La barque de Gand.--Association malheureuse.--Furnes.--Examen de
conscience.--Arrivée à Dunkerque.--Votre passeport?--Je suis
incarcéré--Incident comique.--On me donne la ville pour prison.
Il y avait sur la barque société nombreuse, mais je n'y rencontrai
personne de ma connaissance. Deux voyageurs entre lesquels j'étais placé
à table me témoignèrent néanmoins quelque désir d'entrer en conversation
avec moi. Ils allaient en France; leur empressement redoubla quand ils
surent que tel était aussi le but de mon voyage. Ils me parlèrent alors
des difficultés qu'on pouvait rencontrer à la frontière. «Je n'en
redoute aucune, leur dis-je avec assurance, je suis en règle; j'ai un
passeport.»
La conversation en resta là pour le moment. Mais après le dîner, me
tirant à part, ces Messieurs me demandèrent si je voulais leur rendre un
grand service. «Je le veux, si je le puis. Parlez.--Les opinions que
vous professez si hautement, me dit le plus âgé, nous ont inspiré une
confiance sans bornes. Nous ne vous ferons donc pas mystère de notre
position: je suis major dans le régiment de Condé; mon camarade est
garde-du-corps. Je m'appelle _le Camus_; il s'appelle _de la Bonne_. Les
corps dans lesquels nous servions étant désorganisés, nos épées devenant
inutiles à une cause perdue, et les princes ne pouvant plus nous solder,
nous usons de notre liberté pour nous occuper de nos intérêts privés, et
nous retournons chez nous pour prévenir la confiscation de nos
biens.--Vous n'avez, je crois, rien de mieux à faire pour le
présent.--Sans contredit. Mais comment rentrer en France? nous n'avons
point de passeports.--Je conçois votre embarras; mais je n'y vois pas de
remède.--Il y en a un pourtant, si vous êtes aussi obligeant que vous le
paraissez.--Lequel?--C'est de nous laisser voyager avec vous. Nous
passerons pour vos domestiques, et votre passeport servira pour
tous.--Mais il ne m'est donné que pour moi seul.--Tout voyageur n'a-t-il
pas le droit d'emmener ses gens?--Mais mon passeport ne m'y autorise
pas.--Cela va sans se dire.--Ma foi, si vous voulez courir la chance, je
ne m'y oppose pas. Mais avec deux laquais tournés comme vous, ne
m'exposai-je pas à être pris pour un seigneur? C'est quelquefois un sot
rôle, surtout par le temps qui court. N'importe; il faut s'entr'aider.
Abandonnons-nous à la Providence; les circonstances nous inspireront.»
Tout en jasant nous étions arrivés à Gand. Nous y louâmes à frais
communs, pour Dunkerque, une voiture qui le soir même nous mena coucher
à Furnes sur l'extrême frontière. En soupant nous fîmes le plan du roman
que nous débiterions si nous étions interrogés par les autorités
locales; et pour ne pas nous embrouiller ou nous contredire, nous le
fîmes le plus court et le plus simple possible. J'avais rencontré mes
domestiques à Londres, où leurs anciens maîtres les avaient laissés sur
le pavé, et où j'avais été obligé de chasser mes gens. Le plus jeune de
ceux-ci, M. de la Bonne, était mon valet de chambre; et le plus âgé, M.
le Camus, mon cuisinier, mon cocher, que sais-je! Le lendemain, non sans
avoir répété notre leçon en déjeunant, nous prenons la route de
Dunkerque.
De Furnes à cette ville il n'y a guère plus de quatre lieues. À mesure
que nous en approchions, la sécurité, qui était montée avec nous en
voiture, s'évanouissait devant les inconvéniens manifestes de notre
plan. «Prenons bien garde, dit M. le major du régiment de Condé, de rien
conserver qui puisse démentir ce que nous dirons et dénoncer notre
véritable condition. Quel porte-manteau avez-vous là, M. de la Bonne?
