peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un Vroucolakas.
-- Les bibliothèques.
Hadji-Linos, le président nouvellement élu, nous remit le 23 mai la
lettre surmontée du cachet qui devait nous ouvrir les portes des
monastères, et le 24 nous nous mîmes en route vers les couvents de la
côte orientale: un Albanais de la garde nous servait d'escorte.
Après trois heures de marche sur une pente sablonneuse, entre deux
haies de noisetiers et de caroubiers, nous arrivions à Iveron,
laissant à notre droite Koutloumoussis encore noir d'un incendie
récent.
[Illustration: Monastère d'Iveron.--Dessin de Karl Girardet d'après
une photographie.]
Il n'est pas aisé de démêler un plan dans cet amas de constructions:
aussi le plus court et le plus vrai est de dire qu'il n'y en a pas.
L'ensemble de cette Babel d'architecture, encaissé dans un vallon sur
le bord de la mer, est triste, et c'est à regret qu'on quitte les
sentiers boisés de la montagne pour les porches sombres et humides,
les cours froides et les galeries nauséabondes du monastère. Nous
tombions là dans un couvent de cénobites, c'est-à-dire en plein jeûne,
mais, grâce à un quartier de mouton que nous avait offert le voïvode
de Kariès, nous pûmes satisfaire nos appétits de carnivores.
Les jeûnes sont très-fréquents chez les Grecs. Voici les époques des
principaux carêmes, sans parler des abstinences en l'honneur de tel ou
tel saint particulier à chaque couvent: deux mois avant Pâques, trente
jours après la Pentecôte, quinze jours avant l'Assomption et quarante
jours avant Noël. Le lait, le poisson et les oeufs ne sont pas permis,
en sorte que le menu se réduit aux olives, au caviar et à quelques
racines et coquillages. Les Orientaux, habituellement très-sobres,
souffrent peu de ce régime que nous ne pourrions supporter longtemps.
L'higoumène ne fit donc qu'assister à notre repas. C'était un bon
homme sans façons, dépourvu d'instruction, mais ne manquant pas d'une
certaine finesse qui lui tenait lieu d'esprit. Il nous fit, après le
dîner, les honneurs de son petit État de la meilleure grâce du monde.
D'abondantes explications nous étaient données par le logothète,
personnage maigre, laid, mais instruit. Ce saint homme parlait avec
une telle familiarité de Dieu, de la Sainte-Vierge et des saints qu'on
eût pu le croire de la céleste famille, s'il n'avait pris soin de
rappeler de temps en temps son origine terrestre par de bruyantes
interruptions que répétaient les voûtes sonores et qui prouvaient
surabondamment que l'abus des plantes crucifères est chose nuisible à
la santé: le _cant_ oriental autorise ces écarts que notre politesse
réprouve.
J'ai déjà dit que la fondation d'Iveron me semblait devoir être
très-ancienne. On retrouve, en effet, dans les murailles des fragments
de sculpture antique provenant des ruines de la ville _d'Olophizos_,
ce qui permet de supposer que la construction a précédé la querelle
des iconoclastes qui respectaient peu l'antiquité dans ses
chefs-d'oeuvre. Le logothète nous dit que ce monastère avait été élevé
en l'honneur de saint Jean le Précurseur, par trois Géorgiens ou
Ibériens (Jean, Euthimius et Georges), ([Grec: tôn ibêrôn], des
Ibériens); quant à la date de la fondation il l'ignorait. Cet
établissement est immense et ne compte pas moins de trente églises
rangées autour du catholicon. La disposition de ce dernier a été
modifiée, car, à la suite d'un péristyle appuyé sur des arcs-boutants,
une seule porte donne entrée dans le narthex qui se trouve, par cette
économie, dans une obscurité presque complète. Il est du reste facile
de voir que l'entrée principale a été murée, par le dessin
transparent, sous le crépi du mur, d'une large arcade surmontée du
_labarum_. Il n'y a pas là de nefs latérales: le vaisseau est en forme
de trèfle. Une addition curieuse (particulière[20] aux églises de
l'Athos) est celle d'absides semi-circulaires ménagées derrière le
choeur pour servir de sacristie et de dépôt aux vases sacrés.
