Malgré le désir qu'avait le P. Melchisédek de nous retenir à Lavra,

nous en partîmes le 14 juin. Ce jour-là la chaleur était accablante;

aucun souffle n'agitait l'air et les ambres semblaient clouées sur le

sol. Les deux caloyers, qui devaient nous conduire en barque jusqu'au

couvent de Pantocrator, montraient du doigt le ciel avec un hochement

de tête qui ne présageait rien de bon. Il n'y avait pas une heure en

effet que nous étions partis que les nuages envahirent le ciel, la mer

devint livide et le vent hésitant fit battre la voile le long du mât.

Les moines gémissaient disant que nous serions punis de notre

imprudence; mais il était trop tard pour se plaindre: il eût été en ce

moment dangereux de chercher la côte qui présentait une muraille

inaccessible de rochers: chacun fit donc force de rames; une

demi-clarté tombait encore sur la foule pressée des vagues et

permettait de se diriger; mais l'obscurité ne tarda pas à devenir

complète, et l'orage éclata avec un fracas épouvantable au-dessus de

nos têtes; la bourrasque, augmentant de violence, arrivait par rafales

furibondes qui nous faisaient croire à chaque instant que nous allions

chavirer.

.... Enfin, à neuf heures, nous arrivâmes devant le couvent de

Pantocrator, mouillés, autant qu'on peut l'être, d'un mélange de l'eau

de la mer et de l'eau du ciel, mais beaucoup plus de la première qui

avait enlevé toute la partie supérieure d'un bordage et fort endommagé

le gouvernail. On cria dans le couvent au miracle et nous vîmes le

moment où on allait canoniser, séance tenante, les deux caloyers; car

il est bien entendu que nous autres n'étions pour rien en cette

affaire miraculeuse. Ce qu'on fit de plus sage fut de nous donner à

chacun une bonne houppelande fourrée dans laquelle nous dînâmes, avec

cette béatitude qu'on éprouve quand le vent mugit au dehors et qu'on

est au dedans chaudement attablé avec de gais compagnons.

Ayant l'intention de revenir plus tard à Pantocrator, nous demandâmes

aux Épitropes des mulets pour gagner Vatopédi dès le lendemain.

Vatopédi est à trois quarts de lieue de Pantocrator.

Il était encore de bonne heure quand nous partîmes; la brume du matin

était à peine transparente: les abeilles bourdonnaient dans l'herbe

humide encore de l'orage de la veille et les papillons séchaient leurs

couleurs éclatantes aux premiers rayons du soleil. Les moines

circulent si rarement sur la montagne que les oiseaux peu habitués à

voir des êtres de notre espèce, se penchaient curieusement sur les

branches, et rien n'était plus gai que cette petite troupe sautant

sans frayeur de branche en branche en secouant les dernières

gouttelettes de rosée. Après deux heures de marche apparut, derrière

un rideau de platanes, la face grisâtre du couvent.

Au-dessus de la porte d'entrée, trois moines grimpés sur un

échafaudage, peignaient à fresque la muraille extérieure. L'un d'eux

se retourna, c'était notre hôte, l'archimandrite Anthimès. L'occasion

était trop belle pour la manquer, et nous nous mîmes en observation

devant les trois peintres, qui en une heure achevèrent plus de deux

mètres carrés de peinture avec une merveilleuse facilité. Voici

comment ils procèdent. Ils revêtent le mur mis à nu d'une couche égale

de chaux et de paille hachée menu et ne couvrent que ce qu'ils peuvent

achever dans la journée. Cet enduit bien étalé, le maître mesure à

l'aide d'un compas fait de deux morceaux de roseau la place que doit

occuper chaque figure; puis, avec du brun rouge délayé dans la colle

de poisson, il indique les contours; l'élève alors remplit ces lignes

d'un ton plat sur lequel le maître relève les lumières et accuse les

ombres: l'ombre toujours répartie également sur les côtés et la

lumière au centre. Après l'indication générale des figures par teintes

plates, l'ensemble n'est pas désagréable à l'oeil; mais, à mesure que

le peintre indique les détails et pose brutalement ses lumières,

l'aspect devient heurté et criard. Cela tient, comme je l'ai dit, au

sentiment peu artistique qui les guide, car les procédés que leur a

transmis la tradition sont excellents.

