CHAPITRE IV.

Arrivée à Bruxelles.--Rencontre tout-à-fait romanesque.--Théâtre de

Bruxelles.--M. de Beauvoir.--Départ pour la France.

Pendant que je dormais, le vaisseau marchait, et marchait vite, car le

vent d'équinoxe soufflait de l'ouest avec une violence extrême. Je ne

m'en inquiétais guère; mais les passagers qui ne dormaient pas s'en

inquiétaient pour eux, et ils s'en inquiétaient pour moi les amis que

j'avais laissés à Douvres où l'on croyait le paquebot assailli par tous

les dangers d'une tempête.

Je ne me réveillai qu'au grand jour, et grimpai tout aussitôt sur le

pont. Il était couvert de passagers français, prêtres _insermentés_ pour

la plupart, qui allaient chercher sur le continent une hospitalité un

peu moins coûteuse que l'hospitalité anglaise. J'eusse mieux fait de ne

pas quitter le lit, le mal de mer, auquel j'avais échappé jusqu'alors,

ne m'y aurait pas assailli. Ce mal est communicatif. Entouré de gens

qu'il torturait, j'en fus atteint, et je n'en guéris qu'en mettant pied

à terre à Ostende, où nous abordâmes après douze heures de traversée. La

tempête nous avait favorisés au lieu de nous nuire.

J'achevai ma journée dans cette ville, où je m'ennuyai fort; et le

lendemain, dès quatre heures du matin, je pris avec quelque plaisir la

diligence, qui me conduisit à Bruges, ou je m'embarquai sur le canal de

Gand.

Rien de plus agréable que cette manière de voyager, qu'on a encore

perfectionnée depuis. Pendant que la barque cheminait, réunis dans un

salon, les passagers, qui avançaient sans se mouvoir, pouvaient

s'occuper à leur gré comme dans le salon d'un club. De plus, ils y

trouvaient, pour un prix modique, un excellent dîner. Je fis ainsi, non

seulement sans fatigue, mais en me reposant, sur ce chemin qui marche,

les huit lieues qui séparent la ville de Bruges de celle de Gand, où la

barque arriva d'assez bonne heure pour que je me déterminasse à partir

aussitôt pour Bruxelles.

Un vieux berlingo où je fus entassé avec cinq autres personnes, parmi

lesquelles se trouvait un théologal des plus gras, et où je n'eus pour

siége que mon sac de nuit, et pour dossier que la portière, m'y voitura

tout d'une traite, mais non lestement, car il était quatre heures du

matin quand j'arrivai dans la capitale du Brabant, lequel était alors

province autrichienne.

Je descendis à l'auberge où notre cocher avait fait marché de conduire

ses voyageurs; car on sait que les voyageurs sont comme les paquets un

objet de trafic pour les cochers.

Je ne connaissais qu'une personne à Bruxelles, c'était Charlotte La

Chassaigne, fille de l'actrice de ce nom, et actrice elle-même au

théâtre de cette ville. Mon premier soin fut de me présenter chez elle.

Elle me reçut de la manière la plus affectueuse, et m'invita à venir

souper après le spectacle, car elle jouait ce jour-là. Par nécessité

autant que par goût, j'allai passer ma soirée au spectacle.

À l'orchestre, où je me plaçai, se trouvait un grand nombre d'émigrés

français. À leur maintien on ne les eût certes pas pris pour des débris

d'une armée battue. Les officiers autrichiens, qui s'y trouvaient en

grand nombre aussi, ne paraissaient pas les voir de très-bon oeil; ils

leur lançaient, avec une feinte bonhomie, des railleries que plusieurs

de ces étourdis ne justifiaient que trop à la vérité par leurs

ridicules.

Tel était un houzard long et sec comme don Quichotte, et sur le visage

duquel deux moustaches se dessinaient en point d'interrogation. Entrant

après le commencement de la pièce, il dérangea deux fois, pour aller

prendre possession au milieu de l'orchestre de la place qu'il avait fait

occuper par son laquais, la totalité des personnes qui se trouvaient

entre cette place et la porte par où il était entré et par où son

laquais devait sortir. Dieu sait que de sarcasmes lui attira cette

double importunité. Loin de le protéger contre eux, son équipement

belliqueux les provoquait. «Quelles moustaches! disait l'un; je n'en ai

pas vu de pareilles en Turquie où pourtant on en porte de

belles.--Quelle sabre-tache! disait l'autre; quel dolman! Ce Monsieur

vient de Hongrie assurément.--Monsieur, disait un troisième, prenez

garde à vos mouvemens; si les pistolets que vous portez à votre ceinture

venaient à tomber sur vos pieds, cela pourrait vous blesser.--Ils ne

sont pas chargés,» répondit naïvement l'homme aux moustaches qui, au

mépris des bienséances, se présentait en effet au théâtre avec des

pistolets.

