Noël arriva sans bruit les pieds dans la neige. Si les cloches n'eussent
sonné pour sa venue, on ne lui eût pas ouvert plus qu'au vagabond qui
sort de la forêt.
Depuis huit jours chaque matin Buguet à grands coups de balai éloignait
de la maison le froid tapis qui menaçait d'intercepter l'entrée: cela
fit un rempart qui empêcha le vent de hurler sous la porte.
Le village paraissait fier de ses lucarnes encadrées de frimas, du
collier des pignons, des capuches des cheminées. Le clocher prenait un
beau ton jaune et le coq emmitouflé eut l'air d'une petite bête sans
tache.
Au loin les coteaux s'élevaient scintillants. Le fleuve roulait une eau
grossie par les glaçons.
Vers dix heures, la veille de Noël, le ciel rayonna.
Depuis le matin Etiennette Lampalaire était chez les Buguet, aidant au
ménage. Agile elle fit d'une vieille bassinoire de cuivre un vrai
soleil, et de la poêle à crêpes, toujours enduite de graisse et qui ne
servait qu'à la Chandeleur, une lune qu'elle pendit à un clou de la
grande cheminée: l'intérieur noir fut éclairé.
Martine avait promis de venir le soir et de passer le jour de fête à
Boissise.
L'après-midi Tiennette pluma l'oie. Elle n'avait pas coupé le cou à la
bête: la plume étant son profit, elle la voulait «vive». Bien que ce fût
pitié d'entendre crier l'oiseau, la fillette chantait en faisant à
pleines mains neiger le duvet dans le creux de son giron.
Quand le ventre de l'oie apparut gras et blanc entre les ailes
battantes, les cheveux noirs de Tiennette étaient poudrés comme ceux
d'une marquise. Jasmin lui en fit compliment. La fillette n'y prit point
garde; c'était le moment où elle serrait entre ses genoux sa victime
pour lui ouvrir la gorge. Le sang coula.
Dégoûté Jasmin partit.
--Grand capon! Tu ne tourneras pas le dos quand je l'apporterai à table!
A la nuit tombante Laïde Monneau arriva, avec sous le bras une corbeille
couverte d'un torchon.
--Eh bien? Et Martine?
--La pauvrette! Elle a fait dire à mon frère Rémy, au marché de Corbeil,
qu'il ne fallait pas l'attendre. Il y a fête au château. Voici un petit
mot qui en dira plus long.
Jasmin prit le papier: il était satiné, plié avec soin et un pain à
cacheter donnait un air candide à sa coquetterie. Buguet l'ouvrit: un
parfum émut le jeune homme.
--On dirait qu'elle en a versé une goutte à dessein!
Il lut. L'écriture jadis si maladroite s'allégeait, devenait courante.
--Elle écrit comme doit écrire sa maîtresse, se dit le jardinier.
La missive trembla dans sa main.
Laïde Monneau, la mère Buguet et Tiennette épiaient les nouvelles dans
les yeux de Jasmin.
Hardie, la Monneau insinua:
--Eh bien, mon gars, te v'là plus troublé qu'une pucelle qui rencontre
un grenadier dans un chemin creux!
--Non, je suis seulement déçu. Mais ce n'est que partie remise! Martine
viendra tirer les rois!... Ma mère, elle, vous envoie ses respects, et
le bonjour à tous!
--En attendant, dit la tante Monneau, découvrant la corbeille, voilà
des saucisses pour vous aider à patienter! Et je vous prédis que ce sera
à s'en lécher les doigts! Quel cochon! Il pesait cent vingt! Et depuis
trois mois par tous les temps j'allais lui ramasser des glands--que
j'en ai les reins cassés!--il ne mangeait que cela! Ah! C'est qu'il
avait la chair plus ferme que du marbre, le pauvre goret!
--C'est dommage que Martine ne vienne pas, déclara Tiennette, j'aurais
chanté des noëls. J'en sais de nouveaux, que j'ai appris à la ferme
d'Eloi Règneauciel.
