CHAPITRE V

La barque de Gand.--Association malheureuse.--Furnes.--Examen de

conscience.--Arrivée à Dunkerque.--Votre passeport?--Je suis

incarcéré--Incident comique.--On me donne la ville pour prison.

Il y avait sur la barque société nombreuse, mais je n'y rencontrai

personne de ma connaissance. Deux voyageurs entre lesquels j'étais placé

à table me témoignèrent néanmoins quelque désir d'entrer en conversation

avec moi. Ils allaient en France; leur empressement redoubla quand ils

surent que tel était aussi le but de mon voyage. Ils me parlèrent alors

des difficultés qu'on pouvait rencontrer à la frontière. «Je n'en

redoute aucune, leur dis-je avec assurance, je suis en règle; j'ai un

passeport.»

La conversation en resta là pour le moment. Mais après le dîner, me

tirant à part, ces Messieurs me demandèrent si je voulais leur rendre un

grand service. «Je le veux, si je le puis. Parlez.--Les opinions que

vous professez si hautement, me dit le plus âgé, nous ont inspiré une

confiance sans bornes. Nous ne vous ferons donc pas mystère de notre

position: je suis major dans le régiment de Condé; mon camarade est

garde-du-corps. Je m'appelle _le Camus_; il s'appelle _de la Bonne_. Les

corps dans lesquels nous servions étant désorganisés, nos épées devenant

inutiles à une cause perdue, et les princes ne pouvant plus nous solder,

nous usons de notre liberté pour nous occuper de nos intérêts privés, et

nous retournons chez nous pour prévenir la confiscation de nos

biens.--Vous n'avez, je crois, rien de mieux à faire pour le

présent.--Sans contredit. Mais comment rentrer en France? nous n'avons

point de passeports.--Je conçois votre embarras; mais je n'y vois pas de

remède.--Il y en a un pourtant, si vous êtes aussi obligeant que vous le

paraissez.--Lequel?--C'est de nous laisser voyager avec vous. Nous

passerons pour vos domestiques, et votre passeport servira pour

tous.--Mais il ne m'est donné que pour moi seul.--Tout voyageur n'a-t-il

pas le droit d'emmener ses gens?--Mais mon passeport ne m'y autorise

pas.--Cela va sans se dire.--Ma foi, si vous voulez courir la chance, je

ne m'y oppose pas. Mais avec deux laquais tournés comme vous, ne

m'exposai-je pas à être pris pour un seigneur? C'est quelquefois un sot

rôle, surtout par le temps qui court. N'importe; il faut s'entr'aider.

Abandonnons-nous à la Providence; les circonstances nous inspireront.»

Tout en jasant nous étions arrivés à Gand. Nous y louâmes à frais

communs, pour Dunkerque, une voiture qui le soir même nous mena coucher

à Furnes sur l'extrême frontière. En soupant nous fîmes le plan du roman

que nous débiterions si nous étions interrogés par les autorités

locales; et pour ne pas nous embrouiller ou nous contredire, nous le

fîmes le plus court et le plus simple possible. J'avais rencontré mes

domestiques à Londres, où leurs anciens maîtres les avaient laissés sur

le pavé, et où j'avais été obligé de chasser mes gens. Le plus jeune de

ceux-ci, M. de la Bonne, était mon valet de chambre; et le plus âgé, M.

le Camus, mon cuisinier, mon cocher, que sais-je! Le lendemain, non sans

avoir répété notre leçon en déjeunant, nous prenons la route de

Dunkerque.

De Furnes à cette ville il n'y a guère plus de quatre lieues. À mesure

que nous en approchions, la sécurité, qui était montée avec nous en

voiture, s'évanouissait devant les inconvéniens manifestes de notre

plan. «Prenons bien garde, dit M. le major du régiment de Condé, de rien

conserver qui puisse démentir ce que nous dirons et dénoncer notre

véritable condition. Quel porte-manteau avez-vous là, M. de la Bonne?