Ces fresques représentaient les saints philosophes parmi lesquels

Selon, Aristote, Sophocle et Platon: hommage à la philosophie païenne

qu'on rencontre fréquemment dans les églises du rite grec.

Vatopédi n'est qu'un amas de toits ternes, de coupoles bronzées et de

tours dentelées, entassement prétentieux que fait paraître mesquin le

voisinage des hardis escarpements de la montagne. Sa situation est

privilégiée. Placé au bord de la mer dans une gorge abritée des vents

du midi par de hautes forêts, l'air y est le soir assez frais et le

soleil vient égayer ses cours plus vastes que celles des autres

couvents. Cet établissement est le plus peuplé de la montagne, par

conséquent celui dont les environs sont les plus cultivés. Il ne

faudrait pas croire cependant pour cela que les moines soient

très-exigeants envers le sol qui donne à pleines mains tout ce qu'on

lui demande. Quand les pentes ne sont pas trop roides, ils y montent

et ensemencent; ailleurs ils laissent venir les arbres selon leur

caprice, cueillent les fruits qui pendent aux branches basses et

mangent les autres quand ils tombent.

[Illustration: Peinture de la trapeza de Lavra: Les trois

patriarches.--Dessin de Thérond d'après une photographie.]

À la fondation de ce monastère se rattache une anecdote qui, selon

toute apparence, n'est qu'une fable. Les fils de Théodose, Arcadius et

Honorius, venaient de Naples à Constantinople avec leur mère quand ils

furent, à la hauteur d'Imbros, assaillis par une tempête. Arcadius

tomba à la mer et fut retrouvé par les ermites du mont Athos couché

sur une touffe de framboisier ([Grec: batos], framboisier). Les

ermites reconnaissant à la beauté de l'enfant son origine royale, le

portèrent à Constantinople, et, lorsque Arcadius succéda à son père,

il fit élever, à l'endroit même où il avait été poussé par la mer, un

couvent auquel il donna le nom de Vatopédi (de [Grec: batos],

framboisier; [Grec: paidion], enfant).

A. PROUST.

(_La suite à la prochaine livraison._)

[Illustration: MONT ATHOS.--La confession.--Dessin de Bida.]

LE TOUR DU MONDE.

VOYAGE AU MONT ATHOS,

PAR M. A. PROUST[34].

[Note 34: Suite et fin.--Voy. pages 103 et 113.]

1858.--INÉDIT.

La légende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. --

Esphigmenou. -- Théodose le jeune. -- L'ex-patriarche

Anthymos et l'Église grecque. -- L'isthme de l'Athos et

Xerxès. -- Les monastères bulgares, Kiliandari et Zographos.

-- La légende du peintre. -- Beauté du paysage. --

Castamoniti. -- Une femme au mont Athos.

On nous cite une autre légende qui veut que le monastère de Vatopédi

ait été fondé par un prince de Blakie et, chose assez singulière, un

prince catholique. Ce qui le ferait croire, c'est que le couvent de

Vatopédi a longtemps reçu des secours de Rome et que, dans un vieux

pan de murailles est encastré un petit bas-relief représentant cette

dotation à la Vierge par le prince.

L'école de théologie qu'y fondèrent au siècle dernier Eugène Boulgaris

et Nicéphore Théodoxis donna à ce couvent une grande importance: les

églises y sont nombreuses; le catholicon, placé contre l'ordinaire à

un des angles de la cour principale, est orné de fresques de

Panselinos malheureusement retouchées; il y a quelques belles

mosaïques[35] et entre autres un _tétramorphe_ très-bien conservé. (Le

tétramorphe est la réunion en un seul corps des quatre attributs des

évangélistes: l'ange de Saint Matthieu, l'aigle de saint Jean, le

livre de saint Marc et le boeuf de saint Luc, groupés sur un corps

humain ailé.) J'ai parlé de cette méthode symbolique pratiquée souvent

par les Byzantins: la source divisée en trois ruisseaux par exemple,

ou le soleil, sa lumière et son rayon, figurant la Trinité. Cet usage

répandu dans toutes les religions d'Orient vient des prophètes de la

Judée qui voyaient, dans l'arche d'alliance, la verge d'Aaron et

l'urne de la manne, les symboles de la Sainte Vierge; dans le serpent

d'airain, Jésus-Christ en croix, et dans la mer et la nuée, le

baptême.