--Tu chanteras tes noëls, petite, dit la mère Buguet. Et nous
reprendrons le refrain.
Puis elle ouvrit la porte et regarda l'espace:
--Pourvu que la neige n'empêche pas Gillot et sa femme de se mettre en
route! Ils devaient arriver avant la nuit et on n'y voit plus! Allume
les chandelles, petite, ce sera plus gai!
Tiennette mit sur la table deux chandeliers brillants et une paire de
mouchettes.
Les chandelles mêlèrent aux éclats fantasques du foyer une lueur plus
calme, qui inonda jusqu'aux recoins des poutres et illumina les salières
d'étain.
Tiennette flamba l'oie, puis elle la mit, le ventre ouvert, devant la
mère Buguet; celle-ci bourra la bête des marrons qu'elle tirait de la
cendre et épluchait.
A ce moment la porte s'ouvrit et les Gillot firent leur entrée.
--Ah! Vous sentez le froid! dit Jasmin en les embrassant.
Il sortit pour remiser la voiture sous le hangar et attacher le cheval à
l'écurie. Cette besogne faite, il se lava les mains dans la neige; après
les avoir essuyées avec soin, il prit dans sa pochette la lettre de
Martine: il la porta à ses lèvres, en aspira l'odeur. Puis, à la clarté
de la lanterne pendue au-dessus de la crèche, il la relut plusieurs
fois.
Quand il rentra dans la salle, l'oie était exposée au feu. Tiennette
tournait la broche en chantant un noël. Tout en se chauffant les mains
et se séchant les pieds, les Gillot, dont les vêtements fumaient,
accompagnaient de leur bourdonnement fêlé la voix de la fillette:
Laissez paître vos bêtes,
Pastoureaux, par monts et par vaux,
Laissez paître vos bêtes
Et venez chanter Nau!
A ce moment un tison roula dans le plat où tombait la graisse et y mit
le feu.
--Ah! Jasmin, s'écria Tiennette, je suis cuite d'un côté, viens prendre
ma place.
Gillot avec les pincettes avait replacé la malencontreuse bûche qui,
imbibée de sauce, flamba en pétillant.
Tiennette reprit:
J'ai ouï chanter le rossignol
Qui chantait un chant si nouveau
Si haut, si beau,
Si résonneau;
Il me rompait la tête
Tant il prêchait et caquetait;
Adonc pris ma houlette
Pour aller voir Nollet.
La mère Buguet interrompit, en disant à Jasmin:
--Allons, petit gars, ne tourne pas si vite! Laisse-la se dorer un peu!
Là! Arrête entre les cuisses, que la flamme pénètre! C'est jamais assez
cuit à cet endroit! Et puis il ne faut pas que ça t'empêche de chanter
avec les autres! En voilà un garçon qui ne sait pas faire deux choses à
la fois!
--Ah! ben! reprit Laïde Monneau, c'est pas comme défunt mon homme! Il
savait me battre sans quitter son verre! Avec ça il avait de longues
jambes! Si j'évitais le coup de poing, j'attrapais le coup de pied!
--Allons! Allons! interrompit la mère Buguet, laissons les morts
tranquilles.
Tiennette continua:
Je m'enquis au berger Nollet:
As-tu ouï rossignolet
Tant joliet
Qui gringottait
Là-haut sur une épine?
Ah! oui, dit-il, je l'ai ouï;
J'en ai pris ma buccine
Et m'en suis réjoui.
--L'oie fume! Elle est cuite! dit la mère Buguet.
Elle ôta la broche, et tandis qu'on apprêtait la table, sur laquelle
Gillot posa trois bouteilles de vin qu'il avait apportées, Tiennette
continua à chanter:
Courûmes de telle roideur
Pour voir notre doux rédempteur
Et créateur
Et formateur!
Il avait (Dieu le saiche)
De linceux assez grand besoin.
Il gisait dans la crèche
Sur un bouleau de foin.
