[Note 8: La main qui bénit est ainsi disposée: le

pouce croisé avec le quatrième doigt, de manière que

l'index reste droit, et le troisième recourbé; on forme

ainsi le nom de Christ, I X C.]

Après une visite dans les cellules, meublées d'une simple estrade en

bois sur laquelle couchent les moines, on nous conduisit au réfectoire

où la communauté dînait d'un macaroni trop cuit noyé dans une sauce

trop longue. Un caloyer lisait une homélie pendant le repas.

Ce monastère est habité par des caloyers russes[9] et grecs. Nous

prîmes congé d'eux pour présenter le plus tôt possible nos lettres

d'introduction à Kariès. Ce village est à quatre heures du couvent

russe. On traverse jusqu'à une certaine hauteur des jardins et des

plants d'oliviers entretenus par les moines, à l'aide d'un système

d'irrigation très-ingénieux; l'eau est amenée des hautes assises du

rocher par des troncs d'arbres creux ajustés bout à bout et étayés

d'une branche à l'autre. Plus haut ce sont des bois de chênes et de

châtaigniers d'une vigueur surprenante à cause du voisinage de la mer.

Les historiens byzantins parlent fréquemment de cette végétation

merveilleuse. «Ceux qui appellent l'Athos la terre de Dieu ne se

trompent pas,» dit Cantacuzène. «La douceur de la température, dit

Nicéphore Grégoras, la multiplicité des végétaux qui réjouissent la

vue et embaument l'air, le chant des oiseaux, le murmure des eaux, le

vol strident des abeilles, l'aspect de la grande mer, le calme des

vallées, le silence et la solitude des bois, tout cela forme un tissu

de voluptés qui ravissent les sens et élèvent vers Dieu l'âme

recueillie dans de pieuses pensées.»

[Note 9: Il y a une opinion généralement accréditée

qui veut que l'Église russe soit séparée de l'Église de

Constantinople, et que le tzar en soit le chef. Cela

n'est pas tout à fait exact. Dans les annotations du

_Pedalium_, recueil des canons, l'Église d'Orient dit:

«Il y a eu autrefois un patriarche de Russie, mais ce

patriarche n'existe plus.» En effet, Ivan III avait pris

le titre de patriarche de Russie, mais Pierre le Grand

ne le conserva pas, nomma un conseil d'évêques qu'il

appela _saint Synode dirigeant_, et prit le titre de

Protecteur de l'Église. Il demanda la confirmation de

ces mesures au patriarche de Constantinople, lui écrivit

qu'il avait toujours reconnu sa primauté synodale sur

l'Église orthodoxe, et le pria de l'aider de ses

conseils.]

Kariès est caché dans un pli du versant oriental, au milieu de skites

et d'ermitages accrochés à toutes les aspérités de la montagne. Les

maisons sont basses, faites en bois, enduites d'un crépi rose ou

blanc, et alignées sur les côtés d'une rue unique. Dans cette rue se

tiennent, au fond de petites boutiques, ouvertes en tabatière, des

moines qui vendent des rosaires, des gravures et des ustensiles de

ménage sculptés par les ermites. C'est au bout de cette rue, dans une

grande maison de modeste apparence, que siège le conseil qui gouverne

la montagne.

Ce conseil est composé de vingt épistates représentant les vingt

monastères. Un président, élu tous les quatre ans par cette assemblée,

partage le pouvoir exécutif avec les représentants des quatre

monastères de _Lavra_, _Iveron_, _Vatopédi_ et _Kiliandari_. Ces

quatre représentants administrent la montagne, et rendent compte de

leur administration à l'assemblée générale qui, outre ces fonctions,

juge les délits et les crimes. Les rescripts ou ordonnances doivent

porter l'empreinte d'un sceau[10] dont chacun des quatre représentants

possède un quart, ce qui fait que l'opposition d'un seul annule toute

décision. Le gouvernement turc a reconnu cette petite république

monacale après la prise de Constantinople, et s'en est déclaré le

protecteur, moyennant un tribut annuel de 500.000 piastres versées

entre les mains d'un aga qui réside à Kariès. La république entretient

une garde de vingt Albanais chrétiens, destinés à faire la police de

la montagne.

[Note 10: Ce sceau est en argent coupé en quatre

parties égales. Une cinquième volonté est nécessaire

pour valider les actes: c'est celle du président qui

possède la clef à vis qui réunit les quatre portions.