C'est, Dieu me pardonne, votre porte-manteau de garde-du-corps du roi!»
Cela était vrai. M. de la Bonne d'arracher à la hâte les galons blancs
et les fleurs de lis blanches qui se détachaient sur le drap bleu de sa
valise, et qui auraient pu lui tenir lieu de cartouche de congé. «Mais
vous, me dit-il tout en s'exécutant, qu'avez-vous là vous-même?--Un
sabre qu'on m'a donné.--Un sabre d'uniforme! un sabre de l'armée de
Condé! Cela se reconnaît sans peine à l'ornement qu'il porte.» En effet,
semblable à un crapaud qui se serait cramponné au pommeau de ce sabre,
une large fleur de lis de cuivre mat se détachait en relief sur l'acier
poli, dont la poignée était fabriquée. Il n'y avait pas moyen de la
faire disparaître. Je pris le parti de jeter ce sabre dans les champs,
où il aura sans doute été ramassé par quelque brave, qui s'en sera paré
comme d'un trophée conquis. Le beau gage d'amitié qu'on m'avait donné
là!
La route, quittant la campagne, finit par longer les bords de la mer.
Nous les suivîmes jusqu'à Dunkerque, où nous arrivâmes vers deux heures
après midi.
Jusque là, mes gens et moi, nous avions vécu sur le pied de l'égalité la
plus parfaite. Contribuant à la dépense dans la même proportion, nous
jouissions dans la même proportion des avantages attachés à certaines
circonstances. Ainsi dans notre voiture, où l'un de nous était obligé de
s'asseoir sur le strapontin, le maître n'avait pas dé privilége, et, au
bout du temps convenu, cédant la place du fond, il allait remplacer un
de ses valets sur la sellette. J'y siégeais quand, arrivés à la porte de
Dunkerque, un officier du poste vint nous reconnaître et nous demanda
nos passeports.
J'exhibai celui dont j'étais porteur. À l'aspect de ce passeport
griffonné sur du papier à sucre, sans respect pour le cachet qui y était
plaqué, ni pour la signature avec paraphe dont il était souscrit, le
militaire me regarda avec l'expression d'un homme qui croit avoir
affaire à un mauvais plaisant; puis, s'adressant à mes camarades de
voyage: «Et vous, Messieurs, je veux dire citoyens, vos
passeports?--Nous sommes les domestiques de Monsieur.--Comment!--Ces
Messieurs sont mes domestiques.--Vos domestiques?--Oui, mes domestiques;
vous riez! en douteriez-vous?--Je n'en doute pas, citoyen, et je les
félicite de leur condition; ils ont affaire, ce me semble, à un maître
accommodant; car non seulement ils ne sont pas derrière la voiture où
d'ordinaire les domestiques se tiennent, mais ils occupent dans le fond,
sur de bons coussins, la meilleure place, tandis que leur maître est
assis sur une mauvaise planche.--C'est par mon ordre. J'aime les
planches, moi. Je suis bien libre, je crois, d'en user comme je
l'entends avec mon monde.--Je n'en disconviens pas.--Vous prêchez
l'égalité, et moi je la pratique.--C'est à merveille.--Veuillez donc ne
pas nous retenir plus long-temps, et nous permettre d'aller dîner; il
est l'heure.--En effet, il est deux heures: je voudrais de tout mon coeur
vous laisser passer; mais malheureusement je ne le puis. Le cas où vous
vous trouvez présente une difficulté sur laquelle le général Pascal lui
seul peut prononcer. Je vais la lui soumettre. Prenez patience; sa
réponse ne se fera pas attendre.» Il dit; et après nous avoir
recommandés à la surveillance du poste, il disparaît emportant avec lui
mon passeport.