C'est, Dieu me pardonne, votre porte-manteau de garde-du-corps du roi!»

Cela était vrai. M. de la Bonne d'arracher à la hâte les galons blancs

et les fleurs de lis blanches qui se détachaient sur le drap bleu de sa

valise, et qui auraient pu lui tenir lieu de cartouche de congé. «Mais

vous, me dit-il tout en s'exécutant, qu'avez-vous là vous-même?--Un

sabre qu'on m'a donné.--Un sabre d'uniforme! un sabre de l'armée de

Condé! Cela se reconnaît sans peine à l'ornement qu'il porte.» En effet,

semblable à un crapaud qui se serait cramponné au pommeau de ce sabre,

une large fleur de lis de cuivre mat se détachait en relief sur l'acier

poli, dont la poignée était fabriquée. Il n'y avait pas moyen de la

faire disparaître. Je pris le parti de jeter ce sabre dans les champs,

où il aura sans doute été ramassé par quelque brave, qui s'en sera paré

comme d'un trophée conquis. Le beau gage d'amitié qu'on m'avait donné

là!

La route, quittant la campagne, finit par longer les bords de la mer.

Nous les suivîmes jusqu'à Dunkerque, où nous arrivâmes vers deux heures

après midi.

Jusque là, mes gens et moi, nous avions vécu sur le pied de l'égalité la

plus parfaite. Contribuant à la dépense dans la même proportion, nous

jouissions dans la même proportion des avantages attachés à certaines

circonstances. Ainsi dans notre voiture, où l'un de nous était obligé de

s'asseoir sur le strapontin, le maître n'avait pas dé privilége, et, au

bout du temps convenu, cédant la place du fond, il allait remplacer un

de ses valets sur la sellette. J'y siégeais quand, arrivés à la porte de

Dunkerque, un officier du poste vint nous reconnaître et nous demanda

nos passeports.

J'exhibai celui dont j'étais porteur. À l'aspect de ce passeport

griffonné sur du papier à sucre, sans respect pour le cachet qui y était

plaqué, ni pour la signature avec paraphe dont il était souscrit, le

militaire me regarda avec l'expression d'un homme qui croit avoir

affaire à un mauvais plaisant; puis, s'adressant à mes camarades de

voyage: «Et vous, Messieurs, je veux dire citoyens, vos

passeports?--Nous sommes les domestiques de Monsieur.--Comment!--Ces

Messieurs sont mes domestiques.--Vos domestiques?--Oui, mes domestiques;

vous riez! en douteriez-vous?--Je n'en doute pas, citoyen, et je les

félicite de leur condition; ils ont affaire, ce me semble, à un maître

accommodant; car non seulement ils ne sont pas derrière la voiture où

d'ordinaire les domestiques se tiennent, mais ils occupent dans le fond,

sur de bons coussins, la meilleure place, tandis que leur maître est

assis sur une mauvaise planche.--C'est par mon ordre. J'aime les

planches, moi. Je suis bien libre, je crois, d'en user comme je

l'entends avec mon monde.--Je n'en disconviens pas.--Vous prêchez

l'égalité, et moi je la pratique.--C'est à merveille.--Veuillez donc ne

pas nous retenir plus long-temps, et nous permettre d'aller dîner; il

est l'heure.--En effet, il est deux heures: je voudrais de tout mon coeur

vous laisser passer; mais malheureusement je ne le puis. Le cas où vous

vous trouvez présente une difficulté sur laquelle le général Pascal lui

seul peut prononcer. Je vais la lui soumettre. Prenez patience; sa

réponse ne se fera pas attendre.» Il dit; et après nous avoir

recommandés à la surveillance du poste, il disparaît emportant avec lui

mon passeport.

