CHAPITRE VI.

Je suis employé à la fabrication des assignats.--Journée du 10

août.--Aventures particulières.--Massacres de septembre.--Anecdotes.--Je

fuis de Paris.

Le départ de _Monsieur_ avait renversé tous mes calculs; avec ma fortune

à venir, il m'enlevait, ainsi que je l'ai dit, une partie de ma fortune

présente. M. de la Porte, intendant de la liste civile, avec la famille

de qui j'étais lié, et chez qui j'allais depuis quelque temps, avait

bien l'intention de m'admettre dans son administration, mais il fallait

que l'occasion se présentât. Force me fut donc, en attendant, de

chercher dans mon industrie des ressources pour subvenir à l'entretien

de ma famille.

Le produit d'une pièce au Théâtre-Français était presque nul alors. Par

suite des réglemens que les membres de cette société n'avaient pas voulu

modifier, ce qui avait déterminé le plus grand nombre des auteurs à les

abandonner pour s'attacher au théâtre du Palais-Royal, non seulement la

part de l'auteur dans les produits de sa pièce était moindre qu'au

nouveau théâtre, mais l'auteur contribuait aux frais occasionnés par son

ouvrage dans une proportion égale à la part qui lui était attribuée dans

la recette. Ainsi le Théâtre-Français ayant fait à l'occasion de

_Lucrèce_ trente ou quarante mille francs de dépense, c'est-à-dire ayant

renouvelé entièrement ses décorations et ses costumes, mes droits

avaient été absorbés par cette dépense.

Je me retournai d'un autre côté. On organisait alors des bureaux pour la

confection des assignats. M. Delaitre, naguère intendant de la liste

civile, était un des chefs préposés à cette fabrication, qui exigeait un

nombre considérable d'employés. Il m'y fit donner une place peu

importante, mais qui me convenait fort, en ce qu'elle ne me prenait pas

plus de trois heures par jour, et que j'avais la faculté de m'y faire

remplacer quand je le jugeais à propos, ce qui s'accordait à merveille

avec mes habitudes peu sédentaires.

J'allai passer quelques jours à Saint-Germain, immédiatement après la

dernière visite que je fis à d'Esprémesnil. L'état dans lequel je

laissais Paris était fort inquiétant: les bruits les plus sinistres se

succédaient, se multipliaient avec une effroyable rapidité; le roi,

suivant les uns, devait, sous l'escorte des Suisses, se retirer à Rouen,

où commandait le duc de Liancourt. Suivant d'autres, ce n'était pas à

Rouen, mais au-delà des frontières que le roi devait être conduit par un

corps de dix mille nobles. Ses ennemis, se fondant sur ces bruits

accrédités par eux-mêmes, et se prévalant d'émeutes qu'ils provoquaient

pour proposer les mesures les plus outrageantes contre lui, on parlait

de la _suspension_ du roi, de sa déchéance, de son jugement même. Mais

comme ces bruits circulaient depuis plusieurs semaines, mes oreilles

commençaient à s'y faire, et je n'imaginais pas qu'une révolution fût

prochaine.

À parler franchement, je partageais assez l'opinion des gens qui des

événemens de la guerre attendaient le rétablissement de l'ordre. Sans

croire qu'à l'entrée des princes français sur notre territoire la

population entière se mettrait à genoux, il me semblait impossible

qu'elle les arrêtât long-temps, et que la libération du roi ne fût pas

la conséquence de leurs infaillibles succès.

Les espérances de notre parti étaient aussi folles que les projets de

l'autre étaient atroces; l'illusion même était portée à un tel point,

chez plusieurs individus, qu'ils indiquaient étape par étape la marche

des alliés sur la capitale. Martini, auteur de la musique du _Droit du

Seigneur_ et de celle de _la Bataille d'Ivri_, avec lequel je m'étais

lié chez Vigée, vint me trouver un matin pour me communiquer un projet

qui, disait-il dans son jargon quasi tudesque, ferait notre fortune.

