Dans lequel M. Delavigne s'élève aux plus hautes conceptions
philosophiques et promène un regard d'aigle sur le champ de la vie
humaine.
"Cette terre vous sera arrachée, comme la tente d'une nuit."
Isaie.
Bien entendu, je ne revis ni M. Jasmin-Brutelier, ni Florentin Muzat,
ni leurs amis. Certes, ils ne m'oubliaient pas, mais ils s'en
remettaient au hasard du soin de nous réunir de nouveau; je supposai
même qu'ils me cherchaient dans les diverses estaminets de
l'arrondissement, où ils s'efforçaient de retrouver Françoise.
Je retournai chez M. Delavigne. Une vieille dame rose et blonde, qui
ressemblait à une poupée mécanique, se tenait assise dans un coin de la
boutique et agitait devant elle un éventail sur lequel était peint un
clair de lune romantique. Un gros monsieur en redingote, aux cheveux
d'un noir outrageant, faisait à voix basse ses recommandations à M.
Delavigne.
--Soyez tranquille, dit le coiffeur, très haut, vos collègues n'y
verront rien. Elle aura quelques cheveux gris artistement semés,
de-ci, de-là, comme des pâquerettes dans un pré. Dame, avec l'âge,
monsieur le doyen, il faut savoir faire quelques sacrifices! Mais ne
craignez rien, vous aurez toujours l'air aussi jeune!
Le gros monsieur mit un doigt sur ses lèvres et s'éloigna discrètement.
A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots à l'oreille de M.
Delavigne. Je l'aurais sûrement vu rougir de les prononcer, si son
visage n'était isolé de ma vue par un laquage minutieux.
--Bien, répondit M. Delavigne, de sa même voix forte et timbrée. Je
vais vous donner cette crème de beauté, madame de Prunerelles! Avec
elle, ces petits accidents n'arriveront plus. C'est un produit
parfait, je vous le jure. Aucune rougeur, aucune ride ne peut lui
résister.
Je me demandai en quoi ces rougeurs, ces rides pouvaient affecter Mme
de Prunerelles, puisqu'elle couvrait le tout du même vernis rose et
compact, mais j'abandonnai bientôt ce sujet de réflexions, car M.
Delavigne venait à moi.
--Monsieur Salerne, me dit-il, vous enfin! Ah! quel bonheur! Je suis
aussi heureux de vous revoir que si on me donnait vingt francs, tenez,
de la main à la main, sans que j'aie rien fait pour les gagner. Que
vous faut-il? Un bon complet, n'est-ce pas? Ma parole, il y a bien
six mois qu'on ne vous a aperçu dans le quartier!
Je lui racontai la cause de mon absence; il en fut extrêmement affecté
et ne parut reprendre goût à la vie que lorsque je lui eus affirmé que
mon frère était enfin hors de danger.
--Dieu soit loué! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un frère. Oh! je
n'avais pour lui ni grand attachement, ni grande antipathie. Je ne
l'aurais pas assassiné comme Caïn, mais je ne lui aurais pas donné ma
part de lentilles, comme Esaü. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas
vu une fois en vingt ans, et nous ne nous écrivions jamais. Mais il
est mort, et, lorsque je l'ai appris, il m'a semblé d'abord que ça
m'était tout à fait égal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du
Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donné quand j'avais
sept ans, et j'ai pleuré pendant trois jours.
Je demandai à M. Delavigne s'il avait appris la mort de Valère
Bouldouyr. Ce fut même de ma part une parole bien imprudente, car sa
surprise fut si vive qu'il faillit me couper une oreille.
--Mort, monsieur Bouldouyr, mort! A qui se fier, Seigneur!
Je crus un moment que jamais M. Delavigne ne se remettrait à sa besogne
et que la mousse sécherait sur mon visage, sans que ma barbe fût
endommagée.
