nous en partîmes le 14 juin. Ce jour-là la chaleur était accablante;
aucun souffle n'agitait l'air et les ambres semblaient clouées sur le
sol. Les deux caloyers, qui devaient nous conduire en barque jusqu'au
couvent de Pantocrator, montraient du doigt le ciel avec un hochement
de tête qui ne présageait rien de bon. Il n'y avait pas une heure en
effet que nous étions partis que les nuages envahirent le ciel, la mer
devint livide et le vent hésitant fit battre la voile le long du mât.
Les moines gémissaient disant que nous serions punis de notre
imprudence; mais il était trop tard pour se plaindre: il eût été en ce
moment dangereux de chercher la côte qui présentait une muraille
inaccessible de rochers: chacun fit donc force de rames; une
demi-clarté tombait encore sur la foule pressée des vagues et
permettait de se diriger; mais l'obscurité ne tarda pas à devenir
complète, et l'orage éclata avec un fracas épouvantable au-dessus de
nos têtes; la bourrasque, augmentant de violence, arrivait par rafales
furibondes qui nous faisaient croire à chaque instant que nous allions
chavirer.
.... Enfin, à neuf heures, nous arrivâmes devant le couvent de
Pantocrator, mouillés, autant qu'on peut l'être, d'un mélange de l'eau
de la mer et de l'eau du ciel, mais beaucoup plus de la première qui
avait enlevé toute la partie supérieure d'un bordage et fort endommagé
le gouvernail. On cria dans le couvent au miracle et nous vîmes le
moment où on allait canoniser, séance tenante, les deux caloyers; car
il est bien entendu que nous autres n'étions pour rien en cette
affaire miraculeuse. Ce qu'on fit de plus sage fut de nous donner à
chacun une bonne houppelande fourrée dans laquelle nous dînâmes, avec
cette béatitude qu'on éprouve quand le vent mugit au dehors et qu'on
est au dedans chaudement attablé avec de gais compagnons.
Ayant l'intention de revenir plus tard à Pantocrator, nous demandâmes
aux Épitropes des mulets pour gagner Vatopédi dès le lendemain.
Vatopédi est à trois quarts de lieue de Pantocrator.
Il était encore de bonne heure quand nous partîmes; la brume du matin
était à peine transparente: les abeilles bourdonnaient dans l'herbe
humide encore de l'orage de la veille et les papillons séchaient leurs
couleurs éclatantes aux premiers rayons du soleil. Les moines
circulent si rarement sur la montagne que les oiseaux peu habitués à
voir des êtres de notre espèce, se penchaient curieusement sur les
branches, et rien n'était plus gai que cette petite troupe sautant
sans frayeur de branche en branche en secouant les dernières
gouttelettes de rosée. Après deux heures de marche apparut, derrière
un rideau de platanes, la face grisâtre du couvent.
Au-dessus de la porte d'entrée, trois moines grimpés sur un
échafaudage, peignaient à fresque la muraille extérieure. L'un d'eux
se retourna, c'était notre hôte, l'archimandrite Anthimès. L'occasion
était trop belle pour la manquer, et nous nous mîmes en observation
devant les trois peintres, qui en une heure achevèrent plus de deux
mètres carrés de peinture avec une merveilleuse facilité. Voici
comment ils procèdent. Ils revêtent le mur mis à nu d'une couche égale
de chaux et de paille hachée menu et ne couvrent que ce qu'ils peuvent
achever dans la journée. Cet enduit bien étalé, le maître mesure à
l'aide d'un compas fait de deux morceaux de roseau la place que doit
occuper chaque figure; puis, avec du brun rouge délayé dans la colle
de poisson, il indique les contours; l'élève alors remplit ces lignes
d'un ton plat sur lequel le maître relève les lumières et accuse les
ombres: l'ombre toujours répartie également sur les côtés et la
lumière au centre. Après l'indication générale des figures par teintes
plates, l'ensemble n'est pas désagréable à l'oeil; mais, à mesure que
le peintre indique les détails et pose brutalement ses lumières,
l'aspect devient heurté et criard. Cela tient, comme je l'ai dit, au
sentiment peu artistique qui les guide, car les procédés que leur a
transmis la tradition sont excellents.
Ces fresques représentaient les saints philosophes parmi lesquels
Selon, Aristote, Sophocle et Platon: hommage à la philosophie païenne
qu'on rencontre fréquemment dans les églises du rite grec.
