Du théâtre anglais.--Départ pour Douvres.--Singulier voyage.--Je
m'embarque pour Ostende.
Mon voyage en Angleterre ressemble fort aux tragédies anglaises; ce
n'est guère qu'une série de bouffonneries amenées par une circonstance
grave.
Pendant mon séjour à Londres, je ne négligeai pas, comme on l'imagine,
de visiter les théâtres. J'allai voir d'abord les petits spectacles.
C'est la première ressource des étrangers à qui la langue du pays n'est
pas familière; ce que l'oreille ne comprend pas les yeux l'interprètent.
Cela est surtout applicable aux spectacles où domine la pantomime; tel
celui qu'Astley avait établi près de Westminster-Bridge. Il n'est pas
absolument nécessaire de bien savoir l'anglais pour saisir le sens des
saillies dont les bouffons d'écurie égaient leurs exercices. Elles sont
assez brèves et assez rares pour qu'un voisin qui sait mal le français
ait le temps de vous expliquer celle qui vient d'être dite pendant que
l'improvisateur en médite une autre.
Je ne vis rien là, en fait de voltige, que je n'eusse vu à Paris, où
Astley avait aussi un cirque qu'il venait occuper pendant l'hiver.
Aux exercices d'équitation succéda une pantomime mêlée de vaudevilles.
Elle représentait les premières victoires remportées par les Anglais sur
Tippo-Saëb. On nous a reproché avec quelque raison de nous louer
beaucoup en face de nous-mêmes sur nos théâtres lorsque nous y
représentons des faits contemporains. En cela, comme en d'autres choses,
nous n'avons pas l'initiative sur les Anglais. Il y aurait injustice à
leur refuser sur cet article aussi le brevet d'invention; mais je crois
que nous avons droit au brevet de perfectionnement.
Je choisis pour aller aux grands théâtres les jours où l'on y jouait des
pièces de Shakespeare. À _Drury-Lane_, je vis _Henri V_ ou _la conquête
de France_; et je le vis comme les étrangers voient nos tragédies, le
livre à la main. Les bouffonneries dont ce drame est semé me frappèrent
peut-être plus que ses beautés; et cela se concevra si l'on pense
qu'elles étaient singulièrement exagérées par le jeu des acteurs. Langue
universelle, la pantomime suffisait pour me faire comprendre les
intentions de _Fluellen_ dans la scène où ce Gallois fait manger un
poireau cru au vieux _Pistol_. Mais quoique je susse quelques mots
d'anglais, je ne traduisais pas assez promptement les passages vraiment
nobles qui se rencontrent dans le rôle de Henri pour en pouvoir
apprécier sur l'heure tout le sublime. Vint toutefois une scène qu'à mon
grand étonnement je compris presque tout entière. C'est celle où la
belle Catherine, cette fille de France qui fut accordée par Charles VI
son père au vainqueur d'Azincourt, ce fait donner une leçon d'anglais
par une de ses dames d'honneur. La conformité que la prononciation
établit entre certains mots anglais dont le sens est très-modeste, et
certains mots français dont le sens I'est si peu qu'ils ne sont pas même
enregistrés dans le dictionnaire, n'étonna pas médiocrement mes
oreilles, qui pourtant ne sont pas bégueules; et cependant c'est sur un
grand théâtre de Londres, c'est en présence de femmes de toutes les
conditions, et de Mme Lecointe peut-être, qu'on débitait ces propos qui,
même aujourd'hui, seraient à peine tolérés chez nous en mauvais lieu.
Nous n'avons qu'un seul exemple d'ingénuité pareille dans notre théâtre;
il se trouve dans la _Comtesse d'Escarbagnas_. S'attachant plus au son
qu'au sens, cette bonne dame comprend tout de travers la phrase latine
que M. Bobinet fait répéter à son noble élève. Molière, tranchons le
mot, outre-passe en cela les bornes que la décence prescrit à la gaieté
comique; il dit devant le public assemblé ce qu'il n'eût pas osé dire
dans une société particulière; mais encore n'est-ce que dans une saillie
sur laquelle il ne revient pas, et puis, la _Comtesse d'Escarbagnas_
n'est pas une tragédie.
_John Kemble_ me parut fort noble dans le personnage de Henri V. C'est
un des rôles où il était le plus goûté du public, qui toutefois lui
trouvait moins de chaleur et de profondeur qu'à Garrick, dont la mémoire
était fraîche encore.