Enfin M. Delavigne parut reprendre ses esprits:
--Voici bien des années, monsieur Salerne, dit-il enfin, que je
fréquente ce quartier. J'y ai fait un grand nombre d'observations,
car, avant tout, monsieur Salerne, ne vous y trompez pas, je suis un
observateur. Eh bien! je suis bien forcé de reconnaître que peu à peu
tout le monde finit par mourir. C'est une chose que l'on ne sait pas
en général. On a peine à l'imaginer et, certainement, on ne le
croirait pas, si l'esprit d'observation n'était pas là pour nous faire
toucher du doigt une aussi triste réalité! M. Bouldouyr y a donc passé
comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de lui. Il semblait si
sûr de soi, si tranquille, si peu sujet eux erreurs et aux faiblesses
de ce monde. Quelle leçon, monsieur Salerne! Voilà comment s'en vont
les plus forts, les plus énergiques. Qu'attendre des autres?
Après un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce qu'était devenue
cette jeune fille que l'on voyait toujours appuyée à son bras. Je fus
forcé de reconnaître qu'elle avait mystérieusement disparu.
--Je dois vous avouer que je l'ai aperçue récemment, me dit M.
Delavigne, avec beaucoup de prudence. J'hésitais à vous le raconter
car vous m'avez interdit une fois, un peu vivement, de revenir sur ce
sujet... Vous savez, monsieur Salerne, que je suis un homme simple et
de goûts modestes. Il m'eût, certes, été plus agréable de vivre dans
un milieu élégant et mondain, où mes qualités d'observateur eussent
trouvé un champ plus large; mais je dois me restreindre au milieu plus
simple où la destinée m'a fait naître. Aussi, pour me distraire de mes
occupations vulgaires, vais-je de temps en temps à la _Promenade de
Vénus_ jouer aux dominos ou résoudre les rébus de _l'Illustration,_
avec quelques amis de mon goût, quelques bons garçons comme moi que
rien ne réjouit davantage qu'une saine intimité et la satisfaction
d'une compréhension mutuelle.
Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant
sournoisement de me noyer; mais je résistai victorieusement à cet
assaut, et je ressortis de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à
demi étouffé, pour entendre le récit de mon coiffeur.
--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une banquette, quand je vis
entrer cette belle jeune fille que vous savez, avec un gros monsieur
rouge et content, admirablement bien rasé et passé au cosmétique. On
se serait fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient à un
miroir! Ils s'assirent tous deux à côté de moi, et le gros monsieur
commanda un bock. Je fus très attristé de penser que cette demoiselle
n'était ni avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme à favoris blonds,
avec qui je l'ai rencontrée souvent et que vous me disiez être son
fiancé. Mais je remarquai qu'elle portait une alliance. D'ailleurs,
elle tutoyait son compagnon. Ici encore, monsieur Salerne, mon don
d'observation m'a appris que jamais les jeunes filles n'épousent les
garçons avec qui elles ont été fiancées!
--Et que disaient-ils? m'écriai-je, en proie à la plus grande
agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur Delavigne, tâchez
de vous rappeler leurs paroles!
--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait la jeune femme de devenir
raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis, répondait-elle d'un air
résigné." -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le
deviendrez à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un héritage, d'une
ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai oublié le nom.
--Était-elle triste? Gaie?
--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et indifférente.
Elle avait l'air d'être mariée depuis très longtemps.
--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil,
maussade ou brutal?
--Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire? Prétentieux,
puéril, protecteur...
Je reconnaissais bien dans ce portrait mon déplorable filleul! Que
n'avais-je eu, malgré mon âge encore tendre, la bonne idée de
l'étrangler, le jour où ses parents m'avaient demandé de le tenir sur
les fonts baptismaux!
--Ils restèrent ainsi, à côté de moi près d'une demi-heure; puis, au
moment de s'en aller, ce monsieur fit observer au garçon qu'il lui
avait donné une pièce douteuse. "Rappelle-toi toujours ceci, dit-il à
sa femme, en se tournant vers elle, ici-bas, chacun ne pense qu'à nous
tromper. La sagesse est de se méfier de tout le monde!"
Hélas! la sagesse de Françoise eût consisté surtout à se méfier de lui!
Mais que pouvait-elle faire contre le destin?
Je quittai M. Delavigne en proie à une grande mélancolie. Derrière la
vitrine de sa boutique, une tête de cire continuait à sourire, du même
sourire coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la réflexion,
je m'en souviens bien, que la tête de cire de mon coiffeur eût
certainement constitué l'épouse la meilleure et la plus raisonnable
qu'eût pu souhaiter Victor Agniel!