pouce croisé avec le quatrième doigt, de manière que
l'index reste droit, et le troisième recourbé; on forme
ainsi le nom de Christ, I X C.]
Après une visite dans les cellules, meublées d'une simple estrade en
bois sur laquelle couchent les moines, on nous conduisit au réfectoire
où la communauté dînait d'un macaroni trop cuit noyé dans une sauce
trop longue. Un caloyer lisait une homélie pendant le repas.
Ce monastère est habité par des caloyers russes[9] et grecs. Nous
prîmes congé d'eux pour présenter le plus tôt possible nos lettres
d'introduction à Kariès. Ce village est à quatre heures du couvent
russe. On traverse jusqu'à une certaine hauteur des jardins et des
plants d'oliviers entretenus par les moines, à l'aide d'un système
d'irrigation très-ingénieux; l'eau est amenée des hautes assises du
rocher par des troncs d'arbres creux ajustés bout à bout et étayés
d'une branche à l'autre. Plus haut ce sont des bois de chênes et de
châtaigniers d'une vigueur surprenante à cause du voisinage de la mer.
Les historiens byzantins parlent fréquemment de cette végétation
merveilleuse. «Ceux qui appellent l'Athos la terre de Dieu ne se
trompent pas,» dit Cantacuzène. «La douceur de la température, dit
Nicéphore Grégoras, la multiplicité des végétaux qui réjouissent la
vue et embaument l'air, le chant des oiseaux, le murmure des eaux, le
vol strident des abeilles, l'aspect de la grande mer, le calme des
vallées, le silence et la solitude des bois, tout cela forme un tissu
de voluptés qui ravissent les sens et élèvent vers Dieu l'âme
recueillie dans de pieuses pensées.»
[Note 9: Il y a une opinion généralement accréditée
qui veut que l'Église russe soit séparée de l'Église de
Constantinople, et que le tzar en soit le chef. Cela
n'est pas tout à fait exact. Dans les annotations du
_Pedalium_, recueil des canons, l'Église d'Orient dit:
«Il y a eu autrefois un patriarche de Russie, mais ce
patriarche n'existe plus.» En effet, Ivan III avait pris
le titre de patriarche de Russie, mais Pierre le Grand
ne le conserva pas, nomma un conseil d'évêques qu'il
appela _saint Synode dirigeant_, et prit le titre de
Protecteur de l'Église. Il demanda la confirmation de
ces mesures au patriarche de Constantinople, lui écrivit
qu'il avait toujours reconnu sa primauté synodale sur
l'Église orthodoxe, et le pria de l'aider de ses
conseils.]
Kariès est caché dans un pli du versant oriental, au milieu de skites
et d'ermitages accrochés à toutes les aspérités de la montagne. Les
maisons sont basses, faites en bois, enduites d'un crépi rose ou
blanc, et alignées sur les côtés d'une rue unique. Dans cette rue se
tiennent, au fond de petites boutiques, ouvertes en tabatière, des
moines qui vendent des rosaires, des gravures et des ustensiles de
ménage sculptés par les ermites. C'est au bout de cette rue, dans une
grande maison de modeste apparence, que siège le conseil qui gouverne
la montagne.
Ce conseil est composé de vingt épistates représentant les vingt
monastères. Un président, élu tous les quatre ans par cette assemblée,
partage le pouvoir exécutif avec les représentants des quatre
monastères de _Lavra_, _Iveron_, _Vatopédi_ et _Kiliandari_. Ces
quatre représentants administrent la montagne, et rendent compte de
leur administration à l'assemblée générale qui, outre ces fonctions,
juge les délits et les crimes. Les rescripts ou ordonnances doivent
porter l'empreinte d'un sceau[10] dont chacun des quatre représentants
possède un quart, ce qui fait que l'opposition d'un seul annule toute
décision. Le gouvernement turc a reconnu cette petite république
monacale après la prise de Constantinople, et s'en est déclaré le
protecteur, moyennant un tribut annuel de 500.000 piastres versées
entre les mains d'un aga qui réside à Kariès. La république entretient
une garde de vingt Albanais chrétiens, destinés à faire la police de
la montagne.
[Note 10: Ce sceau est en argent coupé en quatre
parties égales. Une cinquième volonté est nécessaire
pour valider les actes: c'est celle du président qui
possède la clef à vis qui réunit les quatre portions.