Point ne laissâmes de gaudir;
Je lui donnai une brebis
Au petit fils;
Une mauvis;
Lui donna Péronnette,
Margot lui a donné du lait.
Tout plein une écuellette
Couverte d'un volet.
--La belle table! s'écria Gillot.
Les deux chandelles mettaient des taches claires sur la nappe bise où
reposaient les couverts. Quelques gobelets d'étain accrochaient les
éclats rouges du foyer. Au milieu l'oie se prélassait, juteuse, dorée ou
rousse, tendant ses cuisses croustillantes sur un plat de faïence brune
à fond jaune.
--Si nous allumions une troisième chandelle? demanda Jasmin.
--Cela porte malheur! s'écria la mère Buguet.
--Asseyons-nous, conclut Gillot.
Il ajouta clignant de l'œil:
--C'est toujours avec un plaisir nouveau que l'on se met à table!
Et se penchant vers son neveu:
--Dommage que Martine manque à la fête!
--Oui, dit Laïde Monneau, Mlle Bécot aime une table bien servie et les
couverts sur une nappe! Assise auprès de son galant, elle aurait fait
ses belles manières! Car il n'y a pas à dire, depuis qu'elle travaille
au château, ce n'est plus la même!
--Elle est bien mieux, affirma résolument Tiennette, n'est-ce pas,
Jasmin?
La Buguet avait fini de découper:
--Qui veut le croupion?
--Si cela ne fait envie à personne, insinua la tante Monneau, j'aime le
grassouillet! Mais ça ne m'empêchera pas de dire que Martine a plutôt
l'air d'une marquise que d'une future jardinière.
--D'une marquise!
On protesta.
--Eh, oui, reprit Laïde. Il m'est revenu que Martine singeait les
manières de sa maîtresse. Et cela depuis que je lui fis visite! A ce
moment elle voulait quitter sa condition! Aujourd'hui elle minaude comme
Mme d'Étioles! Ah! la jeunesse! la jeunesse!
--On peut trouver plus mauvais exemple, hasarda Tiennette.
--Oui, s'exclama Laïde, mais quand on veut péter plus haut que son cul,
ma fille, on se fait un trou dans le dos!
Tiennette pouffa de rire.
--Pourtant, reprit Laïde Monneau en grignotant son croupion, imiter la
maîtresse est le moindre défaut des soubrettes! J'en ai connu quand
j'étais ravaudeuse à Paris! Les plus jolies se parent comme leur dame.
Elles se fourrent de la poudre et du fard à tire-larigot, qu'elles ont
des joues comme des roues de carrosse, et c'est des vrais canards pour
barboter dans l'eau de lavande. Elles recueillent les demises, et ces
donzelles, ma foi! falbalassent leurs jupes! J'en ai vu! J'en ai vu! Il
est vrai, ce n'est pas de ces graillons qui ne savent que faire le lit,
vider le pot, torcher les marmots! Ah! non! faut placer les mouches, et
les mouches ça se place plus difficilement sur un visage...
--Que sur un..., interrompit espièglement Tiennette.
La Buguet lui mit la main sur la bouche, et Laïde continua:
--Qu'un emplâtre sur une jambe. Puis, faut savoir monter une blonde,
emplir un pot-pourri et, ma foi! jouer la comédie avec un financier!
Laïde Monneau demanda un haut de cuisse, puis elle reprit:
--Nonobstant on parle fort à Étioles des dernières robes de Martine et
de ses nouveaux souliers qui viennent de Paris. Ceux de la boutique de
Saint-Crépin de Corbeil ne valent donc plus rien!
--Pour sûr qu'elle pourrait se contenter des souliers de Corbeil, dit la
mère Buguet.
--On dit même qu'elle se farde. Mais ce n'est pas vrai, dans notre
famille! Moi je ne connais qu'un onguent, celui fait de bouse et de
toile d'araignées qui mûrit les abcès! Ah! Martine ne veut plus sentir
la vache! Nous devons la dégoûter! Dame! Elever des cochons ou soigner
le bidet d'une marquise, c'est point la même affaire!