«Les alliés vont entrer en France; dimanche prochain ils seront à

Longwi, le dimanche suivant à Verdun, et le dimanche d'après à Paris.

C'est réglé comme un papier de musique. Vous concevez bien, mon cher,

qu'arrivés ici on leur donnera des fêtes. La première chose qu'ils

feront, après avoir été à Notre-Dame, sera d'aller à l'Opéra. Je viens

vous proposer de faire ensemble un opéra pour la circonstance. Il n'y a

pas un moment à perdre. Vite, vite à l'ouvrage! Ce n'est pas moi qui

vous retarderai. Où sont vos paroles? ma musique est déjà faite.»

Pendant quatre ou cinq jours que je passai à Saint-Germain dans une

société qui, sans être indifférente aux intérêts publics, ne s'en

occupait pas exclusivement, j'avais presque oublié la fureur des partis

qui se provoquaient sur les débris de la royauté, dans la capitale. Le

10 août au matin, sans trop y songer, j'y retournais. La voiture

publique dans laquelle j'étais casse sur le pont du Pec. Prenant mon

parti, je poursuis ma route à pied. Comme j'entrais dans le bois du

Vésinet, un cocher qui conduisait une berline vide me propose d'y

monter. La chaleur était extrême; j'accepte, et pour un _corset_[30], me

voilà me carrant dans un équipage qui se trouve appartenir à quelqu'un

de ma connaissance, au marquis de Lucenai. Ne nous étant pas arrêtés à

Nanterre pour faire rafraîchir les chevaux, je n'avais recueilli aucun

renseignement sur l'état où se trouvait Paris. Je fus donc un peu

surpris, arrivé sur la hauteur de Courbevoie, de voir plusieurs groupes

de paysans qui de là regardaient cette grande ville avec une expression

de terreur. Voyant d'épaisses colonnes de fumée s'élever du côté des

Tuileries, je commence à croire que le jour de l'explosion est arrivé.

Les réponses que ces bonnes gens firent à mes questions me confirmèrent

dans cette idée, quoiqu'ils ne me donnassent aucun détail. Ils savaient

bien qu'on se battait, qu'on s'égorgeait au château, mais ils n'en

savaient pas davantage, les barrières étant fermées depuis le matin. «On

entre bien, disaient-ils, mais on ne sort pas.--Puisqu'on entre,

poursuivons notre chemin.» Le cocher fut de cet avis.

Comme on m'avait prévenu qu'un poste de garde nationale gardait la

barrière des Champs-Élysées, et qu'on nous questionnerait: «Laissez-moi

répondre, dis-je au cocher; mes papiers sont en règle, nous éviterons

ainsi toute perte de temps. Dites que vous êtes à moi.»

Nous arrivons à la barrière. «Arrêtez! crie un factionnaire en

guenilles; caporal! hors la garde!» Un caporal et quatre hommes viennent

me demander mon passeport; heureusement avais-je songé à prendre celui

que j'avais obtenu, comme patriote, sur le témoignage de mon boulanger

et de mon apothicaire, à ma section: je l'exhibe. On me demande à qui la

voiture: «À moi,» répondis-je, conformément à la convention. Je me

croyais tiré d'affaire, quand le caporal, qui en me quittant était allé

interroger le cocher, revient et me dit: «La voiture est à un marquis;

descendez, votre passeport est faux; venez au corps-de-garde, le

commandant décidera ce qu'on doit faire de vous.--Au corps-de-garde! au

corps-de-garde! répètent, avec un accent qui tenait de la fureur, les

soldats ou plutôt les forts de la halle qui lui prêtaient

main-forte.--Au corps-de-garde,» répartis-je, en affectant une sécurité

que je n'avais pas.

Le poste auquel on me conduisit était établi à gauche, dans une de ces

masses de pierres accumulées par Ledoux à l'entrée des Champs-Élysées,

dans une de ces cavernes qu'il appelait pavillons. «Commandant, dit le

caporal, voici un homme qui m'a l'air diablement suspect. Il dit que

cette voiture est à lui; le cocher dit, lui, qu'elle est à un marquis.