Autour de ce sceau, représentant la Vierge, est
l'inscription suivante en grec et en turc: _Sceau des
Épistates de la communauté de la Sainte-Montagne_.]
J'ai dit qu'il y a vingt monastères sur l'Athos. Dix-sept sont habités
par des caloyers[11] grecs, un par des caloyers russes et grecs, et
deux par des Serbes et des Bulgares.
[Note 11: Les _caloyers_ ou moines appartiennent au
premier ordre du clergé grec, appelé ordre des
_hiéronomaques_. Lorsque l'Église d'Orient se sépara de
celle de Rome, elle divisa son clergé en deux ordres:
les _hiéronomaques_ et les _pappas_. Les premiers, voués
au célibat, comprennent les _patriarches_, les
_énarques_, _métropolitains_, _archevêques_, _évêques_,
_archimandrites_ et _caloyers_.
Les seconds, qui peuvent se marier, sont les pappas,
nommés aussi journaliers.
Il y a quatre patriarches, qui occupent les trônes de
_Constantinople_, _Alexandrie_, _Jérusalem_ et _Damas_.
Celui de Constantinople a la primauté synodale.
Les caloyers du mont Athos relèvent de ce dernier.]
Tous sont de l'ordre de saint Basile, mais ne sont plus gouvernés
d'après les mêmes lois. Autrefois, ils avaient chacun un higoumène
inamovible; mais à la suite de discussions dont je n'ai pu savoir au
juste la date, l'organisation fut modifiée, et aujourd'hui dix de ces
monastères seulement, dits couvents de cénobites[12], ont conservé les
anciens usages; les dix autres ont pris la dénomination de couvents
libres (ou [Grec: diorismoi], distincts), et sont régis par un
conseil d'épitropes renouvelé tous les quatre ans.
[Note 12: [Grec: Koinobion] signifie proprement
communauté.]
Les monastères des cénobites sont: _Iveron_, _Kiliandari_,
_Dyonisios_, _Koutloumousis_, _Zographos_, _Philothéos_, _Grigorios_,
_Xénophon_, _Esphigmenou_ et _Roussicon_, couvent russe.
Les dix autres couvents se nomment: _Vatopédi_, _Lavra_,
_Pantocrator_, _Xiropotamos_, _Dokiarios_, _Karacallos_, _Simopétra_,
_Stavronikitas_, _Agios Pablos_ et _Castamoniti_.
Les représentants des monastères de _Lavra_, _Vatopédi_, _Iveron_ et
_Kiliandari_, gouvernent les autres, non-seulement parce qu'ils sont
les plus riches et les plus anciens, mais parce qu'ils portent le
titre de monastères impériaux. (Sous les empereurs byzantins il y
avait trois sortes de monastères: ceux qui relevaient directement de
l'empereur, ceux qui relevaient des patriarches, et enfin ceux qui
appartenaient aux évêques ou archevêques.)
[Illustration: Sceau du monastère.]
Les revenus de tous ces couvents sont produits par l'exploitation des
bois, la vente des noisettes et des olives. _Koutloumousis_ récolte à
lui seul deux cent mille ocques de noisettes. _Lavra_, _Iveron_ et
_Philothéos_ exploitent annuellement pour cinq cent mille piastres de
bois. Outre ces produits, les monastères ont de vastes propriétés
appelées Métok, en Valachie, à l'île de Thasos et sur le littoral de
la Turquie d'Europe.
Le jour de notre arrivée à Kariès était la veille d'un changement de
gouvernement. Les épistates étaient enfermés pour procéder aux
élections, et il y avait absence totale d'êtres vivants dans la cour
du _Konach_. Au bout de quelques instants employés à nous promener
dans le village, nous fûmes introduits dans une grande salle, sorte de
galerie haute, ouverte sur la cour et garnie tout alentour de divans
en estrades. Sur ces divans les membres de l'assemblée étaient assis à
la manière turque, vêtus d'un manteau à manches amples, ouvert à la
poitrine sur une robe de soie bleue ou violette, selon leur
hiérarchie, et coiffes d'un _kalimafki_ de feutre noir taillé comme
une toque d'avocat. Sur les murs, lavés à la chaux d'un ton jaunâtre,
ces personnages étoffés s'enlevaient merveilleusement. Le président
s'avança appuyé sur sa crosse ([Grec: pateriza], sorte de petite
béquille noire garnie de nacre), et nous invita à prendre place sur le
divan; puis il ouvrit les lettres, et quand il arriva à celle du
patriarche, il en baisa la signature. Un Albanais avait apporté un
escabeau chargé de confitures sèches et de café, et quand chacun fut
armé de sa tasse et du tchibouk de rigueur, tous nous firent des
questions sur la France, sur Constantinople, et surtout sur le but de
notre voyage à l'Athos. Il leur semblait étrange qu'on vînt voir de
pauvres moines, quand on vivait au milieu des splendeurs de l'Occident
dont on leur avait dit merveille.