[Note 35: Il est intéressant, dit M. Didron, dans

son _Iconographie_, de constater que la mosaïque est

byzantine et chrétienne. D'après la chronique arabe du

patriarche Eutichius, les musulmans trouvèrent l'église

de Bethléem, église élevée par sainte Hélène, ornée de

_fsefya_. Edrisi, dans sa description de la mosquée de

Cordoue, affirme que l'enduit qui recouvre encore les

murs de la Kibla fut envoyé de Constantinople vers le

milieu du dixième siècle à Abdérame III par l'empereur

romain. Les Grecs appellent encore aujourd'hui la

mosaïque [Grec: psêphois] (psephises).]

Les Grecs qui viennent en pèlerinage à la Sainte-Montagne (pèlerinage

que tout bon orthodoxe doit faire une fois en sa vie) débarquent à

Vatopédi, que son commerce de bois met plus souvent en rapport avec

les villes de l'Asie que les autres couvents. Un pappas de Smyrne, qui

était allé à Kariès faire viser ses papiers, nous demanda de se

joindre à nous pour visiter les couvents. Il voyageait avec ses deux

fils: le plus jeune avait ces grands traits empreints de noblesse et

de mélancolie que les habitants de l'Asie ont conservés plus purs que

les Grecs de l'Attique, et portait la tête fièrement emmanchée sur le

col avec un air de conviction qu'elle lui appartenait, tandis que

nous, occidentaux civilisés, serrons la nôtre tellement dans des

cravates et l'enfonçons si profondément dans nos habits qu'il semble

que nous ayons peur de la perdre.

[Illustration: Bas-relief du couvent de Vatopédi.--D'après le dessin

de M. A. Proust.]

Un jour que nous allions visiter un skite à peu de distance du couvent

et que ces pèlerins marchaient devant nous, je remarquai combien ils

se fondent harmonieusement dans le paysage. Les chauds rayons du

soleil ont déteint sur leur fontanelle jaunie et adouci les couleurs

trop vives de leurs vêtements. Dans les pays du nord, quand la foule

s'éparpille au grand air un dimanche d'été, elle a revêtu sa chemise

reblanchie, ses souliers revernis et son chapeau aux reflets luisants;

alors, sur la verdure mate, le soleil s'accroche à tous ces êtres

comme à des paillettes d'or, et on croit entendre comme le bizarre

concert de fausses notes dans la pastorale de Beethoven. Ils font fuir

les oiseaux et mettre les boeufs en fureur, et cependant ils ont

raison et contre les boeufs et contre les oiseaux; car c'est un besoin

sous notre ciel gris d'attirer sur nos bottes et notre chapeau un

rayon de la lumière avare. Sous ce ciel d'Orient, au contraire, le

soleil est ardent, la végétation vigoureuse, et il semble qu'on

respire la santé dans l'air: les ermites de l'Athos ont vraiment un

grand mérite à ne pas devenir épicuriens. Du reste, le skite que nous

visitons ce jour-là ne ressemblait en rien à une trappe; ses habitants

tissaient des chemises en chantant, au bord d'un torrent empourpré de

lauriers-roses, et leur face réjouie, leurs larges épaules, leurs

mains noueuses disaient assez: «Frère, il faut vivre et longtemps

louer Dieu qui nous a faits si robustes sur un sol si prodigue.»

À quelques jours de là nous quittions Vatopédi avec le pappas, ses

deux fils et l'higoumène d'Esphigmenou, qui rejoignait son couvent.

Ce dernier monastère est presque entièrement neuf, réédifié il y a peu

d'années. On l'appelle Esphigmenou parce qu'il est placé dans une

vallée étroite ([Grec: sphingô], étrangler). Il a été dédié à Siméon

par Théodose le Jeune et sa soeur Pulchérie; Théodose est le saint

Louis des Byzantins. Son palais était tenu comme un monastère, dit

Théodoret; il se levait de grand matin pour chanter, avec ses soeurs,

à deux choeurs les louanges de Dieu; il jeûnait souvent, souffrait

patiemment le chaud et le froid et ne tenait rien de la mollesse d'un

prince né dans la pourpre. Si quelque criminel était condamné à mort,

il lui donnait sa grâce, car, disait-il, il est bien aisé de faire

mourir un homme, mais il n'y a que Dieu qui puisse le ressusciter.»

