer, piquer et soigner d'aussi resplendissants tapis.
Il soupira et avant de se mettre au lit alla contempler la voûte
étoilée. Il aimait le ciel. Les grandes clartés de l'univers lui
paraissaient veiller sur les plantes endormies et garder pendant l'hiver
l'âme des fleurs absentes. Cette fois l'immense désert peuplé d'astres
lui sembla en fête. Une robe rose balayait la voie lactée.
--Encore elle! J'ai beau travailler dur, je la retrouve partout!
Il rentra, s'assit et se dit qu'il avait bien de la peine. S'il lisait
des livres de jardinage, Mme d'Étioles se glissait près des buis et des
parterres et il se voyait à ses pieds, une rose à la main. Il rêvait
d'elle pendant son sommeil, la rencontrait le long des palissades de
jardins, avec sa robe soyeuse, ses mouches, son éventail, devant un
rideau de verdure que des papillons quittaient. A la vue de Jasmin,
elle souriait comme au Roi. Il s'approchait, elle lui offrait ses seins.
Une nuit elle lui apparut au milieu de cascades; c'était une des nymphes
en marbre de Vaux-Pralin qui avait pris ses traits: elle s'avançait nue
à travers les champignons d'eau, chantant un air très doux.
Tentations du diable! Buguet est le jouet de chimères!
Il se frappe le front:
--Tu n'as pas le droit de penser à Mme d'Étioles. Tu es fils de paysan,
Jasmin!
Le jardinier se croit coupable d'une sorte de sacrilège, d'un attentat
amoureux envers Mme d'Étioles. Il n'oserait au soleil soutenir son
regard et il la baise et la caresse en pensée! Ah! si la terre, la
confidente de ses espoirs, voulait le sauver! S'il pouvait, dans les
sillons refroidis, semer les gouttes de son sang pour y faire éclore son
délire en fleurs plus rouges que l'œillet, plus charnelles que la
grenade! Mais la terre est sourde, et la terre boirait le sang et ne
rendrait pas la paix au cœur de Jasmin!
--Il faut pourtant se faire une raison, dit le fleuriste.
Mais le peut-il? Il mourrait s'il devait ne plus revoir Mme d'Étioles.
Il vit avec la secrète pensée de la rencontrer encore. La scène de la
forêt passe devant ses yeux: il sent toujours le regard changeant de la
noble dame se poser sur lui, il se rappelle la pression de sa main,
quand il l'a relevée. Plusieurs fois en une course haletante à travers
le pays Jasmin est retourné au pied de l'arbre sous lequel il a déposé
la fée: il s'y assied, écoute le murmure des feuilles et pour mieux
revoir baisse les paupières. Un matin il a cru aller jusqu'à Étioles.
Il a résisté, mais la lutte a été si forte qu'il était brisé comme s'il
avait déraciné un chêne. Et puis à Étioles il eût rencontré Martine!
Martine!
Ce nom tinte dans les pensées de Jasmin. Il songe à la jolie soubrette.
Elle l'aime, elle. Martine est douce, elle est bonne. Elle serait la
compagne désirable, l'amie sûre et complaisante. Brave petit cœur! Quand
Martine lève les yeux vers Jasmin, que d'amour humble et dévoué il y
découvre! Si la pauvrette savait le tourment qui ravage son promis!
--Ça la ferait mourir!
Et dans une prière fervente, pleine de tendresse, interrompue par des
sanglots, Jasmin supplie Martine, l'amoureuse de son enfance et de sa
jeunesse d'exorciser l'intruse et de reprendre dans son cœur la place
qu'elle occupait seule. Il la supplie, se jette en pensée à ses genoux,
et cherche la coulée balsamique et lénifiante des regards de la
villageoise.
Tout à coup il se lève, ricane:
--Martine n'y peut rien!
Mais il essaya cependant de puiser au fond de sa nature une de ces
forces qui permettent à certains de maîtriser leur passion. Il
chérissait les roses sans qu'elles lui parlassent, il adorait les astres
sans pouvoir en approcher. A celle qui imposait au fond de lui son image
ne pouvait-il consacrer pareil amour? Ne pouvait-il, pour la paix de son
âme, en faire une étoile, une fleur éternelle, une reine sacrée? Il lui
enverrait ses plus belles tulipes, comme des gobelets précieux où elle
verserait quelques-uns de ses regards. Il lui tisserait des guirlandes
de Bengale ainsi qu'à une statue. Il irait la revoir, il irait près
d'elle, en humble, car il fallait qu'il la revît! Mais Dieu! il tuerait
sa folie!