Nous nous regardions depuis quelques minutes, et sans nous être dit un

mot, nous nous comprenions fort bien, car nous pensions tous la même

chose, quand l'officier de retour: «Citoyen, dit-il, le général ne croit

pas pouvoir prononcer. Votre affaire regarde la municipalité. Cocher,

conduisez les citoyens à la municipalité: un caporal et quatre hommes

pour accompagner la voiture!»

Les inquiétudes que cet incident me donnait ne m'empêchaient pas de

remarquer l'affectation avec laquelle cet homme substituait au nom

_Monsieur_ le mot _citoyen_. Ignorant qu'il obéissait en cela à un

décret de la Convention, je ne savais qu'en conclure.

La voiture, au pas des fusiliers, traverse une partie de la ville, et

s'arrête à la porte d'une église. C'est là que le sénat dunkerquois

tenait ses séances. Il était assemblé dans le choeur, occupant les

stalles où siégeaient antérieurement les chanoines. On nous traduit à la

barre. J'expose le fait. Après m'avoir écouté sans m'interrompre, les

pères conscripts nous invitent à nous retirer pour qu'ils en délibèrent.

Préalablement on nous sépare, et chacun de nous est conduit dans une

chapelle, où on l'abandonne à ses réflexions.

Elles n'étaient pas gaies, à en juger par les miennes, qui furent

interrompues au bout d'un quart d'heure par l'intervention d'un membre

de la municipalité. S'asseyant dans un confessionnal, la mission qu'il

remplissait alors lui en donnait le droit, il m'interroge sur certaines

circonstances de ma déposition qui, disait-il, ne paraissaient pas d'une

extrême clarté à ses collègues. Il s'agissait de ma rencontre avec mes

nobles valets. Je réponds de mon mieux; mais, à chaque réponse,

embarrassé par les observations de l'inquisiteur, je sentais que mes

valets et moi nous étions loin d'avoir prévu tous les points par

lesquels nous étions vulnérables. Quand il n'eut plus rien à me

demander, ou plutôt quand il vit que je n'avais plus rien à répondre,

l'inquisiteur se retira, disant qu'il allait faire son rapport au corps

qui l'avait délégué.

À sa place revint presque aussitôt M. Thiéri, maire de la commune. Comme

on m'avait rendu mes camarades, il était évident que c'était sur notre

sort commun qu'il allait prononcer. Avant qu'il parlât, je lus notre

arrêt sur son honnête figure. «La municipalité, me dit-il, ne trouve pas

votre passeport en règle; mais peut-être passerait-elle là-dessus, si

votre association avec les deux individus qui voyagent avec vous ne

compliquait pas votre affaire: leurs réponses ne concordent pas avec les

vôtres; on pense qu'ils ont une qualité très-différente de celle qu'ils

prennent. En conséquence, le conseil municipal a décidé qu'il en

référerait au ministre de l'intérieur, pour savoir si on devait leur

permettre ainsi qu'à vous l'entrée de la république, et que vous seriez

détenus jusqu'à l'arrivée de sa réponse.»

Nous n'avions rien à objecter à cette décision. Nous nous bornâmes à le

prier d'obtenir qu'on ne nous séparât pas. Il se retira en nous

promettant de présenter cette demande à ses collègues.

Je ne sais trop qui nous conduisit à la prison, qui était à peu de

distance du local où siégeait le corps municipal. Le geôlier nous

accueillit avec une joie évidente, avec la joie d'un chasseur qui

rencontre du gibier. Après avoir parlé un moment à l'écart avec notre

conducteur: «Le citoyen maire consent, dit-il, à ce que vous soyez logés

ensemble; voilà votre chambre, on va la meubler.»

Deux mauvais lits, entre lesquels étaient placés un hamac, une table et

trois chaises, tel était notre mobilier. Après nous avoir installés dans

ce taudis le plus sale et le plus étroit qu'on puisse imaginer, il se

retira, et fermant la porte sans toutefois nous enfermer: «Vous êtes

libres... nous dit-il, de vous promener dans les corridors.» Puis il

ajouta que nous trouverions chez lui tout ce dont nous pourrions avoir

besoin, et pour preuve il nous fit donner, en nous apportant nos effets,

une cruche d'eau presque limpide.

