Mlle Contat.--Sa société.--M.
Lemercier.--Vigée.--Desfaucherets.--Maisonneuve.--Florian.--Première
représentation de _Lucrèce_.--Mlle Raucourt.
L'Assemblée constituante, à l'exemple de Lycurgue, s'était éloignée
après avoir rempli sa laborieuse et périlleuse mission. Mais
l'établissement de la constitution n'avait pas rétabli l'ordre;
l'Assemblée législative ne s'occupait qu'à détruire cet acte qu'elle
avait juré de maintenir. Les factions s'agitaient plus que jamais. Si
l'on en excepte les ambitieux dont cette fermentation favorisait les
espérances, la grande majorité des Français, déçue dans les siennes,
gémissait entre les regrets du passé et la crainte de l'avenir. Quelques
sociétés cependant, conservant leurs douces habitudes, cherchaient
encore dans les lettres des plaisirs, ou plutôt des distractions à ces
anxiétés toujours croissantes. Telle était la société de Mlle Contat.
Laissons de coté les affaires publiques pour rentrer un moment dans le
cercle qui se rassemblait autour d'elle: nous sommes en avril 1792;
l'époque approche où des événemens terribles, événemens par le choc et
sous le poids desquels la société française va se dissoudre, viendront
le rompre et le disperser.
C'est à la date de la réception de _Lucrèce_ que se rattache celle de
mes premiers rapports avec cette célèbre actrice. La conformité
d'opinion contribua beaucoup à fortifier cette liaison. Invité à l'aller
voir, je la trouvai entourée d'hommes aussi honorables que spirituels;
là se réunissaient, une fois par semaine au moins, Vigée, Desfaucherets,
Maisonneuve et Lemercier.
Le moins aimable et le moins remarquable de ces Messieurs n'était pas
celui dont le nom termine cette liste. Fort jeune alors, il avait déjà
composé un nombre d'ouvrages assez considérable pour équivaloir au
produit d'une vie des plus longues et des mieux remplies; il semblait ne
vivre que pour le travail, et cependant il ne négligeait pas la société.
Cela se conçoit; il devait s'y plaire, car il y plaisait, car il y
plaisait beaucoup, soit par le charme de son esprit, soit par la
singularité de ses doctrines, dont la hardiesse, qui nous étonnait fort
à cette époque, passerait aujourd'hui pour timidité. Ses propositions
nous semblaient tant soit peu hétérodoxes; mais il les exposait d'une
manière si ingénieuse, mais il les défendait d'une manière si piquante,
mais il en supportait la critique avec tant de bonne grâce qu'on eût été
presque fâché de le convertir et de lui faire abjurer des systèmes qui
fournissaient un aliment perpétuel à la conversation la plus amusante.
Notez, au reste, que ces systèmes, dans lesquels il a composé _Pinto_,
drame si spirituel, ne l'ont pas empêché de faire _Agamemnon_.
Vigée aussi avait de l'esprit, mais il n'en avait pas assez pour se
garder du bel esprit. Sa conversation tant soit peu apprêtée, son ton
tranchant et dogmatique prévenaient d'autant plus contre lui que la
portée de son talent, qui se renfermait dans un cadre assez étroit, et
s'appliquait moins à l'imitation de la nature qu'à celle des manières de
la société dite _bonne_, ne justifiait pas suffisamment le ton de
supériorité qu'il affectait quelquefois dans la discussion; sujet à plus
d'un genre de prétention, enclin à la fatuité, et même au pédantisme,
qui est encore de la fatuité, il était assez irritable et passablement
susceptible; mais, avec tout cela, bonhomme, homme de coeur, et rachetant
quelques petits défauts par d'essentielles qualités.
Je suis d'autant plus fondé à le dire que, dans nos fréquens rapports,
j'ai eu avec lui plus d'une bisbille, provoquée par mes défauts autant
que par les siens, mais toujours raccommodées par ces qualités-là. C'est
pour le prouver que je veux raconter ce qui suit.