Nous nous regardions depuis quelques minutes, et sans nous être dit un
mot, nous nous comprenions fort bien, car nous pensions tous la même
chose, quand l'officier de retour: «Citoyen, dit-il, le général ne croit
pas pouvoir prononcer. Votre affaire regarde la municipalité. Cocher,
conduisez les citoyens à la municipalité: un caporal et quatre hommes
pour accompagner la voiture!»
Les inquiétudes que cet incident me donnait ne m'empêchaient pas de
remarquer l'affectation avec laquelle cet homme substituait au nom
_Monsieur_ le mot _citoyen_. Ignorant qu'il obéissait en cela à un
décret de la Convention, je ne savais qu'en conclure.
La voiture, au pas des fusiliers, traverse une partie de la ville, et
s'arrête à la porte d'une église. C'est là que le sénat dunkerquois
tenait ses séances. Il était assemblé dans le choeur, occupant les
stalles où siégeaient antérieurement les chanoines. On nous traduit à la
barre. J'expose le fait. Après m'avoir écouté sans m'interrompre, les
pères conscripts nous invitent à nous retirer pour qu'ils en délibèrent.
Préalablement on nous sépare, et chacun de nous est conduit dans une
chapelle, où on l'abandonne à ses réflexions.
Elles n'étaient pas gaies, à en juger par les miennes, qui furent
interrompues au bout d'un quart d'heure par l'intervention d'un membre
de la municipalité. S'asseyant dans un confessionnal, la mission qu'il
remplissait alors lui en donnait le droit, il m'interroge sur certaines
circonstances de ma déposition qui, disait-il, ne paraissaient pas d'une
extrême clarté à ses collègues. Il s'agissait de ma rencontre avec mes
nobles valets. Je réponds de mon mieux; mais, à chaque réponse,
embarrassé par les observations de l'inquisiteur, je sentais que mes
valets et moi nous étions loin d'avoir prévu tous les points par
lesquels nous étions vulnérables. Quand il n'eut plus rien à me
demander, ou plutôt quand il vit que je n'avais plus rien à répondre,
l'inquisiteur se retira, disant qu'il allait faire son rapport au corps
qui l'avait délégué.
À sa place revint presque aussitôt M. Thiéri, maire de la commune. Comme
on m'avait rendu mes camarades, il était évident que c'était sur notre
sort commun qu'il allait prononcer. Avant qu'il parlât, je lus notre
arrêt sur son honnête figure. «La municipalité, me dit-il, ne trouve pas
votre passeport en règle; mais peut-être passerait-elle là-dessus, si
votre association avec les deux individus qui voyagent avec vous ne
compliquait pas votre affaire: leurs réponses ne concordent pas avec les
vôtres; on pense qu'ils ont une qualité très-différente de celle qu'ils
prennent. En conséquence, le conseil municipal a décidé qu'il en
référerait au ministre de l'intérieur, pour savoir si on devait leur
permettre ainsi qu'à vous l'entrée de la république, et que vous seriez
détenus jusqu'à l'arrivée de sa réponse.»
Nous n'avions rien à objecter à cette décision. Nous nous bornâmes à le
prier d'obtenir qu'on ne nous séparât pas. Il se retira en nous
promettant de présenter cette demande à ses collègues.
Je ne sais trop qui nous conduisit à la prison, qui était à peu de
distance du local où siégeait le corps municipal. Le geôlier nous
accueillit avec une joie évidente, avec la joie d'un chasseur qui
rencontre du gibier. Après avoir parlé un moment à l'écart avec notre
conducteur: «Le citoyen maire consent, dit-il, à ce que vous soyez logés
ensemble; voilà votre chambre, on va la meubler.»
Deux mauvais lits, entre lesquels étaient placés un hamac, une table et
trois chaises, tel était notre mobilier. Après nous avoir installés dans
ce taudis le plus sale et le plus étroit qu'on puisse imaginer, il se
retira, et fermant la porte sans toutefois nous enfermer: «Vous êtes
libres... nous dit-il, de vous promener dans les corridors.» Puis il
ajouta que nous trouverions chez lui tout ce dont nous pourrions avoir
besoin, et pour preuve il nous fit donner, en nous apportant nos effets,
une cruche d'eau presque limpide.