--Le bidet d'une marquise, c'est-il son cheval? demanda Tiennette.
--A peu près, répondit Laïde d'un air pincé et important.
Jasmin impatienté frappait avec sa cuiller sur la nappe.
Un peu avant minuit les cloches sonnèrent.
--C'est le moment d'aller à la messe, dit la tante Gillot en réveillant
son homme, qui avait fini par sommeiller auprès du feu.
--Ah! fit le tanneur en se frottant les yeux, voici passés les plus doux
instants de Noël.
--Païen! répliqua sa femme. Tu attireras sur nous le feu du ciel! Tiens!
Voilà qu'on sonne pour la deuxième fois.
On sortit. Les petits sabots de Tiennette furent les premiers qui
laissèrent leur empreinte sur la neige. Derrière marchait la tante
Monneau: elle tenait une lanterne dont la lueur par cette blanche nuitée
paraissait rouge et brumeuse.
Le clocher envoyait des notes argentines à travers le pays silencieux
que réveillaient seuls quelques sifflements de la bise dans le
marronnier d'Inde ou le murmure de la Seine, qui se gonflait.
Cependant les portes s'ouvraient, lançant un rai de lumière, comme une
baguette d'or qui s'élargissait aux chemins couverts d'hermine. Des
groupes noirs sortaient des masures. Du côté de Boissette, le village
voisin, on entendit des voix:
Oh! Oh! troupe gentille
L'astre nous a quittés:
C'est donc ici la ville
Où est la majesté.
Je crois que l'on appelle
Jérusalem la belle;
Demandons bien et beau
Où est ce roi nouveau!
Tous les paroissiens songeaient à Jésus couché sur la paille, aux vieux
bergers, aux rois mages. Euphémin Gourbillon allumait, sur le grand
autel de l'église, dix chandelles autour d'un bambin en cire qui levait
les bras dans une crêche. Le petit orgue à travers la nuit se mit à
chanter comme un pauvre en fête.
Ce fut Etiennette qui la veille des Roys vint pétrir la galette. Elle
n'épargna ni le beurre, ni les œufs; après avoir aminci la pâte, qui
devint fine comme un linge sous le rouleau de buis, elle la replia
quatre fois sur elle-même et la laissa passer la nuit ainsi pour qu'elle
fût feuilletée et légère.
Le lendemain dès l'aube elle acheva sa besogne. Elle fit de la pâte une
grande lune, qu'elle guillocha avec symétrie après y avoir introduit la
plus belle des fèves.
Pendant ce temps Jasmin chauffait le four avec des fagots qui
pétillèrent comme un rire dans la grande bouche ouverte. La Buguet
voulut enfourner elle-même la galette, ainsi qu'une rouelle de veau.
Etiennette mit quatre couverts sur la nappe bise, dont elle avait
respecté les plis. Jasmin apporta un bouquet d'ellébores.
--L'heure avance, fit remarquer Tiennette, et la cuisine commence à
sentir bon! Martine ne tardera pas à venir.
--Je vais au-devant d'elle! dit Buguet.
--Ne baguenaude pas en route!
Le jardinier n'avait pas fait cent pas qu'il aperçut une charrette
bâchée de vert-pomme. Il la reconnut pour celle de Nicole Sansonnet.
Elle arrivait cahin-caha. Buguet pressa le pas. Il vit que le bidet,
cinglé de coups de fouet, allait plus vite.
Puis une petite tête toute rose, encapuchonnée dans une mante, sortit de
l'ombre verte. Une voix cria:
--Bonjour, Jasmin!
C'était Martine. Buguet s'approcha.
--Monte, Jasmin, tu n'es pas de trop, dit la Sansonnet.
--Non, non, merci! cria Martine en sautant légère dans les bras de son
galant, qu'elle baisa sur les deux joues:
--J'aime me dégourdir les jambes!
--Ah oui! répliqua Nicole. Il vaut mieux n'être que deux.
