CHAPITRE VI.

Théâtre de Dunkerque.--Rencontre encore plus romanesque que les deux

autres.--Liberté définitive.--Quelles sont les personnes à qui j'en suis

redevable.--Lille.--M. André, maire de cette ville.--Retour à Paris.

Le premier usage que je fis de ma liberté, M. Gamba étant absent, fut de

courir me promener au bord de la mer, sur l'_estrand_; j'y restai

jusqu'au dîner; après dîner, j'allai au spectacle.

On donnait ce jour-là l'_Intrigue épistolaire_ et _Renaud d'Ast_.

Quoique médiocrement jouées, ces pièces me divertirent beaucoup. Il

n'est chère que d'appétit. Je sais me contenter de ce qui est passable;

je le trouve bon même quand je ne puis avoir mieux. D'ailleurs la

première pièce était toute nouvelle pour moi; quoiqu'elle repose sur une

donnée un peu forcée, l'auteur en fait sortir des situations si

plaisantes qu'on ne peut, ce me semble, la voir sans un vif intérêt de

curiosité. Il s'y trouve aussi un rôle, celui du peintre, où l'on ne

peut pas méconnaître la création d'un esprit essentiellement original.

Dessiné d'après le caractère de Greuse, avec une fidélité égale à celle

que cet artiste mettait à copier la nature, ce rôle est un des plus

vrais et des plus plaisans qui aient été mis en scène depuis Molière.

Cette pièce est de _Fabre d'Églantine_. Quand on songe qu'il est auteur

aussi du _Philinte de Molière_, on ne peut nier qu'il ne fût doué d'un

génie essentiellement comique. Malgré l'imperfection d'un style qui

pouvait s'épurer, à quelle hauteur ne se fût-il pas placé par la

puissance de ses conceptions s'il ne se fût pas manqué à lui-même, si,

quittant la carrière où il avait déjà rencontré la gloire et où une

gloire plus grande l'attendait, il ne se fût pas jeté dans la carrière

au bout de laquelle il voyait le pouvoir, ou du moins l'opulence, et n'a

rencontré que l'échafaud!

_Renaud d'Ast_ ne fut pas absolument mal chanté. Je trouvai mes acteurs

tragiques passables dans l'opéra-comique: il y en a tant qui ne le sont

nulle part!

L'intérêt qu'avait pour moi ce qui se passait sur la scène fut moins vif

toutefois que celui d'un incident qui vint m'en distraire, que celui que

me fit éprouver une certaine figure qui m'apparut tout à coup au milieu

de cette salle.

Aux premières loges, juste en face du théâtre, était la loge du maire.

Ce magistrat, que je ne connaissais que trop, l'occupait avec sa

famille, il était placé sur le devant avec des dames. Derrière lui

étaient quelques hommes, et parmi eux un individu dont l'aspect me jeta

dans une étrange perplexité. J'ai peine à croire qu'un même individu

puisse être présent au même instant en plus d'un lieu, quoique cela soit

arrivé à saint Nicolas. «C'est lui, me disais-je, non pas en parlant de

saint Nicolas; mais non, ce n'est pas lui; la chose est impossible. Il

faut convenir qu'il y a des ressemblances bien singulières; celle-ci est

à me faire croire aux _Ménechmes_.»

Pour savoir positivement à quoi m'en tenir: «Ce Monsieur-là quel

est-il?» demandai-je à un de mes voisins, homme obligeant, biographie

parlante, qui, pendant les entr'actes, m'avait nommé tous les visages et

raconté la vie de chacun. «Ce grand Monsieur en habit

brun?--Précisément.--Quelque parent du maire, probablement. Il n'est ici

que depuis quelques jours; mais il ne quitte pas le maire; on les voit

partout ensemble. Je crois qu'il demeure chez le maire; je crois qu'il

couche chez lui, ou même avec lui; il ne le quitte pas plus que son

ombre.--Comment s'appelle-t-il?--Je l'ignore. Je vous dirai même que

j'ai fait pour le savoir des perquisitions inutiles. Mais l'ouverture

commence; écoutons.»

L'opéra-comique achevé, je me hâte de sortir pour me placer dans le

vestibule et considérer de près la tête parisienne que j'étais si étonné

de trouver sur des épaules dunkerquoises. Je m'embusque à cet effet au

bas de l'escalier par où devait descendre le maire et sa noble

compagnie. Il arrive en effet, et me salue. Empressé de lui rendre sa

politesse, je m'approchais de lui pour le remercier, quand le personnage

dont la présence excitait si fort ma curiosité se retirant adroitement

derrière le groupe dont il faisait partie, me regarde en plaçant son

index sur ses lèvres, puis se détachant de sa société comme s'il en

avait été séparé par la foule: «Où demeures-tu? me dit-il en passant?--À

la Conciergerie (tel était le nom de mon auberge, qui, au fait, était

encore une prison pour moi).--Demain j'irai déjeuner avec toi;

aujourd'hui je ne te connais pas.» Et il va rejoindre son monde, qui

déjà s'inquiétait de ce qu'il pouvait être devenu.