Au-dessus des plaques de faïences émaillées qui recouvrent les murs
jusqu'à hauteur d'appui, commencent les peintures. Les peintures de ce
dernier ont été rafraîchies en 1846. Je dis rafraîchies, parce que le
jour où un higoumène, ami de la propreté, trouve que la décoration de
son église est ternie, enfumée par le temps, il fait venir de Kariès
un maître-peintre. On l'héberge lui et ses élèves et, en peu de temps,
il remet les fresques à neuf. Dans l'intérieur le mal n'est pas
complet: le peintre a conservé les contours des anciennes images, et
s'est contenté de les remplir d'un badigeon blafard; mais sous le
porche extérieur, sa verve, ne trouvant plus de bornes, s'est livrée
aux excentricités les plus étranges, _sans sortir cependant des règles
du Guide_: il y a là une série assez peu ragoûtante de décollations,
où, sans respect pour la perspective, le sang jaillit jusqu'aux
derniers plans, occupés par une architecture bizarre. Ces maîtres
goujats ne craignent pas de recouvrir les inspirations de Manuel
Panselinos ou de tout autre maître de leurs méthodiques barbouillages,
sous prétexte de restauration. Cependant ces peintures, qui ne
supportent pas un examen sérieux, sont d'un effet décoratif
surprenant. Ce but de la décoration, qui est le premier auquel doive
tendre la peinture murale, semble avoir échappé à notre époque. On est
désagréablement impressionné, quand on pénètre dans un de nos
monuments religieux redécorés à grands frais, de cette mésintelligence
entre l'architecte, les peintres et les statuaires; et la réunion dans
un même cadre d'oeuvres faites avec talent, mais sous des inspirations
diverses, produit l'ensemble le plus discordant qui se puisse
imaginer. Ici le _moi_ disparaît; chacun comprend son rôle et s'y
tient. Les raccourcis audacieux ne viennent pas rompre la simplicité
des lignes architecturales, l'or s'y étale sans ambition, et la
mosaïque mêle ses tons modestes aux nuances du marbre. L'ensemble est
harmonieux, parce que l'inspiration est une, et ces fresques, plus que
médiocres, apportent leur humble tribut au caractère monumental de
l'édifice.
[Note 20: On en voit cependant un autre exemple à
Saint-Jean-Théotocos de Constantinople.]
Ces peintures veulent joindre à ce côté matériel un autre rôle qui me
semble moins complet: celui de l'enseignement. Il n'est pas un
ornement, un agencement de détails qui ne soit combiné dans un sens
mystique ou symbolique; rébus impénétrable à l'oeil et à la pensée
dont le sens est aujourd'hui souvent perdu. _Les peintures des temples
sont le livre des illettrés. Pour autres choses ne sont faites les
ymages, fors seulement pour montrer aux simples gens, qui ne sèvent
pas l'escripture, ce qu'ils doivent croire._ Ce but n'est pas rempli
par les peintres byzantins, et leur iconographie est souvent
très-abstraite. En voici un exemple pris dans une de leurs
compositions familières. Dans le crucifiement, au pied de la croix,
est ouverte une fosse remplie d'ossements sur lesquels coule le sang
du Christ. Du milieu de cette fosse sort Adam enveloppé d'un suaire,
il semble se ranimer au contact du sang divin. Que signifie cette
allégorie? Une légende veut que l'endroit même où fut plantée la
croix, sur le Golgotha, fut le lieu de la sépulture d'Adam, et l'idée,
déduite de ce fait que le sang divin vient racheter l'homme qui a
commis la première faute, est belle; mais l'allégorie ne s'arrête pas
là et, s'appuyant sur le texte d'une autre légende qui dit que la
croix de Jésus-Christ a été taillée dans un arbre venu sur la tombe
même d'Adam, veut que la faute du premier homme soit figurée par ce
même bois sur lequel meurt le Sauveur de l'humanité. Il n'est pas
facile de démêler dans ce double symbole la cause de l'effet, mais si
on comprend cependant dans cette corrélation une pensée sublime, ce
n'est pas toutefois chose faite pour les _simples gens_. La mort de
l'Homme-Dieu est dans notre iconographie plus simple, mais aussi plus
humaine; tandis que chez les Grecs la nature est calme et souriante le
jour du crucifiement, chez nous, au contraire, les éléments se
révoltent, la douleur est sur tous les visages, sentiment prosaïque
qui interprète mal, ce me semble, le fait de la rédemption, mais qui
est plus saisissable pour le vulgaire.