En notre qualité d'artistes, le président nous dit qu'il nous logerait
chez le peintre Anthimès, une des lumières de la Sainte-Montagne.
Avant d'aller chez notre hôte, nous montâmes faire visite à l'aga, qui
habite la seconde aile du Konack. Ce pauvre musulman est là tout à
fait dépaysé, n'ayant pour compagnons qu'un secrétaire et quelques
Albanais de sa religion. C'est un jeune homme de trente à trente-cinq
ans, ni beau ni laid, engraissé par l'oisiveté, hébété par la
solitude. Il nous accueillit avec tout l'enthousiasme d'un homme ravi
de voir d'autres visages que les profils liturgiques qui l'entourent;
mais cette expansion fut de courte durée, et il retomba dans son
assoupissement, dont il ne sortira vraisemblablement que le jour où il
sera appelé à d'autres fonctions, ou admis à faire valoir ses droits à
la retraite.
Anthimès, notre hôte, était un tout autre homme, vif, alerte et
remuant. Il habitait sa petite maisonnette en compagnie d'un pappas
appelé Manuel, sorte de paria qui faisait la cuisine, cultivait le
jardin, nettoyait la maison, aidait le peintre dans ses travaux,
l'assistait à la messe et trouvait le temps de dormir et de boire
quelquefois outre mesure, malgré ces nombreuses occupations.
Pendant que nous attendions le moment d'être admis auprès du conseil,
j'étais allé jusqu'au Catholicon[13]. Là entrait en même temps que moi
un jeune homme. Vêtus tous les deux comme on l'est au pays du macadam,
nous nous devinâmes Français. Il était peintre, s'appelait Vaudin, et
travaillait avec M. de Sévastiannoff. J'avais entendu parler en Grèce
des travaux de M. de Sévastiannoff[14] au mont Athos. Ma première
visite fut naturellement pour lui. L'auteur des admirables
reproductions photographiques que l'Institut a vues il y a quelques
années, m'accueillit avec cette courtoisie et cette cordialité
habituelle à l'aristocratie russe. Nous causâmes de la France en
français, ce qui est une grande jouissance, et nous prîmes le thé en
russe, ce qui est la bonne manière.
[Note 13: On appelle catholicon l'église de la
Vierge. Le mont Athos est tout entier sous l'invocation
de la Vierge, et dans chaque monastère l'église
principale lui est dédiée.]
[Note 14: M. de Sévastiannoff a reproduit à l'aide
de la photographie: 1º un manuscrit du douzième siècle
en caractères microscopiques; 2º des sermons de saint
Grégoire le Théologien, de Jean Damascène; 3º un traité
inédit de médecine; 4º la géographie de Ptolémée; 5º une
liturgie de saint Jean Chrysostome sur parchemin; 6º des
chartes en langues grecque et slave; 7º des fragments de
la Légende dorée.
Pendant que j'étais au mont Athos, M. de Sévastiannoff
préparait de nombreux travaux. Son séjour devait être
encore fort long sur la montagne, et l'infatigable
voyageur avait le projet de compléter ce travail
gigantesque par une excursion au Sinaï.]
L'histoire du mont Athos est très-obscure depuis Jésus-Christ jusqu'au
dixième siècle. Les moines font remonter à Constantin la fondation du
monastère de Lavra, construit par saint Athanase l'Athonite. De ce
saint Athanase il n'est question dans aucun historien; mais dans ce
même monastère de Lavra, une fresque représente ledit saint Athanase
recevant une chrysobulle des mains de l'empereur Nicéphore Phocas,
c'est-à-dire vers 965. Cependant il est probable que certains
monastères sont de fondation plus ancienne: ceux d'_Iveron_ et de
_Vatopédi_, par exemple, construits sur l'emplacement des villes de
Dium et d'Olophisos, dont parle Hérodote et dont ne parlent pas les
historiens byzantins.
