Tragédie de _Lucrèce_.--Artistes et poètes: David, Vincent, MM. Percier,
Fontaine, Alexandre le fondeur.--Du costume tragique.--La _Mort d'Abel_,
_Henri VIII_, _Abdélazis et Zuleïma_; Murville, Masson de Morvillers,
Fontanes, le baron de Clootz.
À la fin de cette année 1791, je présentai aux comédiens français ma
tragédie de _Lucrèce_. Ils la reçurent avec enthousiasme. Le personnage
de _Brutus_ les frappa surtout, et son éclat les éblouit assez pour leur
empêcher de voir les défauts de cette composition. Ils décidèrent en
conséquence que cette pièce serait mise à l'étude aussitôt après la
_Mort d'Abel_, tragédie de Legouvé, reçue quelques jours auparavant avec
enthousiasme aussi. Comme la recherche que le nouveau Théâtre-Français
apportait à soigner les accessoires de la représentation théâtrale avait
éveillé l'émulation de l'ancien, et qu'il commençait à avoir honte de
représenter la tragédie avec des habits d'une magnificence gothique et
des décorations en guenilles et sans caractère, il fut décidé qu'à
l'occasion de _Lucrèce_, le matériel des tragédies romaines serait
entièrement renouvelé, et que l'on consulterait, tant pour la confection
des décorations que pour celle des costumes, les architectes et les
peintres les plus connus par la pureté de leur goût et par l'étendue de
leur érudition.
Le premier auquel on devait naturellement s'adresser était David. Déjà
la réputation de ce restaurateur de l'école française était devenue de
la gloire: c'était juste. Dans son tableau des _Horaces_, son génie
s'était élevé à la hauteur de celui de Corneille. Si nul peintre vivant
n'avait exprimé les sentimens romains avec plus d'énergie, nul non plus
n'avait retracé les moeurs romaines avec plus de fidélité.
Ce grand artiste m'avait témoigné quelque bienveillance, même avant le
succès de mon _Marius_. Quand il avait été question de mettre cet
ouvrage à la scène, il m'avait donné un croquis fait par lui-même du
tableau de Drouais, tableau qu'il regardait comme sorti de son propre
atelier, où Drouais s'était formé. Après le succès, se prenant pour moi
de l'intérêt le plus vif et m'engageant avec chaleur à poursuivre la
carrière où j'étais entré. «Avez-vous quelque sujet en tête, me dit-il?»
et sur ce que je lui répondis que je m'occupais du sujet de _Lucrèce_:
«La chute des Tarquins! L'expulsion des rois! bon, cela, s'écria-t-il:
venez me voir quand vous aurez fini; tout ce que je sais, tout ce que
j'ai, ma mémoire et mon portefeuille, tout est à votre service. Il vous
faudra les meubles du temps; j'ai ce qu'il vous faut: les métiers de
Pénélope feront à merveille dans la chambre de _Lucrèce_.»
Il y avait six mois que cela s'était passé: me rappelant cette offre
obligeante et spontanée, j'aurais cru manquer à la politesse en n'en
réclamant pas l'accomplissement. J'allai donc trouver David. Il occupait
alors au Louvre, façade de l'est, un logement qui depuis a été habité
par Gérard, maison à deux étages, bâtie dans un de ces salons où sont
exposés les tableaux de l'époque actuelle.
Ne voyant dans David que son talent, et ne m'inquiétant nullement de ses
opinions politiques, je pensais qu'il en usait de même à mon égard, ou
du moins que la divergence de nos opinions ne serait entre nous qu'un
pur objet de plaisanterie. Je me trompais quelque peu.