Autour de ce sceau, représentant la Vierge, est

l'inscription suivante en grec et en turc: _Sceau des

Épistates de la communauté de la Sainte-Montagne_.]

J'ai dit qu'il y a vingt monastères sur l'Athos. Dix-sept sont habités

par des caloyers[11] grecs, un par des caloyers russes et grecs, et

deux par des Serbes et des Bulgares.

[Note 11: Les _caloyers_ ou moines appartiennent au

premier ordre du clergé grec, appelé ordre des

_hiéronomaques_. Lorsque l'Église d'Orient se sépara de

celle de Rome, elle divisa son clergé en deux ordres:

les _hiéronomaques_ et les _pappas_. Les premiers, voués

au célibat, comprennent les _patriarches_, les

_énarques_, _métropolitains_, _archevêques_, _évêques_,

_archimandrites_ et _caloyers_.

Les seconds, qui peuvent se marier, sont les pappas,

nommés aussi journaliers.

Il y a quatre patriarches, qui occupent les trônes de

_Constantinople_, _Alexandrie_, _Jérusalem_ et _Damas_.

Celui de Constantinople a la primauté synodale.

Les caloyers du mont Athos relèvent de ce dernier.]

Tous sont de l'ordre de saint Basile, mais ne sont plus gouvernés

d'après les mêmes lois. Autrefois, ils avaient chacun un higoumène

inamovible; mais à la suite de discussions dont je n'ai pu savoir au

juste la date, l'organisation fut modifiée, et aujourd'hui dix de ces

monastères seulement, dits couvents de cénobites[12], ont conservé les

anciens usages; les dix autres ont pris la dénomination de couvents

libres (ou [Grec: diorismoi], distincts), et sont régis par un

conseil d'épitropes renouvelé tous les quatre ans.

[Note 12: [Grec: Koinobion] signifie proprement

communauté.]

Les monastères des cénobites sont: _Iveron_, _Kiliandari_,

_Dyonisios_, _Koutloumousis_, _Zographos_, _Philothéos_, _Grigorios_,

_Xénophon_, _Esphigmenou_ et _Roussicon_, couvent russe.

Les dix autres couvents se nomment: _Vatopédi_, _Lavra_,

_Pantocrator_, _Xiropotamos_, _Dokiarios_, _Karacallos_, _Simopétra_,

_Stavronikitas_, _Agios Pablos_ et _Castamoniti_.

Les représentants des monastères de _Lavra_, _Vatopédi_, _Iveron_ et

_Kiliandari_, gouvernent les autres, non-seulement parce qu'ils sont

les plus riches et les plus anciens, mais parce qu'ils portent le

titre de monastères impériaux. (Sous les empereurs byzantins il y

avait trois sortes de monastères: ceux qui relevaient directement de

l'empereur, ceux qui relevaient des patriarches, et enfin ceux qui

appartenaient aux évêques ou archevêques.)

[Illustration: Sceau du monastère.]

Les revenus de tous ces couvents sont produits par l'exploitation des

bois, la vente des noisettes et des olives. _Koutloumousis_ récolte à

lui seul deux cent mille ocques de noisettes. _Lavra_, _Iveron_ et

_Philothéos_ exploitent annuellement pour cinq cent mille piastres de

bois. Outre ces produits, les monastères ont de vastes propriétés

appelées Métok, en Valachie, à l'île de Thasos et sur le littoral de

la Turquie d'Europe.

Le jour de notre arrivée à Kariès était la veille d'un changement de

gouvernement. Les épistates étaient enfermés pour procéder aux

élections, et il y avait absence totale d'êtres vivants dans la cour

du _Konach_. Au bout de quelques instants employés à nous promener

dans le village, nous fûmes introduits dans une grande salle, sorte de

galerie haute, ouverte sur la cour et garnie tout alentour de divans

en estrades. Sur ces divans les membres de l'assemblée étaient assis à

la manière turque, vêtus d'un manteau à manches amples, ouvert à la

poitrine sur une robe de soie bleue ou violette, selon leur

hiérarchie, et coiffes d'un _kalimafki_ de feutre noir taillé comme

une toque d'avocat. Sur les murs, lavés à la chaux d'un ton jaunâtre,

ces personnages étoffés s'enlevaient merveilleusement. Le président

s'avança appuyé sur sa crosse ([Grec: pateriza], sorte de petite

béquille noire garnie de nacre), et nous invita à prendre place sur le

divan; puis il ouvrit les lettres, et quand il arriva à celle du

patriarche, il en baisa la signature. Un Albanais avait apporté un

escabeau chargé de confitures sèches et de café, et quand chacun fut

armé de sa tasse et du tchibouk de rigueur, tous nous firent des

questions sur la France, sur Constantinople, et surtout sur le but de

notre voyage à l'Athos. Il leur semblait étrange qu'on vînt voir de

pauvres moines, quand on vivait au milieu des splendeurs de l'Occident

dont on leur avait dit merveille.

