Où l'on passe rapidement de ce qui est a ce qui n'est pas.
"La vie et les rêves sont les feuillets d'un livre unique."
Schopenhauer.
L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon esprit plus profondément
sans doute que je ne l'avais supposé tout d'abord, car, pendant la
nuit, elle revint à diverses reprises traverser mes songes.
Tantôt, couché sur une berge, je regardais une barque descendre la
rivière; elle contenait une grande quantité de perruques et de têtes de
cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement
dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir.
En passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je reconnaissais
alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe
d'argent tombait sur la poitrine.
Tantôt, au contraire, il me paraissait tout jeune, et il me faisait
signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de
Rivoli. Mais, à peine étais-je assis à son côté que le misérable
cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se mettait à
galoper furieusement en frappant le pavé de ses larges sabots, qui me
paraissaient larges, mous et palmés comme les pattes d'un canard. Puis
deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée,
et s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique commença de nous
entraîner à travers les branches extrêmes d'une forêt.
--Où me menez-vous? criai-je, épouvanté, à Bouldouyr.
Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et répétait tout bas:
_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre
D'un masque de roses tombé..._
Je reçus aussitôt après un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc
d'arbre, vola en éclats, et je me retrouvai dans mon lit, inondé de
sueur.
--Diable de Bouldouyr! pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente
présence pût contenir tant de cauchemars?
Le jour suivant, j'aurais peut-être songé à m'étonner de la survivance
anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que
j'avais donné à Victor Agniel.
A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais
indiqué. C'était une de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de
Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui
sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou
trois clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui semblaient
étrangement inoccupés. Nous échangions, quand j'entrais, des
salutations amicales, mais nous ne savions guère que nos noms:
--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...
--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!
La patronne de l'établissement venait me serrer la main; pour moi, elle
soignait spécialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habituée aux
repas lentement mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière de
cave était un des rares endroits du monde où l'on prît en considération
ma chétive personnalité.
--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant sa serviette, je
suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'étais
vraiment plus raisonnable que jamais!
Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus
d'années que lui, - une quinzaine, à peine, - mais nos deux familles
étant liées depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au
moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les
fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce moment de si
bel appétit.
--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?
--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes
perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plaît,
je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas
sans posséder un petit avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais,
l'autre soir, nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa qui
appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a pris,
peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné la tête. Quoi qu'il en
soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus
absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse,
qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui était aussi
sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un
véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires
de l'étude et de mes projets d'avenir.
--Trouves-tu à redire à cela?
--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très excité, regardez-moi!
Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un
cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employé dans l'étude de
maître Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle Planavergne me
permettra d'en acheter une à mon tour et de m'installer en province,
avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me
mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et
de parler comme une devise de marron glacé. Je suis un homme sensé,
moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les billevesées,
je n'ai pas de vague à l'âme, je ne sais même pas si j'ai une âme et je
n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel
acte de vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends pas
avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui rêve, qui a des vapeurs
ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai
écrit une longue lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y
avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis
si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a
plu autant qu'elle.
--Eh! lui dis-je, voilà, ma foi, qui est joliment raisonné!
--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir
ailleurs, car je suis de plus en plus décidé à me marier vite. La
sotte vie que celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de
plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs
et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'épouser?
Que j'ai de hâte que ces simagrées soient finies, que mon oncle
Planavergne soit mort et que je sois installé, en province, avec ma
femme et mes trois enfants!
--J'aime ta précision, lui dis-je.
--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas
raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous
les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de poétique, qui
m'exaspère. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou
Juliette, ou Marguerite?
--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par exemple.
--C'est bien clérical!
--Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix!
Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant dans notre
main un verre de fine-champagne. M. Cassignol était déjà parti et déjà
revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de table en
table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!"
--Sophie! murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se
nommera Sophie. Ce n'est pas prétentieux et ça sonne sagement...
Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de Montpensier.
Le soleil y glissait un oeil soupçonneux entre les hautes maisons
noires qui la bordent. Un promeneur solitaire qui portait un grand
chapeau de feutre et un costume très clair s'en allait d'un air à la
fois rêveur et décidé. Un chat effrayé fila devant lui. Nous
entendîmes sonner la trompe d'une auto.
--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je suis très
satisfait d'avoir votre approbation. Hélas! Sans cette satanée soirée
au clair de lune, j'aurais peut-être épousé Mlle Dufraise, et voyez ce
qu'aurait été ma vie à Saint-Brieuc ou à Rethel avec une folle qui
aurait lu des romans au lieu de repriser mes chaussettes!
J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abîme de désolation. Victor en
frissonnait encore.
Et je ne sais pourquoi je songeai tout à coup avec un élan de sympathie
irrépressible à l'honnête physionomie de M. Valère Bouldouyr.
Victor Agniel s'éloignait de moi en répétant entre ses dents: "Sophie!
Sophie!"