L'acceptation de la constitution n'avait pas arrêté le mouvement
révolutionnaire. Cette constitution ne satisfaisait pas l'exigence des
esprits. Nombre de gens se trouvaient encore à l'étroit dans les limites
d'une monarchie, si tempérée qu'elle fût; et l'impulsion qu'ils avaient
reçue le 14 juillet 1789, loin de s'affaiblir après trois ans, les
précipitait dans la république. David était de ces gens-là; j'aurais dû
le reconnaître aux considérations d'après lesquelles il avait approuvé
le sujet que je venais de traiter. Mais encore une fois, je ne prenais
pas alors très-sérieusement les choses, et je supposais volontiers aux
autres, sur cet article, l'indulgence que j'y apportais moi-même.
Arrivé à la porte de David, je sonne, on ouvre; c'était lui. Je le
salue; il me rend affectueusement ma politesse; mais tout à coup cette
expression de bienveillance disparaît; je vois sa physionomie, qui par
elle-même n'était rien moins que gracieuse, devenir plus rébarbative à
mesure que je lui expose le but de ma visite; et lorsqu'enfin j'en viens
à l'article des métiers de Pénélope: «Je n'ai pas de dessins pour vous,
je n'ai pas de dessins pour quelqu'un qui porte ce que vous portez là,»
me répond-il de l'accent le plus brusque et fronçant ses terribles
sourcils, tout en me frappant sur le ventre. Cette boutade me force à
examiner moi-même. Je m'aperçois que mon gilet est semé de fleurs de lis
ainsi que ma cravate, et que ce signe non équivoque de mon opinion
fourmille jusque sur mes gants. «M. David, lui répliquai-je en riant,
nous ne rougissons pas de ces marques-là dans notre parti; nous aimons
même à les montrer, tandis que dans le vôtre, les gens qui les portent,
et il y en a plus d'un, se gardent bien de s'en vanter, et pour cause,»
ajoutai-je en lui frappant sur l'épaule.
Il ne fallait plus compter sur l'obligeance de David après cette
explication. Les acteurs à qui je racontai le fait, et qui partageaient
mes opinions, résolurent alors de s'adresser à Vincent, chef d'une école
rivale de celle, de David, et à M. Paris, architecte des
_Menus-Plaisirs_. Le premier se rendit avec empressement à leur
invitation, et dessina avec un soin et une exactitude extrêmes nos
costumes. Quant au second, s'excusant sur ses occupations, il fit mieux
que s'il s'était chargé de ce travail, puisqu'il le fit confier à MM.
Percier et Fontaine, qui arrivaient tout récemment de Rome. C'est eux
qui dessinèrent nos décorations.
De ce moment date mon amitié pour ces deux hommes qui, toujours
inséparables, ont acquis en commun une si grande célébrité, amitié
qu'ils me rendent, je crois; je le dis avec autant d'orgueil que de
reconnaissance.
Le même sentiment, fondé sur une estime égale et entretenu par de
fréquentes relations, me lia dès lors aussi avec Vincent. C'est non
seulement un des artistes, mais un des hommes les plus recommandables
que j'aie rencontrés. L'esprit qui domine dans ses compositions, moins
empreintes de génie que celles de David, se reproduisait dans ses
discours. Peut-être cet esprit était-il plus analytique, plus didactique
que brillant; mais il était d'une extrême finesse. Sa tendance le
portait à tout expliquer, à tout démontrer, et il y réussissait à
merveille; peut-être même y réussissait-il trop, car l'attrait du succès
l'engageait souvent dans des discussions qui avaient moins de charme
pour ses auditeurs que ses simples conversations, et l'a même entraîné
quelquefois dans le paradoxe; mais ces erreurs de son esprit ne se sont
jamais reproduites dans sa conduite: elle a toujours été celle d'un
homme honnête et humain. Pendant le long cours de la révolution, on n'a
eu à lui reprocher aucun écart. Modéré par nature comme par principes,
il s'est montré également exempt d'exigences cruelles et de lâches
concessions.