Quand ce héros fut placé, les plaisanteries s'arrêtèrent, mais ce

n'était qu'une trêve. Pendant l'entr'acte, le feu recommença plus

vivement. J'eus lieu de reconnaître alors qu'il y avait plus de

niaiserie que d'impertinence dans l'individu auquel elles s'adressaient.

Ce talpache, disait-on, est un bas Normand, riche propriétaire, qui,

tourmenté du désir d'être colonel, a demandé aux princes l'autorisation

de lever à ses frais une légion à laquelle il donnerait son nom. Ayant

obtenu, non pas sans peine, la permission de se ruiner, depuis ce

moment-là il ne quitte pas le harnais; s'identifiant avec son uniforme,

qui tient à lui comme la peau tient au corps, il use jusqu'à l'abus du

droit d'être ridicule, droit qu'il a payé de toute sa fortune, et s'en

donne, comme vouvoyez, pour son argent.

Non loin du groupe d'où me venaient ces explications, je crus cependant

reconnaître un jeune homme qui, depuis quinze mois, était sorti de

France. Je cours à lui; nous avons bientôt renoué connaissance. «Vous

voyez, me dit-il, un houzard noir, un houzard du régiment de Mirabeau

_Tonneau_. La campagne que nous avons faite n'a pas été des plus

brillantes. Après avoir attendu je ne sais combien de mois, dans le plus

triste des cantonnemens, le jour de gloire au-delà du Rhin, nous sommes

enfin entrés en France à la suite des Prussiens. Vous savez ce que nous

y avons gagné; m'en voilà revenu; au diable si j'y retourne. Mes bagages

ont été pillés, et je n'ai rapporté de là, avec ma gloire, qu'un

uniforme troué, un sabre qui ne m'est plus bon à rien, et un couplet que

le bel-esprit du régiment a fait sur notre colonel. Le voici ce couplet,

il est sur l'air du vaudeville _de la Rosière de Salency_.

Le colonel nous promet bien

De nous mener droit en Champagne:

Le colonel n'en fera rien,

Il est en pays de Cocagne.

L'horreur de l'eau, l'amour du vin,

Le retiendront aux bords du Rhin.

«Mais à propos, où demeurez-vous?--À l'hôtel des Pays-Bas.--Quittez

cette auberge, venez, dans la mienne. C'est l'hôtel de l'Empereur; nous

y tiendrons ménage ensemble.» J'acceptai avec empressement la

proposition, et le lendemain, dès le matin, j'occupais avec lui un

appartement où nous nous mîmes sur un pied semblable à celui où j'étais

avec le camarade que j'avais laissé à Londres.

Mon nouveau commensal m'avait conté ses aventures. Je lui devais le

récit des miennes; je le fis: ce fut l'objet de notre première

conversation. Je n'oubliai, comme on le pense bien, ni le voyage de

Boulogne, ni la rencontre de Douvres. Il en rit à se pâmer, et surtout

au chapitre de la reconnaissance qui se fit entre moi et le camarade du

légitime propriétaire de la dame qui voyageait sous ma garde. «C'est un

roman,» s'écriait-il. Le roman n'était pas encore fini; lui-même allait

y ajouter un chapitre. «Et le camarade, reprit-il, quel est son nom,

s'il vous plaît?--Vous ne connaissez que lui, répondis-je en lui nommant

le camarade.--Comment, c'est...! et il riait encore plus fort. Vous

a-t-il donné des nouvelles de ma femme?--Il ne m'en a pas

parlé.--Vraiment?--Vraiment.--Il ne vous a pas dit qu'elle avait

quelques bontés pour lui?--N'est-elle pas bonne avec tout le monde?--De

cette façon-là? non, pas même pour moi. On ne commande pas à son coeur,

et ce n'est pas pour moi que le sien s'est déclaré. Ne savez-vous donc

pas qu'ils s'aiment à la fureur?--En êtes-vous bien sûr?--Si j'en suis

sûr! Au reste, c'est leur affaire, et vous voyez que cela ne m'afflige

guère.--Alors il n'en est pas de même de lui. Tout gai qu'il soit

naturellement, il était quelquefois fort triste.--D'être séparé de ma

femme.--Il portait à son cou un cordon de cheveux.--De cheveux de ma

femme.--De cheveux blonds cendrés.--Couleur des cheveux de ma femme.