[Illustration: Vue générale du mont Athos.--Dessin de Villevieille
d'après M. A. Proust.]
Quoi qu'il en soit, voici la version des moines: saint Athanase
demanda à l'empereur la permission de construire un monastère sur
l'Athos et éleva la grande Lavra ou Laure (Lavra signifie réunion,
communauté, association); mais la montagne était occupée par des
ermites. Ces ermites envoyèrent une députation à Constantinople pour
protester contre l'envahissement de leur retraite. Leurs prières ne
furent pas écoutées et les monastères se succédèrent sur les flancs de
la montagne.
A. PROUST.
(_La suite à la prochaine livraison._)
[Illustration: MONT ATHOS.--Le conseil des Épistates au mont
Athos.--Dessin de G. Boulanger d'après M. A. Proust.]
VOYAGE AU MONT ATHOS,
PAR M. A. PROUST[15].
[Note 15: Suite.--Voy. page 103.]
1858.--INÉDIT.
Ermites indépendants. -- Le monastère de Koutloumousis. --
Les bibliothèques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et
les peintres modernes.
Chose assez singulière! ces ermites relégués sur le haut du rocher ont
trouvé des continuateurs, qui vivent loin des habitations, comme des
bêtes fauves. Lorsqu'ils ne trouvent plus à se nourrir sur la
montagne, ils descendent à la porte des monastères et échangent contre
des légumes, de petits chapelets et des croix sculptées. Malgré
l'aversion qu'ils témoignent aux moines, ceux-ci les vénèrent comme
des saints. En venant du monastère russe, nous en vîmes un accroupi
sur un rocher, véritable homme des bois, qui n'avait pour tout
vêtement que sa barbe démesurément longue. Il est vrai que la légèreté
de ce costume avait son excuse dans la chaleur de l'atmosphère.
J'ai parlé de la règle qui interdit à toute femme et à tout animal du
sexe femelle l'entrée de la montagne. Il est probable que cette règle
rigoureuse, dans laquelle on a cru voir un scrupule exagéré, a été une
mesure toute politique pour chasser les habitants qui persistaient à
rester sur la montagne, et en interdire l'entrée même aux bergers qui
eussent été tentés d'y conduire leurs troupeaux.
Les monastères de l'Athos ont joué un rôle important sous les
empereurs byzantins. C'est là que se recrutaient les patriarches. «On
prit souvent, dit Grégoras, dans les monastères, pour les élever au
patriarcat, des moines ignorants, car les princes choisissent pour les
grandes places tels sujets qui leur soient soumis servilement.»
Quelquefois cependant ces patriarches disposèrent de l'empire. J'aurai
plus loin l'occasion de parler de la secte des Palamites, qui prit
naissance sur l'Athos et agita longtemps la chrétienté orientale.
Nous pouvions observer chaque jour au couvent de Koutloumousis, à
quelques minutes de Kariès, les habitudes des caloyers. Laissant le
soin de l'agriculture et du jardinage aux frères lais, ces cénobites
ne font absolument rien que prier. Le matin ils descendent de leurs
cellules, chantent les matines, entendent la messe, vont au
réfectoire, assistent aux vêpres à quatre heures, soupent à six,
disent complies, se couchent avec le soleil et se relèvent au milieu
de la nuit pour aller à l'église. Ces différents exercices sont
annoncés par une simandre[16]. En dehors de l'eukologue (bréviaire),
ils lisent peu. Il y en a cependant quelques-uns qui ont voyagé, vu,
étudié et acquis une instruction sérieuse. Malgré cela les
bibliothèques sont dans un état de désordre dont on ne peut se faire
idée, et l'emploi de _cartophilax_[17] est une sinécure.
[Note 16: La simandre est un morceau de bois ou de
fer suspendu à un chevalet, qui rend un son prolongé
lorsqu'on le frappe à l'aide d'un marteau. Les cloches
furent en usage de bonne heure en Occident, et les
premières sont, je crois, attribuées à saint Paulin,
évêque de Nole, au cinquième siècle; mais les caloyers
de l'Orient, très-attachés aux premiers usages du
christianisme, se servent toujours de la simandre. Cet
instrument est très-ancien; on en a trouvé plusieurs
dans les ruines de Pompéi.]