En 1799, Legouvé et moi nous coopérions avec lui à la confection d'un
recueil périodique intitulé: _Veillées des Muses_. L'époque n'était pas
très-favorable aux entreprises de ce genre. Tout aux intérêts
politiques, le public prêtait alors presque aussi peu d'attention à la
littérature qu'aujourd'hui. Notre affaire n'était pas en état de
prospérité, à beaucoup près. Vigée, qui par son âge avait le droit de
nous donner des conseils, ne nous les épargnait pas, et, malgré le ton
qu'il y mettait, nous ne lui en savions pas mauvais gré; nous
l'acquittions sur la question intentionnelle. Un soir, au
Théâtre-Français, comme je me promenais derrière la scène, il arrive,
m'aborde et met la conversation sur l'objet de notre commun intérêt. «Je
fais du mieux que je puis et le plus que je puis, lui répondis-je.
Remarquez que je fournis exactement ma tâche, et que je m'étudie à
varier les sujets de mes articles.--Je le sais bien, me répliqua-t-il;
mais peut-être y aurait-il encore quelque chose de mieux à
faire.--Indiquez-le-moi, mon cher, et je le fais sur-le-champ.--Eh mais!
vous devez me comprendre.--Qu'est-ce encore? expliquez-vous.--Eh mais!
vous me comprenez bien; c'est...--Qu'est-ce enfin?--C'est _brrr_.» (Je
ne sais trop comment figurer ici le bruit inarticulé qu'il faisait en
imprimant un mouvement rapide à sa langue appuyée contre la voûte de son
palais; ce bruit, qui ressemblait assez à celui des moineaux qui
s'envolent, me portait à croire qu'il en était ainsi de ses idées, et
que la difficulté qu'il avait à les recueillir le portait à recourir à
cette onomatopée). «Expliquez-vous plus clairement, lui dis-je.--Ceci
est pourtant bien facile à comprendre.--Pas si facile que vous
croyez.--Je le conçois, pour peu qu'on n'y mette pas de bonne
volonté.--Je suis plein de bonne volonté, je vous l'assure, mais mon
intelligence n'égale pas ma bonne volonté.--Comment?--Je ne comprends
pas ce que signifie _brrrr!_--_Brrrr!_ signifie qu'il faut recourir à
des moyens nouveaux.--Mais ces moyens quels sont-ils? Je crois connaître
à peu près tous les mots de notre langue; _brrrr!_ est un mot inconnu
pour moi; je ne le trouve dans aucun dictionnaire. De grâce,
substituez-y une périphrase.--Vous me persifflez!--Non, je vous jure,
mais je voudrais m'instruire, et savoir précisément ce que signifie
_brrrr!_--C'est une leçon que vous demandez?--Oui.--Eh bien! sortons, je
vous la donnerai à dix pas d'ici,» réplique mon homme qui graduellement
s'était échauffé au point de ne pouvoir plus se contenir, et qui se
fâchait d'autant plus que je riais davantage. «J'accepte volontiers
cette proposition, si vous vous engagez à me donner en route la première
leçon dont j'ai besoin, si vous me promettez de m'apprendre au juste le
sens et la valeur de _brrrr!_--Encore! c'en est trop:
sortons.--Sortons.»
Nous sortions, lui étouffant de colère, moi étouffant de rire, quand
nous rencontrons Laya et Legouvé. «Il nous faut des témoins, dit Vigée;
ces messieurs nous en serviront.--Des témoins! à propos de quoi? s'écrie
Legouvé; est-ce qu'il est question de se battre?--Il est question, dit
Vigée en me désignant, d'avoir raison de monsieur, qui, depuis une
heure, se moque de moi.--Vous voulez que je vous donne un démenti; je
n'aurai pas ce tort-là.--Vous l'entendez, Messieurs.--De quoi s'agit-il
donc? dit Laya.--De rien, en vérité, mes amis. M. Vigée, qui d'ordinaire
me donne des avis excellens, et d'ordinaire aussi les exprime en termes
très-clairs, pense que, pour mettre en crédit les _Veillées des Muses_,
il faut faire des articles d'un genre nouveau, genre qu'il désigne par
le mot _brrrr!_ Ne comprenant pas trop ce que signifie ce mot _brrrr!_
je le prie de me donner une leçon de grammaire; il me propose une leçon
d'escrime: est-ce ma faute?--La patience d'un saint n'y tiendrait pas;
marchons, poursuit Vigée.--Marchons, mon cher ami; mais, chemin faisant,
donnez-moi, par grâce, la définition de ce _brrrr!_ Si vous me tuez, je
mourrai satisfait; et je serai satisfait aussi si je vous tue, car
j'aurai appris quelque chose de neuf, quelque chose que je ne puis
apprendre que de vous, car vous seul savez positivement ce que _brrrr!_
veut dire.»