En notre qualité d'artistes, le président nous dit qu'il nous logerait

chez le peintre Anthimès, une des lumières de la Sainte-Montagne.

Avant d'aller chez notre hôte, nous montâmes faire visite à l'aga, qui

habite la seconde aile du Konack. Ce pauvre musulman est là tout à

fait dépaysé, n'ayant pour compagnons qu'un secrétaire et quelques

Albanais de sa religion. C'est un jeune homme de trente à trente-cinq

ans, ni beau ni laid, engraissé par l'oisiveté, hébété par la

solitude. Il nous accueillit avec tout l'enthousiasme d'un homme ravi

de voir d'autres visages que les profils liturgiques qui l'entourent;

mais cette expansion fut de courte durée, et il retomba dans son

assoupissement, dont il ne sortira vraisemblablement que le jour où il

sera appelé à d'autres fonctions, ou admis à faire valoir ses droits à

la retraite.

Anthimès, notre hôte, était un tout autre homme, vif, alerte et

remuant. Il habitait sa petite maisonnette en compagnie d'un pappas

appelé Manuel, sorte de paria qui faisait la cuisine, cultivait le

jardin, nettoyait la maison, aidait le peintre dans ses travaux,

l'assistait à la messe et trouvait le temps de dormir et de boire

quelquefois outre mesure, malgré ces nombreuses occupations.

Pendant que nous attendions le moment d'être admis auprès du conseil,

j'étais allé jusqu'au Catholicon[13]. Là entrait en même temps que moi

un jeune homme. Vêtus tous les deux comme on l'est au pays du macadam,

nous nous devinâmes Français. Il était peintre, s'appelait Vaudin, et

travaillait avec M. de Sévastiannoff. J'avais entendu parler en Grèce

des travaux de M. de Sévastiannoff[14] au mont Athos. Ma première

visite fut naturellement pour lui. L'auteur des admirables

reproductions photographiques que l'Institut a vues il y a quelques

années, m'accueillit avec cette courtoisie et cette cordialité

habituelle à l'aristocratie russe. Nous causâmes de la France en

français, ce qui est une grande jouissance, et nous prîmes le thé en

russe, ce qui est la bonne manière.

[Note 13: On appelle catholicon l'église de la

Vierge. Le mont Athos est tout entier sous l'invocation

de la Vierge, et dans chaque monastère l'église

principale lui est dédiée.]

[Note 14: M. de Sévastiannoff a reproduit à l'aide

de la photographie: 1º un manuscrit du douzième siècle

en caractères microscopiques; 2º des sermons de saint

Grégoire le Théologien, de Jean Damascène; 3º un traité

inédit de médecine; 4º la géographie de Ptolémée; 5º une

liturgie de saint Jean Chrysostome sur parchemin; 6º des

chartes en langues grecque et slave; 7º des fragments de

la Légende dorée.

Pendant que j'étais au mont Athos, M. de Sévastiannoff

préparait de nombreux travaux. Son séjour devait être

encore fort long sur la montagne, et l'infatigable

voyageur avait le projet de compléter ce travail

gigantesque par une excursion au Sinaï.]

L'histoire du mont Athos est très-obscure depuis Jésus-Christ jusqu'au

dixième siècle. Les moines font remonter à Constantin la fondation du

monastère de Lavra, construit par saint Athanase l'Athonite. De ce

saint Athanase il n'est question dans aucun historien; mais dans ce

même monastère de Lavra, une fresque représente ledit saint Athanase

recevant une chrysobulle des mains de l'empereur Nicéphore Phocas,

c'est-à-dire vers 965. Cependant il est probable que certains

monastères sont de fondation plus ancienne: ceux d'_Iveron_ et de

_Vatopédi_, par exemple, construits sur l'emplacement des villes de

Dium et d'Olophisos, dont parle Hérodote et dont ne parlent pas les

historiens byzantins.