À _Covent-Garden_ je vis représenter _Roméo et Juliette_, celui des
drames de Shakespeare que j'ai toujours le plus affectionné à la
lecture; c'est aussi celui que j'ai vu jouer avec le plus de plaisir.
Comme j'en possédais tous les détails, comme je connaissais et le motif
et les traits de ses principales scènes, il ne me fut pas difficile de
retrouver à travers l'anglais les sentimens et les pensées que je savais
en français; aussi cette représentation m'attacha-t-elle beaucoup plus
que celle d'_Henri V_; d'ailleurs l'action de ce drame, qui repose sur
des développemens de passions si touchans, sur un amour si ingénu d'une
part et si profond de l'autre, est conduite avec un art si supérieur à
celui qui ordonne l'autre drame, composé de scènes qui se succèdent sans
combinaison, dans le rang où l'histoire a placé les événemens qu'elles
retracent!
Tout en admirant _Roméo et Juliette_, je regrettais pourtant, non que la
nourrice de Juliette s'y montrât, mais qu'elle y mêlât ses caquetages et
ses grimaces aux situations les plus pathétiques; j'étais bien loin
d'imaginer alors que ce qui me déplaisait si fort serait un jour admiré
à Paris, et que cette caricature, qui n'est pas moins éloignée de la
nature que l'emphase de nos anciens capitans, nous serait jamais
proposée comme un perfectionnement qui manquait à notre système
dramatique.
À la tragédie succéda une pantomime intitulée _Blue-Beard_, la
Barbe-Bleue, arlequinade qui fut exécutée par des sauteurs. Aucune des
circonstances du conte original n'avait été omise dans cette farce, où
les atrocités les plus révoltantes étaient alliées aux plus
extravagantes bouffonneries. On y voyait entre autres le cabinet où six
femmes décapitées attendaient la septième que leur bourreau s'apprêtait
à réduire à leur mesure. C'était du romantisme en action, du romantisme
sans paroles; ce n'est pas le plus mauvais.
Tels étaient mes plaisirs du soir. Le matin je passais mon temps à
courir la ville, à visiter les monumens, Saint-Paul, Westminster; à me
promener, soit au parc Saint-James, soit à Hyde-Parc, soit à Kensington,
tout en travaillant comme d'habitude. Je fis aussi quelques excursions à
_Black-Heath_, à _Greenwich_. Je me rappelle être revenu de ce dernier
endroit dans une voiture à quatorze roues, espèce _d'omnibus_, où
vingt-quatre voyageurs se trouvaient fort à l'aise, et que quatre
chevaux menaient train d'enfer, sur une route aussi unie à la vérité que
les plus belles allées du jardin le mieux soigné.
Cependant les affaires changeaient de face sur le continent. Les
Français non seulement résistaient à l'invasion, mais ils poursuivaient
les envahisseurs. Battus à Valmi et gorgés de nos raisins, les Prussiens
se retiraient avec la plus ridicule des maladies. Les armées
républicaines, car la république avait été proclamée sur les débris de
la monarchie, les armées républicaines, se répandant hors de notre
territoire, occupaient déjà plusieurs places sur celui de ses ennemis.
Montesquiou était entré dans Chambéry, Anselme dans Nice, Custine dans
Mayence et dans Francfort; les Autrichiens avaient été obligés de lever
le siége de Lille; Dumouriez menaçait Mons. Attestés par les journaux
anglais, ces succès l'étaient aussi aux coins de toutes les rues de
Londres par de nombreuses caricatures où le duc de Brunswik et le roi de
Prusse n'étaient pas ménagés, et surtout par les injures du peuple, qui
en général n'était pas favorable aux émigrans comme on disait alors, ou
aux émigrés comme on dit aujourd'hui.
Je me rappelle à ce sujet un propos du portier du théâtre de
Covent-Garden. _French King, à le lanterne_, me dit-il en baragouin
anglo-français, au lieu de me donner un renseignement que je lui
demandais. Ce mot me fit penser à Charles Ier.
La prolongation de notre séjour à l'étranger, d'après le train que
prenaient les choses, n'avait plus de motif raisonnable; elle pouvait
même avoir de graves inconvéniens, la Convention nationale, qui venait
de remplacer l'Assemblée législative, s'occupant d'une loi qui fermerait
à jamais la France aux Français fugitifs. Nous fûmes d'avis à
l'unanimité, dans un conseil tenu avec le ménage à ce sujet, qu'il nous
fallait reprendre au plus tôt la route de Paris. Ce fut aussi l'avis du
camarade, qui se désolait de ne pas pouvoir nous suivre.