Tout en parlant ainsi, nous étions descendus dans la cour du
Palais-Royal; autre rencontre. Desfaucherets nous croise. Même question,
même explication. «En conscience, dit-il, en s'efforçant de garder son
sérieux, voulez-vous donner suite à cette affaire? Pensez-vous, dit
Laya, que le public apprendra sans rire que deux amis se seront battus
pour une cause pareille?--Ce n'est pas moi, répliquai-je, qui demande le
combat; je ne demande qu'une explication, celle de _brrrr!_--Finissons,
dit Legouvé. Si je vous ai accompagnés jusqu'ici, ce n'est certes pas
dans l'intention d'assister à un duel, mais dans l'espérance de rompre
une dispute, qui, si elle se fût prolongée sur le théâtre, aurait fini
par placer la comédie derrière la toile. Donnez-vous la main, que cela
finisse, et allons souper ensemble.--Vous avez raison, reprit Vigée,
dont le grand air avait rafraîchi la tête assez incandescente de sa
nature, et que de plus échauffaient ce soir-là quelques verres de vin de
Champagne; il serait ridicule de se battre pour un pareil sujet; mais il
serait ridicule aussi de souper ensemble.--Quand on n'a ni faim ni soif,
répliquai-je; eh bien! j'en appelle à Philippe à jeun. Demain, à
déjeuner.»
Le déjeuner eut en effet lieu le lendemain; les fonds du journal en
firent les frais. Il fut très-gai; et il aurait fourni l'article demandé
par Vigée, l'article _brrrr_, si un de nous avait eu l'esprit d'y
insérer seulement un procès-verbal exact de la querelle que je viens de
raconter.
Puisque je suis sur l'article Vigée, encore une petite anecdote où il
figure aussi plaisamment au moins que dans celle qu'on vient de lire, et
après je n'en parlerai plus que sérieusement, si j'ai encore occasion
d'en parler.
Il y avait quinze ou seize ans que nos relations d'affaires, mais non
pas nos relations d'amitié, étaient rompues; je le voyais même assez
rarement, parce qu'il avait quitté Paris, et qu'il vivait retiré à
Neuilly, dans une petite maison de campagne qu'avait possédée son père.
Il avait passé là les dernières années de l'empire et la première année
de la restauration, jouissant, disait-il, _procul negotiis_, de ce
bonheur tant désiré par Horace, et cultivant _paterna rura_, l'héritage
paternel, non pas _bobus_ mais _manibus suis_, de ses propres mains. Un
beau matin, en 1815, quelques jours après le retour de Napoléon, il
tombe chez moi. Il avait l'air inquiet. «Qu'y a-t-il? lui dis-je; vous
tracasserait-on? la police ferait-elle des siennes contre vous?
seriez-vous compromis? parlez, mon cher: de quelque chose qu'il
s'agisse, je suis à votre dévotion.--Je le sais, et c'est pour cela que
je viens chez vous. J'ai besoin de l'appui de votre beau-frère.--De
Regnauld[28]?--De Regnauld.--Vous pouvez compter sur lui comme sur moi.