Les moines honorent beaucoup Théodose parce qu'il les craignait. «Un

jour, racontent-ils, un moine à qui il avait refusé une grâce

l'excommunia; l'empereur, qui allait prendre son repas, dit qu'il ne

mangerait point qu'il ne fût absous. Un évêque lui dit qu'il le

déclarait absous; mais Théodose ne voulut rien prendre avant qu'on eût

recherché le moine et qu'il l'eût rétabli dans la communion.»

C'est à Esphigmenou que s'est retiré le patriarche Anthymos[36] qui a

précédé le patriarche actuel sur le trône de Constantinople. Il n'est

pas sans utilité de donner ici quelques détails sur ce qu'est un

patriarche de Constantinople depuis 1453. Lorsque Mahomet II cherchait

à s'emparer de Constantinople, l'empereur Constantin s'adressa à Rome

pour en avoir des secours. Une partie du haut clergé grec, qui

craignait par l'union proposée avec l'Église romaine que son

importance ne diminuât, se rangea sous la bannière d'un mécontent, le

moine Georges Scholarius Genadius. Genadius s'entendit-il secrètement

avec Mahomet II? Quelques historiens l'affirment, mais rien ne le

prouve positivement, et il vaut mieux croire que le moine, après

l'entrée des Turcs dans la ville, réclama simplement du vainqueur le

poste de patriarche pour sauvegarder les intérêts des vaincus. Quoi

qu'il en soit, Mahomet II revêtit Genadius, non-seulement de

l'autorité spirituelle sur ses coreligionnaires, mais encore de

l'autorité civile et judiciaire, et le proclama chef de la nation

grecque, en sorte que le patriarche oecuménique de Constantinople est

depuis cette époque juge souverain des affaires civiles et

religieuses: c'est lui qui juge les procès, fait et défait les

mariages, lève les impôts, vend les indulgences (diavatirion) et

prélève des droits sur les objets en litige. Il est vrai qu'il a de

lourdes charges envers la Porte et que son élection lui coûte cher;

mais si le pallium se vend à l'encan, c'est le raïa qui paye les

enchères. On peut se faire une idée de la fréquence des élections, si

l'on songe qu'il suffit pour destituer un patriarche d'une simple

demande du synode des archevêques, qui tous désirent la place. Il n'y

a pas aujourd'hui dans les couvents grecs moins de six patriarches

destitués. Ces personnages, revêtus de pouvoirs aussi étendus sur la

nation grecque, pouvaient faire beaucoup pour elle: ils n'ont rien

fait que la tenir étroitement liée par le malheur et l'oppression. Que

la puissance patriarcale soit entre les mains de Pierre ou de Paul,

cela s'appelle toujours abus et despotisme[37]. Anthymos passe pour

être dévoué à la Russie; cela est possible, et on trouve de nombreux

exemples de ce dévouement dans l'aristocratie des couvents de l'Athos.

Les czars veulent-ils prendre Constantinople et rêvent-ils l'unité de

ces deux éléments, les Slaves et les Grecs? Les Anglais disent _oui_;

les Russes disent _non_. En admettant pour un instant la première de

ces hypothèses, le clergé grec s'entendra-t-il avec le conquérant

russe comme avec Mahomet II? Cela n'est pas probable, car ce qu'il

veut, comme toutes les puissances théocratiques, c'est l'État dans

l'État, et Pétersbourg ne semble pas favorable à ce principe. En

outre, il est permis de douter que le bon sens du peuple grec qui voit

plus clair dans les affaires de son clergé depuis quelques années, et

la partie même de ce clergé qui est vraiment nationale, permettent à

ces quelques dignitaires utopistes de perpétuer un système dont notre

siècle a fait justice et de _boyardiser_ une nation[38] qui a prouvé

qu'elle était digne d'être libre.

[Note 36: Les patriarches déposés se retirent dans

les couvents, comme autrefois les empereurs détrônés.

Jean Cantacuzène se retira ainsi au couvent de Vatopédi

et y vécut de longues années sous le nom de P. Joasaph.]

[Note 37: Plusieurs patriarches, le P. Constantius

entre autres, retiré aujourd'hui à Chalkis, sont

respectables à tous les titres et pour leur science et

pour leur intégrité; mais la surveillance du synode et

les exigences de la Porte, auprès de laquelle ils ont

compromis leur indépendance par les abus simoniaques des

élections, les rendent impuissants à faire le bien.

En 1821, le patriarche Grégoire était contraint

d'excommunier la cause pour laquelle il versait son sang

quelques mois plus tard.]

