Philotheos a été fondé au dixième siècle, par trois caloyers de

l'Olympe, Arsène, Denis et Philotheos. Le supérieur devait, je pense

n'avoir pas beaucoup moins d'un siècle. Il avait pris une part active

à la guerre de 1821, et quand il prononçait les mots d'indépendance et

de liberté, son regard reprenait toute l'énergie et la fierté de la

jeunesse: chose surprenante pour nous qui voyons le plus souvent les

idées généreuses décroître avec l'âge et l'amour de la liberté traité

d'inexpérience et de maladie de jeunesse. Il était de ceux qui,

laissant leur retraite, descendirent dans la plaine tenant la croix

d'une main et le fusil de l'autre. Ce fut, chose triste à dire, le

petit nombre. «La pendaison d'un patriarche, dit un peu sévèrement

Pouqueville, était pour quelques-uns d'eux une bonne fortune qui

donnait l'espoir d'avancer aux higoumènes, parmi lesquels on choisit

le haut clergé, et pourvu qu'on ne touchât pas à ses revenus,

l'égoïsme monacal aurait appris sans regret le naufrage complet de la

patrie.» Les quelques moines qui prirent part à la lutte se mêlèrent

aux Grecs, soulevés dans la Macédoine. Diamantis, à la tête de ses

Albanais, vint les appuyer, s'établit dans la presqu'île de Pallène,

en face de l'Athos et battit Yousouf-bey dans une première rencontre;

mais les Turcs revinrent commandés par Abouloudoub, pacha de

Salonique: la lutte fut longue, sanglante, et les Grecs durent plier

devant le nombre. La panique se répandit alors sur la sainte Montagne.

Les moines laissèrent Kariès, embarquèrent leurs trésors et se

fortifièrent dans les couvents de Zographos et de Hierophon.

Abouloudoub n'osant attaquer de front ces remparts formidables, fit

faire des propositions de paix aux moines, leur jurant que leurs

propriétés seraient respectées, mais qu'il était de toute nécessité

qu'il mît chez eux une garnison. Ces propositions furent écoutées et

une fois que le pacha eut mis le pied dans les couvents, il les livra

au pillage. Heureusement les moines avaient fait transporter tous

leurs trésors, leurs reliques et une partie de l'artillerie à Lavra,

ce qui donna le temps à l'amiral Combasis, qui croisait devant Thasos,

d'embarquer, toutes ces choses. Transportées à Êgine, elles furent

rapportées plus tard sur l'Athos. Il est à peu près certain que la

résistance, si elle eût été bien organisée, pouvait être d'un grand

secours à l'insurrection grecque. L'higoumène de Philotheos, et il

n'est pas le seul[25], a le bon espoir que ce qui est différé n'est

pas perdu. Je lui souhaite bien sincèrement de vivre assez longtemps

pour voir ses voeux accomplis.

[Note 25: L'hétairie a de nombreux affiliés dans les

monastères. (Voyez pour cette association,

l'introduction historique d'Alphonse Rabbe, aux

_Mémoires sur la guerre de l'indépendance_, de M.

Raybaud.) Cette vaste société secrète a été fondée par

le poète Rigas pour la régénération de la nation

grecque.]

Le plan de Philoteos, avec ses nombreux ateliers rangés autour du

Catholicon, prouve que, non-seulement les industries[26] mais les arts

de tous genres étaient pratiqués dans les couvents, particulièrement

l'orfèvrerie et l'émaillerie. On y faisait aussi les mosaïques

(psiphyses), les pâtes de verre, les terres cuites qu'on mêlait au

porphyre et au marbre dans le pavage des basiliques. Aujourd'hui,

outre la peinture, la gravure et l'architecture, ces deux premières

tombées très-bas, la sculpture sur bois s'est seule maintenue et à un

rare degré de perfection. Les moines fouillent en plein bois de vastes

compositions avec une habileté inouïe; j'ai vu au mont Athos des

croix, des triptyques, des iconostases (barrière qui sépare le choeur

de l'église), des stalles, vraies merveilles de patience et de

fantaisie originale. Le P. Agatangelos, un maître en ce genre de

travail, avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 un dessus de

livre très-remarquable, qui fut très-remarqué et qui ne le cédait en

rien au chef-d'oeuvre enchâssé d'or qu'on montre dans le trésor de

Kariès (voy. p. 125). Le _diaconicon_ de Philotheos est cependant

encore très-riche en orfèvrerie. On nous fit voir la couverture d'un

manuscrit slave en repoussé qui est certainement la perle la plus

précieuse du couvent. Nous avions déjà pu à Kariès, grâce à

l'obligeance des membres de l'épistasie, reproduire deux croix, l'une

émaillée sur arabesques, l'autre en bois enchâssée d'or (celle dont je

viens de parler). Il y a dans ce même trésor de Kariès un

brûle-encens, très-curieux de composition, représentant la Religion

menacée par la Philosophie. Cette allégorie est ainsi disposée: le

manche recourbé est terminé par une tête de dragon qui cherche à

atteindre de sa langue fourchue le temple qui contient l'encens.