Vatopédi n'est qu'un amas de toits ternes, de coupoles bronzées et de
tours dentelées, entassement prétentieux que fait paraître mesquin le
voisinage des hardis escarpements de la montagne. Sa situation est
privilégiée. Placé au bord de la mer dans une gorge abritée des vents
du midi par de hautes forêts, l'air y est le soir assez frais et le
soleil vient égayer ses cours plus vastes que celles des autres
couvents. Cet établissement est le plus peuplé de la montagne, par
conséquent celui dont les environs sont les plus cultivés. Il ne
faudrait pas croire cependant pour cela que les moines soient
très-exigeants envers le sol qui donne à pleines mains tout ce qu'on
lui demande. Quand les pentes ne sont pas trop roides, ils y montent
et ensemencent; ailleurs ils laissent venir les arbres selon leur
caprice, cueillent les fruits qui pendent aux branches basses et
mangent les autres quand ils tombent.
[Illustration: Peinture de la trapeza de Lavra: Les trois
patriarches.--Dessin de Thérond d'après une photographie.]
À la fondation de ce monastère se rattache une anecdote qui, selon
toute apparence, n'est qu'une fable. Les fils de Théodose, Arcadius et
Honorius, venaient de Naples à Constantinople avec leur mère quand ils
furent, à la hauteur d'Imbros, assaillis par une tempête. Arcadius
tomba à la mer et fut retrouvé par les ermites du mont Athos couché
sur une touffe de framboisier ([Grec: batos], framboisier). Les
ermites reconnaissant à la beauté de l'enfant son origine royale, le
portèrent à Constantinople, et, lorsque Arcadius succéda à son père,
il fit élever, à l'endroit même où il avait été poussé par la mer, un
couvent auquel il donna le nom de Vatopédi (de [Grec: batos],
framboisier; [Grec: paidion], enfant).
A. PROUST.
(_La suite à la prochaine livraison._)
[Illustration: MONT ATHOS.--La confession.--Dessin de Bida.]
LE TOUR DU MONDE.
VOYAGE AU MONT ATHOS,
PAR M. A. PROUST[34].
[Note 34: Suite et fin.--Voy. pages 103 et 113.]
1858.--INÉDIT.
La légende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. --
Esphigmenou. -- Théodose le jeune. -- L'ex-patriarche
Anthymos et l'Église grecque. -- L'isthme de l'Athos et
Xerxès. -- Les monastères bulgares, Kiliandari et Zographos.
-- La légende du peintre. -- Beauté du paysage. --
Castamoniti. -- Une femme au mont Athos.
On nous cite une autre légende qui veut que le monastère de Vatopédi
ait été fondé par un prince de Blakie et, chose assez singulière, un
prince catholique. Ce qui le ferait croire, c'est que le couvent de
Vatopédi a longtemps reçu des secours de Rome et que, dans un vieux
pan de murailles est encastré un petit bas-relief représentant cette
dotation à la Vierge par le prince.
L'école de théologie qu'y fondèrent au siècle dernier Eugène Boulgaris
et Nicéphore Théodoxis donna à ce couvent une grande importance: les
églises y sont nombreuses; le catholicon, placé contre l'ordinaire à
un des angles de la cour principale, est orné de fresques de
Panselinos malheureusement retouchées; il y a quelques belles
mosaïques[35] et entre autres un _tétramorphe_ très-bien conservé. (Le
tétramorphe est la réunion en un seul corps des quatre attributs des
évangélistes: l'ange de Saint Matthieu, l'aigle de saint Jean, le
livre de saint Marc et le boeuf de saint Luc, groupés sur un corps
humain ailé.) J'ai parlé de cette méthode symbolique pratiquée souvent
par les Byzantins: la source divisée en trois ruisseaux par exemple,
ou le soleil, sa lumière et son rayon, figurant la Trinité. Cet usage
répandu dans toutes les religions d'Orient vient des prophètes de la
Judée qui voyaient, dans l'arche d'alliance, la verge d'Aaron et
l'urne de la manne, les symboles de la Sainte Vierge; dans le serpent
d'airain, Jésus-Christ en croix, et dans la mer et la nuée, le
baptême.