[Illustration: Vue générale du mont Athos.--Dessin de Villevieille

d'après M. A. Proust.]

Quoi qu'il en soit, voici la version des moines: saint Athanase

demanda à l'empereur la permission de construire un monastère sur

l'Athos et éleva la grande Lavra ou Laure (Lavra signifie réunion,

communauté, association); mais la montagne était occupée par des

ermites. Ces ermites envoyèrent une députation à Constantinople pour

protester contre l'envahissement de leur retraite. Leurs prières ne

furent pas écoutées et les monastères se succédèrent sur les flancs de

la montagne.

A. PROUST.

(_La suite à la prochaine livraison._)

[Illustration: MONT ATHOS.--Le conseil des Épistates au mont

Athos.--Dessin de G. Boulanger d'après M. A. Proust.]

VOYAGE AU MONT ATHOS,

PAR M. A. PROUST[15].

[Note 15: Suite.--Voy. page 103.]

1858.--INÉDIT.

Ermites indépendants. -- Le monastère de Koutloumousis. --

Les bibliothèques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et

les peintres modernes.

Chose assez singulière! ces ermites relégués sur le haut du rocher ont

trouvé des continuateurs, qui vivent loin des habitations, comme des

bêtes fauves. Lorsqu'ils ne trouvent plus à se nourrir sur la

montagne, ils descendent à la porte des monastères et échangent contre

des légumes, de petits chapelets et des croix sculptées. Malgré

l'aversion qu'ils témoignent aux moines, ceux-ci les vénèrent comme

des saints. En venant du monastère russe, nous en vîmes un accroupi

sur un rocher, véritable homme des bois, qui n'avait pour tout

vêtement que sa barbe démesurément longue. Il est vrai que la légèreté

de ce costume avait son excuse dans la chaleur de l'atmosphère.

J'ai parlé de la règle qui interdit à toute femme et à tout animal du

sexe femelle l'entrée de la montagne. Il est probable que cette règle

rigoureuse, dans laquelle on a cru voir un scrupule exagéré, a été une

mesure toute politique pour chasser les habitants qui persistaient à

rester sur la montagne, et en interdire l'entrée même aux bergers qui

eussent été tentés d'y conduire leurs troupeaux.

Les monastères de l'Athos ont joué un rôle important sous les

empereurs byzantins. C'est là que se recrutaient les patriarches. «On

prit souvent, dit Grégoras, dans les monastères, pour les élever au

patriarcat, des moines ignorants, car les princes choisissent pour les

grandes places tels sujets qui leur soient soumis servilement.»

Quelquefois cependant ces patriarches disposèrent de l'empire. J'aurai

plus loin l'occasion de parler de la secte des Palamites, qui prit

naissance sur l'Athos et agita longtemps la chrétienté orientale.

Nous pouvions observer chaque jour au couvent de Koutloumousis, à

quelques minutes de Kariès, les habitudes des caloyers. Laissant le

soin de l'agriculture et du jardinage aux frères lais, ces cénobites

ne font absolument rien que prier. Le matin ils descendent de leurs

cellules, chantent les matines, entendent la messe, vont au

réfectoire, assistent aux vêpres à quatre heures, soupent à six,

disent complies, se couchent avec le soleil et se relèvent au milieu

de la nuit pour aller à l'église. Ces différents exercices sont

annoncés par une simandre[16]. En dehors de l'eukologue (bréviaire),

ils lisent peu. Il y en a cependant quelques-uns qui ont voyagé, vu,

étudié et acquis une instruction sérieuse. Malgré cela les

bibliothèques sont dans un état de désordre dont on ne peut se faire

idée, et l'emploi de _cartophilax_[17] est une sinécure.

[Note 16: La simandre est un morceau de bois ou de

fer suspendu à un chevalet, qui rend un son prolongé

lorsqu'on le frappe à l'aide d'un marteau. Les cloches

furent en usage de bonne heure en Occident, et les

premières sont, je crois, attribuées à saint Paulin,

évêque de Nole, au cinquième siècle; mais les caloyers

de l'Orient, très-attachés aux premiers usages du

christianisme, se servent toujours de la simandre. Cet

instrument est très-ancien; on en a trouvé plusieurs

dans les ruines de Pompéi.]