Beaucoup de ces chefs-d'oeuvre ont été malheureusement détruits

pendant les croisades. On sait les atrocités que se permirent les

croisés après la prise de Constantinople en 1204, atrocités qui se

reproduisirent dans tout l'empire. Les soldats rompirent les châsses

et les reliquaires pour prendre l'or, l'argent, les pierreries. «Voilà

ce que vous avez fait, dit l'historien Nicétas, vous qui prétendez

être savants, sages, fidèles à vos serments, amis de la vérité,

ennemis des méchants, plus religieux et plus justes que nous autres

Grecs et plus exacts observateurs des préceptes de Jésus-Christ. Les

Sarrasins n'en ont pas usé de même que vous qui portez la croix sur

vos épaules. Ils ont traité vos compatriotes avec humanité à la prise

de Jérusalem. Ils n'ont point insulté aux femmes ni ensanglanté le

temple. Comment nous avez-vous traités nous chrétiens, vous

chrétiens?»

[Note 26: Dans les monastères de l'Occident, réglés

sur ceux de l'Orient, il en fut longtemps ainsi, et les

moines ne cessèrent de construire eux-mêmes leurs

habitations qu'au treizième siècle, époque à laquelle

les confréries maçonniques prirent naissance.]

En quittant Philoteos nous descendîmes vers le couvent de Caracallos

dédié aux apôtres Pierre et Paul par Jean-Antoine Caracallos. La

montagne tombe de là presque à pic, et la vue s'étend du côté de

l'Orient jusqu'à Samotraki, Imbros et Ténédos.

On nous installa dans une chambre dont les divans contre l'ordinaire

étaient assez confortablement rembourrés, et nous allions nous y

laisser aller aux douceurs du kief, quand survint le père orateur. Cet

emploi n'existe pas dans les couvents, mais le P. Nectarios eût mérité

qu'on le créât en sa faveur. Depuis l'âge de dix-huit ans ce cénobite

habitait la montagne, et il était fort âgé. Au dire des caloyers, qui

le considéraient comme un saint, il répandait déjà une odeur d'encens:

étrange illusion de la foi! Le dogme de la procession du Saint-Esprit

était le thème favori du vieillard. Il n'était pas facile de suivre

son raisonnement, mais il était très-clair que le P. Nectarios disait

à ce propos d'assez vilaines choses sur le compte du monastère de

Lavra son voisin.

Voici la raison du peu de considération dont jouit ce dernier auprès

de ses confrères. En 1277, Lavra accueillit le patriarche Veccus. Or,

Veccus venait d'excommunier les Grecs qui refusaient de reconnaître le

pape. Les autres couvents furent d'autant plus irrités contre Lavra

que les violences qu'avait exercées Michel Paléologue[27] au nom de

cette excommunication avaient déjà aigri les esprits. Les fils de

Michel Comnène, Nicéphore et Jean, forts de l'appui du clergé, se

révoltèrent contre Paléologue, et la lutte fut ouvertement déclarée

entre les partisans de l'union et ses adversaires. Le pape Nicolas

envoya quatre légats en Orient: Barthélemy de Grossetto, Barthélemy de

Sienne, Philippe de Pérouse et Ange d'Orviette munis d'instructions

qui se terminaient ainsi: «Vous devez prendre garde que par une lettre

que nous vous adressons nous vous donnons pouvoir d'excommunier tous

ceux qui troubleront l'affaire de l'union, de quelque dignité qu'ils

soient, de mettre leurs biens en interdit et de procéder contre eux

spirituellement et temporellement, comme vous le jugerez à propos.»

[Note 27: Michel Paléologue avait fait aveugler les

princes Manuel et Isaac, qui tenaient contre l'union, et

cette exécution avait eu lieu devant Veccus, à qui les

deux princes reprochaient qu'ils souffraient ce supplice

pour la créance qu'il avait professée.]

