Théâtre de Dunkerque.--Rencontre encore plus romanesque que les deux
autres.--Liberté définitive.--Quelles sont les personnes à qui j'en suis
redevable.--Lille.--M. André, maire de cette ville.--Retour à Paris.
Le premier usage que je fis de ma liberté, M. Gamba étant absent, fut de
courir me promener au bord de la mer, sur l'_estrand_; j'y restai
jusqu'au dîner; après dîner, j'allai au spectacle.
On donnait ce jour-là l'_Intrigue épistolaire_ et _Renaud d'Ast_.
Quoique médiocrement jouées, ces pièces me divertirent beaucoup. Il
n'est chère que d'appétit. Je sais me contenter de ce qui est passable;
je le trouve bon même quand je ne puis avoir mieux. D'ailleurs la
première pièce était toute nouvelle pour moi; quoiqu'elle repose sur une
donnée un peu forcée, l'auteur en fait sortir des situations si
plaisantes qu'on ne peut, ce me semble, la voir sans un vif intérêt de
curiosité. Il s'y trouve aussi un rôle, celui du peintre, où l'on ne
peut pas méconnaître la création d'un esprit essentiellement original.
Dessiné d'après le caractère de Greuse, avec une fidélité égale à celle
que cet artiste mettait à copier la nature, ce rôle est un des plus
vrais et des plus plaisans qui aient été mis en scène depuis Molière.
Cette pièce est de _Fabre d'Églantine_. Quand on songe qu'il est auteur
aussi du _Philinte de Molière_, on ne peut nier qu'il ne fût doué d'un
génie essentiellement comique. Malgré l'imperfection d'un style qui
pouvait s'épurer, à quelle hauteur ne se fût-il pas placé par la
puissance de ses conceptions s'il ne se fût pas manqué à lui-même, si,
quittant la carrière où il avait déjà rencontré la gloire et où une
gloire plus grande l'attendait, il ne se fût pas jeté dans la carrière
au bout de laquelle il voyait le pouvoir, ou du moins l'opulence, et n'a
rencontré que l'échafaud!
_Renaud d'Ast_ ne fut pas absolument mal chanté. Je trouvai mes acteurs
tragiques passables dans l'opéra-comique: il y en a tant qui ne le sont
nulle part!
L'intérêt qu'avait pour moi ce qui se passait sur la scène fut moins vif
toutefois que celui d'un incident qui vint m'en distraire, que celui que
me fit éprouver une certaine figure qui m'apparut tout à coup au milieu
de cette salle.
Aux premières loges, juste en face du théâtre, était la loge du maire.
Ce magistrat, que je ne connaissais que trop, l'occupait avec sa
famille, il était placé sur le devant avec des dames. Derrière lui
étaient quelques hommes, et parmi eux un individu dont l'aspect me jeta
dans une étrange perplexité. J'ai peine à croire qu'un même individu
puisse être présent au même instant en plus d'un lieu, quoique cela soit
arrivé à saint Nicolas. «C'est lui, me disais-je, non pas en parlant de
saint Nicolas; mais non, ce n'est pas lui; la chose est impossible. Il
faut convenir qu'il y a des ressemblances bien singulières; celle-ci est
à me faire croire aux _Ménechmes_.»
Pour savoir positivement à quoi m'en tenir: «Ce Monsieur-là quel
est-il?» demandai-je à un de mes voisins, homme obligeant, biographie
parlante, qui, pendant les entr'actes, m'avait nommé tous les visages et
raconté la vie de chacun. «Ce grand Monsieur en habit
brun?--Précisément.--Quelque parent du maire, probablement. Il n'est ici
que depuis quelques jours; mais il ne quitte pas le maire; on les voit
partout ensemble. Je crois qu'il demeure chez le maire; je crois qu'il
couche chez lui, ou même avec lui; il ne le quitte pas plus que son
ombre.--Comment s'appelle-t-il?--Je l'ignore. Je vous dirai même que
j'ai fait pour le savoir des perquisitions inutiles. Mais l'ouverture
commence; écoutons.»
L'opéra-comique achevé, je me hâte de sortir pour me placer dans le
vestibule et considérer de près la tête parisienne que j'étais si étonné
de trouver sur des épaules dunkerquoises. Je m'embusque à cet effet au
bas de l'escalier par où devait descendre le maire et sa noble
compagnie. Il arrive en effet, et me salue. Empressé de lui rendre sa
politesse, je m'approchais de lui pour le remercier, quand le personnage
dont la présence excitait si fort ma curiosité se retirant adroitement
derrière le groupe dont il faisait partie, me regarde en plaçant son
index sur ses lèvres, puis se détachant de sa société comme s'il en
avait été séparé par la foule: «Où demeures-tu? me dit-il en passant?--À
la Conciergerie (tel était le nom de mon auberge, qui, au fait, était
encore une prison pour moi).--Demain j'irai déjeuner avec toi;
aujourd'hui je ne te connais pas.» Et il va rejoindre son monde, qui
déjà s'inquiétait de ce qu'il pouvait être devenu.