Quoi! vous ne saviez rien de tout cela?--Rien, je vous le jure. Non

seulement je ne m'en doutais pas; mais quoique nous eussions l'un dans

l'autre une confiance que je croyais sans réserve, il ne m'en a jamais

parlé. Il est sur cet article un peu plus discret que vous.--Il est bien

bon de s'en gêner. Après tout, où est le mal? Si Madame ne m'aime pas,

je n'aime pas Madame. Nous n'avons pas d'enfans; nous sommes presque

débarrassés d'une chaîne qu'au fait nous n'avons pas formée de notre

gré. Et puis, au train dont vont les choses, le divorce sera bientôt

décrété. Madame se mariera de son côté; moi je me remarierai du mien, si

la fantaisie m'en prend. La révolution a du bon quoi qu'on en dise.»

Tout ce qu'il me contait était réellement nouveau pour moi. Cela s'était

passé sous mes yeux sans que j'y fisse attention. Je me mêle rarement de

ce qui ne me regarde pas, et pas toujours de ce qui me regarde. Je pris

le parti, avec un homme qui riait de tout, de rire d'un fait qui

n'aurait pas fait rire tout le monde à sa place, et de rire surtout du

hasard qui me mettait avec lui dans une intimité pareille à celle où

j'avais été avec son vicaire.

J'avais pris à Londres, à tout hasard, une lettre de recommandation de

l'abbé de Montesquiou pour le prince Auguste d'Aremberg, alors comte de

la Marck. Sachant que ce seigneur était à Bruxelles, j'allai la lui

porter. Il y fit honneur avec une extrême politesse, et m'invita à dîner

pour le surlendemain. Je ne parle de cette circonstance que parce

qu'elle constate qu'en 1815 je n'étais pas inconnu de l'abbé de

Montesquiou, et qu'il n'ignorait pas les preuves d'attachement que

j'avais données en 1792 à la cause royale.

Je trouvai à dîner chez le comte de la Marck le marquis de Bonnet, dont

l'esprit me frappa autant par sa justesse que par sa finesse. Sa

conversation était d'un grand intérêt; celle du comte était d'un grand

intérêt aussi. Ami de Mirabeau, et cependant dévoué à Marie-Antoinette,

comme il avait été médiateur entre la cour et ce tribun, sa position

l'avait initié dans d'importans secrets. Il était, il est encore curieux

à entendre sur cet article, quelque discrétion qu'il mette à le traiter.

Comme je le priais de me dire franchement ce qu'il pensait de Mirabeau

sous le rapport moral, il me répondit par cette phrase qui est d'un

grand sens: «Mirabeau eût été le premier des hommes s'il eût su vivre

avec deux mille écus de rente.»

Par suite de mon goût dominant, et de la seule relation familière que

j'avais à Bruxelles, je vis assez souvent la première cantatrice du

théâtre, soit chez Charlotte, soit chez elle où Charlotte me conduisait.

Je rencontrais là fort bonne compagnie: plusieurs chevaliers français

formaient la société de ces dames, qui toutes deux étaient Françaises.

Le duc de Duras surtout ne sortait pas de chez la _prima donna_, fort

bonne femme, chez qui il était fort bon homme. Il préférait ce salon à

ceux de la cour, et il avait raison, on s'y amusait davantage. Je

soupais tous les soirs avec lui, tantôt chez l'actrice qui parlait,

tantôt chez l'actrice qui chantait; et la gaieté de ces soupers me

faisait croire quelquefois que j'étais à Paris.

Le directeur du théâtre, M. Adam, était quelquefois des nôtres. On me

demandera peut-être pourquoi, par suite de ces relations, je ne fis pas

représenter mes ouvrages à Bruxelles? La cause en est simple. Le

gouvernement autrichien, sous lequel la Belgique était récemment

rentrée, redoutant tout ce qui pourrait réveiller l'esprit de liberté

dans des têtes à peine refroidies, ou plutôt toujours chaudes, ne

permettait plus qu'on représentât de tragédies; et comme _les douceurs

exhilarantes de l'harmonie_ lui paraissaient propres _à adoucir, à

lénifier, à accoiser l'aigreur des esprits prêts à s'enflammer_[32], il

avait mis les Brabançons au régime auquel les médecins mettent le

gentilhomme limousin, et les tenait à l'opéra-comique.