Les projets de ces messieurs une fois adoptés, on s'occupa de leur
exécution: ce n'était pas une petite affaire. Alexandre, sculpteur en
bois et fondeur aussi, fut chargé sous l'inspection de Vincent, de tout
ce qui tenait à l'ameublement et aux armes. La confection des
décorations fut confiée à un nommé Protin, qui travaillait sous
l'inspection de MM. Percier et Fontaine.
Six semaines suffirent à peine à la fabrication de ces objets. Que ce
temps me parut long! je m'en souviens comme d'une maladie. Dévoré
d'impatience et d'inquiétude, je le passai dans un état d'agitation
fébrile et de contraction nerveuse, qui me permettait à peine de dormir
et de manger. Il me semblait que le jour de la représentation, objet
tout à la fois de mes craintes et de mes désirs, n'arriverait jamais; je
ne savais qu'imaginer pour le hâter, tout en tremblant de le voir
arriver. Incapable de penser à autre chose, je ne trouvai pas d'autre
moyen de me distraire de cette anxiété que de m'occuper de tout ce qui
se rattachait à sa cause. Je me fis l'inspecteur des travaux que
j'occasionnais. Courant d'atelier en atelier, il ne se passait pas de
jour qu'Alexandre ne me vît tomber chez lui pour voir où en était le
mobilier des Tarquins, et où Protin ne me sentît sur ses épaules,
jugeant de ses progrès dans son interminable tâche. Or, il y avait loin
de l'un chez l'autre, et loin de l'un et de l'autre chez moi, Alexandre
travaillant dans la rue du Faubourg-Montmartre, et Protin dans la nef du
Panthéon. Quant à moi, je demeurais rue Sainte-Avoye, et c'est à pied
que je parcourais les trois faces de ce triangle. Chez le fondeur, je ne
m'arrêtais guère; chez le peintre, c'est autre chose. Attaché par ses
procédés, je passais les trois quarts de la journée à les étudier; il me
semblait que je les hâtais en les regardant. Le tracé fini, on en vint à
peindre: quittant alors mon rôle passif, de spectateur que j'avais été
je devins acteur. La brosse en main, sous la direction du décorateur, je
plaçais sur la toile les teintes de vert, de jaune, de bleu ou de blanc
qui, retouchées par lui, se changeaient en rochers, en gazon, en
colonnes, en ciel on en divinité. À peu près comme le souffleur d'un
organiste coopère à l'exécution d'un motet, j'ai coopéré ainsi à la
confection du camp de Tarquin-le-Superbe, à celle de la pelouse sur
laquelle ce camp était assis, et aussi à une statue de Mars, qui n'en
était pas le moindre ornement. Fontaine, qui moins souvent que moi
venait savoir où en était la besogne, m'a surpris plus d'une fois
m'escrimant dans cet autre genre de barbouillage, ce qui le divertissait
assez. Il n'est pas une des trois décorations dont il avait donné le
dessin à cette occasion qui ne portât des traces de mon talent; la
postérité néanmoins n'en saurait juger, toutes les trois ayant été
anéanties par le premier incendie de l'Odéon.
Les tailleurs, qui cependant ne restaient pas oisifs, renouvelaient en
entier la garde-robe héroïque du Théâtre-Français; il y avait nécessité.
Malgré la réforme opérée trente ans avant par Le Kain et par Mlle
Clairon, rien de moins exact que les costumes qu'ils avaient substitués
à l'habit français qu'antérieurement à eux portaient les héros
tragiques. Empaquetés dans le velours et dans le satin, drapés comme des
baldaquins, empanachés comme des chevaux de parade, les personnages qui
en étaient affublés ne ressemblaient plus à des courtisans de Louis XIV,
mais ils ne ressemblaient pas davantage aux contemporains des Gracques
ou des Atrides. Qui voudrait aujourd'hui figurer avec succès dans une
mascarade, n'aurait rien de mieux à faire que de prendre l'habit avec
lequel le premier acteur de l'époque jouait _Ninias_, _Oedipe_ et
_Catilina_: c'est le prototype du grotesque.