Dès qu'il fut parti, nous délibérâmes sur notre position. Elle n'était

pas bonne; mais ces Messieurs ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes.

C'était par l'effet de leur volonté qu'ils se voyaient atteints par une

loi qu'ils connaissaient avant d'avoir quitté la Belgique. Quant à moi,

c'était par suite de ma complaisance que je me trouvais associé à leur

sort. Ils le sentirent, et me déclarèrent que notre association ne

pouvait pas durer plus long-temps, que je devais dorénavant ne songer

qu'à me tirer d'affaire, et que, pour qu'on ne me rendît plus solidaire

des griefs qu'on leur imputait, ils étaient résolus à déclarer la vérité

au maire sur tout ce qui était relatif à notre rencontre, ne doutant pas

qu'on ne me relâchât aussitôt. En effet, ils firent sur ce fait la

déclaration la plus véridique à M. Thiéri qui, sur leur invitation,

s'était hâté de la venir recevoir. Mais le mal était irréparable. Le

conseil municipal, à qui il s'empressa de rendre compte de cet incident,

nous fit dire que cette rectification était trop tardive; que le conseil

s'engageait à la faire insérer dans le rapport qu'il adresserait à

l'autorité supérieure; mais qu'il ne pouvait révoquer l'ordre qui me

mettait provisoirement en arrestation. Il fallut en conséquence se

résigner; ce que je fis.

Dans ma prison, je n'eus d'abord d'autre plaisir que celui que

m'apportait à toutes les heures le retour du carillon de Dunkerque. Ce

que je redoutais le plus après ce plaisir c'était l'ennui; il engendre

l'humeur; l'humeur engendre les querelles; une prison alors devient un

enfer. Pour échapper à cette maladie et à ses suites, je songeai à me

procurer des livres. Il y a des écoliers de Juilly partout. Je me

rappelai avoir vu au collége un nommé Gamba, fils d'un négociant de

Dunkerque, et qui avait la réputation d'être un bon enfant. Je pensai

que peut-être il l'était encore dans le monde. Quoiqu'il eût été mon

condisciple et non mon camarade, je me hasardai à lui écrire. Il y avait

quelque courage à se mettre en rapport avec un prévenu d'émigration.

Cette considération ne le retint pas. Il m'envoya d'abord des livres;

puis il vint concerter avec moi ce qu'il y avait à faire pour abréger ma

captivité, tout en s'occupant de l'adoucir.

Je frappai dans ce but à plus d'une porte. Plus heureux que ne l'ont été

tant de personnes, je dois le dire et je le dis avec un sentiment qui,

après quarante ans, a encore pour moi toute sa vivacité, tout son

charme, aucune des portes auxquelles je frappai ne m'a été fermée. Je

reçus même des preuves de l'intérêt le plus généreux et le plus efficace

de la part de quelques individus qui n'ont pas toujours été accessibles

à la pitié, et qui me savaient des opinions tout-à-fait opposées aux

leurs[34].

Pendant qu'ils agissent, je vais tâcher de me rappeler ce que je faisais

sous les verrous. Notre vie, comme on l'imagine, était variée par peu

d'incidens. Les repas que nous prenions en compagnie, à la table du

geôlier, en rompaient seuls la monotonie. Le reste du temps, nous le

passions, soit dans nos chambres, soit dans les corridors, seule

promenade qui nous fût ouverte. Pour qui n'aimait pas la lecture, ou ne

portait pas en lui-même les moyens de s'occuper, il fallait dormir le

reste du temps ou se quereller pour dissiper l'envie de dormir, ce qui

arrivait bien quelquefois à mes camarades. Comme beaucoup de militaires,

leur état excepté, ils ne pouvaient guère s'occuper de rien; hors des

camps ou de la garnison, c'étaient des poissons hors de l'eau.

