CHAPITRE V.

Journée du 20 juin.--D'Esprémesnil assassiné.--Il est sauvé par l'acteur

Micalef.--Mot de d'Esprémesnil à Pétion.--Je suis conduit avec lui à

l'Abbaye.--Fête de la pairie en danger.

Les ignobles attentats qui signalèrent l'agression du 20 juin sont trop

connus pour que je les retrace ici; je n'en pourrais parler d'ailleurs

que sur la foi d'autrui. J'ai bien vu défiler, en longue et épaisse

colonne, les hordes déguenillées qui envahirent les Tuileries, mais je

n'ai pas eu la tentation de les suivre; l'horreur étouffait en moi la

curiosité. Qu'aurai-je été chercher là? un spectacle qui eût accru ma

stérile indignation? Quand je vis l'audace des ennemis du trône et la

pusillanimité de ses amis, je tins la royauté pour détruite; elle le fut

en effet dès le jour où on viola impunément son sanctuaire. Ce jour-là,

les grenouilles sautèrent à loisir sur le soliveau; ce jour-là, les

grenouilles devinrent des hydres.

Les amis de l'ordre, et parmi eux se trouvait un grand nombre de

révolutionnaires désabusés, protestèrent le lendemain contre ces

attentats. Ils demandèrent, par une pétition revêtue de vingt mille

signatures, qu'il fût informé contre ses auteurs; mais cette démarche, à

laquelle je m'associai huit ou dix fois, car j'ai bien mis mon nom chez

dix notaires différens, cette démarche n'eut d'autre effet que de les

compromettre par la suite.

En vain le général Lafayette vient-il appuyer, au nom de l'armée, la

réclamation des honnêtes gens, on ne lui répond que par des cris de

proscription. Entretenue par les déclamations des journaux, la

fermentation n'en devint que plus violente, et elle s'accrut encore par

l'arrivée des députations que les départemens envoyaient à la fédération

provoquée par la déclaration de guerre que la Prusse et l'Autriche

venaient de faire à la France. Ces députations, tirées de la classe la

plus infime de la population départementale, donnaient pour alliée à la

canaille de Paris toute la canaille de la France.

Depuis l'arrivée des fédérés, peu de jours se passaient sans désordres.

En sortant des orgies qu'on leur préparait dans tous les cabarets de

Paris, les brigands qui, sous le nom de Marseillais, avaient asservi la

capitale, demandaient hautement l'abolition de la royauté. Malheur à

tout homme d'opinion contraire qui se trouvait sur leur passage;

assailli par ces misérables, dès qu'il leur était désigné, il courait

risque d'expirer sous leurs sabres, si la garde nationale ne se faisait

pas sabrer pour le secourir.

Le 17 juillet, comme il traversait la terrasse des Tuileries,

d'Esprémesnil est reconnu par ces forcenés; des injures qu'ils lui

prodiguent, ils en viennent bientôt aux voies de fait. La foule qui se

presse autour de lui l'entraîne par les cheveux jusqu'au Palais-Royal.

Là, vingt glaives se croisent sur sa tête; vingt assassins se

disputaient le plaisir de le frapper: cet empressement le sauva, les

uns, parant les coups que portaient les autres. Quoique atteint de

plusieurs blessures graves, il attendait encore le coup mortel, quand

une patrouille de garde nationale, commandée par Micalef, acteur de

l'Opéra-Comique, accourt, le délivre non sans partager ses périls, et le

porte au corps-de-garde le plus proche, celui de la Trésorerie.

J'étais pour lors au Théâtre-Français, ignorant ce qui se passait, et

attendant que l'on commençât le spectacle. Comme je jasais avec Mlle

Devienne, dans le cabinet de laquelle je me trouvais, et qui s'apprêtait

pour la représentation, arrive Belmont, cet acteur qui jouait les

paysans avec tant de naturel; sa figure était toute renversée. «Qu'y

a-t-il? lui dis-je; encore quelque nouvelle atrocité!--Vous avez raison,

me répond-il;» et il me raconte la chose dans toute son horreur, malgré

tout ce que fait pour l'en empêcher la jolie soubrette qui en était déjà

instruite, et qui, connaissant mon attachement pour d'Esprémesnil,

m'avait gardé le secret, et m'amusait de peur que je ne vinsse à le

découvrir. M'échapper de ce cabinet, malgré les supplications de cette

aimable femme et les efforts que Belmont fait pour me retenir, traverser

les vestibules malgré l'opposition des agens du théâtre à qui, par

intérêt pour moi, on avait recommandé de ne me pas laisser sortir, tout

cela fut l'affaire d'un moment; les écartant des mains et des coudes, je

m'élance dans la rue, et me voilà, sans chapeau, franchissant, au pas de

course, l'intervalle du théâtre à la Trésorerie.