Pauvre homme! plus d'un motif contribuait à sa douleur: sans fortune sur
une terre étrangère, que deviendrait-il? De plus, il laissait en France,
à ce qu'il m'avait fait entendre, un objet de l'affection la plus vive,
une dame enfin avec laquelle il était aussi intimement lié qu'un
grand-vicaire le puisse être avec une dame depuis le concile de Trente.
Le ménage ayant retenu, faute de mieux, une voiture à trois places, à
l'_Ours-Blanc_, chez un loueur de Picadilly, le désir que nous avions de
ne pas nous séparer me détermina à prendre une place sur l'impériale de
cette voiture, manière de voyager dès lors en usage dans les trois
royaumes.
Placé sur cet observatoire ambulant, je vis mieux le pays en m'en allant
que je ne l'avais vu en venant. Rien ne gênait ma vue; et quoique nous
fussions à la fin d'octobre, malgré quelques averses qu'il me fallut
essuyer, je n'eus pas regret d'avoir pris ce parti. Il y avait place
pour deux sur ce siége. Je le partageai successivement avec divers
compagnons qui s'y plaçaient pour faire quelques lieues, et
m'abandonnaient ensuite. Un d'eux donna lieu à un incident qui égaya
fort les voyageurs sur la tête desquels il se passa, et auxquels je me
réunissais dans les auberges pour prendre le repas.
D'humeur un peu plus communicative que les autres, un de ces oiseaux de
passage voulut absolument lier conversation avec moi. La chose était
assez difficile; je ne savais que peu d'anglais, et lui ne savait pas du
tout le français. Il ne s'en obstina pas moins à me provoquer, voulant
me forcer à convenir qu'en France on ne mangeait pas d'aussi bonne
viande que celle dont il portait un échantillon dans son mouchoir où
était enveloppé un carré de mouton qu'il étalait avec un orgueil tout
national. Je ris d'abord de cette prétention, sans lui répondre. Mon
insulaire d'insister, et de me demander si les grenouilles dont nous
nous repaissions valaient ses côtelettes. Gardant toujours le silence,
comme j'affectais de ne pas l'écouter, il en prend de l'humeur, et
m'attaquant avec un coude des plus anguleux, il prétend me tirer de ma
rêverie et m'arracher l'aveu qu'exigeait son patriotisme. La patience
m'échappe enfin; après lui avoir rendu avec le poing dans l'estomac ce
qu'il m'avait donné dans les côtes avec le coude, je le pressai
vigoureusement contre une rampe qui régnait autour de l'impériale et
nous servait de garde-fou, pièce assez utile dans la circonstance, et me
glissant derrière lui, je me plaçai de manière à lui prouver que j'étais
maître de le détrôner et de le précipiter sous les roues. Cela mit fin à
la discussion. Reconnaissant le droit au plus fort, il me tendit la main
en signe de réconciliation, et ne me montra plus que de la déférence
jusqu'au prochain relai où il descendit, et voulut absolument me faire
goûter de son mouton pour me convaincre de la vérité de ce qu'il avait
avancé démonstration à laquelle je me refusai.
C'est là qu'en dînant je racontai la chose aux voyageurs qui avaient
fait la route sous notre champ de bataille. Ils ne concevaient pas d'où
provenait le mouvement qui avait si vivement agité nos jambes
ordinairement pendantes, et d'où provenait le bruit qui tout à coup
s'était fait entendre au-dessus d'eux, ne s'imaginant pas qu'on pût
boxer sur une impériale, tout en courant la poste.
Il était dix heures du soir quand nous arrivâmes à Douvres. Le paquebot
de Calais ne devait partir que le lendemain matin; celui d'Ostende
partait à l'instant même. Je pars pour Ostende, dis-je; je profiterai de
l'occasion pour voir la Belgique, pour visiter Bruges, Gand, Bruxelles,
Anvers et la Hollande peut-être. J'aurai là des nouvelles positives des
princes; je réglerai ma marche sur la leur: c'est le plus sage.
Au lieu de descendre à l'auberge, à _Kings-Head_, où je n'aurais pas
occupé probablement la chambre qui m'y avait été antérieurement retenue
par le capitaine Descarrières, je me fis conduire droit au paquebot, et
sans trop songer au temps qu'il faisait, je me couchai pendant qu'on
mettait à la voile.