On procéda temporellement contre les moines de l'Athos, et, dans

beaucoup de couvents, des fresques représentent Nicolas III dirigeant

en personne les incendiaires, allégorie que les moines ignorants

prennent à la lettre. À l'extrémité de la montagne un monastère est

appelé Kiliandari, parce que devant ses portes on massacra mille

moines.

Le P. Nectarios n'était pas le premier qui nous parlait de cette

question de l'union, si souvent débattue, approuvée, puis rejetée, et

tout dernièrement encore remise sur le tapis par des livres et des

brochures.

Personne n'ignore que les dissidences dogmatiques ont servi de

prétexte au désir qu'avait l'Église de Constantinople de s'arracher à

la domination du pape et que la différence des langues, jointe à la

haine ancienne des Grecs et des Latins, rendit cette séparation

facile. Depuis cette séparation, et il faudrait remonter jusqu'au

cinquième siècle pour en trouver les premiers germes, les conciles

assemblés successivement ne cessèrent de discuter.[28]

[Note 28: Le clergé grec est aujourd'hui

très-ignorant, et quelques rares ministres de ce clergé

seraient en état de discuter les questions de dogmes.

On pourra se faire une idée des griefs que lui

reprochent ses adversaires en lisant _l'Église

orientale_, par _Jacques Pitzyipios_, _Rome_, _impr. de

la Propagande_, 1855. La vraie dissidence, la seule, est

la _suprématie du pape_; c'est elle qui a séparé, qui

sépare et qui probablement séparera toujours les deux

Églises.]

Les excommunications volaient de Rome à Constantinople et de

Constantinople à Rome. En 845, Nicolas excommunie Photius, Photius

excommunie Nicolas. Deux cents ans après, le pape lance de nouvelles

foudres contre Cerularius; Cerularius riposte par un anathème. Après

le sac de Constantinople par les croisés en 1204, Innocent III écrit:

«Dieu voulant consoler son Église a fait passer l'empire des Grecs

superbéissants aux Latins humbles, superstitieux et désobles, pieux,

catholiques et soumis.»

De ce jour les deux Églises sont devenues irréconciliables, et voici

ce que dit à cet égard une autorité qu'on ne peut accuser de

partialité pour les Grecs, l'abbé Fleury. «Deux raisons spécieuses,

dit-il, engagèrent Innocent III à approuver les croisés. D'un côté on

disait: Ce sont les Grecs qui ont le plus nui au succès des

croisades.» D'ailleurs on disait: «Ce sont des schismatiques obstinés,

des enfants de l'Église révoltés contre elle depuis plusieurs siècles

qui méritent d'être châtiés. Si la crainte de nos armes les ramène à

leur devoir, à la bonne heure, sinon il faut les exterminer et

repeupler le pays de catholiques.» Mais on se trompa. La conquête de

Constantinople attira la perte de la Terre-Sainte et rendit le schisme

des Grecs irréconciliable. Cette conquête et les guerres qu'elle

attira ébranlèrent tellement l'empire grec qu'elles donnèrent occasion

aux Turcs de le renverser deux cents ans après.»

En effet, l'empire grec ne tarda pas à menacer ruine. Les empereurs

s'adressèrent à Rome pour avoir des secours contre les infidèles. Les

papes demandèrent l'union. Jean Paléologue alla à Rome et l'union fut

consacrée à Florence, mais consacrée entre les évêques; le peuple n'en

voulut pas et se souleva contre Jean à son retour dans Constantinople:

l'empire s'écroula en 1453.

Depuis cette époque les choses en sont au même point et rien ne fait

prévoir qu'elles doivent changer, car on entretient avec un grand

soin l'animosité de part et d'autre. J'ai entendu un missionnaire, qui

revenait d'Orient et devait être bien informé, parler des chrétiens

grecs à peu près comme s'il eût été question de Cafres ou de

Hottentots, et bon nombre de Grecs voient toujours dans les Latins les

pillards de 1204.

Le P. Nectarios était de ces derniers. Heureusement le soleil ne tarda

pas à se coucher et avec lui le vieillard et son monologue.

Le lendemain, pendant que nous étions occupés dans l'église à relever

les peintures de l'iconostase, un gros moine à l'encolure de buffle ne

cessait de passer et de repasser devant ces fresques en y apposant les

lèvres et faisant force signes de croix. Comme cet exercice se

prolongeait et ne laissait pas que d'être fort gênant, nous prîmes le

parti de le prier de remettre la suite de ses dévotions à un autre

moment; mais il nous répondit qu'il était tenu d'accomplir cette

pénitence pendant deux heures, et il reprit son manège. Je ne pus

savoir quelle faute lui avait valu cette punition.