Voyons, de quoi s'agit-il?--Avant tout, je vous dirai que cette affaire
est tout-à-fait étrangère à la politique.--C'est bon: poursuivez.--Je
suis menacé d'un procès criminel.--Criminel! et pour quel fait?--Pour
fait d'assassinat.--D'assassinat! l'affaire est sérieuse.--C'est bien
pis, elle est ridicule; et voilà ce qui me fait trembler.--Jusqu'ici,
mon ami, vous m'aviez paru plus brave.--Toujours railleur!--Mais encore,
le fait?--Le voici:
«Vous savez que je déteste le bruit, et que c'est pour n'en plus
entendre que je me suis confiné à la campagne. J'y vivais assez
doucement, rien ne troublait la paix de ma solitude, quand un maudit
maréchal est venu établir son enclume à mon oreille, dans la maison
voisine de la mienne. C'est un homme laborieux; dès la pointe du jour il
se met à l'ouvrage pour ne le quitter que le soir. Dès lors plus de
relâche à son soufflet, à ses marteaux; jugez quel sabbat! Moi qui aime
à dormir la grasse matinée, et même à faire la sieste, je ne pouvais
fermer l'oeil; c'est à se damner. Comme cette maison appartient à un
blanchisseur, et qu'il a ma pratique, je priai ce propriétaire de me
débarrasser d'un voisin aussi incommode, et de donner congé à son
maréchal.--Ce que le blanchisseur a fait, sans doute.--Pas du tout. «Mon
locataire me paie bien, m'a répondu le drôle: il se met au travail
d'assez bonne heure, à la vérité; mais, comme il faut moi-même que je me
lève de bonne heure, il me rend service en me réveillant; je ne le
congédierai donc pas, quoiqu'il n'ait pas de bail.--Si tu ne le
congédies pas, je te congédie, moi; ou le maréchal sera mis à la porte
au terme prochain, ou la mienne te sera fermée, et je te retirerai ma
pratique: songes-y.»
«Le terme échu, entendant encore retentir la maudite enclume, je tins
parole, et je donnai mon linge sale à un autre blanchisseur. M. Vigée me
le paiera, dit celui-ci en recevant son congé, à ce que m'a rapporté ma
gouvernante. Je le lui ai payé, en effet: voici ce qu'il imagina pour se
venger.
«On sort de chez moi, comme vous savez, par deux issues, par une grande
porte qui ne s'ouvre que pour les voitures, et par une porte bâtarde qui
s'ouvre à tout le monde. La porte bâtarde, s'il vous en souvient, est
couronnée d'un large auvent. Peu de jours après cette menace, comme je
sortais pour aller me promener, je remarquai sur le pas de ma porte des
ordures de la nature de celles que certaines inscriptions défendent,
sous peine de punition corporelle, de déposer au pied des édifices
auxquels on doit du respect; je les fis enlever, et continuai ma
promenade. À mon retour, même chose. «C'est comme un fait exprès,» dit
mon jardinier, qui derechef nettoya la place. Il avait deviné. À dater
de ce jour, la plaisanterie se renouvelait dès que j'avais les talons
tournés. L'on ne pouvait ni entrer, ni sortir, sans regarder à ses
pieds. On prendrait de l'humeur à moins. «Faites le guet, dis-je à mon
monde, et au moindre bruit, venez m'avertir: je me charge de corriger
ces vilains-là; malheur à celui que je prendrai sur le fait!»
«Mon jardinier et ma gouvernante se mettent au guet. Quoiqu'il ne se
passât pas de jour où l'on ne me jouât une fois au moins le même tour,
on n'avait pourtant pris personne encore sur le fait, quand, entrant
précipitamment dans la salle à manger, au moment où je dînais: Il y en a
un, me dit ma gouvernante; monsieur, monsieur, il y en a un! Me
saisissant aussitôt d'un pistolet chargé...--Comment, chargé?--Oui,
chargé à poudre, que je gardais à côté de moi; je cours à la porte, je
l'ouvre, et j'y trouve...--Qui?--Mon blanchisseur qui se vengeait.
Effrayé à l'aspect du pistolet, le misérable se lève, et, sans se
rajuster même, s'enfuit chez le maire, y rend plainte contre moi,
m'accuse d'avoir voulu lui brûler la cervelle.--Quelle
calomnie!--Interpellés par lui, des gens qui m'ont vu sortir le pistolet
en main appuient la déposition; le maire, qui est compère et peut-être
complice du plaignant, dresse procès-verbal, les témoins signent, la
plainte est envoyée par-devant le procureur du roi, et me voilà à la
veille d'être traduit par-devant les assises...--Pour un fait dont vous
pourrez vous laver, mais qui entachera votre innocence d'un ridicule
indélébile.--Tirez-moi de là, mon ami! Votre beau-frère ne peut-il pas
arrêter cette affaire?»