Dès qu'il fut parti, nous délibérâmes sur notre position. Elle n'était
pas bonne; mais ces Messieurs ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes.
C'était par l'effet de leur volonté qu'ils se voyaient atteints par une
loi qu'ils connaissaient avant d'avoir quitté la Belgique. Quant à moi,
c'était par suite de ma complaisance que je me trouvais associé à leur
sort. Ils le sentirent, et me déclarèrent que notre association ne
pouvait pas durer plus long-temps, que je devais dorénavant ne songer
qu'à me tirer d'affaire, et que, pour qu'on ne me rendît plus solidaire
des griefs qu'on leur imputait, ils étaient résolus à déclarer la vérité
au maire sur tout ce qui était relatif à notre rencontre, ne doutant pas
qu'on ne me relâchât aussitôt. En effet, ils firent sur ce fait la
déclaration la plus véridique à M. Thiéri qui, sur leur invitation,
s'était hâté de la venir recevoir. Mais le mal était irréparable. Le
conseil municipal, à qui il s'empressa de rendre compte de cet incident,
nous fit dire que cette rectification était trop tardive; que le conseil
s'engageait à la faire insérer dans le rapport qu'il adresserait à
l'autorité supérieure; mais qu'il ne pouvait révoquer l'ordre qui me
mettait provisoirement en arrestation. Il fallut en conséquence se
résigner; ce que je fis.
Dans ma prison, je n'eus d'abord d'autre plaisir que celui que
m'apportait à toutes les heures le retour du carillon de Dunkerque. Ce
que je redoutais le plus après ce plaisir c'était l'ennui; il engendre
l'humeur; l'humeur engendre les querelles; une prison alors devient un
enfer. Pour échapper à cette maladie et à ses suites, je songeai à me
procurer des livres. Il y a des écoliers de Juilly partout. Je me
rappelai avoir vu au collége un nommé Gamba, fils d'un négociant de
Dunkerque, et qui avait la réputation d'être un bon enfant. Je pensai
que peut-être il l'était encore dans le monde. Quoiqu'il eût été mon
condisciple et non mon camarade, je me hasardai à lui écrire. Il y avait
quelque courage à se mettre en rapport avec un prévenu d'émigration.
Cette considération ne le retint pas. Il m'envoya d'abord des livres;
puis il vint concerter avec moi ce qu'il y avait à faire pour abréger ma
captivité, tout en s'occupant de l'adoucir.
Je frappai dans ce but à plus d'une porte. Plus heureux que ne l'ont été
tant de personnes, je dois le dire et je le dis avec un sentiment qui,
après quarante ans, a encore pour moi toute sa vivacité, tout son
charme, aucune des portes auxquelles je frappai ne m'a été fermée. Je
reçus même des preuves de l'intérêt le plus généreux et le plus efficace
de la part de quelques individus qui n'ont pas toujours été accessibles
à la pitié, et qui me savaient des opinions tout-à-fait opposées aux
leurs[34].
Pendant qu'ils agissent, je vais tâcher de me rappeler ce que je faisais
sous les verrous. Notre vie, comme on l'imagine, était variée par peu
d'incidens. Les repas que nous prenions en compagnie, à la table du
geôlier, en rompaient seuls la monotonie. Le reste du temps, nous le
passions, soit dans nos chambres, soit dans les corridors, seule
promenade qui nous fût ouverte. Pour qui n'aimait pas la lecture, ou ne
portait pas en lui-même les moyens de s'occuper, il fallait dormir le
reste du temps ou se quereller pour dissiper l'envie de dormir, ce qui
arrivait bien quelquefois à mes camarades. Comme beaucoup de militaires,
leur état excepté, ils ne pouvaient guère s'occuper de rien; hors des
camps ou de la garnison, c'étaient des poissons hors de l'eau.