[Note 35: Il est intéressant, dit M. Didron, dans
son _Iconographie_, de constater que la mosaïque est
byzantine et chrétienne. D'après la chronique arabe du
patriarche Eutichius, les musulmans trouvèrent l'église
de Bethléem, église élevée par sainte Hélène, ornée de
_fsefya_. Edrisi, dans sa description de la mosquée de
Cordoue, affirme que l'enduit qui recouvre encore les
murs de la Kibla fut envoyé de Constantinople vers le
milieu du dixième siècle à Abdérame III par l'empereur
romain. Les Grecs appellent encore aujourd'hui la
mosaïque [Grec: psêphois] (psephises).]
Les Grecs qui viennent en pèlerinage à la Sainte-Montagne (pèlerinage
que tout bon orthodoxe doit faire une fois en sa vie) débarquent à
Vatopédi, que son commerce de bois met plus souvent en rapport avec
les villes de l'Asie que les autres couvents. Un pappas de Smyrne, qui
était allé à Kariès faire viser ses papiers, nous demanda de se
joindre à nous pour visiter les couvents. Il voyageait avec ses deux
fils: le plus jeune avait ces grands traits empreints de noblesse et
de mélancolie que les habitants de l'Asie ont conservés plus purs que
les Grecs de l'Attique, et portait la tête fièrement emmanchée sur le
col avec un air de conviction qu'elle lui appartenait, tandis que
nous, occidentaux civilisés, serrons la nôtre tellement dans des
cravates et l'enfonçons si profondément dans nos habits qu'il semble
que nous ayons peur de la perdre.
[Illustration: Bas-relief du couvent de Vatopédi.--D'après le dessin
de M. A. Proust.]
Un jour que nous allions visiter un skite à peu de distance du couvent
et que ces pèlerins marchaient devant nous, je remarquai combien ils
se fondent harmonieusement dans le paysage. Les chauds rayons du
soleil ont déteint sur leur fontanelle jaunie et adouci les couleurs
trop vives de leurs vêtements. Dans les pays du nord, quand la foule
s'éparpille au grand air un dimanche d'été, elle a revêtu sa chemise
reblanchie, ses souliers revernis et son chapeau aux reflets luisants;
alors, sur la verdure mate, le soleil s'accroche à tous ces êtres
comme à des paillettes d'or, et on croit entendre comme le bizarre
concert de fausses notes dans la pastorale de Beethoven. Ils font fuir
les oiseaux et mettre les boeufs en fureur, et cependant ils ont
raison et contre les boeufs et contre les oiseaux; car c'est un besoin
sous notre ciel gris d'attirer sur nos bottes et notre chapeau un
rayon de la lumière avare. Sous ce ciel d'Orient, au contraire, le
soleil est ardent, la végétation vigoureuse, et il semble qu'on
respire la santé dans l'air: les ermites de l'Athos ont vraiment un
grand mérite à ne pas devenir épicuriens. Du reste, le skite que nous
visitons ce jour-là ne ressemblait en rien à une trappe; ses habitants
tissaient des chemises en chantant, au bord d'un torrent empourpré de
lauriers-roses, et leur face réjouie, leurs larges épaules, leurs
mains noueuses disaient assez: «Frère, il faut vivre et longtemps
louer Dieu qui nous a faits si robustes sur un sol si prodigue.»
À quelques jours de là nous quittions Vatopédi avec le pappas, ses
deux fils et l'higoumène d'Esphigmenou, qui rejoignait son couvent.
Ce dernier monastère est presque entièrement neuf, réédifié il y a peu
d'années. On l'appelle Esphigmenou parce qu'il est placé dans une
vallée étroite ([Grec: sphingô], étrangler). Il a été dédié à Siméon
par Théodose le Jeune et sa soeur Pulchérie; Théodose est le saint
Louis des Byzantins. Son palais était tenu comme un monastère, dit
Théodoret; il se levait de grand matin pour chanter, avec ses soeurs,
à deux choeurs les louanges de Dieu; il jeûnait souvent, souffrait
patiemment le chaud et le froid et ne tenait rien de la mollesse d'un
prince né dans la pourpre. Si quelque criminel était condamné à mort,
il lui donnait sa grâce, car, disait-il, il est bien aisé de faire
mourir un homme, mais il n'y a que Dieu qui puisse le ressusciter.»