C'était celui du beau pour les acteurs du Théâtre-Français; tous se
piquaient d'avoir une garde-robe pareille à celle de M. Le Kain, qu'il
était plus facile d'imiter dans sa toilette que dans son jeu. Naudet,
tout homme de sens qu'il était, s'endetta, m'a-t-il dit, à se faire en
velours et en brocard un équipement honnête pour l'emploi des tyrans.
Vanhove, non moins magnifique, s'était ruiné pour figurer décemment dans
l'emploi des rois: il avait, il est vrai, dans son vestiaire quelques
pièces à plusieurs fins; mais, à l'en croire, elles lui avaient _coûté
bon_. Certaine cuirasse entre autres, dans laquelle il jouait
indifféremment Mithridate, Agamemnon et le vieil Horace, cuirasse de
velours vert, à quatre poils, enrichie d'écailles d'or et d'un trophée
composé de canons, de tambours, de fusils groupés avec un goût exquis,
et dans laquelle il s'était ménagé deux poches, l'une pour son mouchoir
et l'autre pour sa tabatière; certaine cuirasse, dis-je, ne lui coûtait
pas moins de cinquante-trois louis.
Les soldats, les citoyens étaient équipés à l'avenant. Grecs, Romains,
Babyloniens, tous usaient les mêmes habits.
La sévérité avec laquelle David habilla les personnages qu'il mit en
scène dans ses tableaux fit enfin ressortir ces anachronismes; mais elle
n'exerçait encore qu'une faible influence sur le théâtre avant 1791. Les
vieux acteurs ne pouvaient se décider à renoncer à un ridicule qu'ils
avaient acheté si cher; et les jeunes gens ne se dérobaient qu'à demi à
cette mode consacrée par un grand exemple et par un long usage. Mais dès
qu'un second théâtre leur eut été ouvert, rejetant cette vieille
friperie, ils se conformèrent aux modèles retracés sur les monumens
antiques; et Talma introduisit dans cette partie de la représentation
dramatique la fidélité que l'école française mettait dans cette partie
de ses tableaux.
Le public ayant accueilli cette innovation avec enthousiasme, force
était aux anciens comédiens ordinaires du roi de s'y conformer; grâce au
concours de lumières et de talens dont ils s'entourèrent à cet effet,
ils égalèrent et surpassèrent même en cela leurs rivaux.
J'ai nommé Alexandre; quoique cet artiste soit oublié, il a droit à être
rappelé au souvenir de quiconque aime les arts. C'est lui qui, de
concert avec Talma dont il exécutait les idées, mit dans la fabrication
du mobilier dramatique cette exactitude qui n'est pas moins nécessaire à
l'illusion théâtrale que l'exacte observation des moeurs de la nation et
de l'époque auxquelles appartient l'action représentée. Alexandre, à
beaucoup d'érudition sur cet article, joignait une intelligence
très-fine, mais applicable à cela seulement. Quant au reste, c'était un
des hommes les plus ignorans et les moins déliés qui fussent au monde.
Ses naïvetés, ou plutôt ses balourdises, car il participait beaucoup de
la nature de l'arlequin, étaient aussi divertissantes que la plus
plaisante comédie: on ne porte pas la bonhomie plus loin. Une seule
chose m'étonnait et me chagrinait en lui, c'était de lui entendre parler
le langage des terroristes le plus forcenés: il débitait cependant leurs
atroces maximes d'un ton si bénin, que ce contraste entre sa musique et
leurs paroles avait je ne sais quoi de bouffon, qui forçait encore à
sourire.