J'échappai à la nécessité de recourir à ce genre de distraction par le

travail autant que par la lecture. Je me remis à la composition d'une

tragédie de _Zénobie_, dont j'avais fait le premier acte partie à Paris,

partie à Londres. Dès que je me réveillais, ce qui avait lieu long-temps

avant le jour, car du défaut d'exercice naissait pour moi le défaut de

sommeil, dès que je me réveillais, je me mettais à l'oeuvre, et je

gagnais ainsi, en changeant de rêves, l'heure du lever, l'heure où se

dissipaient mes illusions; car de ma fenêtre, où l'on voyait la haute

mer, j'apercevais les bâtimens qui s'éloignaient à toutes voiles de la

terre où j'étais captif. Combien, à ce spectacle, le sentiment de ma

position me devenait pénible! Le bannissement auquel j'avais voulu

échapper me semblait: alors la liberté même.

Pour m'en distraire, je recourais vite à mes livres; c'est ce qu'on peut

faire de mieux en cas pareil; les livres sont des amis qui ne nous

manquent jamais.

Mes camarades de chambrée m'étaient de peu de ressource. Il n'y avait

point de rapport entre leurs goûts et les miens; il y en avait beaucoup

au contraire entre mes goûts et ceux de mon camarade du dehors.

M. Gamba, si comme je me plais à le croire il vit encore, qu'il me

pardonne de le nommer, M. Gamba me visitait souvent. Un jour que,

parlant des plaisirs que l'on pouvait rencontrer à Dunkerque, je lui

demandais s'il y avait un théâtre dans cette ville: «Nous en avons un,

dit-il, qui n'est pas grand.--Et vos acteurs?--Nos acteurs sont

proportionnés à notre théâtre.--Que jouent-ils?--Mais tout, la comédie,

l'opéra-comique, le vaudeville.--Et la tragédie?--Quant à la tragédie,

jamais ils ne se sont avisés de la jouer, et c'est fâcheux; car une

représentation de votre _Marius_ serait d'un bon effet ici dans la

circonstance. Si cependant vous aviez un exemplaire de _Marius_, on

pourrait... mais il n'est pas imprimé.--Je porte avec moi un exemplaire

de _Marius_ partout où je vais.--Comment! en auriez-vous une copie dans

votre valise?--J'en ai l'original dans ma tête. Si vos comédiens étaient

de force et d'humeur à le jouer, je l'aurais bientôt jeté sur le

papier.--Vraiment?--Vraiment.»

La conversation sur cet objet n'alla pas plus loin. Le lendemain matin

Gamba revient; il n'était pas seul. Avec lui se trouvait un petit homme

à la figure épanouie, à la panse rebondie. «Permettez-moi, dit Gamba, de

vous présenter le directeur de notre théâtre, M. Oyer.--Oui, Monsieur,

me dit M. Oyer, sans préambule, je suis directeur de la troupe de cette

ville. Mes acteurs sont à votre service ainsi que moi; ils brûlent du

désir de jouer votre _Marius_.--Mais ils ne savent que chanter.--Savoir

chanter, c'est savoir déclamer. Et puis à Dunkerque on n'y regarde pas

de si près. Fiez-vous-en à nous; donnez-nous votre pièce; nous la

jouerons; cela vous sera utile et à nous aussi. L'intérêt que la ville

entière prend à votre situation ne peut que s'en augmenter. Où est la

copie dont vous pouvez disposer?--Vous l'aurez dans deux jours. Je ne

demande que le temps de la transcrire; après-demain je vous la

remettrai.--Y aurait-il de l'indiscrétion, Monsieur, à vous prier d'en

faire lecture à haute voix?--Aucune.--J'amènerais avec moi mes acteurs;

ils prendraient ainsi connaissance de l'esprit de leurs rôles et de vos

intentions.--Amenez-les; cela peut être utile.--Il est fâcheux que la

copie ne soit pas à votre disposition dès aujourd'hui.--Pourquoi?--Parce

que nous avons aujourd'hui relâche. Après-demain nous jouerons; retard

de quarante-huit heures en conséquence pour la lecture.--Vous êtes

libres aujourd'hui; que la lecture ait lieu aujourd'hui. Amenez votre

monde; je vous réciterai l'ouvrage. S'il vous convient, je le

transcrirai; sinon vous m'aurez évité la peine de le transcrire.--À

tantôt donc.--À tantôt.»