Pendant l'examen minutieux que nous faisions de ces peintures,
l'higoumène ne cessait d'attirer notre attention sur des tableaux
qu'il venait de recevoir de Russie. Rien n'est comparable au mauvais
goût de cette sorte de bimbeloterie qui attire l'oeil désagréablement.
Les têtes et les mains seules sont peintes et ressortent maigrement
d'un amas d'étoffes en relief surchargées de perles et de morceaux de
métal. Les moines raffolent de ces afféteries et Pétersbourg en inonde
les couvents.
On n'oublia pas de nous mener devant deux images de la Vierge en
grande vénération sur la montagne. La première est au-dessus de la
porte d'entrée, placée très-haut et peu visible à cause de l'épais
treillage qui la recouvre. Un vieux caloyer assis sous le porche nous
en conta l'histoire avec cette volubilité de _cicerone_ qui ne tient
aucun compte de la ponctuation. Voici le résumé de cette explication
en quelques mots. Théophile, patriarche d'Alexandrie, l'ennemi de
saint Jean Chrysostome, ayant fait brûler quelques monastères par
suite de mésintelligence avec le moine Isidore, fit disperser les
images. Une de ces images jetée à la mer fut poussée miraculeusement
devant Iveron et recueillie par un caloyer appelé Gabriel: c'est cette
image de la Vierge. La seconde est placée au fond d'une petite église
dédiée aux saints apôtres: le panneau enfumé est entaillé à la hauteur
du visage d'une large balafre dont s'échappent des gouttes de sang.
Vers l'an 650, des pirates vinrent attaquer le monastère et y
pénétrèrent. Leur chef, Éthiopien d'origine, s'avança jusqu'au fond de
cette chapelle et frappa la Vierge au visage d'un coup de couteau qui
fit jaillir le sang de la blessure. Le corsaire touché de ce miracle,
se fit moine avec ses compagnons, et termina sa vie dans le couvent,
donnant l'exemple d'une grande piété. On n'a su à ce nègre aucun gré
de son repentir, car, outre qu'on l'a souvent peint sur les murs d'une
façon peu indulgente pour son physique, on a eu l'idée de le faire
figurer sous la forme d'une grosse horloge en bois. La présence de ce
_Croquemitaine_ s'explique mal dans un pays où il n'y a pas d'enfants.
Au milieu de ce monde d'images dont nous voulions reproduire une
grande partie, les jours nous semblaient courts, malgré la bonne
volonté du soleil qui s'attarde volontiers dans ce ciel sans nuages.
Aussi nous ne sortions que rarement du couvent et profitions encore
d'une partie des nuits pour faire des recherches dans les
illustrations des manuscrits. Voulgaris, de son côté, imaginait des
raffinements inconnus pour apprêter le même poisson, l'éternel
_barbouni_ (espèce de rouget) sous des aspects différents. À ceux qui
voyageront en Orient, je recommande Voulgaris et le merle solitaire
(_turdus musicus_) qu'il accommode très-délicatement avec la menthe
hachée.
On a beaucoup chanté la vie monacale; on a célébré les louanges de ces
associations qui, avec leur ferme croyance, ont laissé des monuments
impérissables de leur génie. La foi du temps présent semble tendre
vers un autre but et les moines d'aujourd'hui sont écrasés par ces
constructions colossales du passé. Excepté aux heures de prière, ils
restent peu dans le couvent et vont au dehors respirer un air plus pur
que celui de leurs cellules.