[Note 17: On doit cependant à l'archimandrite

Porphiry, du couvent russe, une connaissance assez

exacte d'un certain nombre de manuscrits et de

chrysobulles renfermés dans quelques couvents de

l'Athos. Il en a fait un catalogue en langue russe

publié à Pétersbourg en 1847. Ce catalogue a été traduit

en allemand par Miklowich dans sa bible slave (Vienne,

1851; in-8{o}). Le gouvernement français a envoyé deux

personnes au mont Athos: M. Minas Minoidès, qui a

rapporté quelques manuscrits, et M. Lebarbier, de

l'école d'Athènes, dont les recherches ont été

incomplètes.]

Mais si les moines ont négligé l'étude des lettres, ils ont continué

les travaux de peinture, de gravure et de sculpture sur bois qui leur

ont fait une si grande célébrité. Le catholicon de Kariès donne une

suite de fresques de l'époque la plus savante de l'école athonite. Ces

peintures sont de Manuel, surnommé Panselinos ([Grec: panaselênê]

pleine lune), né à Salonique vers le douzième siècle, date très-vague,

mais que je n'ai pu avoir plus précise. Panselinos est considéré

non-seulement comme le chef de l'école athonite, mais encore comme le

maître de l'école byzantine tout entière. Les traditions de cette

école ont été transmises dans un livre intitulé: [Grec: Hermêneia tês

Zôgraphichês] _Guide de la peinture_[18], rédigé vers 1650, par le

moine Denys, du couvent de Fourna, près d'Agrapha en Thessalie, et son

élève Cyrille de Chio. Ce manuel donne les recettes pour peindre, la

manière de représenter les sujets religieux et l'ordre dans lequel ils

doivent être disposés. Rédigé dans le but d'empêcher la défiguration

des compositions religieuses, il a lié les peintres dans un réseau de

règles invariables, et fait disparaître de leurs oeuvres toute

inspiration individuelle.

[Note 18: M. Didron a donné une traduction de ce

livre en 1839.]

On a cru voir dans les mosaïques et les fresques des premiers siècles

chrétiens une inspiration immédiate, puisée dans les préceptes de la

foi nouvelle. Il suffit d'observer attentivement ces compositions pour

se convaincre qu'il n'y a dans ces longues figures au type grec, au

geste pétrifié et aux draperies régulièrement plissées, qu'une

appropriation maladroite des chefs-d'oeuvre de l'antiquité aux besoins

du nouveau culte. Ce reste de style d'emprunt, et cette maladresse

même donnent à ces productions un mélange de science et de naïveté qui

étonne et séduit. Y eut-il dès ce temps-là un traité de la peinture

religieuse indiquant certaines règles de composition immuables? Cela

n'est pas probable ou s'il y en eut un, Manuel Panselinos s'en est

souvent écarté, car, le _Guide_ dont les peintres du mont Athos ont

chacun un exemplaire entre les mains, est dédié à Manuel Panselinos et

semble fait d'après son oeuvre. Le peintre moine a donc fait au mont

Athos le même travail qu'ont fait les peintres italiens d'après ces

mêmes fresques byzantines, exilées en Italie par la querelle des

iconoclastes. Il a conservé le style, et s'inspirant de la nature,

peut-être même aussi des fragments de la statuaire grecque trouvés sur

la montagne, il a donné plus d'ampleur aux contours, de réalité dans

l'expression et de poésie dans la conception. Après lui, il y eut une

sorte de renaissance qu'on suit jusqu'au dix-septième siècle à travers

l'oeuvre de peintres inconnus, désignés sur l'Athos sous le nom

uniforme de Panselinos[19], et qui se termine à un artiste appelé

_l'Albanais_.

[Note 19: Cette qualification de _Panselinos_ semble

avoir sur le mont Athos la même signification que celle

de _maëstro_ en Italie. Les moines vous désignant des

peintures faites à deux ou trois siècles de distance,

disent: «Cela est de Panselinos;» ce que l'on ne peut

comprendre raisonnablement que de cette façon: «Cela est

d'un maître.»]

[Illustration: CARTE _DE LA_ CHALCIDIQUE

pour servir à l'intelligence du voyage de Mr. Proust au Mont Athos.

Dressée par A. Vuillermin.]