Un marquis! pourquoi ce titre n'est-il pas sur son passe-port? C'est un

aristocrate déguisé.--C'est un bon citoyen s'il y en a un, répond le

commandant en se jetant à mon cou; c'est l'auteur de _Marius_, c'est,

poursuivit-il avec une emphase qui m'eût fait rire en tout autre moment,

c'est l'auteur de ce vers superbe:

Le peuple de tout temps fut l'appui du grand homme.

L'auteur d'un pareil vers peut-il être un aristocrate?--C'est vrai,

disent ceux des gardes nationaux qui étaient habillés, car tous ne

l'étaient pas.--Je vous réponds de lui,» ajouta le commandant. Puis, me

conduisant dehors: «Va-t'en, et crois-moi, va-t'en à pied, si tu ne veux

pas être arrêté de nouveau. La journée est terrible: les Marseillais ont

emporté les Tuileries d'assaut; le roi s'est réfugié à l'Assemblée;

l'exaspération du peuple est au comble; il égorge tout ce qui lui paraît

suspect; il a massacré de fausses patrouilles; il voit des aristocrates

partout. Si je n'avais été là, on te faisait un mauvais parti. Poursuis

ton chemin, sans laisser voir l'impression que feront sur toi les objets

que tu vas rencontrer, soit dans les Champs-Élysées, soit autour du

château. Adieu,» et m'embrassant de nouveau, il ordonna au factionnaire

de laisser sortir cet excellent citoyen.

Ces conseils étaient bons; aussi me venaient-ils d'un bon ami, de

Theurel, qui, commandant du bataillon de la Halle au Blé, par un hasard

des plus heureux pour moi, était venu occuper le poste où je le trouvai.

Je lui dus la vie, soit parce que, envoyé en prison, il m'eût été

difficile d'y arriver sain et sauf à travers une populace ivre de sang

et non rassasiée; soit parce que, si j'avais pu y arriver, j'y serais

probablement resté jusqu'au 2 septembre; et l'on sait quel fut, dans

cette effroyable journée, le sort des prisonniers.

Docile à ces conseils, je payai le cocher, en lui disant de se tirer

d'affaire comme il pourrait, et de faire à sa tête, puisqu'il n'avait

pas voulu faire à la mienne; puis, au lieu d'entrer à Paris, je me jetai

dans la grand'rue de Chaillot, où demeurait Mlle Contat, à qui j'allai

demander des nouvelles.

«Comment vous trouvez-vous dans ce quartier un pareil jour? me dit-elle

avec l'accent de l'effroi; venez-vous des Tuileries? étiez-vous à cette

horrible affaire?» Ses questions se succédaient avec une inconcevable

rapidité. «J'arrive de Saint-Germain, répondis-je. Je ne sais

qu'imparfaitement ce qui s'est passé ici; veuillez me mettre au

courant.» Par un récit des plus animés, elle m'apprit bientôt ce qui

s'était passé, non seulement dans la matinée, mais pendant l'affreuse

nuit qui avait précédé ce jour plus affreux. «Tout est perdu,

ajouta-t-elle; les brigands sont les maîtres, quel sera le terme des

massacres? que deviendrons-nous?»

Je voulais passer outre; elle s'y opposa: «Dînez avec moi, me dit-elle.

Le premier emportement tombé, il y aura moins de risque à rentrer dans

Paris, puisque vous voulez y rentrer.» Je restai chez elle jusqu'à cinq

heures.