Un jour pourtant où il avait enchéri sur ses exagérations accoutumées,
Talma ne put pas s'en tenir. Le tirant à part, il lui en fit reproche
devant moi. «Que tu es bon! répondit Alexandre; est-ce que tu crois que
je pense tout cela?--Pourquoi donc le dire?--Parce que ce terroriste
nous écoutait.--De qui donc veux-tu parler?--De qui? de ce petit Bouchez
(ainsi se nommait le dessinateur du théâtre de la République); toutes
les fois qu'il est près de moi, j'en dis autant. J'en dirais davantage
si je le pouvais.--Et pourquoi donc?--Parce que, si je parlais
autrement, il me dénoncerait aux jacobins, et me ferait
guillotiner.--Lui! je vous croyais amis.--Nous, amis! allons donc.--Vous
vous tutoyez.--Qu'est-ce que cela prouve? est-ce que tous les gueux ne
se tutoient pas aujourd'hui?--Soit; mais vous vous appelez amis.--C'est
vrai encore; mais je ne l'aime pas plus pour cela, ce vilain homme. Ah!
que je l'_haïs_, que je l'_haïs_, que je l'_haïs!_ Mais le voilà qui
revient, je vais recommencer;» et il recommença.
Ce pauvre homme faisait là, sans trop s'en douter, la confession de bien
des gens. Que de poltrons applaudissaient à ce régime dont ils avaient
horreur!
Il est assez difficile de raconter toutes ses naïvetés, tous les mots de
la langue étant à son usage et se plaçant dans ses discours, qui étaient
beaucoup plus purs d'intention que d'expression.
Sa figure étonnée, ses yeux ronds et saillans comme les lanternes d'une
voiture, sa bouche entr'ouverte comme celle que le crayon prêterait à sa
stupéfaction, n'ajoutaient pas peu de comique à ses propos, qu'on ne
saurait épurer sans les dessaler.
Alexandre avait toutefois plus de goût dans ses ouvrages que dans ses
discours: c'était un véritable artiste. Par lui nos ameublemens, modelés
sur ceux du théâtre, ont été amenés à cette simplicité de forme qu'il
avait empruntée à l'antique, et que Jacob leur conserva tout en les
ornant, mais que ses successeurs altèrent, en s'efforçant de les porter
à un plus haut degré de perfection.
Pendant que l'on se préparait à représenter _Lucrèce_, on représentait
la _Mort d'Abel_. Cette tragédie eut un grand succès; elle le méritait.
La matière créée par Gessner y était adaptée à un cadre dramatique avec
un rare talent. Une marche simple, un intérêt habilement gradué, des
scènes bien conduites s'y trouvaient réunis à un style quelquefois
énergique, souvent tendre et toujours harmonieux. C'était une hardiesse
que de mettre à la scène une action qui date du premier âge du monde, et
dans les développemens de laquelle le crime devait se montrer naïf comme
l'innocence. Legouvé s'est tiré avec beaucoup d'adresse de ces
difficultés. Sans tomber dans la niaiserie, caractère de l'homme
incapable de savoir, il a su conserver à ses personnages la naïveté,
caractère de l'homme qui ne sait pas. Pour appeler l'intérêt sur Caïn,
il le montre asservi à une fatalité assez semblable à celle qui poursuit
les héros de la mythologie, et les pousse malgré eux dans le crime. Je
ne sais pas si dans un sujet emprunté aux livres canoniques cela est
orthodoxe, mais du moins est-ce dramatique. C'est à cette fiction que le
rôle de Caïn doit surtout le grand effet qu'il a produit.
Ce rôle était joué admirablement par Saint-Prix. Sa voix grave et
sombre, ses formes nerveuses et athlétiques répondaient parfaitement à
l'idée que chacun se fait du premier laboureur et du premier meurtrier.
Aussi était-il applaudi avec transport dès qu'entrant en scène, d'un ton
profondément mélancolique, il récitait ce vers:
«Travailler et haïr, voilà donc mon partage!»
Il était fort applaudi encore, lorsque, se laissant attendrir aux
caresses d'Abel, il disait avec une expression très-vraie cet autre
vers:
«Un frère est un ami donné par la nature.»