Les frères lais se livrent aux travaux du jardinage, construisent des
embarcations, vont à la pêche ou filent la laine pour la confection
des vêtements. Pour ces différents travaux ils laissent leur lourde
tunique et ne gardent qu'une culotte, costume qui, complété d'un
chapeau de paille aux bords larges, leur donne la tournure de cosaques
déguisés en planteurs. Plusieurs sont surveillés par des moines, car
l'inviolabilité de la montagne fait que souvent, à côté de réfugiés
politiques, se glissent des assassins, voleurs, ou autres gens
d'humeur batailleuse.
Dans les couvents grecs l'hospitalité est toute gratuite et largement
pratiquée à l'égard du premier venu qui frappe à la porte, musulman,
juif ou chrétien: cependant il ne faut pas oublier que les Grecs sont
maîtres en l'art de la diplomatie, et force était souvent de donner un
_bakchich_ par-ci, faire un portrait par-là, pour retirer de tel ou
tel coin telle ou telle chose précieuse.
Parmi le peu d'étrangers qui ont séjourné ici, nous disait
l'higoumène, plusieurs sont tombés malades, malgré la salubrité du
climat. Cela n'a rien en effet qui doive surprendre. Il est évident
que celui que n'attire là aucun intérêt artistique, ne doit pas tarder
à être atteint d'un spleen précoce. Le régime monacal est mauvais, les
appartements pratiqués dans les galeries extérieures sont intolérables
dans le jour à cause de la chaleur, la propreté est douteuse, et les
sentiers de la montagne sont peu praticables. Il ne resterait donc,
outre l'accueil gracieux qu'on reçoit et le charme assez rare de la
conversation des moines, que le spectacle de la nature, splendide dans
ses effets les plus gigantesques, si la règle des couvents ne faisait
fermer les portes au coucher du soleil et ne vous réduisait à la
contemplation de l'horizon immense du haut d'un balcon accroché sous
les toits comme un nid d'hirondelles. Une de nos distractions était,
pendant la nuit, quand les simandres réveillaient les échos endormis
du couvent, de voir apparaître successivement sur les galeries les
moines à peine éveillés, se dirigeant vers l'église d'un pas
chancelant, armés de petites lampes à la lueur tremblotante. Cela
nous représentait, avec ces acteurs cassés par l'âge et vêtus de leurs
tuniques longues comme des suaires, quelque chose comme une répétition
du Jugement dernier, figuré dans les vieux almanachs.
Il nous prit fantaisie, un matin, de visiter le monastère de
Stavronikitas ([Grec: stauros], croix, [Grec: nikê], victoire), à
deux kilomètres à peu près d'Iveron. L'higoumène nous donna une barque
avec deux moines. P. Nyphon et P. Pacôme avaient les bras solides et,
en quelques coups d'avirons, ils nous débarquèrent sur une plage
fleurie de myrte et de rosiers. Nous gagnâmes de là le monastère à
pied. Sa construction, surmontée d'un donjon carré, flanquée de
tourillons en culs-de-lampe et surveillée à l'entrée par deux
échanguettes haut placées, offre un appareil militaire complet. On
nous avait vanté à Kariès les peintures de Stavronikitas, mais le
moment de notre visite était mal choisi; presque toutes les églises
étaient fermées. On réparait l'intérieur de la cour et il pleuvait des
moellons avec accompagnement continu de la scie et du marteau. Ce que
nous vîmes de plus surprenant était un moine dormant au milieu de ce
vacarme. Après avoir pris à la hâte quelques croquis, un entre autres
dans le Catholicon, d'après une belle image de saint Nicolas[21], nous
regagnâmes la barque. «Avez-vous vu, nous dit le P. Pacôme, l'image
miraculeuse?» Nous ne l'avions pas vue, mais nous n'en eûmes aucun
regret, étant déjà habitués à ces exhibitions qui se répètent dans
tous les couvents et n'offrent le plus souvent rien de remarquable au
point de vue de l'art.
