Petit essai sur les moeurs du Palais-Royal.
"Matthew. - Savez-vous que vous avez là un joli logement, très
confortable et très tranquille?
Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie). Mais je vous
demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne communiquer à qui que
ce soit de notre connaissance le secret de ma demeure.
Matthew. - Qui? Moi, monsieur? Jamais!
Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on la connaisse, car la
baraque est fort convenable; mais c'est par crainte d'être trop répandu
et que tout le monde ne me vienne voir comme il arrive à certains.
Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends!
Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici,
je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne à quelques esprits,
distingués et choisis, comme vous, à qui je suis particulièrement
attaché."
Ben Jonson.
J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je
considérais par mes fenêtres. Ou, plutôt, je n'insisterai pas sur ce
jardin célèbre qui, chaque nuit, se laisse envahir, par une foule
d'ombres illustres. Je préfère vous montrer la maison qui ferme mon
horizon, de l'autre côté de la rue, et qui doit jouer un rôle
considérable dans cette histoire.
C'est une maison de quatre étages, dont je ne vois que l'envers, car
elle a sa porte d'entrée sur la rue des Bons-Enfants. Elle a l'air
d'une personne qui, pendant un défilé, tournerait, seule, le dos à ce
qui passe pour se consacrer à un autre spectacle. Elle se compose de
deux ailes en saillie et d'une façade en retrait, le tout surmonté d'un
étage à mansardes. Entre les ailes et la façade, s'étend, au-dessus du
rez-de-chaussée une large terrasse qui contient, d'un côté, une haute
cage de verre et, de l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent
des êtres falots qui font et qui défont sans arrêt des piles d'étoffes
sombres: peut-être sont-ce des condamnés de droit commun. Le ciel
ouvert doit donner un peu de jour à un grand atelier qui occupe toute
la partie inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que m'a appris
son enseigne, est voué à l'imperméabilisation. Imperméabilisation de
quoi? Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé que,
dans les fondements ténébreux de cette demeure, des démons s'agitaient
pour répandre sans cesse dans le monde cette loi morale qui rend les
êtres humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais jamais
devant cet atelier mystérieux sans un serrement de coeur.
Divers bureau occupaient le premier et le second étage de ma voisine de
pierre. J'y distinguais un grand nombre d'employés, qui allaient et
venaient sans but visible, comme des fourmis dans une fourmilière et
déplaçaient d'énormes registres, sur lesquels ils se penchaient
parfois, sans doute pour faire le compte quotidien des âmes humaines
qu'ils avaient rendues imperméables.
Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois. Parfois,
je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou l'autre de ses habitants.
Au troisième, c'était, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque
se montrait la femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une
famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le même
enfant se penchât sur l'allège. Au quatrième, deux ouvrières, jeunes
et fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans l'encadrement de la
croisée; je les regardais et elles me souriaient. Souvent, l'une
d'elles, en train de se coiffer, venait jusqu'à la fenêtre, mais, si
elle m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante de ses
épaules nues.
Cependant, sur le même étage, le second appartement ne semblait habité
que la nuit.
Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à l'aube.
Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard excitait mon
imagination. J'essayais de me représenter l'homme ou la femme qui la
prenait pour témoin de sa vie, de son travail, de ses rêves ou de ses
amours. Il m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le
secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les parois de
verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu. Avant de me
mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison endormie; sa
façade blanche luisait à peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en
face de moi, la petite étoile scintillait toujours.
Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement désertes, malgré leur
lampe vigilante, j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une
personne, mais plusieurs passaient et repassaient derrière les vitres;
elles le faisaient avec une rapidité extraordinaire, et je finis par
comprendre qu'elles dansaient. Ma stupeur fut sans bornes. On dansait
dans ces pièces, que, sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées!
Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire avait
remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou bien s'il ne louait pas son
appartement à une de ces sociétés qui organisent des bals ou des
banquets dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude
de mes inventions augmentait ma déconvenue et ma curiosité. Vers onze
heures, les couples cessèrent de passer devant l'écran. A minuit, tout
s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite lampe mystérieuse se
ralluma.
Le lendemain, à peine levé, je courus à ma fenêtre dans l'espoir que
mon voisin paraîtrait à la sienne. Personne. Plus tard, une musique
bizarre mit toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de Barbarie
poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, avec des
grincements de poulie, des soupirs de bête malade et des sursauts,
désossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._
Je découvris une singulière machine, montée sur une voiture traînée par
un âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc parallèle aux brancards,
tournait d'une main la manivelle de l'instrument et, de l'autre,
conduisait la pauvre bête. Un singe, habillé comme un doge, d'une
longue robe rouge, et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait à
l'arrière de l'équipage et agitait un tambour de basque. Quelquefois,
un sou tombait d'une croisée, et le petit infirme attendait avec
majesté qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce qui
ne manquait jamais.
Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les visages.
Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et
leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux s'enlaça; autour
de la mère de famille, vingt têtes rouges se montrèrent, ouvertes du
même rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la forme
de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une, qui était en corset,
se cachant à demi derrière sa soeur.
Mais, même en cette circonstance mémorable, mon travailleur nocturne ne
daigna pas jeter un coup d'oeil sur la rue, et l'infirme s'éloigna avec
son _Trovatore_ déséquilibré, son âne docile et son singe de pourpre,
sans avoir réussi à le troubler dans son détachement suprême des choses
de la chaussée.