[Note 17: On doit cependant à l'archimandrite
Porphiry, du couvent russe, une connaissance assez
exacte d'un certain nombre de manuscrits et de
chrysobulles renfermés dans quelques couvents de
l'Athos. Il en a fait un catalogue en langue russe
publié à Pétersbourg en 1847. Ce catalogue a été traduit
en allemand par Miklowich dans sa bible slave (Vienne,
1851; in-8{o}). Le gouvernement français a envoyé deux
personnes au mont Athos: M. Minas Minoidès, qui a
rapporté quelques manuscrits, et M. Lebarbier, de
l'école d'Athènes, dont les recherches ont été
incomplètes.]
Mais si les moines ont négligé l'étude des lettres, ils ont continué
les travaux de peinture, de gravure et de sculpture sur bois qui leur
ont fait une si grande célébrité. Le catholicon de Kariès donne une
suite de fresques de l'époque la plus savante de l'école athonite. Ces
peintures sont de Manuel, surnommé Panselinos ([Grec: panaselênê]
pleine lune), né à Salonique vers le douzième siècle, date très-vague,
mais que je n'ai pu avoir plus précise. Panselinos est considéré
non-seulement comme le chef de l'école athonite, mais encore comme le
maître de l'école byzantine tout entière. Les traditions de cette
école ont été transmises dans un livre intitulé: [Grec: Hermêneia tês
Zôgraphichês] _Guide de la peinture_[18], rédigé vers 1650, par le
moine Denys, du couvent de Fourna, près d'Agrapha en Thessalie, et son
élève Cyrille de Chio. Ce manuel donne les recettes pour peindre, la
manière de représenter les sujets religieux et l'ordre dans lequel ils
doivent être disposés. Rédigé dans le but d'empêcher la défiguration
des compositions religieuses, il a lié les peintres dans un réseau de
règles invariables, et fait disparaître de leurs oeuvres toute
inspiration individuelle.
[Note 18: M. Didron a donné une traduction de ce
livre en 1839.]
On a cru voir dans les mosaïques et les fresques des premiers siècles
chrétiens une inspiration immédiate, puisée dans les préceptes de la
foi nouvelle. Il suffit d'observer attentivement ces compositions pour
se convaincre qu'il n'y a dans ces longues figures au type grec, au
geste pétrifié et aux draperies régulièrement plissées, qu'une
appropriation maladroite des chefs-d'oeuvre de l'antiquité aux besoins
du nouveau culte. Ce reste de style d'emprunt, et cette maladresse
même donnent à ces productions un mélange de science et de naïveté qui
étonne et séduit. Y eut-il dès ce temps-là un traité de la peinture
religieuse indiquant certaines règles de composition immuables? Cela
n'est pas probable ou s'il y en eut un, Manuel Panselinos s'en est
souvent écarté, car, le _Guide_ dont les peintres du mont Athos ont
chacun un exemplaire entre les mains, est dédié à Manuel Panselinos et
semble fait d'après son oeuvre. Le peintre moine a donc fait au mont
Athos le même travail qu'ont fait les peintres italiens d'après ces
mêmes fresques byzantines, exilées en Italie par la querelle des
iconoclastes. Il a conservé le style, et s'inspirant de la nature,
peut-être même aussi des fragments de la statuaire grecque trouvés sur
la montagne, il a donné plus d'ampleur aux contours, de réalité dans
l'expression et de poésie dans la conception. Après lui, il y eut une
sorte de renaissance qu'on suit jusqu'au dix-septième siècle à travers
l'oeuvre de peintres inconnus, désignés sur l'Athos sous le nom
uniforme de Panselinos[19], et qui se termine à un artiste appelé
_l'Albanais_.
[Note 19: Cette qualification de _Panselinos_ semble
avoir sur le mont Athos la même signification que celle
de _maëstro_ en Italie. Les moines vous désignant des
peintures faites à deux ou trois siècles de distance,
disent: «Cela est de Panselinos;» ce que l'on ne peut
comprendre raisonnablement que de cette façon: «Cela est
d'un maître.»]
[Illustration: CARTE _DE LA_ CHALCIDIQUE
pour servir à l'intelligence du voyage de Mr. Proust au Mont Athos.
Dressée par A. Vuillermin.]