[Note 21: Saint Nicolas est en grande vénération
chez les Grecs. Quand les empereurs byzantins se
mettaient en campagne, ils se faisaient précéder d'un
étendard en haut duquel était enchâssé un doigt de saint
Nicolas.]
[Illustration: L'higoumène d'Iveron.--Dessin de Pelcoq d'après une
photographie.]
Les miracles sont du reste fréquents dans l'Église d'Orient, et par ce
moyen les prêtres entretiennent la superstition. Nous en eûmes une
preuve le lendemain à Iveron. Il y a, à la porte des couvents, de
petites chapelles funéraires, appelées _kimisis_, dans lesquelles on
dépose les cadavres des moines. J'étais assis avec Schranz dans un de
ces caveaux abandonnés depuis longtemps et encombré d'ossements. Nous
étions là, absorbés dans des études phrénologiques, quand entra Ianni,
notre cavas albanais:
«Voilà un crâne de _vroucolacas_[22] (possédé), dit-il, me désignant
celui que je tenais à la main; il a les dents noires.--Cela prouve
tout au plus qu'il les avait mauvaises, répliqua Schranz.--Vous n'avez
donc jamais vu de vroucolacas, effendi?--Non.--J'en ai vu un, moi. Il
y avait à Kavala un homme qui s'appelait Makalakis, qui avait le
mauvais oeil et qui toute sa vie avait fait du mal aux autres hommes.
Quand il traversait le champ du voisin, le tabac montait sur pied, et
les femmes qu'il regardait devenaient stériles. Un jour on le trouva
mort près du _tsarchi_. Il était noir comme ceux qui meurent de la
peste. «Voilà qui est mauvais,» dit le pappas. Pendant toute une
année, Makalakis ne cessa de rôder autour des maisons voisines. On
alla chercher le pappas, et on déterra Makalakis: son corps était
toujours noir et ses chairs étaient fermes, comme s'il fût mort la
veille. «Allons chercher l'évêque,» dit le pappas, et quand vint
l'évêque, qui était un saint homme, les chairs se décomposèrent, mais
les os restèrent noirs, et cela n'est pas naturel, effendi, et ce
crâne que vous tenez là est celui d'un vroucolacas.
[Note 22: Thévenot, parlant des moines du couvent de
Niamounia à Chios, dit que quand ils meurent on les
porte tout habillés dans une église dédiée à saint Luc,
laquelle est hors du couvent, et on les met sur une
grille de fer; si quelques-uns de ces cadavres ne se
corrompent point, les autres moines disent que c'est
signe qu'ils sont excommuniés. (Thévenot, _Voyage dans
le Levant_, p. 180.)]
Comme nous en parlions le soir au logothète: «Cela est vrai,» nous
répondit-il froidement. Nous n'eûmes garde d'insister. C'était un fort
aimable homme du reste que ce logothète, n'eût été un grain de
méfiance qui l'empêchait souvent de nous donner tous les enseignements
que nous voulions de sa science. Nous passions une partie des soirées
avec lui dans la bibliothèque du Catholicon. La facilité avec laquelle
Schranz parla cinq ou six langues nous avait engagés à faire quelques
recherches, mais c'eût été vrai travail de géants, et la poussière que
renfermaient ces piles de livres ne tardait pas à rendre le séjour de
l'étroite chambre intolérable. J'ai dit que les recherches jusqu'à
ce jour avaient été peu fructueuses: Jean Belon[23], un des seuls
voyageurs qui aient écrit sur l'Athos, dit que les prélats de l'Église
grecque, ennemis de la philosophie, excommunièrent tous les prêtres et
religieux qui tiendraient livres, et en écriraient, ou liraient autres
qu'en théologie, et qu'ainsi plusieurs livres ont été ruinés et
perdus. «Voulez-vous savoir positivement, dit M. Deschanel, dans son
livre sur Sapho, comment furent perdues tant d'oeuvres d'un si grand
prix? écoutez un témoin irrécusable en cette question, un pape.