[Note 38: Par peuple grec, j'entends désigner,

non-seulement le royaume de Grèce, mais encore la

population intelligente de la Turquie d'Europe et du

littoral de l'Asie. Le Grec de la Grèce, que l'Europe a

jugée très-sévèrement, parce qu'après quatre siècles de

servitude elle n'est pas arrivée à un degré de

civilisation immédiate et qu'elle n'a pas encore produit

de nouveau des Homère, des Phydias, des Sophocle ou des

Aristide, n'est qu'une très-petite partie de la grande

nation]

Anthymos, qui avait été déjà appelé deux fois au patriarcat, était au

couvent d'Esphigmenou entouré d'un grand respect par les autres

caloyers.

Le 23 juin, nous pliâmes bagages et envoyâmes chercher le pappas, qui

passait avec ses deux fils tout son temps à l'église. Notre pèlerin

était de très-bonne composition, toujours disposé à partir ou à

rester. Je lui dis que nous allions le soir coucher à Kiliandari, et

il monta sur son mulet. Il eût aussi bien été à l'occident qu'à

l'orient, peu lui importait, pourvu qu'il allât coucher dans un

monastère.

La vallée étroite qui remonte à Kiliandari cesse d'être une gorge au

bout de quelques cents mètres, s'élargit à mesure qu'on avance et

arrive à une petite plaine basse, jaunie de mousse et hérissée de

rochers. Cette plaine est l'isthme que fit entailler Xerxès. Je ne

tenterai pas de prouver le plus ou le moins de probabilité du

percement. Juvénal y croyait peu:

«Creditur olim

Velificatus Athos, et quidquid Græcia mendax

Audet in historia.»

(J., _Sat._, _X_, v. 173.)

Belon n'y croit pas.

Choiseul-Gouffier se livre à ce sujet à un calcul assez compliqué,

d'où il résulte qu'il aurait fallu à Xerxès soixante-deux mille

journées d'ouvriers pour arriver à terminer ce canal. Voici le passage

d'Hérodote à cet égard, liv. VII, chap. XVI et suiv. (traduct.

Larcher.)--«On avait fait des préparatifs environ trois ans d'avance

pour percer le mont Athos, parce que dans la première expédition la

flotte des Perses avait essuyé une perte considérable en doublant

cette montagne. Il y avait des trirèmes à la rade d'Éléonte dans la

Chersonèse. De là partaient des détachements de tous les corps de

l'armée, que l'on contraignait à coups de fouet de percer le mont

Athos, et qui se succédaient les uns aux autres Les habitants de cette

montagne aidaient aussi à la percer. Bubarès, fils de Mégabyze, et

Artachès, fils d'Artée, tous deux Perses de nation, présidaient à cet

ouvrage....

«.... Voici comment on perça cette montagne: on aligna au cordeau le

terrain près de la ville de Sané, et les barbares le partagèrent par

nations. Lorsque le canal se trouva à une certaine profondeur, ceux

qui étaient au fond continuaient à creuser, les autres remettaient la

terre à ceux qui étaient sur les échelles; ceux-ci se le passaient de

main en main jusqu'à ce qu'on fût venu tout au haut du canal; alors

ces derniers le transportaient et le jetaient ailleurs. Les bords du

canal s'éboulèrent, excepté dans la partie confiée aux Phéniciens, et

donnèrent aux travailleurs une double peine....

«.... Xerxès, comme je le pense sur de forts indices, fit percer le

mont Athos par orgueil, pour faire montre de sa puissance, et pour en

laisser un monument. On aurait pu, sans autant de peine, transporter

les vaisseaux d'une mer à l'autre, par-dessus l'isthme; mais il aima

mieux faire creuser un canal de communication avec la mer, qui fût

assez large pour que deux trirèmes pussent y voguer de front.»

[Illustration: Albanais, soldat de la garde des Épistates.--Dessin de

Villevieille d'après M. A. Proust.]

Le percement de cet isthme large de 1200 mètres au plus serait

aujourd'hui très-facile, le sol n'étant élevé que de quelques pieds

au-dessus du niveau de la mer. On ne s'explique guère pourquoi Xerxès

entreprit ce travail qui ne lui épargnait qu'un trajet de 12 ou 13

lieues et le forçait quand même à aller passer à la pointe de l'Athos

pour doubler les caps Felice et Palliouri qui forment avec celui-ci

comme les trois dents d'une fourchette. Si l'on admet le percement, il

faut admettre la raison d'_orgueil_ qu'en donne Hérodote; la raison

d'utilité était nulle.

