Le lendemain, au lever du soleil, Martine donna sa missive à un
coquaillier qui passait; contente de sa décision elle se sentit plus
légère que la veille.
Avant dix heures, Mme d'Étioles la fit venir à sa toilette.
--Eh bien, Martine, le temps d'hier fut propice aux vendanges?
--Oh! oui, Madame, on dit que les futailles manqueront. Gourbillon le
sacristain s'offre à boire le trop plein des cuvées.
--Une outre, ton homme d'église! Mais tu ne dis rien de ton amoureux?
La soubrette pensa défaillir. C'était le moment de parler.
--Ah! Madame, je pense qu'il est grand temps qu'on nous marie!
--Oui, vraiment! Te voilà bien pressée. Crains-tu pour ta taille? Je te
croyais plus sage.
--Si ce n'est l'honneur, ce que pense madame me chagrinerait moins que
ce qui arrive.
--Quoi donc?
--Jasmin en aime une autre!
La soubrette sanglota.
--Il te l'a dit?
--Lui-même l'ignore peut-être, mais moi je n'en doute point.
--Pauvre fille! Si tu l'aimes tant il faut l'éloigner de ta rivale.
Qu'il entre ici comme jardinier! Tu le garderas à vue et tes attraits
sont assez visibles pour le distraire. Et puis nous lui taillerons de la
besogne. Compte sur moi. Allons, cesse de te rougir les yeux. Tu sais
que je n'aime pas les visages chagrins autour de ma personne.
Martine se tut. Mais toute la journée elle songea à la bonté de Mme
d'Étioles. Elle s'avoua qu'elle avait été injuste la veille à son égard.
En somme, que pouvait la grande dame si Jasmin s'éprenait ainsi d'elle!
Allait-on lui reprocher de dégager ce charme captivant qui séduisit
jusqu'à Martine, car Martine serait triste si elle devait quitter sa
maîtresse!
--On est si bien chez elle! Tout est plein de grâce. Les paroles sont
douces. On entend de la musique tous les jours.
Martine regretta presque d'avoir écrit. Mais la lettre était déjà chez
Laïde Monneau. Celle-ci arriva à Étioles le lendemain. Elle fit appeler
Martine sur la route, après avoir comblé de grandes révérences le valet
qui vint à la grille. Laïde avait une de ces figures cireuses et ridées
de paysannes où l'âge ne marque plus. Son regard était dur.
--Sais-tu bien, dit-elle à Martine, qu'en lisant ton mot d'écrit j'ai
cru que tu devenais folle? De mon temps il n'y avait que les filles
prêtes à être colombes dans le pigeonnier d'une sage-femme pour être si
pressées d'entrer en ménage! Aussi comme je te sais honnête et que pour
la mémoire de ta sainte mère qui t'a confiée à mes soins je ne veux pas
que tu donnes à jaser, j'ai pris sous mon bonnet de venir te trouver
pour t'empêcher de faire un coup de tête dont tu te mordrais les ongles.
--Allons, allons, ma marraine, reprenez votre vent et dites-moi l'avis
de Jasmin.
--Ah! ça, t'imagines-tu que je lui ai montré ta lettre à ce garçon? Ah
bien! Ce n'aurait pas été long! Il aurait planté là sa bêche et son
râteau pour venir te chercher. Un amoureux, ma fille, c'est un
amoureux--tout ce que tu dis est bien dit, tout ce que tu fais est bien
fait. Il ne voit que par tes yeux: à toi de ne point faire de bévue!
Mais moi je ne me prête pas à tes turlutaines en te recevant dans ma
maison qui te paraîtrait un taudis maintenant que tu as des habitudes de
luxe.
--J'avais tant envie de rentrer au pays, et de me marier, murmura
Martine.
--Ta! Ta! Ta! Je fus ravaudeuse à Paris. Eh bien, si de but en blanc
j'avais quitté mon tonneau pour demander à ma mère de me marier un mois
après, elle m'aurait rabattu les coutures de façon à m'en ôter l'envie.
Quand on n'a pas un sou vaillant, ma fille, et avec ça des habitudes
grandioses, faut savoir d'abord amasser l'argent et avant tout remplir
son esquipot de pistoles!
--Je vous obéirai, ma marraine, dit modestement Martine en baissant les
yeux.
Pendant que la paysanne lui faisait la leçon, la fine soubrette avait
conçu un plan pour sauver l'amour de Jasmin et elle le rumina plusieurs
jours durant.
Martine se disait que jamais Buguet n'oserait parler de sa passion pour
Mme d'Étioles. Il serait au service de la châtelaine, dans son jardin,
que rien n'en pourrait transpirer. Elle devinait au surplus les
ambitions de sa maîtresse et savait que cette intrigante n'était point
femme à prêter attention à un jardinier:
--C'est comme si au fond d'une cave on brûlait des chandelles pour une
étoile!
Martine soupira pourtant:
--Plus jamais ce ne sera comme avant. Il y aura toujours celle-là entre
nous.
Il valait mieux que l'intruse fût Mme d'Étioles. Martine n'en souffrait
pas moins dans son affection pour Jasmin. Elle s'apercevait de la
profondeur de cet amour. Ne pas devenir la femme de Buguet, ça la
tuerait! Elle l'aimait malgré tout et de toutes ses forces. Jasmin était
sa joie, son rêve, sa vie! Il lui fallait les baisers de Jasmin, il lui
fallait ses caresses! Elle avait grandi avec cet espoir et cet espoir
prenait tout son cœur!
Ah! jadis le garçon était distrait, trop peu chaleureux et Martine l'eût
jugé maintefois indifférent si elle n'avait connu à fond son caractère.
Trop souvent le baiser désiré se faisait attendre! Jasmin était calme.
Et voilà que Mme d'Étioles avait bouleversé tout cela d'un coup!
Martine n'avait plus reconnu son amoureux dans ce jardinier tour à tour
boudeur et charmant, violent ou doux, fuyant sa compagne après le repas
et lui prodiguant au départ des baisers qu'elle sentait encore!
--Pour ramener Jasmin, je veux ressembler le plus possible à ma
maîtresse, se dit la soubrette. On peut se faire pareille à une autre.
Quand Mme d'Étioles se grime pour jouer la comédie à Chantemerle, chez
Mme de Villemer, elle prend parfois la physionomie de certaines
personnes dont la compagnie veut rire.
Martine projeta même d'user de Mme d'Étioles auprès de Jasmin, en lui
parlant d'elle, en arrivant embaumée de son parfum, en répétant ses
paroles. Jeu cruel pour Martine! Jeu dangereux! Mais la soubrette,
attachée à la grande dame par son affection et par la volonté de sa
marraine, s'exaltait à l'idée de cette lutte amoureuse et savourait à
l'avance les baisers plus profonds et plus fous de Buguet.