Il tolérait cependant la représentation de quelques comédies. Mais il

fallait qu'elles fussent du genre le plus innocent; aussi le répertoire

comique du théâtre de Bruxelles était-il plutôt emprunté aux boulevards

qu'à la Comédie-Française. On en écartait les pièces qui n'avaient pas

subi antérieurement à la révolution l'épreuve de la représentation à

Paris. Les pièces d'un seul auteur, grâce à l'insignifiance de son

talent, étaient affranchies de cette condition; c'étaient celles de M.

de Beaunoir.

Deux mots sur lui. Il était fils d'un M. Robineau, notaire anobli par

l'emplette d'une charge de secrétaire du roi. Mais trouvant que le nom

paternel ne résonnait pas assez noblement, il avait imaginé de le

changer sans le quitter, et de Robineau il avait fait Beaunoir qui en

est l'anagramme. Il fut pendant quelques temps abbé sous ce nom, et

remplissait alors un petit emploi à la bibliothèque du roi. Cependant il

travaillait aussi pour les théâtres du boulevard qui lui doivent _les

Pointus_, famille dont l'histoire n'a pas fourni moins de sujets de

drames à la scène bouffonne qu'à la scène héroïque la famille des

Atrides[33]. L'archevêque de Paris, jugeant cette dernière occupation

peu compatible avec le petit collet, somma M. l'abbé d'y renoncer. M. de

Beaunoir renonça au petit collet; mais comme la condition de fournisseur

des théâtres forains semblait peu compatible avec la dignité d'un

_quasi_-bibliothécaire du roi, et qu'il lui avait été fait aussi des

observations à ce sujet, M. de Beaunoir, qui s'était marié, mit sous le

nom de sa femme les pièces qu'il composa depuis, et entre autres _Fanfan

et Colas_, la meilleure de toutes, ou plutôt la seule bonne.

La fécondité de cet auteur est surprenante. Le fait suivant, que je

tiens de Millin de Grand-Maison, en donnera une idée. Feu _Nicolet_,

fondateur du théâtre _des grands Danseurs du Roi_, dit théâtre de _la

Gaité_ depuis qu'il est triste, écrivit un jour à M. de Beaunoir:

«Monsieur, l'administration que je préside a décidé qu'à l'avenir, comme

par le passé, vos ouvrages seraient reçus à notre théâtre sans être lus,

et qu'on continuerait à vous les payer dix-huit francs la pièce; mais

vous êtes prié de n'en pas présenter plus de trois par semaine.»

M. de Beaunoir, qui laissait sa femme se qualifier de comtesse à Paris,

était allé à Bruxelles dès 1789, dans le but d'y exploiter les opinions

aristocratiques. Il avait émigré pour prouver sa noblesse qu'il

s'efforçait de soutenir avec un talent des plus roturiers.

Cependant les émigrés qui avaient fait partie des corps licenciés par

suite de la retraite des Prussiens affluaient à Bruxelles, et me

confirmaient par leurs récits tout ce qui m'avait été dit par tant de

voix. La plupart d'entre eux avaient cru que les affaires se

termineraient en une seule campagne et s'étaient arrangés pour cela.

Voyant leurs ressources épuisées, ils ne cachaient pas leur regret de ne

pouvoir rentrer en France pour s'y accommoder au temps. Désespérant

d'une cause dont ils désespéraient eux-mêmes, je me déterminai à rentrer

au plus vite par la route de Dunkerque, les communications par Lille ou

par Valenciennes étant coupées.

Mon nouvel associé, à qui je fis part de cette résolution, l'approuva

tout en regrettant de ne pouvoir m'accompagner; et quand je montai en

voiture pour me rendre à Gand, où je reprendrais la barque: «Je veux,

dit-il, que vous emportiez un gage de mon souvenir. Prenez cela,» et il

me remit son sabre de houzard.

La loi par laquelle la Convention bannissait les émigrés à perpétuité et

prononçait la peine de mort contre ceux qui rentreraient en France

pouvait être promulguée d'un jour à l'autre; mais comme une disposition

de cette loi portait une exception en faveur des Français voyageant à

l'étranger dans l'intérêt des sciences et des arts, me fondant sur cet

article et sur mon passeport signé GRUMEAUD, je montai sur la barque de

Gand avec une sécurité qu'aujourd'hui j'ai peine à concevoir.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 34 / 38 题