L'horrible spectacle que celui qui s'offrit à moi depuis la place Louis

XV jusqu'au pont Royal! Dans les fossés de la place, je vis d'abord

plusieurs têtes, que, las de s'en amuser, les assassins avaient

abandonnées comme on abandonne une boule quand on est las de jouer aux

quilles. Les Tuileries étaient ouvertes à tout le monde; mais, vu les

scènes qui venaient de s'y passer, et les acteurs qui remplissaient ce

sanglant théâtre, elles étaient plus fermées pour moi que jamais. Je

suivis le quai, pour éviter l'aspect du carnage, mais le carnage avait

débordé jusque-là; le quai était jonché de cadavres, dont le nombre

s'accroissait de ceux qu'on y précipitait à chaque instant de la

terrasse du jardin, aux acclamations de ces individus qui se

transportent et fourmillent partout où il y a quelque chose à voir;

engeance qui disparaît dans les jours paisibles, mais qui, dans les

circonstances extraordinaires, à l'occasion d'une fête ou d'un supplice,

sort de dessous le pavé; engeance qui n'est ni bonne ni méchante, mais

qui, essentiellement curieuse, parut si souvent, pendant le cours de la

révolution, sanctionner par sa présence les actes qui lui inspiraient le

plus d'horreur.

Il est à remarquer que, dans cette terrible journée, le massacre ne

s'étendit guère au-delà des limites du Carrousel et ne franchit pas la

Seine. Partout ailleurs je trouvai la population aussi tranquille que

s'il ne s'était rien passé. Dans l'intérieur de la ville, le peuple

montrait à peine quelque étonnement. On dansait dans les guinguettes.

Au Marais, où je demeurais alors, on n'en était qu'à soupçonner le fait.

Comme à Saint-Germain, on se disait qu'il y avait quelque chose à Paris,

et l'on attendait patiemment que le journal du soir dît ce que c'était.

Au reste, il en a été ainsi aux époques les plus orageuses de la

révolution, à ses péripéties les plus tumultueuses: le mal à

l'accomplissement duquel participaient des habitans de tous les

quartiers n'agitait pas tous les quartiers; il se concentrait

ordinairement autour du local occupé par la législature, ou autour de

celui où siégeait la commune, qui fit long-temps la loi aux

législateurs.

On sait quelles furent les suites du 10 août. Louis XVI ne sortit de la

salle où il était entré libre et roi, que dépouillé de la royauté et de

la liberté. Le décret qui les lui ravissait fut discuté et rendu en sa

présence même: on préludait, par la déchéance du monarque, à la

destruction de la monarchie.

Aux assassinats illégaux succédèrent les assassinats juridiques, et ce

ne sont pas les moins odieux. Traduits devant un tribunal spécial, les

défenseurs du roi furent envoyés à l'échafaud. Les prisons cependant se

remplissaient de nobles suspects et de prêtres réfractaires: c'était un

avis pour quiconque avait été attaché à la maison des princes. On

m'engageait à me cacher. Convaincu dès lors que l'excès de méfiance,

comme l'excès de confiance, avait ses inconvéniens, je pris un parti

mitoyen: sans abandonner ma place à la fabrication des assignats, je

cessai de résider à Paris; j'y venais tous les matins à l'heure du

travail, et, le travail fini, je retournais chez ma mère, qui s'était

retirée à Maisons près Charenton.

Les anciens passeports ayant été infirmés, je m'en fis délivrer un

nouveau, moyennant trente sous, par le greffier de la mairie de

l'endroit, honnête tailleur qui m'avait raccommodé un habit, et me

certifia domicilié dans sa commune. Grâce à cette pièce, je circulai

librement dans les circonstances les plus difficiles, comme on le verra.

Le parti qui disputait les profits du 10 août aux Girondins, auteurs de

cette révolution, ne négligeait cependant rien pour en aggraver les

conséquences. Dans le but de se saisir de tous les partisans de la cour,

la commune de Paris, où il dominait et qui dominait l'Assemblée

législative, avait ordonné des visites domiciliaires, par un arrêté que

les législateurs avaient converti en décret. Ce décret fut aussitôt mis

à exécution.

Bien qu'on eût augmenté leur nombre et leur capacité en convertissant

d'anciens couvens en maisons de détention, les prisons étaient

encombrées de prévenus qu'on y entassait journellement. Que faire de

tant de prisonniers? On résolut de les exterminer en masse et d'un seul

coup.