Regnauld, à qui je racontai le fait, non pas sans rire, se chargea, non
pas sans rire, d'en parler à Courtin, alors procureur-général. Ce
magistrat convint avec nous, non pas sans rire aussi, qu'une pareille
cause rentrait dans la catégorie des causes grasses[29], et que, comme
le carnaval était passé, il fallait en ajourner l'instruction et en
remettre le jugement au prochain Mardi-gras, si la partie ne se
désistait pas.
La crainte d'un procès en police correctionnelle, qu'il eût perdu, vu
qu'il avait été pris en flagrant délit, _flagrante delicto_, et la
promesse de quelques écus, amenèrent le blanchisseur à conciliation, à
la grande satisfaction de Vigée, qui m'a répété cent fois que je l'avais
tiré du plus mauvais cas où il se fût trouvé de sa vie.
Maisonneuve, homme fort ordinaire, n'était pas sans prétentions. Le
succès de sa tragédie de _Roxelane et Mustapha_, qui vaut beaucoup mieux
dramatiquement, mais beaucoup moins académiquement que celle de
Champfort, lui avait fait prendre une idée trop favorable de lui-même,
et un peu trop défavorable des autres. Il était plus que sévère pour
leurs ouvrages, et les dénigrait plus qu'il ne les critiquait. Sa
censure était d'autant plus fatigante que, dépourvu de goût, il était
aussi dépourvu de grâce. Tout se ressentait en lui du peu d'habitude
qu'il avait de la société; tout avait en lui le caractère du petit
commerçant. On le reconnut surtout quand il s'avisa de donner une
comédie. Fausse par le ton comme par les idées, cette pièce, écrite sur
le comptoir, n'était ni l'oeuvre d'un homme du monde, ni l'oeuvre d'un
homme de lettres: elle tomba dès le premier acte. Heureux au théâtre
dans un seul ouvrage dénué de style, Maisonneuve connaissait moins l'art
que le métier.
Desfaucherets était surtout un homme du monde; il possédait à un degré
éminent le genre d'esprit le plus à la mode alors. Sa conversation,
quoique futile, était piquante. Personne ne parlait avec plus d'aisance
la langue des salons; personne ne savait mieux jouer avec les mots, et
en tirer des sens détournés. Il improvisait un proverbe avec une
facilité extrême, et composait pour une société, dont il était l'âme,
des comédies, parmi lesquelles il s'en trouve une, le _Mariage secret_,
qui n'a pas été moins bien reçue au Théâtre-Français qu'elle ne l'avait
été au théâtre particulier sur lequel elle avait été représentée
d'abord, et qui n'est pas plus de Louis XVIII, à qui des courtisans font
l'honneur de l'attribuer, que _Marius à Minturnes_, qu'ils m'ont fait
l'honneur de lui attribuer aussi. Desfaucherets était, je le répète,
homme du monde autant qu'on le peut être; mais il n'était guère plus
homme de lettres que Maisonneuve. S'il versifiait facilement, ses vers
n'étaient rien moins que faciles; son style abonde en incorrections, et
son meilleur ouvrage est moins d'un homme qui a bien fait, que d'un
homme qui aurait pu bien faire. Taillé sur le patron du marquis de
Bièvre, c'était, en résumé, un homme fort aimable, pourvu toutefois que
l'humeur ne le gagnât pas, ce qui lui arrivait dès qu'il ne jouait pas
le premier rôle: était-il éclipsé, grâce, esprit, gaîté, tout
l'abandonnait; il devenait terne comme un ange déchu, maussade comme un
roi détrôné.
Florian, qu'il rencontrait dans une autre maison que celle dont il est
ici question, lui joua quelquefois ce tour, sans trop s'en douter.
Puisque j'ai nommé Florian, qu'on me permette de lui consacrer un petit
article; cela ne nous éloignera pas pour long-temps de Mlle Contât, chez
laquelle je me suis toujours empressé de revenir.