Mais cet applaudissement-là était moins mérité, quant à ce qui en
revenait au poète, s'entend. La vérité que ce vers exprime n'est pas
vieille comme le monde, bien qu'elle doive durer autant que lui; elle
n'était pas applicable à la situation. À une époque où il n'y avait sur
la terre qu'une famille, et où tous les membres de cette famille se
tenaient par les rapports du père aux enfans, des enfans au père ou du
frère au frère, l'homme pouvait-il avoir une idée de ce que c'est qu'un
ami? Cette idée n'a pu lui venir que lorsqu'il y a eu sur la terre une
seconde famille. Alors, en comparant le sentiment qui le portait vers un
étranger à celui qui l'attachait à un individu formé du même sang que
lui, l'homme a pu dire le vers en question, et faire une distinction
entre la tendresse fraternelle et l'amitié; mais avant, non.
Aussi ce vers n'avait-il pas été inspiré à Legouvé par son sujet; bien
plus, n'était-il pas de lui. Une confidence de Saint-Prix, à qui je
faisais part des observations qu'on vient de lire, m'en prouva la
justesse en me révélant ce petit mystère. «Ce vers, me dit-il, se
trouvait dans une oeuvre d'un M. Beaudoin, droguiste et poète à
Saint-Germain-en-Laye, dans une tragédie de _Persée et Démétrius_, que
je jouai par complaisance, avec quelques camarades qui m'y aidaient par
complaisance aussi, devant un public complaisant comme nous. Dans mon
rôle, qui était fort long, il n'y avait que ce vers-là de remarquable.
Regrettant de le voir enfoui dans une pièce ignorée, je m'en emparai par
forme d'indemnité, et j'engageai M. Legouvé à l'intercaler dans mon rôle
de Caïn, sans trop penser à l'inconvenance que vous venez de relever.
Legouvé n'y a pas pensé plus que moi, et le public, qui n'y pense pas
plus que nous, l'applaudit avec transport, ce qui me confirme la
justesse de cet axiome de Voltaire: _Il vaut mieux frapper fort que
frapper juste._»
Le chef-d'oeuvre de l'art, lui répondis-je, est de frapper juste et fort;
le public ne rétracte jamais les applaudissemens qu'on lui arrache
ainsi. À ce titre, nombre de vers de la _Mort d'Abel_ seront constamment
applaudis: ceux-là appartiennent à Legouvé, et ce n'est pas par droit de
conquête.
Sans parler de tous les ouvrages dramatiques qui ont été mis à la scène
à cette époque, disons deux mots de ceux qui obtinrent, sinon le plus de
faveur, du moins le plus d'attention de la part du public.
Sortant de sa longue inertie, stimulé par les efforts d'un théâtre
rival, après avoir essayé en vain d'appeler chez lui la foule par les
débuts d'un élève de Mlle Raucourt, fils, c'est de l'élève qu'il s'agit,
d'un premier président de je ne sais quel parlement du midi, le premier
Théâtre-Français avait donné avec succès le _Conciliateur_ de
Demoustiers, le _Lovelace_ de M. Lemercier, et avec le plus grand succès
le _Vieux Célibataire_ de Collin d'Harleville. Désespérant de pouvoir
disputer la palme comique à une société qui s'appuyait sur Molé, Fleury,
Mlle Contat, et aussi sur Mlle Devienne, c'est dans la tragédie que le
second théâtre chercha ses moyens de fortune. Les talens de Monvel, de
Talma, de Mme Vestris et de Mlle Desgarcins, sur lesquels il se fondait,
lui permettaient cette ambition.
Il débuta par la représentation de _Henri VIII_, tragédie de Chénier.