Les moines honorent beaucoup Théodose parce qu'il les craignait. «Un
jour, racontent-ils, un moine à qui il avait refusé une grâce
l'excommunia; l'empereur, qui allait prendre son repas, dit qu'il ne
mangerait point qu'il ne fût absous. Un évêque lui dit qu'il le
déclarait absous; mais Théodose ne voulut rien prendre avant qu'on eût
recherché le moine et qu'il l'eût rétabli dans la communion.»
C'est à Esphigmenou que s'est retiré le patriarche Anthymos[36] qui a
précédé le patriarche actuel sur le trône de Constantinople. Il n'est
pas sans utilité de donner ici quelques détails sur ce qu'est un
patriarche de Constantinople depuis 1453. Lorsque Mahomet II cherchait
à s'emparer de Constantinople, l'empereur Constantin s'adressa à Rome
pour en avoir des secours. Une partie du haut clergé grec, qui
craignait par l'union proposée avec l'Église romaine que son
importance ne diminuât, se rangea sous la bannière d'un mécontent, le
moine Georges Scholarius Genadius. Genadius s'entendit-il secrètement
avec Mahomet II? Quelques historiens l'affirment, mais rien ne le
prouve positivement, et il vaut mieux croire que le moine, après
l'entrée des Turcs dans la ville, réclama simplement du vainqueur le
poste de patriarche pour sauvegarder les intérêts des vaincus. Quoi
qu'il en soit, Mahomet II revêtit Genadius, non-seulement de
l'autorité spirituelle sur ses coreligionnaires, mais encore de
l'autorité civile et judiciaire, et le proclama chef de la nation
grecque, en sorte que le patriarche oecuménique de Constantinople est
depuis cette époque juge souverain des affaires civiles et
religieuses: c'est lui qui juge les procès, fait et défait les
mariages, lève les impôts, vend les indulgences (diavatirion) et
prélève des droits sur les objets en litige. Il est vrai qu'il a de
lourdes charges envers la Porte et que son élection lui coûte cher;
mais si le pallium se vend à l'encan, c'est le raïa qui paye les
enchères. On peut se faire une idée de la fréquence des élections, si
l'on songe qu'il suffit pour destituer un patriarche d'une simple
demande du synode des archevêques, qui tous désirent la place. Il n'y
a pas aujourd'hui dans les couvents grecs moins de six patriarches
destitués. Ces personnages, revêtus de pouvoirs aussi étendus sur la
nation grecque, pouvaient faire beaucoup pour elle: ils n'ont rien
fait que la tenir étroitement liée par le malheur et l'oppression. Que
la puissance patriarcale soit entre les mains de Pierre ou de Paul,
cela s'appelle toujours abus et despotisme[37]. Anthymos passe pour
être dévoué à la Russie; cela est possible, et on trouve de nombreux
exemples de ce dévouement dans l'aristocratie des couvents de l'Athos.
Les czars veulent-ils prendre Constantinople et rêvent-ils l'unité de
ces deux éléments, les Slaves et les Grecs? Les Anglais disent _oui_;
les Russes disent _non_. En admettant pour un instant la première de
ces hypothèses, le clergé grec s'entendra-t-il avec le conquérant
russe comme avec Mahomet II? Cela n'est pas probable, car ce qu'il
veut, comme toutes les puissances théocratiques, c'est l'État dans
l'État, et Pétersbourg ne semble pas favorable à ce principe. En
outre, il est permis de douter que le bon sens du peuple grec qui voit
plus clair dans les affaires de son clergé depuis quelques années, et
la partie même de ce clergé qui est vraiment nationale, permettent à
ces quelques dignitaires utopistes de perpétuer un système dont notre
siècle a fait justice et de _boyardiser_ une nation[38] qui a prouvé
qu'elle était digne d'être libre.
[Note 36: Les patriarches déposés se retirent dans
les couvents, comme autrefois les empereurs détrônés.
Jean Cantacuzène se retira ainsi au couvent de Vatopédi
et y vécut de longues années sous le nom de P. Joasaph.]
[Note 37: Plusieurs patriarches, le P. Constantius
entre autres, retiré aujourd'hui à Chalkis, sont
respectables à tous les titres et pour leur science et
pour leur intégrité; mais la surveillance du synode et
les exigences de la Porte, auprès de laquelle ils ont
compromis leur indépendance par les abus simoniaques des
élections, les rendent impuissants à faire le bien.
En 1821, le patriarche Grégoire était contraint
d'excommunier la cause pour laquelle il versait son sang
quelques mois plus tard.]