À juger du caractère d'un auteur par ses ouvrages, on se tromperait
souvent. Après avoir lu _Estelle_, ou _Galathée_; après avoir vu
_Arlequin bon père_, ou _les deux Jumeaux de Bergame_, je me figurais
dans Florian l'homme le plus sensible et le plus langoureux qui existât
et qui pût exister; un véritable Céladon, qui, d'une voix douce et d'un
accent pastoral, ne modulait que des madrigaux, ne soupirait que des
élégies; et comme l'imagination se plaît à faire concorder l'homme
physique avec l'homme moral, je me le représentais blanc et blond comme
Abel, et je n'oubliais pas de lui donner des yeux bleus. C'était
justement l'opposé de la réalité. Ses traits n'avaient pas la dureté de
ceux de Caïn; mais l'expression de son visage, un peu basané et animé
par des yeux noirs et scintillans, n'était rien moins que sentimentale:
ce n'était pas ceux du loup devenu berger, mais peut-être ceux du
renard; la malice y dominait, ainsi que dans ses discours, généralement
empreints d'un caractère de causticité qui me surprit un peu, et
m'amusait beaucoup. Il excellait dans la raillerie, mais il ne se la
permettait que comme représailles, et il avait quelquefois occasion d'en
prendre, car ses succès lui attirèrent plus d'une attaque.
La malice de son esprit ne se révéla guère au public que dans ses
fables, qui ne parurent qu'en 1793. Plusieurs d'entre elles, et
particulièrement _la Chenille et le Renard_, où il ripostait, m'a-t-il
dit, à des critiques de Mme de Genlis, peuvent passer pour d'excellentes
épigrammes. Bienveillant d'ailleurs envers ceux qui n'étaient pas
malveillans pour lui, il le fut pour moi, et j'eus lieu de juger à ses
prévenances qu'il aimait à encourager les jeunes gens.
J'ai dit qu'il excellait à railler, j'ajouterai qu'il excellait aussi à
contrefaire: ces deux facultés se tiennent. Cette dernière tendance
explique le goût ou plutôt la passion qui le portait à jouer la comédie,
et surtout le personnage d'Arlequin, qui n'est au fait qu'une
caricature, et qu'il jouait à merveille: cette passion était une espèce
de folie. Les succès qu'il avait obtenus prêtant un attrait de plus à
celui qu'avait déjà pour lui ce dangereux amusement, il pensa un moment
à en faire son unique occupation, et voulait, en se faisant passer pour
mort, se procurer la liberté d'exercer sous le masque une profession que
les convenances sociales et les préjugés de sa famille ne lui
permettaient pas d'exercer à visage découvert. Son fol amour pour Mme
Gonthier, actrice qui jouait dans ses arlequinades, et à laquelle il
aurait pu dire ainsi en public ce qu'il se dépitait de lui faire dire
par un autre, le fortifiait dans ce projet. Je ne sais qui l'empêcha de
le mettre à exécution; quelque infidélité de sa Colombine, peut-être: à
quelque chose malheur est bon.
L'âme de Florian n'était pas des plus fortes. Incarcéré, sous le régime
de la terreur, malgré les précautions qu'il avait prises pour se mettre
à l'abri de toute persécution, il passa dans des transes continuelles le
temps de sa longue détention, moins courageux que quantité de femmes, ou
pas plus héroïque que M. de Larive, son camarade de prison, qui s'y
montrait brave moins comme César que comme Arlequin.