La nouvelle de la prise de Verdun fut le signal de ce massacre. Sous

prétexte qu'en partant pour la défense des frontières ils ne voulaient

pas laisser la capitale en proie aux vengeances des aristocrates, des

bandes d'assassins, qui se donnaient pour patriotes, coururent aux

maisons où les nobles et les prêtres étaient enfermés, et les égorgèrent

après leur avoir fait subir une espèce de procès devant un tribunal

formé aussi d'assassins. À l'Abbaye, aux Carmes, au Châtelet, à Bicêtre,

à la Salpétrière, à la Force, aux portes de toutes les prisons enfin, se

tinrent pendant cent heures ces horribles assises, et, pendant cent

heures, des charrettes, où les corps de leurs victimes étaient

amoncelés, les portèrent hors de la capitale, où on les jetait pêle-mêle

dans des carrières abandonnées. Plusieurs fois je rencontrai, sur la

route de Charenton, les tombereaux partis de la Force pour aller remplir

les insatiables catacombes de cette contrée. Une pluie de sang, dont la

trace, commençant à la prison, se prolongeait jusqu'à ce village après

s'être mêlée aux boues du faubourg Saint-Antoine, attestait le passage

continuel de cet horrible convoi. Une fois, j'en frissonne encore, assis

sur un monceau de cadavres, deux monstres, qui guidaient une de ces

boucheries ambulantes, déjeunaient tranquillement du pain qu'ils

rompaient de leurs mains sanglantes, tout en s'abreuvant d'une liqueur

que l'imagination la plus froide pouvait ne pas prendre pour du vin. À

l'horreur que vous fait le récit de ce spectacle, jugez, lecteur, de

celle j'ai éprouvée, de celle que j'éprouve, moi qui l'ai vu, moi qui le

vois!

Le 2 septembre, au son du tocsin, au bruit de la générale, prévoyant les

conséquences de nos défaites, dont la nouvelle se criait dans toutes les

rues, je m'étais mis en route pour Maisons. Arrivé à la barrière, je

trouvai le chemin fermé. Un _sans-culotte_, non pas de nom seulement, un

_sans-culotte_ dans toute la vérité du terme, y était en faction, le

sabre à la main. Cela m'inquiétait un peu. Une femme qui, malgré la

mesquinerie de sa toilette, ne me semblait pas appartenir à la classe

inférieure, était en explication avec cette singulière sentinelle;

j'écoutai leur colloque pour me régler sur ce que j'entendrais. «On ne

passe pas, madame, lui disait ce brave, en lui faisant une barrière du

plat de son sabre.--Mais, monsieur, je vais chez moi, à Bercy.--Votre

passeport?--Le voilà.--Est-il visé à la section?--Je ne suis pas de

Paris; je vais à Bercy, vous dis-je.--Allez faire viser votre passeport

_aux Enfans Trouvés_.--Mais, monsieur...--Pas de raison,» ajouta-t-il en

jurant et en lui présentant la pointe de son arme.

Peut-être, me dis-je, ce héros ne sait-il pas lire. Pour m'assurer du

fait, je m'avance hardiment, «Votre passeport?--Le voilà, répondis-je,

en le présentant à rebours à ce factionnaire, qui le regarde avec

attention sans le mettre dans son bon sens.--Il faut qu'il soit

visé.--_Aux Enfans Trouvés?_ Vous voyez bien que rien n'y manque,»

répliquai-je, en lui montrant la signature que l'officier public y avait

apposée, et un large cachet qui représentait, non pas le timbre de la

commune de Maisons, mais la première lettre du nom de l'honorable syndic

de son administration municipale. J'avais deviné juste. La barrière de

fer s'abaissa devant ces respectables caractères. «C'est bien, camarade,

tu peux passer, me dit en souriant le geôlier d'une des cent portes de

la plus grande prison qui fût alors en France.»