Le 6 juin nous abordions au port de Lavra. Ce port est à l'extrémité

orientale de la montagne dominée par le couvent de ce nom. Nulle part

sur l'Athos il n'y a d'endroit plus sec. Le sol est crevassé et les

couches de rochers mises à nu par le vent de la mer. À l'époque

florissante des couvents, celui-ci était le premier, le plus vaste, le

plus peuplé et le plus riche. Il n'est plus aujourd'hui qu'en

troisième ligne. Ses longs portiques sont muets comme des tombeaux.

Les tours et les bastions tombent en décomposition, et ça et là, aux

galeries abandonnées pendent des touffes de lierre.

C'est à Lavra que débarqua notre habile peintre français Papety, en

1844. Il y fut assez mal accueilli, mais il s'en inquiéta peu et

releva, d'après Panselinos, les dessins que possède aujourd'hui le

Louvre. L'oeuvre du maître est en effet là dans toute sa splendeur,

oeuvre complète qui comprend presque tous les sujets de la Bible et la

vie de Jésus-Christ. Papety est le premier qui ait fait connaître ce

génie sublime d'un coin de terre ignoré.

[Illustration: Croix sculptée en bois dans le trésor de

Kariès.--Dessin de Thérond d'après une photographie.]

On peut faire à Lavra une étude complète de l'art byzantin par le

rapprochement intéressant des fresques de la Trapeza d'une époque

antérieure à Panselinos. À deux pas des compositions du maître au jet

ferme et grandiose, ces minces figures étroitement drapées s'enlèvent

sur un fond d'or avec une roideur toute académique[29]. Je me sers du

mot académique, n'en connaissant pas qui rende mieux ce fait de

l'inspiration maladroite de l'antique.

[Note 29: Voy. page 128 une de ces fresques de la

Trapeza, représentant les patriarches portant leur

postérité.]

J'ai dit que ce qui me semblait avoir été merveilleusement compris par

les Byzantins est l'effet décoratif, effet rendu même alors que le

côté technique de l'art leur fait défaut. Les compositions de

Panselinos se recommandent surtout par le goût parfait qu'enseigne

l'étude de l'antique, et il est impossible d'imaginer quelque chose de

plus simple et de plus sûr que la décoration du Catholicon de Lavra;

la facilité d'invention et le calme des ligues sont tels que

l'ensemble paraît tout d'abord froid à nos yeux habitués aux

raccourcis savants et aux perspectives puissantes des peintres de

Venise, mais on ne tarde pas à se familiariser avec cette sobriété, et

l'ordonnance générale paraît si complètement entendue qu'on est tenté

de croire que Panselinos fut en même temps le peintre et l'architecte.

La disposition des basiliques byzantines se prête du reste on ne peut

mieux à la décoration. (En France on connaît peu l'architecture

byzantine, et je ne crois pas qu'il y ait de monuments autres que les

églises de Souillac et de Périgueux qui soient purement de ce

style[30], qu'on a confondu souvent avec le style roman. Celui-ci a en

effet accolé à ses réminiscences romaines des emprunts faits aux

Byzantins. Sans entrer dans les différences de détails, les églises du

style roman cherchent dans leurs plans des proportions symétriques qui

n'existent pas dans les basiliques byzantines. Dans ces dernières, au

contraire, la partie circulaire surmontée de la coupole principale

était très-développée comparativement au reste de l'édifice, ce qui du

centre permet à l'oeil une libre circulation dans toutes les parties.)

[Note 30: De Salonique au mont Athos, on peut suivre

l'architecture byzantine dans ses transformations,

depuis la forme allongée jusqu'à la disposition en croix

grecque adoptée sous Justinien, et appelée [Grec:

gammada]: la combinaison des quatre gamma donne le

chiffre trois, et rappelle ainsi la Trinité.

Ce dernier plan n'a pas subi de modifications bien

sensibles, et les moines architectes le copient

fidèlement aujourd'hui.]

[Illustration: Coffret dans le trésor de Kariès.--Dessin de Thérond

d'après une photographie.]