Ce poste était facile à défendre; une haie de militaires en fermait tous

les abords. Elle s'ouvrit, non sans difficulté, à ma prière, qui

m'attira plus d'un sarcasme, et je rejoignis enfin le malheureux

d'Esprémesnil, qui, contre toute probabilité, respirait encore. Mais

dans quel état, grand Dieu! couvert de boue et de sang, de contusions et

de plaies, et n'ayant pour vêtement que la houppelande du portier, sur

le lit duquel il était étendu.

D'Esprémesnil gardait, au milieu de tant de dangers, un calme

imperturbable, un calme que ses ennemis eux-mêmes ne purent pas

conserver. _Et moi aussi, monsieur, j'ai été l'idole du peuple_, dit-il

à Pétion, qui, à son tour, idole du peuple pour quelques jours, était

venu s'assurer des faits.

Saisi d'un spasme des plus violens, à ce propos où il voyait peut-être

une prédiction, à ce spectacle où le présent lui montrait l'avenir,

Pétion se retira après avoir donné ordre de transférer son ancien

collègue à l'Abbaye Saint-Germain, non pour l'y constituer prisonnier,

mais pour tromper la fureur du peuple, et pour mettre ce proscrit sous

la protection des soldats qui gardaient cette prison. Il n'y avait, au

fait, pas d'autre moyen de le sauver pour le moment que de laisser

croire aux assassins que la victime qu'on leur dérobait était réservée

pour le bourreau.

Les consolations que je m'étais empressé de lui apporter ne furent pas

les seules que d'Esprémesnil reçut en cette circonstance. En fait de

pitié et de courage, il est rare que les hommes les plus actifs ne

soient pas rivalisés par des femmes. À peine étais-je arrivé, qu'une de

ses nièces, Mme Buffaut, qui depuis est devenue ma soeur, vint me

rejoindre au chevet de son grabat. Quand la translation eût été décidée,

elle le remit entre mes mains, et ne nous quitta qu'après nous avoir vus

monter dans le fiacre où, nous traitant en criminels pour protéger notre

innocence, on nous menait en prison pour assurer notre liberté. Une

garde nombreuse devançait, suivait, entourait notre voiture, devant et

derrière laquelle roulaient plusieurs pièces de canon; mais ces

colonnes, qui empêchaient la populace d'approcher, n'empêchaient pas les

vociférations d'arriver à nos oreilles à travers le bruit dont le pavé

retentissait sous les roues de l'artillerie. Applaudissant aux

précautions prises contre elle, parce qu'elle les croyait prises contre

nous, cette populace nous accablait d'injures; traitant le malheur comme

le crime, elle faisait surtout des voeux pour que notre séjour en prison

ne fût pas long, et ce n'était pas par pitié. D'Esprémesnil souriait à

ces expressions d'une rage impuissante; quant à moi, rassuré sur son

danger, je riais de l'erreur stupide dont se repaissaient ces

cannibales.

Arrivé à l'Abbaye, le blessé fut installé dans la chambre du concierge;

c'était précisément celle que, l'année précédente, avait occupée son

beau-frère, ce pauvre M. de Bonneuil, lorsqu'il fut incarcéré par suite

de l'évasion de _Monsieur_.

D'Esprémesnil, que ce transport avait extrêmement fatigué, se coucha.

Comme il n'y avait là personne pour le soigner, je me chargeai de le

veiller. La fièvre ne s'était pas encore déclarée; mais l'agitation, que

tant d'émotions violentes avaient provoquée et entretenue, ne lui

permettait pas de fermer l'oeil. Je ne dormais pas non plus. Pendant la

durée de cette longue et douloureuse insomnie, que de confidences je

reçus de lui! Ses regrets sur le passé, ses inquiétudes pour l'avenir,

il m'avouait tout. Comme il gémissait de la déplorable situation où se

trouvait la France! Et cette situation avait été provoquée par les

interminables querelles du parlement et du roi! et personne plus que lui

n'avait animé le parlement dans sa résistance! Voulant raffermir l'État,

il avait ébranlé la monarchie! voulant tirer la France d'une fondrière,

il l'avait entraînée dans un abîme! Qu'était-ce donc que la sagesse

humaine? comment réparer tant de maux? Mille projets se croisaient dans

sa tête. Son idée dominante était d'écrire au roi; je devais remettre

cette lettre. Rêves d'un malade, ils s'évanouirent avec la nuit.

D'Esprémesnil ne m'en reparla pas depuis.

Le lendemain, dès le matin, Mme d'Esprémesnil vint me remplacer. Son

chirurgien, qu'elle avait amené, leva le premier appareil. C'est alors

seulement qu'on put juger du nombre et de la gravité des blessures. Une

seule lui parut dangereuse: c'était un coup de sabre qui avait entamé

profondément le sommet de la tête. La fièvre commençant à se développer,

et le docteur ayant déclaré qu'il y avait péril à déplacer le malade, il

fut convenu qu'il resterait à l'Abbaye jusqu'à nouvel ordre; et, comme

on ne voulait pas se confier à des étrangers, que chaque soir un de ses

amis viendrait relever les dames qui passeraient le jour auprès de lui,

les dames s'étant réservé le droit de le garder depuis le lever jusqu'au

coucher du soleil.