Elle fit claquer son fouet et trotter sa bête.
--Pouah! dit Martine en secouant sa cotte avec un air précieux que
Jasmin ne lui avait pas encore vu, ce n'était pas la peine de prendre un
rien de benjoin pour échouer dans la charrette d'une poissarde. Je suis
sûre que je pue l'anguille. Sens!
Avec une mine agaçante elle posa sa tête sur l'épaule de Jasmin.
Celui-ci fut galant:
--Tu sens meilleur qu'un parterre d'œillets, et c'est double joie de te
voir et de te sentir. Laisse-moi encore respirer l'odeur de tes cheveux.
Elle souleva un coin de sa capuce:
--Tiens!
Jasmin huma une bouffée.
--Et tu n'en profites pas pour m'embrasser? Tu n'es guère plus aimable
envers moi que Monsieur d'Étioles vis-à-vis de sa femme. Il est vrai que
le marquis est laid!
Elle regarda Jasmin et fit une révérence:
--Si nous nous marions, nous serons assortis! Et comme tu n'es pas plus
mal tourné que tous les freluquets qui veulent me prendre le menton, tu
ne seras jamais cocu!
--Allons, petite peste!
--Courons, dit Martine, je suis sûre que Tiennette nous guette.
--Elle est là.
--Elle ne perd jamais l'occasion de se frotter aux amoureux!
--C'est pour s'instruire.
--Eh bien! je vois qu'elle pourrait plutôt t'en remontrer là-dessus, car
tu n'es guère dégourdi!
--Que je t'attrape!
Martine courut alors d'une volée jusqu'à la maison dont elle poussa la
porte.
Elle tomba sur le dos de la Buguet.
--Eh bien, petite, as-tu le diable à tes trousses?
--Mère Buguet, c'est votre fils qui veut me chatouiller!
Jasmin arrivait. Il rougit devant sa mère. Tiennette se tenait le
ventre.
--Qu'il fait bon ici! dit Martine.
Lentement, avec un geste de demoiselle emprunté dans les antichambres,
la jeune villageoise retira sa mante en prenant soin de ne pas
chiffonner son bonnet blanc.
--Tiens, des roses de Noël!
Elle prit une des fleurs du bouquet, tint du bout des doigts la tige
charnue, et avec de petites mines entendues admira les pétales nacrés et
livides. Puis redevenant rustaude elle mit la fleur dans sa bouche.
--Prends garde! cria Jasmin, c'est du poison!
--Mais non, ça guérit de la folie!
--Te voilà bien savante!
--Mme d'Étioles ordonna une infusion d'ellébore au duc de Gontaut qui
s'était déclaré fou d'amour pour elle et qui ne la quitte jamais!
La soubrette ajouta:
--Dame! Je n'ai pas plus mes oreilles dans ma poche que ma maîtresse n'a
les yeux dans la sienne!
Tiennette posait sur la table le veau qui nageait en une sauce brune. On
s'assit.
Martine parla des élégances de sa châtelaine.
Mme d'Étioles était raffinée en tout: elle possédait des pots à fard
avec des roses et des violettes peintes parmi des ornements d'or et une
fontaine à parfums qui représentait un grand œuf ayant à son sommet une
petite tulipe.
--Tu puises à cette fontaine? dit la Buguet moqueuse.
--Elle a un petit robinet d'argent.
Martine s'exprimait avec de gracieuses inflexions de voix qui charmaient
Jasmin.
--Et Mme d'Étioles se met beaucoup de rouge? demanda Tiennette.
--Beaucoup. Elle n'a plus la fraîcheur d'une jeune fille. Elle a eu deux
enfants.
Puis la soubrette parla du linge de sa maîtresse. Les lingères se
crevaient les yeux en ourlant à jour les jupons, les brodeuses ne
trouvaient plus d'aiguilles assez fines pour festonner les fichus de
mousseline. Mme d'Étioles portait des chemises qui passaient aisément
dans la bague de l'abbé de Bernis.
--Un abbé se prêterait à ces amusettes?