Le lendemain il tint parole. Mais quel était cet homme, me direz-vous?

Le camarade qui s'était échappé si adroitement de sa chambre, et si à

propos de Paris, lors des massacres de septembre; le camarade que

j'avais retrouvé d'une manière si imprévue à Douvres; le camarade que

j'avais laissé si involontairement à Londres en partant pour la France,

où il ne semblait pas possible qu'il rentrât jamais. Ses ressources

épuisées, il avait préféré les risques douteux auxquels il s'exposait en

rentrant en France, à la misère inévitable qui l'atteignait en

Angleterre, et il avait employé le peu d'argent qui lui restait à payer

son passage à Calais. Ne manquant ni de présence d'esprit ni d'adresse,

comme on a pu en juger, quoique sans papiers, il avait trouvé le moyen

d'entrer à Calais; et muni d'une recommandation de je ne sais qui pour

le maire de Dunkerque, il s'était présenté chez ce brave homme qui

l'avait accueilli et le traitait en ami de la maison.

Nous rîmes beaucoup de notre situation respective, qui était tout

justement inverse de ce qu'elle devait être. «Qui se serait jamais

imaginé, quand nous nous séparâmes, qu'au bout d'un mois nous nous

retrouverions à Dunkerque, où je serais prisonnier et émigré, et toi

libre et commensal du maire?»

De quels embarras ne s'est-il pas tiré? Quoiqu'il eût pour le parti

régnant tous les caractères de la réprobation, non seulement il retourna

à Paris, mais il y habita pendant tout le temps de la terreur, faisant

tantôt un métier, tantôt un autre, et se tirant toujours d'affaire. À

une époque où je le croyais caché, je ne fus pas peu surpris de le

rencontrer au Palais-Royal, empaltoqué dans une houppelande, embéguiné

d'un bonnet à poils où flottait une longue queue de renard. Il faisait

alors le commerce de bois.

Dans le narré que je lui fis de ce qui m'était arrivé depuis notre

séparation, je n'oubliai pas la rencontre que j'avais faite à Bruxelles,

et la confidence que j'y avais reçue du secret qu'il avait cru devoir me

taire. «Puisque la personne la plus intéressée à le garder le divulgue,

me dit-il, je ne la démentirai pas. Je ne repousserai pas non plus les

conseils qu'elle me donne.»

En effet, un an après, la femme qu'il aimait, devenue veuve d'un mari

vivant, changea de nom et reçut sur les registres de l'état civil celui

du camarade qui, en le lui donnant, usa d'un droit que n'a pas abrogé

l'Église grecque, et dont plus d'un apôtre avait usé aux temps de la

primitive Église.

Cependant on s'occupait activement à Paris de ma délivrance définitive.

Le pouvoir n'était pas encore exclusivement tombé dans les pattes

sanglantes des terroristes. Quelques gens qui avaient provoqué le pire

en voulant faire le mieux se trouvaient encore en place, et

s'efforçaient, en réparation du mal fait aux masses, d'adoucir celui des

individus.

De ce nombre n'était pas l'exécrable Bazire. Celui-là fit traîner en

prison ce pauvre Méjan, qui, sans songer à son propre danger, était allé

le solliciter pour moi. Mais Fabre-d'Églantine, que Mlle Contat avait

trouvé le moyen d'émouvoir en ma faveur, mais Tallien que mon ami Maret

avait intéressé à mon sort, mais le ministre Rolland, auprès de qui ma

pauvre mère avait trouvé accès, se montrèrent plus humains; ils se

réunirent à Pons de Verdun pour me tirer de la position dangereuse où je

m'étais si étourdiment jeté, et pour empêcher que la loi fatale ne me

fut appliquée. Ils y réussirent, et firent décider par _le comité de

surveillance_ de la Convention que, voyageant dans l'intérêt de la

littérature, et particulièrement de l'art dramatique, j'étais dans le

cas de l'exception portée par cette loi. C'est toutefois sur une lettre

du ministre à la municipalité de Dunkerque qu'elle me délivra un

passeport pour Paris.

Je quittai Dunkerque le lendemain même. Peu d'heures après mon départ,

la municipalité, qui avait hésité à me relâcher sur la lettre

ministérielle, reçut à cet effet l'ordre absolu de la Convention. Il est

à remarquer que dix-huit mois après cette époque quatre des signataires

de cet ordre, souscrit par six personnes, étaient morts sur l'échafaud.

C'est principalement à l'amitié de Mlle Contat que je dus ma délivrance.

Quoiqu'elle professât hautement des opinions opposées au système qui

prévalait, elle exerçait par son talent, son esprit et sa beauté, sur la

plupart de ces âmes féroces, un ascendant sous lequel elles

fléchissaient, tout en s'en étonnant.

Je répondis par les vers suivans à la lettre par laquelle elle me

donnait avis du succès de ses démarches.

Vos doigts de rose ont déchiré

Le crêpe étendu sur ma vie.

