Dans lequel apparaît l'insaisissable figure qui donnera de l'unité à ce
récit.
"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme les heures divines
qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des
fresques d'Herculanum!"
Gérard De Nerval.
Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valère Bouldouyr, et M.
Delavigne ne me donna aucune nouvelle de lui.
Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre dernière rencontre ne
m'avait pas laissé un souvenir bien agréable: je ne le relançai pas.
Il trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez
raisonnable à ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de l'entendre
tous les jours!
Le printemps étant lent et doux et se prolongeant en de douces soirées
tièdes, il m'arrivait souvent de m'attarder dans l'enclos du
Palais-Royal, jusqu'à l'heure où les vieilles dames, autrefois
galantes, qui règlent la cote des berlingots et des cordes à sauter,
dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent leurs
demeures, où les enfants, las de courir, s'asseyent sur les bancs et
soufflent, où les gardiens rébarbatifs, enfin, sifflent, crient et
ferment les grilles à lances dorées afin d'isoler dans un carré
impénétrable tout l'air pur et respirable du quartier.
Ce fut pendant un de ces après-midis que j'aperçus de nouveau l'auteur
de _l'Embarquement pour Thulé_ et du _Jardin des Cent Iris._ La
musique militaire répandait aux alentours, selon les hasards de ses
cuivres, des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives de
_Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue des quatre points
de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des
gaillards en uniformes, qui broyaient dans leurs instruments le génie de
Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.
Je me mêlais à cette société mélomane quand, en face de moi, j'aperçus
mon poète.
Il avait au bras l'aimable personne à laquelle M. Delavigne avait fait
allusion. J'eus tout le loisir de la considérer, et je fus touché de
sa grâce. Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent
rougir de honte et de colère; on ne pouvait imaginer un visage plus
naïf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne de M. Bouldouyr.
Elle était grande, - plus grande que lui, - fine, avec une certaine
gaucherie de jeunesse. Un observateur impartial ne l'eût pas jugée
sans défaut; elle avait des épaules un peu hautes et des dents
inégales. Mais on ne pouvait rien imaginer de plus spontané que le
regard gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son
visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa
chevelure blonde, dont quelques mèches échappaient au peigne et
faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en dégringolant le long
de ses tempes, - où le soleil s'amusait à les mettre en feu, - ou en
caracolant sur son front. En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait
plus rien de cette vivacité hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il
avait manifestées chez le coiffeur; mais, bien au contraire, je ne sais
quel rayonnement paternel, une douceur suave se répandaient sur ses
traits usés et amollis; cette jeune fille était visiblement sous sa
protection.
Je les suivis un moment; ils écoutèrent les accords de _Zampa,_ avec un
grand sérieux, puis se perdirent dans la foule. Je fus tenté de m'y
glisser derrière eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M.
Bouldouyr et renonçai, à mon tour, aux enivrantes mélodies, dont la
garde municipale berçait les badauds, les chiens et les pigeons réunis
autour d'elle.
Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa jeune amie;
par contre, je le rencontrai souvent dans la société de deux autres
personnes avec lesquelles il se promenait, alternativement. Elles
étaient fort différentes l'une de l'autre. La première était un jeune
homme blond, d'un blond extrême, et dont les cheveux et les favoris
coupés à mi-joue avaient quelque chose d'extrêmement vaporeux et de
léger; c'était moins un système pileux qu'une sorte de fumée d'or, qui
flottait doucement autour de son front sans rides et de son visage
riant. Il avait l'oeil clair, le nez au vent et la lèvre gourmande, -
et des vêtements trop larges qu'il ne remplissait pas.