[Note 38: Par peuple grec, j'entends désigner,
non-seulement le royaume de Grèce, mais encore la
population intelligente de la Turquie d'Europe et du
littoral de l'Asie. Le Grec de la Grèce, que l'Europe a
jugée très-sévèrement, parce qu'après quatre siècles de
servitude elle n'est pas arrivée à un degré de
civilisation immédiate et qu'elle n'a pas encore produit
de nouveau des Homère, des Phydias, des Sophocle ou des
Aristide, n'est qu'une très-petite partie de la grande
nation]
Anthymos, qui avait été déjà appelé deux fois au patriarcat, était au
couvent d'Esphigmenou entouré d'un grand respect par les autres
caloyers.
Le 23 juin, nous pliâmes bagages et envoyâmes chercher le pappas, qui
passait avec ses deux fils tout son temps à l'église. Notre pèlerin
était de très-bonne composition, toujours disposé à partir ou à
rester. Je lui dis que nous allions le soir coucher à Kiliandari, et
il monta sur son mulet. Il eût aussi bien été à l'occident qu'à
l'orient, peu lui importait, pourvu qu'il allât coucher dans un
monastère.
La vallée étroite qui remonte à Kiliandari cesse d'être une gorge au
bout de quelques cents mètres, s'élargit à mesure qu'on avance et
arrive à une petite plaine basse, jaunie de mousse et hérissée de
rochers. Cette plaine est l'isthme que fit entailler Xerxès. Je ne
tenterai pas de prouver le plus ou le moins de probabilité du
percement. Juvénal y croyait peu:
«Creditur olim
Velificatus Athos, et quidquid Græcia mendax
Audet in historia.»
(J., _Sat._, _X_, v. 173.)
Belon n'y croit pas.
Choiseul-Gouffier se livre à ce sujet à un calcul assez compliqué,
d'où il résulte qu'il aurait fallu à Xerxès soixante-deux mille
journées d'ouvriers pour arriver à terminer ce canal. Voici le passage
d'Hérodote à cet égard, liv. VII, chap. XVI et suiv. (traduct.
Larcher.)--«On avait fait des préparatifs environ trois ans d'avance
pour percer le mont Athos, parce que dans la première expédition la
flotte des Perses avait essuyé une perte considérable en doublant
cette montagne. Il y avait des trirèmes à la rade d'Éléonte dans la
Chersonèse. De là partaient des détachements de tous les corps de
l'armée, que l'on contraignait à coups de fouet de percer le mont
Athos, et qui se succédaient les uns aux autres Les habitants de cette
montagne aidaient aussi à la percer. Bubarès, fils de Mégabyze, et
Artachès, fils d'Artée, tous deux Perses de nation, présidaient à cet
ouvrage....
«.... Voici comment on perça cette montagne: on aligna au cordeau le
terrain près de la ville de Sané, et les barbares le partagèrent par
nations. Lorsque le canal se trouva à une certaine profondeur, ceux
qui étaient au fond continuaient à creuser, les autres remettaient la
terre à ceux qui étaient sur les échelles; ceux-ci se le passaient de
main en main jusqu'à ce qu'on fût venu tout au haut du canal; alors
ces derniers le transportaient et le jetaient ailleurs. Les bords du
canal s'éboulèrent, excepté dans la partie confiée aux Phéniciens, et
donnèrent aux travailleurs une double peine....
«.... Xerxès, comme je le pense sur de forts indices, fit percer le
mont Athos par orgueil, pour faire montre de sa puissance, et pour en
laisser un monument. On aurait pu, sans autant de peine, transporter
les vaisseaux d'une mer à l'autre, par-dessus l'isthme; mais il aima
mieux faire creuser un canal de communication avec la mer, qui fût
assez large pour que deux trirèmes pussent y voguer de front.»
[Illustration: Albanais, soldat de la garde des Épistates.--Dessin de
Villevieille d'après M. A. Proust.]
Le percement de cet isthme large de 1200 mètres au plus serait
aujourd'hui très-facile, le sol n'étant élevé que de quelques pieds
au-dessus du niveau de la mer. On ne s'explique guère pourquoi Xerxès
entreprit ce travail qui ne lui épargnait qu'un trajet de 12 ou 13
lieues et le forçait quand même à aller passer à la pointe de l'Athos
pour doubler les caps Felice et Palliouri qui forment avec celui-ci
comme les trois dents d'une fourchette. Si l'on admet le percement, il
faut admettre la raison d'_orgueil_ qu'en donne Hérodote; la raison
d'utilité était nulle.