À Lavra, Panselinos a suivi le même ordre de décoration qu'à l'église

de Kariès; mais la pluie n'a respecté qu'une faible partie de l'oeuvre

du maître dans le Catholicon de Kariès, resté découvert pendant

soixante-dix ans. De grandes figures à mi-corps occupent la base des

murs et sont séparées des figures de la voûte par une suite de

compositions de dimensions moins grandes. Voici l'ordre: au fond de la

grande coupole, le Christ; au-dessous, les anges, archanges et

chérubins; à gauche en regardant le choeur: Jésus devant Pilate, la

Passion (admirable composition divisée en trois parties) et la

Résurrection; au-dessous et au-dessus de la bande d'émaux qui sur

monte les stalles, les saints guerriers martyrs, saint Georges, saint

Démétrius, saint Procope, saint Théodore et saint Mercure (reproduits

par Papety); à droite, Jésus devant les docteurs, le Massacre des

innocents, l'Entrée de Jésus-Christ à Jérusalem et l'Annonciation;

au-dessus de la porte du narthex, la Mort de la Vierge.

Devant les portes de bronze du narthex, données par Nicéphore Phocas,

s'élève sur de minces colonnettes, le baptistère appelé chez les Grecs

la _phiale_[31]. Sur le bord du bassin, à côté de deux lions

d'exécution médiocre, destinés à soutenir les cierges, des groupes

d'oiseaux sculptés dans le marbre boivent au vase sacré, image de la

communion. À la voûte est peinte la Vierge avec ce monogramme: [Grec:

hê Zôodochos Pêgê], la source qui donne la vie, et sur un des

pendentifs, saint Athanase frappant un rocher d'où jaillit une source.

Ce fait se rapporte à la légende suivante: pendant que saint Athanase

construisait le monastère de Lavra les envoyés de Satan desséchèrent

les cours d'eau: le saint s'adressa à la Vierge sa protectrice, qui

lui remit une baguette en fer et lui ordonna d'en frapper un rocher.

On montre la baguette dans le _diaconicon_ et la source à quelques pas

du monastère. Dans les nombreux miracles que les caloyers attribuent à

saint Athanase, la force musculaire joue un grand rôle, et les

légendes cessent d'être aussi miraculeuses quand on voit les tibias

énormes du saint précieusement conservés dans une châsse d'un travail

exquis.

[Note 31: Cette fontaine est appelée par Eusèbe

basilicæ lavacrum. C'est là que les premiers chrétiens

faisaient les ablutions exigées avant d'entrer dans le

temple, usage conservé par Mahomet dans le Koran. Cette

fontaine servait aussi de baptistère et était séparée de

l'église, comme cela se voit encore dans certaines

villes de l'Italie. La veille de l'Épiphanie on y fait

la bénédiction solennelle de l'eau en mémoire du baptême

de Jésus-Christ.]

Le président du conseil des Épitropes, le P. Melchisédek, nous

montrait les reliques et les richesses du trésor avec un certain

orgueil, car Lavra est toujours resté le couvent le plus riche en

ornements de tout l'Athos. Il serait très-long d'énumérer ici les

reliquaires, les croix, les ostensoirs qu'on nous fit passer devant

les yeux. Je citerai seulement un tabernacle en or avec émaux

champlevés reproduisant une basilique. Ce tabernacle ne sort de

l'église qu'aux jours de grandes fêtes. On voulut bien nous laisser

reproduire au soleil ce chef-d'oeuvre, preuve de confiance que je

devais à une consultation médicale, couronnée d'un plein succès. Les

moines vivent dans la plus complète ignorance de la médecine et des

médecins, ce qui ne les empêche pas de passer souvent la centaine:

quelques-uns diraient que c'est là la raison. À notre arrivée dans le

couvent, la communauté, qui relevait d'un long jeûne au caviar et aux

olives, avait les yeux caves, le faciès mauvais, le pouls irrégulier

et l'humeur maussade: une distribution générale de calomel fit

merveille et le lendemain chacun avait le teint rose et frais, le

sourire facile et la repartie joyeuse; on nous eût, je crois, si nous

l'avions demandé, donné le monastère, avec d'autant moins de regret

qu'il a l'air de peser sur les épaules de ces pauvres moines. Tout

autour de cette trop vaste habitation, ils ont élevé des skites et des

cellules où ils se tiennent le plus habituellement. Rien n'est joli

comme ce paysage rajeuni, où les sentiers tournoient dans des plants

bien cultivés, coupés de cours d'eau.