J'échappai à la nécessité de recourir à ce genre de distraction par le
travail autant que par la lecture. Je me remis à la composition d'une
tragédie de _Zénobie_, dont j'avais fait le premier acte partie à Paris,
partie à Londres. Dès que je me réveillais, ce qui avait lieu long-temps
avant le jour, car du défaut d'exercice naissait pour moi le défaut de
sommeil, dès que je me réveillais, je me mettais à l'oeuvre, et je
gagnais ainsi, en changeant de rêves, l'heure du lever, l'heure où se
dissipaient mes illusions; car de ma fenêtre, où l'on voyait la haute
mer, j'apercevais les bâtimens qui s'éloignaient à toutes voiles de la
terre où j'étais captif. Combien, à ce spectacle, le sentiment de ma
position me devenait pénible! Le bannissement auquel j'avais voulu
échapper me semblait: alors la liberté même.
Pour m'en distraire, je recourais vite à mes livres; c'est ce qu'on peut
faire de mieux en cas pareil; les livres sont des amis qui ne nous
manquent jamais.
Mes camarades de chambrée m'étaient de peu de ressource. Il n'y avait
point de rapport entre leurs goûts et les miens; il y en avait beaucoup
au contraire entre mes goûts et ceux de mon camarade du dehors.
M. Gamba, si comme je me plais à le croire il vit encore, qu'il me
pardonne de le nommer, M. Gamba me visitait souvent. Un jour que,
parlant des plaisirs que l'on pouvait rencontrer à Dunkerque, je lui
demandais s'il y avait un théâtre dans cette ville: «Nous en avons un,
dit-il, qui n'est pas grand.--Et vos acteurs?--Nos acteurs sont
proportionnés à notre théâtre.--Que jouent-ils?--Mais tout, la comédie,
l'opéra-comique, le vaudeville.--Et la tragédie?--Quant à la tragédie,
jamais ils ne se sont avisés de la jouer, et c'est fâcheux; car une
représentation de votre _Marius_ serait d'un bon effet ici dans la
circonstance. Si cependant vous aviez un exemplaire de _Marius_, on
pourrait... mais il n'est pas imprimé.--Je porte avec moi un exemplaire
de _Marius_ partout où je vais.--Comment! en auriez-vous une copie dans
votre valise?--J'en ai l'original dans ma tête. Si vos comédiens étaient
de force et d'humeur à le jouer, je l'aurais bientôt jeté sur le
papier.--Vraiment?--Vraiment.»
La conversation sur cet objet n'alla pas plus loin. Le lendemain matin
Gamba revient; il n'était pas seul. Avec lui se trouvait un petit homme
à la figure épanouie, à la panse rebondie. «Permettez-moi, dit Gamba, de
vous présenter le directeur de notre théâtre, M. Oyer.--Oui, Monsieur,
me dit M. Oyer, sans préambule, je suis directeur de la troupe de cette
ville. Mes acteurs sont à votre service ainsi que moi; ils brûlent du
désir de jouer votre _Marius_.--Mais ils ne savent que chanter.--Savoir
chanter, c'est savoir déclamer. Et puis à Dunkerque on n'y regarde pas
de si près. Fiez-vous-en à nous; donnez-nous votre pièce; nous la
jouerons; cela vous sera utile et à nous aussi. L'intérêt que la ville
entière prend à votre situation ne peut que s'en augmenter. Où est la
copie dont vous pouvez disposer?--Vous l'aurez dans deux jours. Je ne
demande que le temps de la transcrire; après-demain je vous la
remettrai.--Y aurait-il de l'indiscrétion, Monsieur, à vous prier d'en
faire lecture à haute voix?--Aucune.--J'amènerais avec moi mes acteurs;
ils prendraient ainsi connaissance de l'esprit de leurs rôles et de vos
intentions.--Amenez-les; cela peut être utile.--Il est fâcheux que la
copie ne soit pas à votre disposition dès aujourd'hui.--Pourquoi?--Parce
que nous avons aujourd'hui relâche. Après-demain nous jouerons; retard
de quarante-huit heures en conséquence pour la lecture.--Vous êtes
libres aujourd'hui; que la lecture ait lieu aujourd'hui. Amenez votre
monde; je vous réciterai l'ouvrage. S'il vous convient, je le
transcrirai; sinon vous m'aurez évité la peine de le transcrire.--À
tantôt donc.--À tantôt.»