Le jour même, à quatre heures du soir, Gamba, qui n'avait pas entendu ce

dialogue sans rire, me ramena M. Oyer avec une escorte aussi héroïque

que puisse l'être celle d'un directeur de troupe ambulante ou d'un roi

de théâtre. Elle se formait de huit personnages, c'est-à-dire de sept

acteurs et de leur mémoire personnifiée dans la personne du souffleur.

Ces Messieurs se placèrent comme ils purent, c'est-à-dire trois sur deux

chaises, et quatre sur les lits avec mes camarades de chambrée. MM. Oyer

et Gamba s'assirent sur la table, et moi, guindé sur mon hamac d'où je

dominais l'assemblée, je leur débitai de mémoire et sans hésiter les

trois actes de _Marius_.

La lecture n'ayant pas refroidi le zèle de ces Messieurs, les rôles

furent distribués sur-le-champ d'après les aptitudes de chacun. Celui de

Marius père fut réclamé par la basse-taille, et par la haute-contre

celui de Marius fils; on ne put le leur refuser. Le _Caillot_ voulut

absolument jouer le Cimbre, et on le lui céda. Les autres rôles furent

donnés au _La Ruette_, au _Trial_ et au _Michu_; les _Elleviou_, les

_Martin_ et les _Dozinville_ ne régnant pas encore[35], je dis donnés,

je devrais dire promis, car il fallait préalablement transcrire la

pièce, ce que je fis en deux jours, comme je m'y étais engagé. Je tuais

le temps à coups de plume.

La troupe s'occupa incontinent d'apprendre les rôles, et le bruit se

répandit dans la ville qu'au premier jour l'opéra-comique jouerait une

tragédie d'un prisonnier.

Il y avait déjà douze jours que je végétais sous les verrous, attendant

une réponse de Paris, quand arrivèrent à Dunkerque les citoyens

Bellegarde, Cochon et Doulcet, commissaires de la Convention. Mon

beau-père qui, à la première nouvelle de ma mésaventure, était accouru

d'Amiens pour me réclamer, espéra trouver dans des législateurs plus de

hardiesse que dans des municipaux. Il leur demanda une audience, et

l'obtint. Sa bonhomie me servit plus que toute la finesse imaginable.

Sur le simple exposé des faits, les pro-consuls, qui pourtant n'osèrent

pas ordonner tout-à-fait ma mise en liberté, décidèrent qu'on ne pouvait

refuser de me donner la ville pour prison, en attendant que le _comité

de surveillance_ de la Convention, qui devait prononcer en définitive

sur mon sort, eût envoyé sa décision. La municipalité, qui avait agi

moins par malveillance que par peur, accorda sur cette autorisation ce

que nous réclamions. Ma prison n'eut plus pour murs que ceux de la

ville, et même il me fut permis d'aller me promener sur le bord de la

mer, pourvu que je rentrasse avant la clôture des portes.

La latitude était grande. Je l'avouerai pourtant, cet assujettissement

me fut insupportable. Pendant dix jours qu'il dura, l'enceinte de la

ville me parut une prison plus étroite que celle dont je n'imaginais pas

qu'il me fût possible de sortir, et je souffris plus de ne pas jouir de

ma liberté tout entière que je n'avais souffert pendant treize jours

d'être privé de toute ma liberté.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 35 / 38 题