Retournons chez Mlle Contat. Si spirituelles que fussent les personnes
qui s'y sont réunies, il ne s'en trouva jamais de plus spirituelles
qu'elle. Cette intelligence si juste et si vive, qui prêtait à son jeu
tant d'esprit et de mouvement, se retrouvait dans ses discours. Comme
l'acier fait jaillir le feu d'un caillou, elle tirait de l'esprit des
gens qui en avaient le moins; mais rencontrait-elle un interlocuteur en
état de faire sa partie, elle se surpassait elle-même, et sa
conversation n'était pas moins abondante en traits et en saillies que le
plus piquant de ses rôles. L'esprit, chez elle, n'excluait pas la
raison; la sienne était aussi solide que son esprit était délié. On
avait lieu souvent d'être surpris de la profondeur de ses pensées; j'ai
eu l'occasion de le reconnaître dans des entretiens particuliers qui
roulaient sur des questions philosophiques, sur les questions les plus
graves, et dont elle-même avait provoqué la discussion. Sa première
éducation avait été peu soignée; mais il était impossible de s'en
apercevoir, par suite des efforts qu'elle avait faits pour acquérir ce
qui ne lui avait pas été donné. Elle comptait la lecture au nombre de
ses plaisirs les plus vifs, et préférait à toute autre celle des livres
sérieux. Elle s'exprimait avec pureté sans pédantisme, avec élégance
sans recherche, et elle écrivait comme elle parlait, le plus
spirituellement et le plus naturellement possible. Elle eût pris rang,
si elle eût voulu, parmi les femmes poètes. Elle tournait fort bien les
vers, à en juger par des essais qu'elle m'a montrés, mais qu'elle n'a
jamais voulu publier: c'étaient des couplets fort gais et fort mordans.
J'ai conservé long-temps une chanson en style amphigourique, où elle
avait enfilé très-plaisamment, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_, les
expressions bizarres que Beaumarchais recherche trop souvent et qu'il
prodigue surtout dans sa _Mère coupable_, à la première représentation
de laquelle j'avais assisté avec Mlle Contat. Elle m'avait donné la
seule copie qu'elle en eût faite, ou plutôt elle m'en avait donné le
brouillon; je ne sais ce qu'il est devenu.
Elle avait une facilité singulière pour saisir les ridicules et pour en
donner: aussi était-il dangereux de l'avoir pour ennemie; mais, en
revanche, il était heureux de l'avoir pour amie. Il n'y avait pas de
sacrifices dont elle ne fût capable en amitié; j'en parle par
expérience, et je le prouverai en son lieu.
Florian excepté, les personnes que je viens de nommer, jointes à M.
_Louis_ de Girardin et à son frère _Amable_, jeune homme qu'une mort
prématurée enleva en 1793, formaient, à l'époque où j'y fus admis, la
société de Mlle Contat, qui, fondée sur des analogies d'opinions autant
que sur la conformité de goûts, fut bientôt dissoute par l'arrestation
de celle qui en était l'âme.
Dépassant, ou plutôt rompant la digue que l'Assemblée constituante avait
cru lui opposer, la révolution cependant continuait sa marche; en vain
une opposition généreuse, dans laquelle se signalait le courageux et
spirituel Stanislas Girardin, s'obstinait-elle à retenir la France dans
les limites de la monarchie; obéissant au mouvement qu'une faction
violente lui imprimait, elle se précipitait dans l'abîme de la
république.
La lutte entre les deux partis était dans toute sa force, quand fut
donnée la première représentation de _Lucrèce_. En traitant avec
indépendance ce sujet, qui se trouvait si singulièrement en rapport avec
les intérêts qui agitaient alors la société, en y mettant les partis aux
prises, j'avais cru me concilier tous les partis. Mauvaise spéculation:
ni l'un ni l'autre ne fut pleinement satisfait; applaudie tour à tour
avec transport par une moitié des spectateurs, _Lucrèce_ le fut rarement
par les deux moitiés réunies. Son succès ne répondit ni à mes
espérances, ni à l'attente des comédiens. Néanmoins le rôle de _Brutus_,
qui, dans un délire apparent, conduit une conspiration contre les
_Tarquin_, et tire de son délire même les moyens par lesquels il la noue
et la dénoue, le rôle de Brutus, dis-je, dont l'invention m'appartient
tout entière, eut son plein effet; il obtint des applaudissemens
unanimes et constans. _Lucrèce_ fut jouée pendant le cours de l'été
depuis le commencement de mai jusqu'au 21 juin, époque où éclatèrent les
premiers symptômes de la conspiration tramée contre le trône, qui fut
avili ce jour-là, et devait être renversé le 10 août suivant.