--Il paraît.
--Mais, dit malignement Tiennette, des chemises pareilles ça ne doit pas
lui cacher l'honneur?
--Ça le lui voile seulement.
--Assez là-dessus, mes enfants, interrompit la Buguet. M'est avis que
quand on ne cache plus rien, c'est qu'on n'a plus rien à perdre. Entre
nous je ne donnerais pas lourd de sa vertu, à ta belle maîtresse!
--Ma mère, supplia Jasmin.
--Le Roi ne pense pas ainsi, s'écria Martine, et je crois qu'il
baillerait bien sa bonne terre de Brie pour acheter tout ce qui lui en
reste!
Les yeux de Tiennette brillaient:
--Martine, quand j'aurai l'âge tu me feras entrer chez Mme d'Étioles?
J'en ai assez de ramer des pois!
--C'est cela, bougonna la Buguet. Petite ambitieuse!
Tiennette tint bon:
--Peut-on pas rester aussi honnête au service des grands qu'à la queue
des vaches! Regardez la fille de Règneauciel! La v'là enceinte! Et il
paraît que ça lui est arrivé en plein champ, quand elle fanait le foin!
Tandis que toi, Martine, es-tu pas une honnête fille?
La mère Buguet disparut. Elle rentra, portant la galette dorée à l'œuf
qui brillait comme un écu sortant de la fonderie:
--Allons, Tiennette, fourre-toi sous la table et dis à qui la première
part!
Tiennette se baissa, mit un pan de la nappe sur sa tête et susurra selon
la coutume:
--Tibi, domine!
--Pour qui? demanda la Buguet.
--Pour Martine!
Le jeu recommença jusqu'à ce que chacun eût sa part de gâteau.
--Nous voilà tous servis, dit la Buguet.
Après avoir scruté du regard chaque feuillet sans rien découvrir, les
convives mordirent dans la galette. Martine poussa un petit cri joyeux:
elle était reine!
Majestueusement, avec un geste à la d'Étioles, elle laissa tomber la
fève dans le verre de Jasmin.
Alors, changeant sa voix, elle lui dit avec une œillade:
--Sire! Soyez le plus heureux des rois!
Elle se pencha, attendit un baiser.
Jasmin crut voir s'incliner vers lui comme un reflet de Mme d'Étioles.
Cela avait été, un peu, la même voix, c'était le même geste, peut-être
le même regard. Il trembla et donna à Martine un baiser si étrangement
ému qu'il confirma tous les soupçons de la soubrette et que, tout en la
forçant à frémir de joie, il lui fit mal au fond du cœur.
La Buguet versa du vin dans tous les verres. Jasmin but le premier. Les
femmes crièrent par trois fois:
--Le roi boit!
Alors l'amoureux se leva et de toutes ses forces embrassa la reine.
Cette fois elle rayonna de bonheur.
--Le roi m'offrira-t-il la main pour le tour du jardin? demanda Martine
continuant la comédie.
Jasmin la prit par la taille, qu'elle avait menue (elle se serrait
davantage!) et la baisa à la volée (car elle faisait maintenant mine de
se défendre!) sur les cheveux, dans le cou et sur l'oreille qu'elle
avait petite et rouge comme une crête de poulette.
--Si tu continues à singer la marquise, le roi ira vite en besogne et
nous serons bientôt à la noce, glissa à Martine la malicieuse
Etiennette.
La journée finissait, superbe. Il était cinq heures quand on alluma les
chandelles. Martine déclara que les jours augmentaient.
La mère Buguet dit:
--Aux rois on s'en aperçoit.
V
En avril Buguet reçut de Martine la lettre que voici:
Mon cher Jasmin,
J'ai bien pensé à toi depuis l'Epiphanie où je fus reine de la fève et
te pris pour roi--par devant ta bonne mère. Mais en moins de deux mois
il est arrivé des aventures!