Le lendemain je repassai par la barrière; mon premier soin fut d'aller

_aux Enfans Trouvés_ me mettre en règle. Revenus à Paris, revenons sur

les horreurs dont cette malheureuse cité était le théâtre. On ne peut se

les exagérer. Ce n'était plus seulement à la porte des prisons que le

sang coulait. Partout où la populace rencontrait un Suisse ou un

malheureux réputé pour tel, il était assassiné sur-le-champ; son corps

était traîné dans la fange par des bourreaux, et sa tête, fichée au bout

d'une pique, était promenée de rue en rue, comme celle de l'infortunée

princesse de Lamballe. Ainsi de toutes parts les cadavres venaient

s'offrir aux yeux de ceux qui les fuyaient. Passant par inadvertance

devant celle des entrées de l'hôtel de la Force qui donne sur la rue

Culture-Sainte-Catherine, je vis le vaste portique de cette prison

rempli dans toute sa capacité, jusqu'à hauteur d'homme, de corps

amoncelés. Forcé de revenir dans ce quartier le lendemain, et croyant,

en évitant de passer par la même rue, ne plus revoir ce spectacle, j'en

rencontre un plus horrible encore à celle des portes de la même prison

qui donne sur la rue Saint-Antoine. Armés de massues à battre le plâtre,

des misérables, postés des deux côtés du guichet, attendaient à la

sortie les prisonniers pour les assommer; et la foule hébétée

encourageait par ses acclamations ces actes de férocité, où elle ne

voyait que des actes de justice.

Cependant on détruisait de toutes parts les attributs de la royauté.

Renversées de leur base, les statues des rois tombaient en tonnant sur

le pavé qu'elles enfonçaient. Celle de Henri IV même, celle devant

laquelle le peuple, au commencement de la révolution, avait exigé qu'on

fléchît les genoux, se brisait sous les outrages du peuple; tant la

révolution avait dépassé son but! On conçoit que l'effigie de Louis XIV

n'ait pas été plus respectée. Le grand roi se vengea dans sa chute. De

la main de bronze qu'il étendait sur la place Vendôme, il écrasa un des

misérables qui le détrônaient. C'était tomber en roi. «Ainsi sont les

tyrans, disaient les orateurs de la canaille; leurs simulacres même sont

à craindre pour le peuple.»

Quand les égorgeurs furent las de tuer, ou plutôt quand il n'y eut plus

personne à égorger, les barrières se rouvrirent, et la libre

communication entre la capitale et les départemens se rétablit. «Ces

flots de sang sont toujours sous mes yeux, dis-je à ma mère; ils me

poursuivent, ils me talonnent, ils m'enveloppent comme la marée

montante. Je ne saurais rester au milieu du meurtre et des meurtriers;

je ne saurais rester plus longtemps en France: je pars pour

l'Angleterre.--Tu feras bien,» me dit ma mère, qui craignait ou de me

voir jeter en prison, ou de me voir contraint à marcher contre les

princes.

Mon plan de campagne est aussitôt arrêté. Nous décidons que je me

rendrai d'abord à Amiens, où je déposerai ma femme dans la maison de son

père, et que de là j'irai à Londres, où je prendrai conseil des

événements.

Les préparatifs de mon voyage furent bientôt faits; le bagage que

j'emportais en Angleterre n'était pas beaucoup plus lourd que celui que

Sterne apporta en France. Je chargeai ma femme, qui approuva ma

résolution, de me le faire parvenir à Amiens; et le 5 septembre, à cinq

heures du soir, me voilà en route pour Saint-Germain où je vais à pied,

et d'où je comptais me rendre à Beauvais par Pontoise, à pied aussi, les

voitures publiques n'ayant pas encore repris leur service.

J'arrivai à Saint-Germain à la nuit. Après avoir raconté ce qui s'était

passé à Paris, j'exposai ce que je voulais faire. On ne contraria pas

une détermination fondée sur de si graves intérêts, et le lendemain

matin, m'arrachant à cette famille que j'aimais, et qui m'aimait comme

la mienne, je me dirigeai à travers la forêt vers Pontoise, ou plutôt

vers Londres, ne doutant pas que tous les obstacles dussent s'aplanir

devant un passeport minuté et signé par GRUMEAUD, secrétaire ou greffier

de la commune de Maisons près Charenton.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 28 / 38 题