Le lendemain il tint parole. Mais quel était cet homme, me direz-vous?
Le camarade qui s'était échappé si adroitement de sa chambre, et si à
propos de Paris, lors des massacres de septembre; le camarade que
j'avais retrouvé d'une manière si imprévue à Douvres; le camarade que
j'avais laissé si involontairement à Londres en partant pour la France,
où il ne semblait pas possible qu'il rentrât jamais. Ses ressources
épuisées, il avait préféré les risques douteux auxquels il s'exposait en
rentrant en France, à la misère inévitable qui l'atteignait en
Angleterre, et il avait employé le peu d'argent qui lui restait à payer
son passage à Calais. Ne manquant ni de présence d'esprit ni d'adresse,
comme on a pu en juger, quoique sans papiers, il avait trouvé le moyen
d'entrer à Calais; et muni d'une recommandation de je ne sais qui pour
le maire de Dunkerque, il s'était présenté chez ce brave homme qui
l'avait accueilli et le traitait en ami de la maison.
Nous rîmes beaucoup de notre situation respective, qui était tout
justement inverse de ce qu'elle devait être. «Qui se serait jamais
imaginé, quand nous nous séparâmes, qu'au bout d'un mois nous nous
retrouverions à Dunkerque, où je serais prisonnier et émigré, et toi
libre et commensal du maire?»
De quels embarras ne s'est-il pas tiré? Quoiqu'il eût pour le parti
régnant tous les caractères de la réprobation, non seulement il retourna
à Paris, mais il y habita pendant tout le temps de la terreur, faisant
tantôt un métier, tantôt un autre, et se tirant toujours d'affaire. À
une époque où je le croyais caché, je ne fus pas peu surpris de le
rencontrer au Palais-Royal, empaltoqué dans une houppelande, embéguiné
d'un bonnet à poils où flottait une longue queue de renard. Il faisait
alors le commerce de bois.
Dans le narré que je lui fis de ce qui m'était arrivé depuis notre
séparation, je n'oubliai pas la rencontre que j'avais faite à Bruxelles,
et la confidence que j'y avais reçue du secret qu'il avait cru devoir me
taire. «Puisque la personne la plus intéressée à le garder le divulgue,
me dit-il, je ne la démentirai pas. Je ne repousserai pas non plus les
conseils qu'elle me donne.»
En effet, un an après, la femme qu'il aimait, devenue veuve d'un mari
vivant, changea de nom et reçut sur les registres de l'état civil celui
du camarade qui, en le lui donnant, usa d'un droit que n'a pas abrogé
l'Église grecque, et dont plus d'un apôtre avait usé aux temps de la
primitive Église.
Cependant on s'occupait activement à Paris de ma délivrance définitive.
Le pouvoir n'était pas encore exclusivement tombé dans les pattes
sanglantes des terroristes. Quelques gens qui avaient provoqué le pire
en voulant faire le mieux se trouvaient encore en place, et
s'efforçaient, en réparation du mal fait aux masses, d'adoucir celui des
individus.
De ce nombre n'était pas l'exécrable Bazire. Celui-là fit traîner en
prison ce pauvre Méjan, qui, sans songer à son propre danger, était allé
le solliciter pour moi. Mais Fabre-d'Églantine, que Mlle Contat avait
trouvé le moyen d'émouvoir en ma faveur, mais Tallien que mon ami Maret
avait intéressé à mon sort, mais le ministre Rolland, auprès de qui ma
pauvre mère avait trouvé accès, se montrèrent plus humains; ils se
réunirent à Pons de Verdun pour me tirer de la position dangereuse où je
m'étais si étourdiment jeté, et pour empêcher que la loi fatale ne me
fut appliquée. Ils y réussirent, et firent décider par _le comité de
surveillance_ de la Convention que, voyageant dans l'intérêt de la
littérature, et particulièrement de l'art dramatique, j'étais dans le
cas de l'exception portée par cette loi. C'est toutefois sur une lettre
du ministre à la municipalité de Dunkerque qu'elle me délivra un
passeport pour Paris.
Je quittai Dunkerque le lendemain même. Peu d'heures après mon départ,
la municipalité, qui avait hésité à me relâcher sur la lettre
ministérielle, reçut à cet effet l'ordre absolu de la Convention. Il est
à remarquer que dix-huit mois après cette époque quatre des signataires
de cet ordre, souscrit par six personnes, étaient morts sur l'échafaud.
C'est principalement à l'amitié de Mlle Contat que je dus ma délivrance.
Quoiqu'elle professât hautement des opinions opposées au système qui
prévalait, elle exerçait par son talent, son esprit et sa beauté, sur la
plupart de ces âmes féroces, un ascendant sous lequel elles
fléchissaient, tout en s'en étonnant.
Je répondis par les vers suivans à la lettre par laquelle elle me
donnait avis du succès de ses démarches.
Vos doigts de rose ont déchiré
Le crêpe étendu sur ma vie.