On doit savoir à Boissise-la-Bertrand que le 25 février le Roi a donné
un grand bal en son palais de Versailles. Ce qu'on ne sait point, c'est
que ma maîtresse y était, et moi aussi. Garde ça pour toi, c'est un
secret. Mais j'en ai trop lourd sur la langue, il faut que je bavarde.
Ma maîtresse était déguisée en domino blanc de la plus belle soie, avec
des ruches et des nœuds flottants couleur de rose. Son masque était
blanc aussi. Il vient de Venise. Dans cet accoutrement sa mère elle-même
n'aurait pu la reconnaître. Moi, j'étais en un domino de taffetas noir
dont le bruit m'assourdissait au moindre mouvement. Avec ça mon masque
me chauffait les joues.
Il était plus de minuit quand nous sommes arrivées à Versailles en
carrosse. Dès qu'on fut en vue du château qui était éclairé tout en haut
de l'avenue, les chevaux n'avancèrent plus qu'au pas. Je me consolais de
cette lenteur en regardant les cent mille lanternes. Madame piétinait
d'impatience. Enfin on arriva tout de même, et après avoir été serrées
dans l'escalier à ne pas pouvoir avancer d'un pas, nous avons bien
failli entrer sur le nez dans la première salle, poussées au derrière
par la foule qui venait de rompre les barrières. Madame a eu si
grand'peur qu'elle a crié et moi je tremblais encore en arrivant dans la
galerie des Glaces. Nous avions traversé bien d'autres chambres avant
d'y arriver, qui me parurent les plus belles du monde avec leurs
plafonds comme des paradis et la foule des danseurs et des danseuses qui
s'y trémoussaient et le son de la musique. Il y avait des Chinois avec
des chapeaux à sonnettes et des Turcs avec des têtes plus grosses que
des citrouilles. Des bergères avaient de si petits chapeaux qu'ils ne
leur coiffaient qu'une oreille. Mais dans la galerie des Glaces c'était
encore plus magnifique. Nous sommes arrivées juste à temps pour voir la
Reine faire son entrée en s'appuyant sur l'épaule du Dauphin déguisé en
jardinier, ce qui m'a fait penser à toi. Il donnait la main à l'Infante
qui était en bouquetière. Après venaient les princes, les duchesses tous
pimpants sous la lumière des dix-huit lustres qui pendaient du plafond.
Dix-huit lustres sais-tu combien ça fait de chandelles? Je m'étais mise
à les compter pour te le dire, tout en me rafraîchissant la joue à une
colonne de marbre, mais comme ça se reflétait vingt fois dans les
glaces, ça m'embrouillait dans mes comptes.
Je rejoignis Mme d'Étioles que j'avais perdue. Elle était tout au bout
de la salle sous les feux d'une girandole qui ressemblait à une cascade
de lumière. Il y avait non loin d'elle des seigneurs déguisés en ifs
taillés comme ceux qui se trouvent dans le jardin du marquis d'Orangis.
Cela t'aurait amusé de voir des hommes changés en arbres. Leurs yeux
brillaient sous les feuilles autant que les vers luisants dans tes
romarins. Beaucoup de dames les entouraient, paradaient devant eux en
œillardant à leur enseigne. Mme d'Étioles n'en regardait qu'un seul. Il
s'en aperçut et s'approcha d'elle. Alors ma maîtresse en profita pour
l'intriguer tout à son aise. L'arbre lui faisait des compliments sur son
esprit. Le fait est que pour bien dire elle n'a pas d'égale. Celui qui
lui a coupé le filet n'a pas volé ses cinq sous. Ah! si tu avais pu
comme moi lui entendre dire: «Est-ce sous votre ombre que se cache mon
bien-aimé?» Et elle ôta son masque, juste le temps de montrer qu'elle
était jolie à ravir, comme on le murmurait autour d'elle, et elle s'en
fut se perdre dans la foule en laissant tomber son mouchoir. L'if le fit
ramasser et le rejeta à Mme d'Étioles, elle le rattrapa au vol et
plusieurs seigneurs crièrent: le mouchoir est jeté! le mouchoir est
jeté! Ah! Mme d'Étioles était jolie en cet instant! Ses yeux brillaient
comme jamais et son pied, qu'elle montrait sous le domino, était plus
petit que la langue de ton chien. Il paraît que c'est un grand honneur
quand le Roi jette le mouchoir et l'if n'était autre que le Roi. La
preuve en est que depuis nous le revîmes au bal de l'hôtel de ville le
dimanche gras. Il était en domino de satin noir et ma maîtresse aussi.