Le jour même, à quatre heures du soir, Gamba, qui n'avait pas entendu ce
dialogue sans rire, me ramena M. Oyer avec une escorte aussi héroïque
que puisse l'être celle d'un directeur de troupe ambulante ou d'un roi
de théâtre. Elle se formait de huit personnages, c'est-à-dire de sept
acteurs et de leur mémoire personnifiée dans la personne du souffleur.
Ces Messieurs se placèrent comme ils purent, c'est-à-dire trois sur deux
chaises, et quatre sur les lits avec mes camarades de chambrée. MM. Oyer
et Gamba s'assirent sur la table, et moi, guindé sur mon hamac d'où je
dominais l'assemblée, je leur débitai de mémoire et sans hésiter les
trois actes de _Marius_.
La lecture n'ayant pas refroidi le zèle de ces Messieurs, les rôles
furent distribués sur-le-champ d'après les aptitudes de chacun. Celui de
Marius père fut réclamé par la basse-taille, et par la haute-contre
celui de Marius fils; on ne put le leur refuser. Le _Caillot_ voulut
absolument jouer le Cimbre, et on le lui céda. Les autres rôles furent
donnés au _La Ruette_, au _Trial_ et au _Michu_; les _Elleviou_, les
_Martin_ et les _Dozinville_ ne régnant pas encore[35], je dis donnés,
je devrais dire promis, car il fallait préalablement transcrire la
pièce, ce que je fis en deux jours, comme je m'y étais engagé. Je tuais
le temps à coups de plume.
La troupe s'occupa incontinent d'apprendre les rôles, et le bruit se
répandit dans la ville qu'au premier jour l'opéra-comique jouerait une
tragédie d'un prisonnier.
Il y avait déjà douze jours que je végétais sous les verrous, attendant
une réponse de Paris, quand arrivèrent à Dunkerque les citoyens
Bellegarde, Cochon et Doulcet, commissaires de la Convention. Mon
beau-père qui, à la première nouvelle de ma mésaventure, était accouru
d'Amiens pour me réclamer, espéra trouver dans des législateurs plus de
hardiesse que dans des municipaux. Il leur demanda une audience, et
l'obtint. Sa bonhomie me servit plus que toute la finesse imaginable.
Sur le simple exposé des faits, les pro-consuls, qui pourtant n'osèrent
pas ordonner tout-à-fait ma mise en liberté, décidèrent qu'on ne pouvait
refuser de me donner la ville pour prison, en attendant que le _comité
de surveillance_ de la Convention, qui devait prononcer en définitive
sur mon sort, eût envoyé sa décision. La municipalité, qui avait agi
moins par malveillance que par peur, accorda sur cette autorisation ce
que nous réclamions. Ma prison n'eut plus pour murs que ceux de la
ville, et même il me fut permis d'aller me promener sur le bord de la
mer, pourvu que je rentrasse avant la clôture des portes.
La latitude était grande. Je l'avouerai pourtant, cet assujettissement
me fut insupportable. Pendant dix jours qu'il dura, l'enceinte de la
ville me parut une prison plus étroite que celle dont je n'imaginais pas
qu'il me fût possible de sortir, et je souffris plus de ne pas jouir de
ma liberté tout entière que je n'avais souffert pendant treize jours
d'être privé de toute ma liberté.