Depuis cette époque, l'art est tombé à un degré tel qu'on ne sait plus

si les moines qui le pratiquent méritent le nom d'artistes. La

première fois que j'allai dans l'atelier du peintre Anthimès, ce qui

me frappa c'est que dans cet atelier il n'y avait pas de peinture,

mais une suite de vases remplis de colle de poisson, de plâtre délayé,

d'huiles, de mordant pour la dorure, enfin ce qui constitue le

laboratoire d'un fabricant de couleurs. Je demandai à notre hôte de

nous montrer quelqu'une de ses oeuvres. «Nous ne faisons pas

d'esquisse, me dit-il, et travaillons immédiatement sur le mur; le

guide nous indique les proportions du corps humain, la disposition des

figures et leurs mouvements. Le P. Macarios, mon maître, tenait ses

principes du P. Nectarios, qui les lui avait transmis;» puis, prenant

un pinceau qu'il trempa dans du brun rouge délayé dans l'eau, il traça

un Christ sur une feuille de papier. Le contour était ferme, sans

hésitation, fait avec la dextérité d'un maître d'écriture, mais ce

dessin mathématique était insipide, bien qu'il n'y eût aucune faute

grossière.

[Illustration: Saint Georges, fresque de Panselinos dans le Catholicon

de Kariès. Dessin de Pelcoq d'après M. A. Proust.]

Dans sa préface de la traduction du _Guide du moine Denys_, M. Didron

raconte qu'il vit peindre un caloyer: «En une heure, dit-il, sous nos

yeux, il traça sur le mur un tableau représentant Jésus-Christ donnant

à ses apôtres la mission d'évangéliser et de baptiser le monde. Il fit

son esquisse de mémoire, sans carton, sans dessin, sans modèle. Ce

peintre, continue M. Didron, pourrait être mis certainement sur la

ligne de nos meilleurs artistes vivants, surtout lorsqu'ils exécutent

de la peinture religieuse.» Ceux-ci traitent assez mal la peinture

religieuse au point de vue liturgique, cela est vrai. Pourquoi? Parce

que l'inspiration est le mouvement et le dogme l'immobilité; mais mise

à part la question de tempérament qui fait comprendre à chacun la

traduction des choses divines de manière différente, ils cherchent, et

ne trouveraient-ils que la centième partie de ce qu'ils cherchent,

cette partie-là est l'inspiration, ce qui constitue l'art, tandis que

ces plates médiocrités de l'Athos, faites machinalement d'après un

système immuable, sont sans vie et sans âme. Je ne peux voir ce qu'il

y a de commun entre de semblables choses et l'art. J'ouvre le _Manuel_

et je trouve ceci: «Le corps d'un homme a neuf têtes en hauteur:

divisez la tête en trois parties: la première pour le front, la

seconde pour le nez, la barbe pour la troisième; faites les cheveux en

dehors de la mesure de longueur d'un nez, divisez de nouveau en trois

parties la longueur entre le nez et la barbe, etc., etc. À l'aide de

ces principes et d'un compas on fait un _bonhomme_, on arrive même par

l'habitude à le faire sans compas; mais on ne fait pas une oeuvre

d'art. Si le beau était absolu et s'appelait Michel-Ange, chacun

devrait dessiner comme Michel-Ange. Ceux qui l'ont cru n'ont fait que

des pastiches assez faibles; mais Rubens, qui avait étudié Michel-Ange

et la nature, a fait des Rubens. Les moines du mont Athos ont essayé à

faire toujours du Panselinos, d'après des lois transmises

successivement, sans se retremper dans l'étude de la nature qui

redonne la vie, et on ne peut mieux comparer leurs productions

actuelles qu'à une traduction qui serait elle-même faite d'après un

texte, résultat de cent traductions successives.

Dans les fresques de Panselinos, il ne faudrait pas chercher ce qui

nous attache et nous séduit dans les productions de l'esprit: un

reflet de nos sensations. On sent au contraire là l'éloignement de

toute préoccupation terrestre, et l'aspiration vers le divin ou plutôt

le surhumain. Le _Saint Georges_, une des seules figures que

l'obscurité du Catholicon de Kariès nous ait permis de reproduire par

la photographie, est une des mieux conservées (voy. p. 116). Le

procédé matériel de ces fresques est très-simple. Un large trait noir

entoure la figure; les traits sont nettement accusés, et l'ombre se

partage également de chaque côté.

Le Tour du Monde; Athos Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 7 段