CHAPITRE III

Du théâtre anglais.--Départ pour Douvres.--Singulier voyage.--Je

m'embarque pour Ostende.

Mon voyage en Angleterre ressemble fort aux tragédies anglaises; ce

n'est guère qu'une série de bouffonneries amenées par une circonstance

grave.

Pendant mon séjour à Londres, je ne négligeai pas, comme on l'imagine,

de visiter les théâtres. J'allai voir d'abord les petits spectacles.

C'est la première ressource des étrangers à qui la langue du pays n'est

pas familière; ce que l'oreille ne comprend pas les yeux l'interprètent.

Cela est surtout applicable aux spectacles où domine la pantomime; tel

celui qu'Astley avait établi près de Westminster-Bridge. Il n'est pas

absolument nécessaire de bien savoir l'anglais pour saisir le sens des

saillies dont les bouffons d'écurie égaient leurs exercices. Elles sont

assez brèves et assez rares pour qu'un voisin qui sait mal le français

ait le temps de vous expliquer celle qui vient d'être dite pendant que

l'improvisateur en médite une autre.

Je ne vis rien là, en fait de voltige, que je n'eusse vu à Paris, où

Astley avait aussi un cirque qu'il venait occuper pendant l'hiver.

Aux exercices d'équitation succéda une pantomime mêlée de vaudevilles.

Elle représentait les premières victoires remportées par les Anglais sur

Tippo-Saëb. On nous a reproché avec quelque raison de nous louer

beaucoup en face de nous-mêmes sur nos théâtres lorsque nous y

représentons des faits contemporains. En cela, comme en d'autres choses,

nous n'avons pas l'initiative sur les Anglais. Il y aurait injustice à

leur refuser sur cet article aussi le brevet d'invention; mais je crois

que nous avons droit au brevet de perfectionnement.

Je choisis pour aller aux grands théâtres les jours où l'on y jouait des

pièces de Shakespeare. À _Drury-Lane_, je vis _Henri V_ ou _la conquête

de France_; et je le vis comme les étrangers voient nos tragédies, le

livre à la main. Les bouffonneries dont ce drame est semé me frappèrent

peut-être plus que ses beautés; et cela se concevra si l'on pense

qu'elles étaient singulièrement exagérées par le jeu des acteurs. Langue

universelle, la pantomime suffisait pour me faire comprendre les

intentions de _Fluellen_ dans la scène où ce Gallois fait manger un

poireau cru au vieux _Pistol_. Mais quoique je susse quelques mots

d'anglais, je ne traduisais pas assez promptement les passages vraiment

nobles qui se rencontrent dans le rôle de Henri pour en pouvoir

apprécier sur l'heure tout le sublime. Vint toutefois une scène qu'à mon

grand étonnement je compris presque tout entière. C'est celle où la

belle Catherine, cette fille de France qui fut accordée par Charles VI

son père au vainqueur d'Azincourt, ce fait donner une leçon d'anglais

par une de ses dames d'honneur. La conformité que la prononciation

établit entre certains mots anglais dont le sens est très-modeste, et

certains mots français dont le sens I'est si peu qu'ils ne sont pas même

enregistrés dans le dictionnaire, n'étonna pas médiocrement mes

oreilles, qui pourtant ne sont pas bégueules; et cependant c'est sur un

grand théâtre de Londres, c'est en présence de femmes de toutes les

conditions, et de Mme Lecointe peut-être, qu'on débitait ces propos qui,

même aujourd'hui, seraient à peine tolérés chez nous en mauvais lieu.

Nous n'avons qu'un seul exemple d'ingénuité pareille dans notre théâtre;

il se trouve dans la _Comtesse d'Escarbagnas_. S'attachant plus au son

qu'au sens, cette bonne dame comprend tout de travers la phrase latine

que M. Bobinet fait répéter à son noble élève. Molière, tranchons le

mot, outre-passe en cela les bornes que la décence prescrit à la gaieté

comique; il dit devant le public assemblé ce qu'il n'eût pas osé dire

dans une société particulière; mais encore n'est-ce que dans une saillie

sur laquelle il ne revient pas, et puis, la _Comtesse d'Escarbagnas_

n'est pas une tragédie.

_John Kemble_ me parut fort noble dans le personnage de Henri V. C'est

un des rôles où il était le plus goûté du public, qui toutefois lui

trouvait moins de chaleur et de profondeur qu'à Garrick, dont la mémoire

était fraîche encore.