Depuis cette époque, l'art est tombé à un degré tel qu'on ne sait plus
si les moines qui le pratiquent méritent le nom d'artistes. La
première fois que j'allai dans l'atelier du peintre Anthimès, ce qui
me frappa c'est que dans cet atelier il n'y avait pas de peinture,
mais une suite de vases remplis de colle de poisson, de plâtre délayé,
d'huiles, de mordant pour la dorure, enfin ce qui constitue le
laboratoire d'un fabricant de couleurs. Je demandai à notre hôte de
nous montrer quelqu'une de ses oeuvres. «Nous ne faisons pas
d'esquisse, me dit-il, et travaillons immédiatement sur le mur; le
guide nous indique les proportions du corps humain, la disposition des
figures et leurs mouvements. Le P. Macarios, mon maître, tenait ses
principes du P. Nectarios, qui les lui avait transmis;» puis, prenant
un pinceau qu'il trempa dans du brun rouge délayé dans l'eau, il traça
un Christ sur une feuille de papier. Le contour était ferme, sans
hésitation, fait avec la dextérité d'un maître d'écriture, mais ce
dessin mathématique était insipide, bien qu'il n'y eût aucune faute
grossière.
[Illustration: Saint Georges, fresque de Panselinos dans le Catholicon
de Kariès. Dessin de Pelcoq d'après M. A. Proust.]
Dans sa préface de la traduction du _Guide du moine Denys_, M. Didron
raconte qu'il vit peindre un caloyer: «En une heure, dit-il, sous nos
yeux, il traça sur le mur un tableau représentant Jésus-Christ donnant
à ses apôtres la mission d'évangéliser et de baptiser le monde. Il fit
son esquisse de mémoire, sans carton, sans dessin, sans modèle. Ce
peintre, continue M. Didron, pourrait être mis certainement sur la
ligne de nos meilleurs artistes vivants, surtout lorsqu'ils exécutent
de la peinture religieuse.» Ceux-ci traitent assez mal la peinture
religieuse au point de vue liturgique, cela est vrai. Pourquoi? Parce
que l'inspiration est le mouvement et le dogme l'immobilité; mais mise
à part la question de tempérament qui fait comprendre à chacun la
traduction des choses divines de manière différente, ils cherchent, et
ne trouveraient-ils que la centième partie de ce qu'ils cherchent,
cette partie-là est l'inspiration, ce qui constitue l'art, tandis que
ces plates médiocrités de l'Athos, faites machinalement d'après un
système immuable, sont sans vie et sans âme. Je ne peux voir ce qu'il
y a de commun entre de semblables choses et l'art. J'ouvre le _Manuel_
et je trouve ceci: «Le corps d'un homme a neuf têtes en hauteur:
divisez la tête en trois parties: la première pour le front, la
seconde pour le nez, la barbe pour la troisième; faites les cheveux en
dehors de la mesure de longueur d'un nez, divisez de nouveau en trois
parties la longueur entre le nez et la barbe, etc., etc. À l'aide de
ces principes et d'un compas on fait un _bonhomme_, on arrive même par
l'habitude à le faire sans compas; mais on ne fait pas une oeuvre
d'art. Si le beau était absolu et s'appelait Michel-Ange, chacun
devrait dessiner comme Michel-Ange. Ceux qui l'ont cru n'ont fait que
des pastiches assez faibles; mais Rubens, qui avait étudié Michel-Ange
et la nature, a fait des Rubens. Les moines du mont Athos ont essayé à
faire toujours du Panselinos, d'après des lois transmises
successivement, sans se retremper dans l'étude de la nature qui
redonne la vie, et on ne peut mieux comparer leurs productions
actuelles qu'à une traduction qui serait elle-même faite d'après un
texte, résultat de cent traductions successives.
Dans les fresques de Panselinos, il ne faudrait pas chercher ce qui
nous attache et nous séduit dans les productions de l'esprit: un
reflet de nos sensations. On sent au contraire là l'éloignement de
toute préoccupation terrestre, et l'aspiration vers le divin ou plutôt
le surhumain. Le _Saint Georges_, une des seules figures que
l'obscurité du Catholicon de Kariès nous ait permis de reproduire par
la photographie, est une des mieux conservées (voy. p. 116). Le
procédé matériel de ces fresques est très-simple. Un large trait noir
entoure la figure; les traits sont nettement accusés, et l'ombre se
partage également de chaque côté.