Ils se sont parlé, mais la foule m'ayant séparé de Mme d'Étioles je
n'ai pu la rejoindre que plus tard et juste à point pour réparer les
anicroches de sa toilette et de sa coiffure. Heureusement que par haute
protection on nous fit entrer dans un cabinet. Il était temps. Ma
maîtresse a failli se trouver mal tant la foule l'avait serrée. Moi je
mourais de faim! Ce n'était plus le bal de Versailles où on voyait des
sociétés installées à manger dans des coins comme sur l'herbe. A l'hôtel
de ville ceux qui approchaient du buffet gardaient tout pour eux.
C'étaient des gens du commun, cela se voyait à leur gloutonnerie. Même
qu'un abbé à qui je demandais un biscuit m'a répondu: fais un péché pour
l'avoir, embrasse-moi sur la bouche! J'ai eu grand'honte et je cours
encore. Après le bal on m'a plantée là. Heureusement que je ne suis pas
empruntée. Ma maîtresse était montée dans un fiacre avec le domino noir
et un autre masque. Depuis nous voyageons beaucoup de Paris à
Versailles. Ma maîtresse fut à la Comédie Italienne où il y avait la
Reine, le Roi et les plus puissants personnages. Tu vois qu'elle est
dans les honneurs et tout cela pour un mouchoir. Après nous sommes
restées plusieurs jours au château de Versailles. C'est un palais cent
fois plus beau que le Louvre et entouré de jardins qui te feraient
tourner la tête. Ma maîtresse changeait d'habits à toute heure. Tantôt
elle était en satin bleu, tantôt en satin blanc, puis en rose. Elle
avait emmené un coiffeur de Paris. Il fallait voir voler la poudre! On
ne ménageait ni les parfums ni les onguents. La chambre fleurait comme
une cassolette. C'est nécessaire à la Cour. Un jour le Roi a invité Mme
d'Étioles à souper avec une duchesse, un prince et un ministre.
Tu penses si je suis fière d'être savante pour te raconter tout cela.
C'est pourtant grâce à ton oncle qui m'a montré à écrire. Cela me coûte
six liards de papier, mais je ne les regrette point puisque j'ai la
chance de te faire porter ce cahier d'écrit par le valet du marquis
d'Orangis qui est venu me voir.
Garde bien pour toi tout ce que je te dis et toutes les tendresses de ta
petite reine Martine.
Jasmin relut vingt fois cette lettre. Naïf il ne perçut pas d'emblée le
rôle que Mme d'Étioles jouait dans l'intrigue. D'ailleurs pour la plus
grande partie des gens, tout ce qui se passait dans l'orbe du Roi était
sacré. L'amour du monarque, même aux yeux des bourgeois riches, était
comme un don de fée, un bonheur suprême. Jasmin entrevit Mme d'Étioles
dans la gloire d'un des soleils d'or de Fontainebleau, qui lui avaient
paru, sur des portes, des horloges, des carrosses, l'emblème de la
souveraineté. Sa déesse lui parut plus belle.
Une nouvelle lettre de Martine arriva quelques jours plus tard. Assez
courte elle annonçait que le roi partait pour la Flandre et que, pendant
qu'on préparerait à Versailles l'ancien appartement de la duchesse de
Châteauroux pour Mme d'Étioles, celle-ci se retirerait sans faste en
son château des bords de la Seine. Martine invitait Jasmin à venir l'y
voir et à apporter des fleurs pour sa maîtresse dès les premiers jours
de mai.