Je passai plusieurs nuits à son chevet, et il y avait mérite à moi, car

personne n'était plus dormeur que moi, et puis plus de distractions,

plus de conversations, plus de confidences. Accablé par la fièvre,

d'Esprémesnil était tombé dans un état de somnolence qui dura plusieurs

jours, pendant lesquels il ne donnait preuve de vie que par les

gémissemens inarticulés que lui arrachait la douleur.

Au bout de douze ou quinze jours, ces symptômes alarmans disparurent. On

s'occupait de lui chercher un asile hors de chez lui, car le porter chez

lui, c'eût été le rendre aux assassins, quand, sur un propos de la

Vaquerie, concierge de l'Abbaye, Mme d'Esprémesnil craignit que la

sortie de son mari n'éprouvât des difficultés, et que la chambre qui lui

avait jusqu'alors servi d'hôpital ne fût une prison. Le bruit courait

que des ordres avaient été donnés à cet effet, depuis qu'il avait été

mis sous la protection des geôliers. Comme on disait que c'était à la

réquisition du maire de Paris, elle me pria de m'en assurer. Je pris la

voie la plus courte: je m'adressai au maire de Paris lui-même, à M.

Pétion. C'est la seule fois que je me trouvai en rapport avec ce

magistrat, si on peut donner ce nom à l'homme qui, chargé de maintenir

l'ordre dans Paris, y entretenait le trouble, y organisait le désordre.

Je fus introduit sans difficulté dans son salon, où je n'attendis pas

long-temps. Il vint m'y trouver, non pas en simarre, comme le prévôt des

marchands, mais en robe de chambre de molleton, comme Mlle Raucourt.

Après lui avoir dit ce qui m'amenait, j'ajoutai, non sans quelque

chaleur, que d'Esprémesnil ne pouvait être retenu qu'illégalement à

l'Abbaye, qui lui avait été ouverte comme refuge: «Rien de plus facile

que de donner à cette détention les formes légales, me répondit-il avec

tranquillité; mais comme nous n'avons aucun intérêt à retenir M.

d'Esprémesnil, dites-lui qu'il sortira quand il voudra.»

Sur cette réponse, on se hâta de tirer d'Esprémesnil de dessous les

verrous, qui, d'un moment à l'autre, pouvaient devenir moins

complaisans, et on le transporta près des Invalides, à l'hôtel Besenval,

que le vicomte de Ségur avait mis à sa disposition: installé là sous un

nom étranger, il y fut soigné exclusivement par sa famille et par ses

gens jusqu'à son entier rétablissement. C'était au commencement du mois

d'août.

Cependant l'état des choses empirait de jour en jour. Les traités de

Pilnitz et de Berlin, par lesquels l'Autriche et la Prusse, à la demande

des princes français, s'engageaient à réprimer la révolution française,

traités auxquels la Russie avait accédé, recevaient leur exécution. Deux

cent mille hommes menaçaient nos frontières du nord et de l'est;

plusieurs engagemens avaient même eu déjà lieu en Flandre et en Alsace:

les trois armées qu'opposait la France à cette ligue étaient

insuffisantes contre des troupes aussi nombreuses. Loin de dissimuler

ses embarras, l'Assemblée législative crut utile de les avouer; elle

déclara _la patrie en danger_.

La promulgation de ce décret se fit, avec la plus imposante solennité,

le 11 juillet. D'heure en heure le canon tira pendant toute la journée.

Accompagnés d'un cortége nombreux, des officiers municipaux parcouraient

les rues au bruit d'une musique militaire, qui de temps en temps se

taisait pour laisser entendre la proclamation par laquelle ils

appelaient les citoyens à la défense des frontières.

Dans toutes les places publiques, sur des échafauds dressés à cet effet,

étaient établies des tentes ornées de drapeaux, où des vétérans

inscrivaient les noms des citoyens qui s'enrôlaient au service de

l'État. Cet appareil produisit un enthousiasme prodigieux: avec les

bataillons qu'il créa, sortirent de la capitale la plupart de ces hommes

qui, à peine réputés alors pour soldats, devaient quelques mois après

prendre place parmi les généraux et vaincre leurs anciens.

Les solennités les plus graves offrent toujours quelques disparates. Les

gens de la campagne, dont l'esprit n'était pas aussi développé que celui

du peuple des villes, ne comprirent pas tous l'objet de cet appareil;

plusieurs d'entre eux n'y virent qu'une cérémonie de la nature de celles

dont on amusait alors les badauds à la moindre occasion. Attirés par le

bruit du canon, et réjouis par les fanfares de la trompette, ils s'en

retournèrent très-satisfaits de la fête de _la patrie en danger_.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 27 / 38 题