À _Covent-Garden_ je vis représenter _Roméo et Juliette_, celui des

drames de Shakespeare que j'ai toujours le plus affectionné à la

lecture; c'est aussi celui que j'ai vu jouer avec le plus de plaisir.

Comme j'en possédais tous les détails, comme je connaissais et le motif

et les traits de ses principales scènes, il ne me fut pas difficile de

retrouver à travers l'anglais les sentimens et les pensées que je savais

en français; aussi cette représentation m'attacha-t-elle beaucoup plus

que celle d'_Henri V_; d'ailleurs l'action de ce drame, qui repose sur

des développemens de passions si touchans, sur un amour si ingénu d'une

part et si profond de l'autre, est conduite avec un art si supérieur à

celui qui ordonne l'autre drame, composé de scènes qui se succèdent sans

combinaison, dans le rang où l'histoire a placé les événemens qu'elles

retracent!

Tout en admirant _Roméo et Juliette_, je regrettais pourtant, non que la

nourrice de Juliette s'y montrât, mais qu'elle y mêlât ses caquetages et

ses grimaces aux situations les plus pathétiques; j'étais bien loin

d'imaginer alors que ce qui me déplaisait si fort serait un jour admiré

à Paris, et que cette caricature, qui n'est pas moins éloignée de la

nature que l'emphase de nos anciens capitans, nous serait jamais

proposée comme un perfectionnement qui manquait à notre système

dramatique.

À la tragédie succéda une pantomime intitulée _Blue-Beard_, la

Barbe-Bleue, arlequinade qui fut exécutée par des sauteurs. Aucune des

circonstances du conte original n'avait été omise dans cette farce, où

les atrocités les plus révoltantes étaient alliées aux plus

extravagantes bouffonneries. On y voyait entre autres le cabinet où six

femmes décapitées attendaient la septième que leur bourreau s'apprêtait

à réduire à leur mesure. C'était du romantisme en action, du romantisme

sans paroles; ce n'est pas le plus mauvais.

Tels étaient mes plaisirs du soir. Le matin je passais mon temps à

courir la ville, à visiter les monumens, Saint-Paul, Westminster; à me

promener, soit au parc Saint-James, soit à Hyde-Parc, soit à Kensington,

tout en travaillant comme d'habitude. Je fis aussi quelques excursions à

_Black-Heath_, à _Greenwich_. Je me rappelle être revenu de ce dernier

endroit dans une voiture à quatorze roues, espèce _d'omnibus_, où

vingt-quatre voyageurs se trouvaient fort à l'aise, et que quatre

chevaux menaient train d'enfer, sur une route aussi unie à la vérité que

les plus belles allées du jardin le mieux soigné.

Cependant les affaires changeaient de face sur le continent. Les

Français non seulement résistaient à l'invasion, mais ils poursuivaient

les envahisseurs. Battus à Valmi et gorgés de nos raisins, les Prussiens

se retiraient avec la plus ridicule des maladies. Les armées

républicaines, car la république avait été proclamée sur les débris de

la monarchie, les armées républicaines, se répandant hors de notre

territoire, occupaient déjà plusieurs places sur celui de ses ennemis.

Montesquiou était entré dans Chambéry, Anselme dans Nice, Custine dans

Mayence et dans Francfort; les Autrichiens avaient été obligés de lever

le siége de Lille; Dumouriez menaçait Mons. Attestés par les journaux

anglais, ces succès l'étaient aussi aux coins de toutes les rues de

Londres par de nombreuses caricatures où le duc de Brunswik et le roi de

Prusse n'étaient pas ménagés, et surtout par les injures du peuple, qui

en général n'était pas favorable aux émigrans comme on disait alors, ou

aux émigrés comme on dit aujourd'hui.

Je me rappelle à ce sujet un propos du portier du théâtre de

Covent-Garden. _French King, à le lanterne_, me dit-il en baragouin

anglo-français, au lieu de me donner un renseignement que je lui

demandais. Ce mot me fit penser à Charles Ier.

La prolongation de notre séjour à l'étranger, d'après le train que

prenaient les choses, n'avait plus de motif raisonnable; elle pouvait

même avoir de graves inconvéniens, la Convention nationale, qui venait

de remplacer l'Assemblée législative, s'occupant d'une loi qui fermerait

à jamais la France aux Français fugitifs. Nous fûmes d'avis à

l'unanimité, dans un conseil tenu avec le ménage à ce sujet, qu'il nous

fallait reprendre au plus tôt la route de Paris. Ce fut aussi l'avis du

camarade, qui se désolait de ne pas pouvoir nous suivre.