La distribution de cette pièce nuisit aussi à son effet. C'est pour Mlle
Sainval cadette que j'avais conçu le rôle de _Lucrèce_. La sensibilité
et la décence qui caractérisaient le jeu de cette actrice et n'en
excluaient pas l'énergie, s'accordaient parfaitement avec l'idée que je
m'étais faite de l'héroïne romaine, qu'à l'exemple de J.-J. Rousseau
j'ai montrée sensible pour la montrer plus vertueuse, car je ne vois pas
de vertu là où il n'y a pas de combat: malheureusement pour moi, Mlle
Sainval, sur ces entrefaites, se retira-t-elle du théâtre. Force me fut
de m'accommoder de Mlle Raucourt. Raucourt et Lucrèce, quel solécisme!
Le jeu composé et compassé de cette actrice, sa déclamation pédantesque
et saccadée, dont les défauts s'accroissaient de ceux d'un organe tout à
la fois sec et rauque, étaient en discordance continuelle avec le
personnage qu'elle représentait. C'était pour la pudeur de l'acteur qui
était en scène avec elle, moins que pour la sienne, qu'une pareille
_Virago_ donnait de l'inquiétude. Elle joua Lucrèce en femme d'esprit;
mais l'esprit ne supplée pas le coeur.
Femme singulière que celle-là, pour ne pas dire monstrueuse! Comment
aurait-elle exprimé des sentimens qu'elle ne connut jamais! C'étaient
d'étranges passions que les siennes! On a parlé de ses amours: ils ont
traversé ceux de plus d'un pauvre garçon, bien qu'elle ne les disputât
pas à leurs maîtresses. La présence des jeunes gens dans les coulisses,
les soins qu'ils rendaient aux jolies femmes dont la scène française
était ornée alors, lui déplaisaient sensiblement, sans cependant qu'elle
réclamât ces soins pour elle. S'arrogeant le pouvoir du censeur, ne
voulut-elle pas un jour, dans l'intérêt de l'art et des moeurs,
disait-elle, interdire l'entrée des coulisses à tous les auteurs,
excepté celui dont la pièce se jouait! C'est ce que me signifia un
garçon de théâtre, en me barrant le passage. «Je comprends, lui
répondis-je de manière à être entendu de tout le monde: Mlle Raucourt
fait de vous son garde-chasse, elle vous charge de veiller sur ses
terres; mais n'est-elle pas sur les nôtres? Allez lui dire que si
quelqu'un chasse ici en fraude, ce n'est pas nous, et qu'après tout, les
capitaineries sont supprimées;» et je passai.
Un trait achèvera de la peindre. Elle eut successivement, et non pas
avec des hommes, des liaisons aussi intimes que celles d'Armide avec
Renaud, ou d'Angélique avec Médor, s'isolant, comme ces héroïnes, de
toute société, et faisant ménage avec l'objet de sa prédilection. Dans
ce ménage, elle affectait le rôle de maître de la maison, et se plaisait
à en revêtir le costume. Lorsque des relations de théâtre m'appelèrent
chez elle, où demeurait alors une jeune femme à qui l'on reprochait de
n'avoir plus d'amans, vingt fois j'ai trouvé ma Lucrèce en redingote et
en pantalon de molleton, le bonnet de coton sur l'oreille, entre sa
commensale qui l'appelait _mon bon ami_, et un petit enfant qui
l'appelait _papa!_
Mlle Raucourt, illustrée par quarante ans de dévergondage, fut pourtant,
lors de la première restauration, l'objet des faveurs d'une cour qui ne
parlait que de régénérer les moeurs! «C'est une femme sans principes,»
disais-je à un dispensateur des faveurs royales, homme aussi dévot que
moral.--Sans principes, c'est possible; mais elle a de si bonnes
opinions!»
Mlle Raucourt exceptée, les principaux acteurs s'acquittèrent de leurs
rôles de la manière la plus satisfaisante, Saint-Prix surtout: c'est lui
qui était chargé du rôle de Brutus; il s'y montra acteur consommé.
Ajoutons toutefois que Fleury, qui, par complaisance, avait accepté un
rôle dans cette tragédie, y fut mauvais; mais personne ne le lui
reprocha: il avait promis d'y être mauvais, il a tenu parole.