Par vous, belle et sensible amie,
De mes fers je suis délivré.
Je ne suis plus seul sur la terre;
Je redeviens, par vos bienfaits,
Fils, époux, citoyen et père,
Je redeviens surtout Français.
Me savaient-ils cette existence,
Ceux qui m'avaient calomnié?
Riche et fier de votre amitié,
Pouvais-je abandonner la France?
Ami de la tranquillité,
Je ne suis ni guerrier ni prêtre.
J'ai fait quelques héros peut-être,
Mais je ne l'ai jamais été.
C'est depuis qu'elle m'est ravie
Que j'estime la liberté.
Elle ressemble à la santé
Que le seul malade apprécie.
Mille fois heureux qui par vous
Recouvre ce bien que j'adore;
Mille fois plus heureux encore
Qui peut le perdre à vos genoux!
De Dunkerque je me rendis à Lille avec mon beau-père. Nous nous
arrêtâmes là trois jours chez le maire, qui était son parent et
conséquemment le mien.
M. André, qui avait fait dans le commerce une fortune honnête dans
toutes les acceptions du terme, et s'était enrichi sans compromettre sa
probité, avait été porté à cette magistrature par l'estime publique. Il
s'en montra digne. On eut lieu de reconnaître en lui à quel degré le
sentiment du devoir peut élever un coeur simple. Les militaires, chez qui
le courage est obligatoire et qui n'en manquèrent certes pas pendant le
bombardement de cette place, n'en montrèrent pas plus en cette
circonstance que ce citoyen qui, pendant cinquante ans, ne s'était fait
remarquer que par des vertus paisibles. Se transportant à toute heure,
sans considérer le danger, partout où sa présence était réclamée par
l'intérêt public, c'est lui surtout qui, par l'exemple de sa généreuse
résignation, avait contenu une population que les assiégeans
s'étudiaient à réduire au désespoir; car le bombardement avait été
particulièrement dirigé sur le quartier habité par la classe la plus
nombreuse et par conséquent la plus pauvre, sur le quartier
Saint-Étienne, qui n'était plus qu'un monceau de ruines. De toutes les
vertus, la plus communicative est sans doute le courage; celui que
déployait ce brave homme avait gagné les femmes elles-mêmes. Honteuses
d'en montrer moins qu'un vieillard, elles rivalisaient d'empressement
avec les hommes pour éteindre le feu que les boulets rouges répandaient
dans tous les quartiers de la ville. Elles avaient même fini par se
familiariser à tel point avec ces désastreux projectiles que, dès que la
fumée indiquait leur séjour en quelque endroit, portant une casserole de
la main droite, elles couraient les extraire du lieu qu'ils
incendiaient, et les plongeaient dans un seau plein d'eau qu'elles
portaient de la main gauche; explication que je tiens d'une simple
servante.
Pendant mon séjour à Lille, j'allai au spectacle. Quelle pièce
donnait-on ce jour-là? Je ne sais. Mais ce dont je me souviens fort
bien, c'est qu'on y exécutait cette scène fameuse où Gardel avait mis
_la Marseillaise_ en action. Je n'étais rien moins que révolutionnaire;
mais, au sentiment avec lequel j'entendis cet appel fait à la vengeance
nationale au milieu des ruines dont la jalousie autrichienne avait
couvert une de nos plus belles cités, je reconnus que j'étais Français.
Cet appel ne s'était pas fait entendre en vain. Nos bataillons, en
répétant ce chant héroïque, avaient vengé dans les champs de Jemmapes
les malheurs de Lille et de Valenciennes; cette victoire leur livrait la
Belgique, et la cour de Bruxelles allait chercher un refuge à Vienne
contre des malheurs qu'elle avait si cruellement provoqués.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans dire ce que devinrent mes
compagnons de prison. Peu de jours après mon départ parvint à Dunkerque
l'ordre de mettre à exécution la loi sur les émigrés, laquelle, à dater
du jour de sa promulgation, avait contre eux tout son effet. Mais comme
cet effet ne pouvait être rétroactif, les émigrés rentrés antérieurement
en France furent déportés à la frontière, qu'ils ne pourraient plus
dépasser désormais sans encourir la peine de mort.
Quel a été depuis le sort de MM. Le Camus et de La Bonne? Je ne sais. Je
n'ai jamais eu de leurs nouvelles même indirectement. La loi qui les
frappait menaçait aussi en France les amis avec lesquels ils auraient
conservé des rapports. C'est sans doute à leur reconnaissance que je
dois attribuer leur apparent oubli.
Et _Marius_? _Marius_ fut chanté quelques jours après mon départ, à la
grande satisfaction des amateurs de Dunkerque, et aussi à celle du
directeur, qui reconnut qu'il y avait quelquefois du profit à faire une
bonne action.
Cependant je poursuivais ma route à franc étrier; et quatre mois après
être sorti de Paris, j'y rentrai presque aussi content de mon voyage que
_Scarmentado_ l'a été des siens[36].