Pauvre homme! plus d'un motif contribuait à sa douleur: sans fortune sur

une terre étrangère, que deviendrait-il? De plus, il laissait en France,

à ce qu'il m'avait fait entendre, un objet de l'affection la plus vive,

une dame enfin avec laquelle il était aussi intimement lié qu'un

grand-vicaire le puisse être avec une dame depuis le concile de Trente.

Le ménage ayant retenu, faute de mieux, une voiture à trois places, à

l'_Ours-Blanc_, chez un loueur de Picadilly, le désir que nous avions de

ne pas nous séparer me détermina à prendre une place sur l'impériale de

cette voiture, manière de voyager dès lors en usage dans les trois

royaumes.

Placé sur cet observatoire ambulant, je vis mieux le pays en m'en allant

que je ne l'avais vu en venant. Rien ne gênait ma vue; et quoique nous

fussions à la fin d'octobre, malgré quelques averses qu'il me fallut

essuyer, je n'eus pas regret d'avoir pris ce parti. Il y avait place

pour deux sur ce siége. Je le partageai successivement avec divers

compagnons qui s'y plaçaient pour faire quelques lieues, et

m'abandonnaient ensuite. Un d'eux donna lieu à un incident qui égaya

fort les voyageurs sur la tête desquels il se passa, et auxquels je me

réunissais dans les auberges pour prendre le repas.

D'humeur un peu plus communicative que les autres, un de ces oiseaux de

passage voulut absolument lier conversation avec moi. La chose était

assez difficile; je ne savais que peu d'anglais, et lui ne savait pas du

tout le français. Il ne s'en obstina pas moins à me provoquer, voulant

me forcer à convenir qu'en France on ne mangeait pas d'aussi bonne

viande que celle dont il portait un échantillon dans son mouchoir où

était enveloppé un carré de mouton qu'il étalait avec un orgueil tout

national. Je ris d'abord de cette prétention, sans lui répondre. Mon

insulaire d'insister, et de me demander si les grenouilles dont nous

nous repaissions valaient ses côtelettes. Gardant toujours le silence,

comme j'affectais de ne pas l'écouter, il en prend de l'humeur, et

m'attaquant avec un coude des plus anguleux, il prétend me tirer de ma

rêverie et m'arracher l'aveu qu'exigeait son patriotisme. La patience

m'échappe enfin; après lui avoir rendu avec le poing dans l'estomac ce

qu'il m'avait donné dans les côtes avec le coude, je le pressai

vigoureusement contre une rampe qui régnait autour de l'impériale et

nous servait de garde-fou, pièce assez utile dans la circonstance, et me

glissant derrière lui, je me plaçai de manière à lui prouver que j'étais

maître de le détrôner et de le précipiter sous les roues. Cela mit fin à

la discussion. Reconnaissant le droit au plus fort, il me tendit la main

en signe de réconciliation, et ne me montra plus que de la déférence

jusqu'au prochain relai où il descendit, et voulut absolument me faire

goûter de son mouton pour me convaincre de la vérité de ce qu'il avait

avancé démonstration à laquelle je me refusai.

C'est là qu'en dînant je racontai la chose aux voyageurs qui avaient

fait la route sous notre champ de bataille. Ils ne concevaient pas d'où

provenait le mouvement qui avait si vivement agité nos jambes

ordinairement pendantes, et d'où provenait le bruit qui tout à coup

s'était fait entendre au-dessus d'eux, ne s'imaginant pas qu'on pût

boxer sur une impériale, tout en courant la poste.

Il était dix heures du soir quand nous arrivâmes à Douvres. Le paquebot

de Calais ne devait partir que le lendemain matin; celui d'Ostende

partait à l'instant même. Je pars pour Ostende, dis-je; je profiterai de

l'occasion pour voir la Belgique, pour visiter Bruges, Gand, Bruxelles,

Anvers et la Hollande peut-être. J'aurai là des nouvelles positives des

princes; je réglerai ma marche sur la leur: c'est le plus sage.

Au lieu de descendre à l'auberge, à _Kings-Head_, où je n'aurais pas

occupé probablement la chambre qui m'y avait été antérieurement retenue

par le capitaine Descarrières, je me fis conduire droit au paquebot, et

sans trop songer au temps qu'il faisait, je me couchai pendant qu'on

mettait à la voile.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 33 / 38 题