Par vous, belle et sensible amie,

De mes fers je suis délivré.

Je ne suis plus seul sur la terre;

Je redeviens, par vos bienfaits,

Fils, époux, citoyen et père,

Je redeviens surtout Français.

Me savaient-ils cette existence,

Ceux qui m'avaient calomnié?

Riche et fier de votre amitié,

Pouvais-je abandonner la France?

Ami de la tranquillité,

Je ne suis ni guerrier ni prêtre.

J'ai fait quelques héros peut-être,

Mais je ne l'ai jamais été.

C'est depuis qu'elle m'est ravie

Que j'estime la liberté.

Elle ressemble à la santé

Que le seul malade apprécie.

Mille fois heureux qui par vous

Recouvre ce bien que j'adore;

Mille fois plus heureux encore

Qui peut le perdre à vos genoux!

De Dunkerque je me rendis à Lille avec mon beau-père. Nous nous

arrêtâmes là trois jours chez le maire, qui était son parent et

conséquemment le mien.

M. André, qui avait fait dans le commerce une fortune honnête dans

toutes les acceptions du terme, et s'était enrichi sans compromettre sa

probité, avait été porté à cette magistrature par l'estime publique. Il

s'en montra digne. On eut lieu de reconnaître en lui à quel degré le

sentiment du devoir peut élever un coeur simple. Les militaires, chez qui

le courage est obligatoire et qui n'en manquèrent certes pas pendant le

bombardement de cette place, n'en montrèrent pas plus en cette

circonstance que ce citoyen qui, pendant cinquante ans, ne s'était fait

remarquer que par des vertus paisibles. Se transportant à toute heure,

sans considérer le danger, partout où sa présence était réclamée par

l'intérêt public, c'est lui surtout qui, par l'exemple de sa généreuse

résignation, avait contenu une population que les assiégeans

s'étudiaient à réduire au désespoir; car le bombardement avait été

particulièrement dirigé sur le quartier habité par la classe la plus

nombreuse et par conséquent la plus pauvre, sur le quartier

Saint-Étienne, qui n'était plus qu'un monceau de ruines. De toutes les

vertus, la plus communicative est sans doute le courage; celui que

déployait ce brave homme avait gagné les femmes elles-mêmes. Honteuses

d'en montrer moins qu'un vieillard, elles rivalisaient d'empressement

avec les hommes pour éteindre le feu que les boulets rouges répandaient

dans tous les quartiers de la ville. Elles avaient même fini par se

familiariser à tel point avec ces désastreux projectiles que, dès que la

fumée indiquait leur séjour en quelque endroit, portant une casserole de

la main droite, elles couraient les extraire du lieu qu'ils

incendiaient, et les plongeaient dans un seau plein d'eau qu'elles

portaient de la main gauche; explication que je tiens d'une simple

servante.

Pendant mon séjour à Lille, j'allai au spectacle. Quelle pièce

donnait-on ce jour-là? Je ne sais. Mais ce dont je me souviens fort

bien, c'est qu'on y exécutait cette scène fameuse où Gardel avait mis

_la Marseillaise_ en action. Je n'étais rien moins que révolutionnaire;

mais, au sentiment avec lequel j'entendis cet appel fait à la vengeance

nationale au milieu des ruines dont la jalousie autrichienne avait

couvert une de nos plus belles cités, je reconnus que j'étais Français.

Cet appel ne s'était pas fait entendre en vain. Nos bataillons, en

répétant ce chant héroïque, avaient vengé dans les champs de Jemmapes

les malheurs de Lille et de Valenciennes; cette victoire leur livrait la

Belgique, et la cour de Bruxelles allait chercher un refuge à Vienne

contre des malheurs qu'elle avait si cruellement provoqués.

Je ne terminerai pas ce chapitre sans dire ce que devinrent mes

compagnons de prison. Peu de jours après mon départ parvint à Dunkerque

l'ordre de mettre à exécution la loi sur les émigrés, laquelle, à dater

du jour de sa promulgation, avait contre eux tout son effet. Mais comme

cet effet ne pouvait être rétroactif, les émigrés rentrés antérieurement

en France furent déportés à la frontière, qu'ils ne pourraient plus

dépasser désormais sans encourir la peine de mort.

Quel a été depuis le sort de MM. Le Camus et de La Bonne? Je ne sais. Je

n'ai jamais eu de leurs nouvelles même indirectement. La loi qui les

frappait menaçait aussi en France les amis avec lesquels ils auraient

conservé des rapports. C'est sans doute à leur reconnaissance que je

dois attribuer leur apparent oubli.

Et _Marius_? _Marius_ fut chanté quelques jours après mon départ, à la

grande satisfaction des amateurs de Dunkerque, et aussi à celle du

directeur, qui reconnut qu'il y avait quelquefois du profit à faire une

bonne action.

Cependant je poursuivais ma route à franc étrier; et quatre mois après

être sorti de Paris, j'y rentrai presque aussi content de mon voyage que

_Scarmentado_ l'a été des siens[36].

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 36 / 38 题