Kiliandari est à peu de distance en dedans de cet isthme à l'extrémité

de la montagne. Le porche qui sert d'entrée est sombre, mais

l'intérieur de la cour avec son double rang d'arcades superposées a un

air de propreté et d'animation qui réjouit. La marqueterie en briques

du catholicon contribue à égayer cet ensemble. Au-dessus des murailles

la montagne développe sa ligne verte et les arbres se penchent jusque

sur les toits. Ce tableau heureux de lignes est sans doute fort beau,

mais à la longue ces montagnes deviennent étouffantes et on voudrait

pour beaucoup un de ces plats horizons de nos plaines au bout d'une

route droite comme un I qui laisse voir au loin le clocher du village

coiffé de son bonnet d'ardoise.

Les moines de Kiliandari, Serbes et Bulgares, ont un vêtement plus

sombre que celui des caloyers grecs, mais qui toujours, à une faible

nuance près, a l'apparence du feutre usé: leurs mains, leurs visages,

prennent sous l'ardeur du soleil cette même teinte, et je me

surprenais parfois contemplant avec admiration le pantalon de Nankin

de Schrany dont le jaune d'or rompait un peu la monotonie du ton

général.

[Illustration: Vue du couvent d'Esphigmenou.--Dessin de Karl Girardet

d'après une photographie.]

Les Bulgares, peuple tranquille et laborieux, forment une branche de

la famille slave, répandue dans le nord de la Turquie d'Europe; les

Serbes habitent la principauté de Servie, la Bosnie, l'Herzégovine et

le Monténégro. Bien qu'ils aient une langue particulière, ils

célèbrent les offices en langue grecque. Longtemps ils ont possédé une

liturgie en esclavon: cette concession leur avait été faite par

Photius pour les empêcher d'écouter les propositions d'union que leur

faisaient les légats du pape en 865. Étienne Dunschan, roi de Servie,

déclara en 1351 les Serbes indépendants de l'Église grecque et nomma

patriarche le métropolitain de Servie, mais en 1737 le patriarche de

Constantinople obtint de la Porte la suppression de son rival et

depuis nomma les évêques. La langue grecque fut alors imposée dans les

églises[39].

[Note 39: Les Bulgares sont en effet peu satisfaits

des évêques grecs. À ce propos un catholique a dit: «Si

les Grecs refusent l'union, nous ferons à Constantinople

un empire latin en séparant les Bulgares du patriarche

oecuménique. Quelques Bulgares, oui; tous les Bulgares,

non. Ils sont Slaves et l'action russe est puissante sur

eux. Les convertirait-on qu'on ne pourra établir un

empire latin à Constantinople pas plus qu'on n'y

établira un empire russe. Le Bulgare est le boeuf de la

Turquie: c'est le Grec qui mène la charrue.»]

La bibliothèque de Kiliandari est riche en manuscrits slaves (M. de

Sévastiannoff y a fait de précieuses découvertes), et ses jardins

dédiés à saint Tryphon, patron des jardiniers, sont les mieux cultivés

de la montagne. Saint Sabbas est le fondateur de ce monastère. On

montre dans le catholicon ses reliques[40]. Devant le bêma, entre deux

cierges toujours allumés, est une Vierge peinte sur bois qu'on appelle

la [Grec: panagia tricherousa]. Cette image est chargée d'annulaires

et d'ex-voto. C'est par sa vertu, disent les moines, que Jean

Damascène, qui avait eu la main droite coupée par les iconoclastes,

vit renaître son bras mutilé.

[Note 40: Je n'ai pas parlé dans le cours de ce

récit des reliques nombreuses que conservent les

couvents de l'Athos (morceaux de la vraie croix,

fragments des vêtements de Jésus-Christ, etc.);

nomenclature qui eût été trop longue.]

Les moines de Kiliandari sortent peu, travaillent toute la journée à

des travaux manuels ou restent dans leurs cellules à prier, et font

voeu de pauvreté dans la plus stricte acception du mot. Notre

Albanais, Ianni, tenait les couvents slaves en grand mépris, parce que

le vin n'y est pas bon et que ces cénobites sérieux n'ont jamais le

plus petit mot pour rire.

Le Tour du Monde; Athos Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 5 / 7 段