Pour le second ami de M. Bouldouyr, il était si étrange que je ne pus
douter que ce fût un idiot. Il ne marchait jamais au pas tranquille et
un peu cérémonieux de son compagnon; tantôt il le précédait en toute
hâte et tantôt s'attardait derrière lui. Maigre, dégingandé, avec une
pomme d'Adam trop visible, qui gonflait son cou démesuré, ce qu'on
remarquait surtout en lui, c'était le vide extraordinaire de ses yeux
et le tic qui, à chaque seconde, lui déformait la bouche et la
tiraillait de côté. Toute son attitude témoignait d'un extrême
empressement à vous complaire, combiné avec l'impossibilité totale de
savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mélange de servilité,
de crainte et de distraction fatale et mélancolique. Souvent, il riait
aux éclats, sans raison apparente, et soit qu'il parlât, soit qu'il
écoutât, il se frottait les mains l'une contre l'autre comme s'il
voulait les user, sans négliger d'ailleurs de sortir enfantinement un
bout de langue entre ses lèvres secouées de soubresauts. Il pouvait
avoir vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la flétrissure du
temps étant mêlées sans ordre sur ses traits.
Valère Bouldouyr l'écoutait avec bonté et un peu de tristesse, mais il
lui parlait lui-même avec animation, et je n'aurais pas compris de quoi
il pouvait l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une
chaise, un bout de leur conversation.
J'étais installé, en effet, non loin du bassin central, qui anime
d'écharpes et d'arcs-en-ciel la fusée pure de son jet d'eau, quand le
poète et son pauvre ami s'emparèrent du banc le plus proche de moi.
Bientôt ce singulier colloque vint jusqu'à moi, coupé de loin en loin
par les élans plus bruyants de la tige d'écume.
--Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu envie de
m'écouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me comprendre?
L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut un rire
étouffé et finit par répondre:
--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous
dites me fait des signes.
--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passé une
soirée bien triste: Françoise n'est pas venue.
--Pas venue! répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de
son ami.
Puis, il ajouta triomphalement:
--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée de passer!
A quel souvenir mystérieux, à quelle pensée bizarre se rattachait cette
phrase de Florentin, je ne l'ai jamais compris; et, de même, par la
suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement
démêlé comment il accordait à la réalité les singulières idées qui
traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois ai-je senti à
quel point était insensible la distance qui séparait cet esprit obscur
de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!
M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et continua en ces
termes:
--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends Françoise je ne peux
faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet,
pendant des heures, je tourne en rond dans ma chambre, sans but, sans
désir, sans intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma pauvre
vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris plus de vers; personne au
monde ne se souvient de mon existence. Je suis comme les vieux chiens
qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver.
--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui ces mots apportèrent une
image enfin précise. Je crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux
chien... Je ne sais plus s'il était vivant ou mort...
--Au contraire, quand Françoise apparaît, il me semble que le soleil
s'installe dans ma chambre, et je suis content pour une semaine. Elle
me regarde de ses grands yeux clairs, et j'ai envie de rire, de
chanter, d'accomplir des choses absurdes; il me semble que j'ai vingt
ans! Et, cependant, je n'ai jamais rencontré dans ma jeunesse un être
comme elle...
--On n'en faisait peut-être pas, dit l'idiot.
--Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une
Françoise. Est-ce que tu l'aimes, toi?
Florentin sembla réfléchir, il baissa la tête, et je vis sur son visage
une angoisse comme celle qui passe à travers la nature, quand commence
à souffler un grand vent d'orage.
--Françoise, répéta-t-il, je crois... je crois que je la connais.
Et, soudain, tout son visage se détendit, une expression heureuse anima
une seconde ses traits inertes, et il cria:
--Oh! la fenêtre qui s'ouvre!
--Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant. Il faut rentrer. Tu y vois
mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant!
Le vieux poète et son étrange compagnon s'en allèrent lentement. Je ne
pouvais douter que cette Françoise fût la jeune fille aux yeux verts
que j'avais rencontrée déjà. Mais que faisait-elle dans cette étrange
société et quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valère
Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poète et auteur oublié de deux
plaquettes de vers symbolistes?