La contagion.
"Il paraît que l'éloignement embellit."
Jean-Paul Richter.
Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais éprouver une
grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut au contraire une
mélancolie profonde qui m'assaillit, lorsque je repris possession de
mes chers livres, de mes meubles, de mes souvenirs. Quelque chose me
manquait, quelque chose de changeant, de vif et d'imprévu, de
capricieux et d'alerte, qui était peut-être le plaisir de vivre.
J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent la rue de Valois, je
regardais cette maison qui me faisait vis-à-vis et dans laquelle
j'avais connus des heures si douces. L'appartement de Valère Bouldouyr
était habité de nouveau; je vis bientôt paraître à une des croisées une
vieille femme sinistre, au profil crochu, et une sorte d'usurier
sordide, armé de lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec
horreur, et je me représentai aussitôt, entre les vieux candélabres,
Françoise avec ses cheveux poudrés, la douce Marie Soudaine, -
aujourd'hui Mme Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur
napolitain qui se désolait que personne ne l'aimât.
Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de Valère Bouldouyr, je
relus ceux de Justin Nérac. Je me disais que je demeurais sans doute
le seul être au monde qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces
opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je tombai sur cette
strophe:
_Bals, ô feuilles de jade, ô bosquets de santal,
Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des ombres,
Et je gémis, errant à travers ces décombres,
Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_
En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et peut-être sans
le vouloir, que réalisé une volonté posthume de son ami Justin?
Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la reprendre, mais
je n'en avais plus le goût.
Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de pierre,
ceinturés d'une lourde guirlande, quand je regardais d'un côté les
lauriers en caisse, qui ornent les terrasses du ministère des
Beaux-Arts, et de l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les façades
qui tournent le dos à la rue de Beaujolais; quand j'entendais, à midi,
le célèbre canon du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation
à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu s'habituer; quand je
regardais le jet d'eau du grand bassin épanouir une gerbe magnifique et
pulvérulente, à la fois épaisse et fluide, massive et transparente, je
me disais que tout cela avait donc été charmant et que cela ne l'était
plus. Valère Bouldouyr était-il un sorcier si dangereux?
Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur mon existence
naguère si tranquille, je rôdais dans les rues en proie à une agitation
vague et sans cause. Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me
mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme
Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?
Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je pressais le pas
pour dépasser une silhouette qui la rappelait à mon esprit. Mais la
ressemblance s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.
La première fois, ce fut passage Choiseul. Je m'étais arrêté devant un
empailleur qui avait cherché à démontrer par son étalage la grande loi
biologique de l'unité des races animales. Il la prouvait pour sa part
en montrant combien un ours blanc, une fourmi, un agneau, un lézard, un
griffon et un perroquet peuvent arriver à avoir le même regard s'ils
sont accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que je
considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive, mais en qui je
crus distinguer Françoise Chédigny. (Car je lui donnais toujours ce
nom, ne pouvant me résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)
Je me retournai et je me mis à courir; même costume, même démarche!
Dans ma hâte, je posai ma main sur le bras de la jeune femme; elle se
retourna. Comment avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre
figure pâle et étiolée ne ressemblait en rien au beau visage rayonnant
et surpris de Françoise.
--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout à fait
désolé...
--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix cassée. Vous me
preniez pour quelqu'un autre, je suppose...
--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser. Mais la vérité
est que je cherche quelqu'un et que...
--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain
intéressée comme le sont toutes les filles de Paris, et je pense, de ce
monde, à l'idée d'une histoire d'amour.
--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et qui...
L'ouvrière haussa les épaules et dit tranquillement:
--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi quelqu'un que vous
n'aimez pas et de prendre cet air bouleversé, pardessus le marché, pour
lui adresser la parole.
Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune femme ne
manquait pas de bon sens. Et cependant, je n'aimais pas Françoise, du
moins au sens où elle entendait ce mot, mais j'aimais quelque chose qui
flottait autour d'elle, quelque chose que m'apportait sa présence et
dont l'absence me désolait.
Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je rentrais fort tard
par la galerie d'Orléans. C'est un endroit étrangement vide et désert,
la nuit. Entre le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil
ne rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère des Colonies
tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant à leur vue des
photographies de pays lointains. Je m'arrêtais toujours devant elles
en rentrant, admirant tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les
dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une
caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et cependant
paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le buste d'une jeune
Tahitienne, dont la gorge nue et droite était aussi belle que celle
d'une déesse grecque. Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de
ces images exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre à
Paris, au calme, loin des outrances et des violences de ces contrées
sauvages; mais, le plus souvent aussi, je gémissais d'avoir choisi une
part à ce point humble et réduite et d'ignorer les beautés et les
misères des plus magnifiques pays!
Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet à la même
hallucination ou à la même erreur: une forme rapide tournait le coin de
la galerie et se dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa
poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui ressemblât
à mon inconnue. Peut-être avait-elle eu le temps de sortir par la rue
de Valois.
Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre, quelqu'un sortit
de l'ombre; je fis une affreuse figure se rapprocher de moi; un chapeau
couvert de roses hideuses se balançait sur un masque sans âge, maigre
et hâve,à en paraître mortuaire. Ce même fantôme traînait une robe à
volants poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance. Je
ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle, à une prostituée ou à
une mendiante.
--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur, ne fuyez pas
ainsi. N'est-ce pas moi que vous cherchez?...
Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit à crier:
--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne sera pas
semblable à moi? Regardez donc où les hommes m'ont conduite! Celle
que vous aimez, aussi jeune, aussi belle que vous la voyez, un homme,
allez, fera d'elle ce que je suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un
autre. Il ne manque pas d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres
filles!
Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette aigre voix qui
criait dans la nuit:
--Affreuse engeance! Affreuse engeance!
Je jetai un regard de détresse sur l'appartement clos de mon ami
Bouldouyr. N'avait-il pas essayé, lui, de créer à une âme jeune un
asile sûr où l'affreuse engeance ne fût pas venue l'enlever? Mais,
hélas! la vie est plus forte que tout; ou bien faut-il croire qu'elle
accepte de combler ceux qui ne la redoutent pas et qui ne se protègent
pas contre elle? Françoise n'eût-elle pas été plus heureuse avec
Victor Agniel, si elle n'avait pas, pour son malheur, rencontré son
oncle Valère?