Halcyonius, savant du seizième siècle, fait parler ainsi Jean de
Médicis, qui fut plus tard Léon X. «J'ai entendu dire dans mon enfance
à Démétrius Chalcondyle, homme très-savant dans les lettres grecques,
que des prêtres chrétiens avaient eu assez de crédit auprès des
empereurs byzantins pour obtenir d'eux la faveur de brûler en entier
un grand nombre d'ouvrages des anciens poëtes grecs. On les remplaça
(ajoutait-il, avec un peu de malice, ce me semble) par les poëmes de
notre Grégoire de Nazianze, qui, s'ils inspirent des sentiments
religieux, ne peuvent pas cependant prétendre à une élégance aussi
attique. Si ces prêtres ont été honteusement impies envers les poètes
grecs, ils ont donné un grand témoignage de piété catholique.»
[Note 23: Belon, naturaliste du seizième siècle,
dans son livre des _Singularités_, a consacré quelques
pages rapides _à la description du mont Athos et des
choses mémorables qu'on y trouve_. (Voy. Belon,
_Singularités_, imprimé à Paris, par Benoist Prevost,
1555.)]
Il est cependant probable que des recherches minutieuses habilement
dirigées amèneraient de précieuses découvertes[24].
[Note 24: M. de Villoison est le premier qui en ait
tenté. Cet académicien, dit Choiseul-Gouffier, fit, en
1785, un assez long séjour au mont Athos. Il s'y rendit,
muni de toutes les recommandations qui devaient le faire
accueillir dans les monastères, et lui ouvrir les portes
de leurs bibliothèques. Mais il ne suffisait pas d'y
porter la passion du travail, il fallait encore joindre
l'art de ne pas effaroucher la confiance. Comment a-t-il
pu paraître pénible à un si savant helléniste de montrer
quelque bienveillance pour les enfants de ceux dont les
écrits faisaient ses délices et sa gloire?
(Choiseul-Gouffier, _Voyages_.)]
[Illustration: La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra (voy. p.
123).--Dessin de Lancelot d'après une photographie.]
Les mulets. -- Philotheos. -- Les moines et la guerre de
l'indépendance. -- Karacallos. -- L'union des deux Églises.
-- Les pénitences et les fautes.
Le 2 juin nous prîmes congé de l'higoumène pour gagner Philotheos, à
dos de mulet. Ce moyen de locomotion est le seul en usage chez les
moines. L'équipement de ces animaux est de la plus grande simplicité:
un bât surmonté de quatre pieux, placés comme les quatre points
cardinaux, une couverture en laine, des étriers en corde, un bridon
également en corde et une ou plusieurs clochettes selon le degré
d'affection que les moines portent à l'animal. Après un certain temps
d'étude, on arrive à être médiocrement bien sur ce siège, quand le
sentier monte, mais quand il descend, on est inévitablement fort mal.
La route monte toujours d'Iveron à Philotheos et tout allait pour le
mieux, quand le premier mulet arriva devant un ravin large d'un mètre
environ, au fond duquel courait un torrent d'eau rapide. L'animal
s'arrêta, regarda couler l'eau et ne bougea pas. Le P. Pacôme adressa
au quadrupède quelques douces paroles, le P. Nyphon en vint aux
reproches: immobilité complète. Enfin l'un des deux moines ayant
l'idée de sauter de l'autre côté, l'animal l'imita et après lui tous
ses compagnons, mais non sans douleur pour les cavaliers, dans la
partie atteinte par le contre-coup. Cet exercice renouvelé plusieurs
fois jusqu'à notre arrivée nous retarda, et peu s'en fallut que la
herse du couvent ne fût levée et que nous ne fussions forcés de
coucher dans le _xenodokion_ (on appelle ainsi un hangar ou
kervansaraï, placé en dehors du couvent, qui sert d'asile aux
voyageurs attardés. Chaque soir, une demi-heure avant le coucher du
soleil, les moines se réunissent et prient pour les égarés pendant que
les simandres font résonner au loin les échos de la montagne. Un
caloyer veille toute la nuit dans le xenodokion et donne des vivres
aux hommes et de l'orge aux mulets en attendant l'ouverture des
portes).