Depuis que nous avions mis le pied sur l'Athos et que nous allions de

couvent en couvent, nous endormant chaque soir derrière les

ponts-levis au milieu du lugubre peuple des moines, il nous semblait

que nous voyagions en plein moyen âge: à Lavra nous trouvions

l'Europe. La vieille foi de l'Orient est malade un peu partout, elle

se meurt dans le monastère Saint-Athanase. C'était un couvent de

cénobites, c'est aujourd'hui un couvent libre, dans trente ans ce ne

sera plus un couvent: les moines s'ennuient. Ils ne lisent plus les

vieux préceptes gravés sur les murs; ils racontent les miracles d'un

air de doute, regardent au loin les bateaux à vapeur passer dans la

brume de l'horizon et vont plus volontiers à Constantinople qu'en

pèlerinage à Sainte-Anne sur la cime de la montagne.

J'ai dit que l'Athos avait 2066 mètres d'élévation. Au-dessous de la

région neigeuse est construite la chapelle Sainte-Anne où les moines

vont chaque année, au mois d'août, adresser des prières à la Vierge.

L'Athos[32] a cela de commun avec les autres montagnes qu'il est

très-fatigant d'y monter et qu'une fois en haut on n'y voit rien, que

les images en relief de la chapelle Sainte-Anne..., chose

extraordinaire, au milieu de la chrétienté grecque qui ne les tolère

pas ordinairement, mais spectacle assez commun en toute autre partie

du globe.

[Note 32: C'est dans cette partie élevée de l'Athos

où se trouve la chapelle Sainte-Anne, que le sculpteur

Demophile voulait tailler une statue gigantesque

d'Alexandre tenant d'une main une ville et de l'autre la

source d'un torrent.]

La conservation de ces bas-reliefs se rattache à la querelle des

iconoclastes. Le culte des images depuis longtemps proscrit par les

évêques d'Égypte, qui voyaient ainsi un moyen de faire disparaître les

idoles, fut interdit en Orient par Léon l'Isaurien. Pendant l'été de

l'année 726, indiction neuvième, dit Théophane dans ses _Annales_, il

sortit une épaisse fumée, comme d'une fournaise ardente, entre les

îles de Thera et Theresia de l'Archipel; la mer, s'élevant à gros

bouillons, jeta quantité de pierres ponces de tous côtés, sur les

terres voisines d'Asie et d'Europe, et il parut une île nouvelle près

de l'île d'Hiera. Quoique de pareils accidents arrivent de temps en

temps, l'empereur Léon prit celui-ci pour un prodige et pour marque de

la colère de Dieu irrité de l'honneur qu'on rendait aux images. Car il

s'était mis dans l'esprit que c'était une idolâtrie. Donc, après la

dixième année de son règne, l'an de J. C. 727, ayant assemblé le

peuple, il dit publiquement que faire des images était un acte

d'idolâtrie; et que par conséquent on ne devait pas les adorer. Ce fut

là l'origine de la querelle[33]. Saint Jean de Damas fut un des

défenseurs les plus ardents du culte des images. Les empereurs

persécutèrent ceux qui tenaient pour Jean. Constantin Copronyme

ordonna que les églises fussent blanchies à la chaux, et assembla un

concile qui condamna les idolâtres. En 787, le concile de Nicée

condamna à son tour ces puritains, mais la querelle continua jusqu'en

842. Cette année, mourut l'empereur Théophile, laissant l'empire à son

fils Michel sous la tutelle de Théodora Despuna. Théodora éleva au

patriarcat Méthodius, défenseur des images, et la nuit du premier

dimanche de carême les images furent rétablies solennellement. On

nomma cette fête la fête de l'Orthodoxie, et l'Église grecque prit

alors le nom d'Église orthodoxe. Depuis cette époque on célèbre ce

même jour chaque année. On y chante à l'office de la nuit un hymne du

confesseur Théophane de Jérusalem, en récompense de ses souffrances,

et on y lit une légende qui contient l'histoire de l'hérésie des

iconoclastes, mêlée de quelques fables.

[Note 33: Cette même querelle s'est produite depuis

chez les Albigeois, les Hussites, les réformés et les

Vaudois.]

Les statues et images en relief restèrent cependant proscrites à cause

de leur ressemblance avec les idoles, et dans aucune église grecque on

ne trouve de statues, excepté à la chapelle de Sainte-Anne. Les moines

donnent pour raison de cette infraction à la règle la fréquence des

orages qui n'a permis de conserver sur ce pic élevé que des images en

bronze.

Le Tour du Monde; Athos Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 4 / 7 段