Kiliandari est à peu de distance en dedans de cet isthme à l'extrémité
de la montagne. Le porche qui sert d'entrée est sombre, mais
l'intérieur de la cour avec son double rang d'arcades superposées a un
air de propreté et d'animation qui réjouit. La marqueterie en briques
du catholicon contribue à égayer cet ensemble. Au-dessus des murailles
la montagne développe sa ligne verte et les arbres se penchent jusque
sur les toits. Ce tableau heureux de lignes est sans doute fort beau,
mais à la longue ces montagnes deviennent étouffantes et on voudrait
pour beaucoup un de ces plats horizons de nos plaines au bout d'une
route droite comme un I qui laisse voir au loin le clocher du village
coiffé de son bonnet d'ardoise.
Les moines de Kiliandari, Serbes et Bulgares, ont un vêtement plus
sombre que celui des caloyers grecs, mais qui toujours, à une faible
nuance près, a l'apparence du feutre usé: leurs mains, leurs visages,
prennent sous l'ardeur du soleil cette même teinte, et je me
surprenais parfois contemplant avec admiration le pantalon de Nankin
de Schrany dont le jaune d'or rompait un peu la monotonie du ton
général.
[Illustration: Vue du couvent d'Esphigmenou.--Dessin de Karl Girardet
d'après une photographie.]
Les Bulgares, peuple tranquille et laborieux, forment une branche de
la famille slave, répandue dans le nord de la Turquie d'Europe; les
Serbes habitent la principauté de Servie, la Bosnie, l'Herzégovine et
le Monténégro. Bien qu'ils aient une langue particulière, ils
célèbrent les offices en langue grecque. Longtemps ils ont possédé une
liturgie en esclavon: cette concession leur avait été faite par
Photius pour les empêcher d'écouter les propositions d'union que leur
faisaient les légats du pape en 865. Étienne Dunschan, roi de Servie,
déclara en 1351 les Serbes indépendants de l'Église grecque et nomma
patriarche le métropolitain de Servie, mais en 1737 le patriarche de
Constantinople obtint de la Porte la suppression de son rival et
depuis nomma les évêques. La langue grecque fut alors imposée dans les
églises[39].
[Note 39: Les Bulgares sont en effet peu satisfaits
des évêques grecs. À ce propos un catholique a dit: «Si
les Grecs refusent l'union, nous ferons à Constantinople
un empire latin en séparant les Bulgares du patriarche
oecuménique. Quelques Bulgares, oui; tous les Bulgares,
non. Ils sont Slaves et l'action russe est puissante sur
eux. Les convertirait-on qu'on ne pourra établir un
empire latin à Constantinople pas plus qu'on n'y
établira un empire russe. Le Bulgare est le boeuf de la
Turquie: c'est le Grec qui mène la charrue.»]
La bibliothèque de Kiliandari est riche en manuscrits slaves (M. de
Sévastiannoff y a fait de précieuses découvertes), et ses jardins
dédiés à saint Tryphon, patron des jardiniers, sont les mieux cultivés
de la montagne. Saint Sabbas est le fondateur de ce monastère. On
montre dans le catholicon ses reliques[40]. Devant le bêma, entre deux
cierges toujours allumés, est une Vierge peinte sur bois qu'on appelle
la [Grec: panagia tricherousa]. Cette image est chargée d'annulaires
et d'ex-voto. C'est par sa vertu, disent les moines, que Jean
Damascène, qui avait eu la main droite coupée par les iconoclastes,
vit renaître son bras mutilé.
[Note 40: Je n'ai pas parlé dans le cours de ce
récit des reliques nombreuses que conservent les
couvents de l'Athos (morceaux de la vraie croix,
fragments des vêtements de Jésus-Christ, etc.);
nomenclature qui eût été trop longue.]
Les moines de Kiliandari sortent peu, travaillent toute la journée à
des travaux manuels ou restent dans leurs cellules à prier, et font
voeu de pauvreté dans la plus stricte acception du mot. Notre
Albanais, Ianni, tenait les couvents slaves en grand mépris, parce que
le vin n'y est pas bon et que ces cénobites sérieux n'ont jamais le
plus petit mot pour rire.