Cette pièce, bien qu'elle ait été applaudie, n'a pas été reçue avec la
même faveur que _Charles IX_. Elle me semble cependant réunir bien plus
d'élémens de succès; elle me semble bien plus dramatique, et le
pathétique qui manque souvent dans la première pièce, est allié fort
habilement au terrible dans celle-ci. Le rôle d'Anne de Boulen abonde en
détails touchans: ses scènes avec son mari, ses scènes avec sa fille
arrachent les larmes. Jeanne Seymour est pleine de charmes et de
sensibilité, Elisabeth de grâce et de naïveté; Crammer est un digne
ministre du dieu qui soutient le faible et qui console l'affligé; Norris
enfin qui, appelé comme accusateur de Boulen dans cet odieux procès, s'y
porte accusateur du tyran, est un des personnages qu'on ait le plus
heureusement jetés dans un drame pour en raviver l'action.
_Henri VIII_ fut néanmoins joué presque dans la solitude. À quoi cela
tient-il? aux circonstances; elles avaient favorisé le succès de
_Charles IX_, où l'auteur, en appelant l'odieux sur des complots de
cour, flattait la prévention générale, qui regardait la cour comme le
foyer des maux de l'État; elles contrarièrent le succès de _Henri VIII_,
où l'intérêt se portait sur une reine, ce qui était en opposition avec
les préventions du parti dominant, pour qui l'infortunée
Marie-Antoinette était un objet de haine. Quand le public est agité
d'une passion, c'est toujours dans l'intérêt de cette passion qu'il
juge. _Henri VIII_ n'est pas resté à la scène. Je pense néanmoins que si
cette pièce y reparaît, elle n'en sortira plus. C'est une des meilleures
tragédies de Chénier, qui en a fait d'excellentes.
_Jean-Sans-Terre_ fut donné sans succès aucun sur le même théâtre, à la
même époque. Ce n'est certes pas une des bonnes tragédies de Ducis. On y
trouve tous les défauts qui déparent ses beaux ouvrages, et peu des
beautés qui l'ont si souvent placé au niveau de nos plus grands maîtres.
C'est une tragédie aussi mal exécutée que mal conçue: elle n'a jamais pu
se relever.
_Abdelazis et Zuléïma_, pièce bien inférieure sous tous les rapports à
_Henri VIII_, eut momentanément un sort plus heureux. Cela ne tient pas
seulement à la surprise du public, qui n'attendait pas tant de ce pauvre
André Murville. Quoique faiblement conçu, cet ouvrage, tant soit peu
romanesque, n'est pas dénué d'un certain intérêt. On y trouve même une
assez belle situation. Le style y manque de vigueur, mais non de grâce
et de pureté; l'on y rencontre souvent des vers heureux. _Abdelazis_
obtint un certain nombre de représentations de suite; peut-être
serait-il resté au théâtre, si les acteurs ne s'en étaient lassés avant
les spectateurs; ce qui donna lieu à une des aventures le plus
bouffonnes qui aient jamais égayé le parterre.
Monvel ayant déclaré qu'il ne pouvait ou ne voulait pas jouer cette
pièce un jour où elle était annoncée (au théâtre ces deux mots sont
synonymes), et ceux des acteurs qui auraient pu le remplacer n'étant pas
prêts, _le combat finissait faute de combattans_. «Messieurs, dit
Murville, _à Dieu ne plaise que faute d'un moine l'abbaye faille!_ Si M.
Monvel est utile à ma pièce, du moins ne lui est-il pas indispensable.
Je sais quelqu'un qui, à son défaut, se chargera de son rôle, et qui
s'en tirera, j'espère, aussi bien qu'un autre. Ce quelqu'un, c'est moi.»
Comme on se regardait en riant, «ceci n'est pas une plaisanterie,
ajouta-t-il; je le répète, je me charge du rôle de M. Monvel. Je ne
serai pas le premier auteur qui ait joué dans son propre ouvrage.
Eschyle, Sophocle, Euripide l'ont fait; je puis du moins les imiter en
cela, et donner aux modernes un utile exemple. Je sais le rôle, comme on
le pense bien; je ne demande qu'une répétition pour prendre les
positions au théâtre. Indiquez cette répétition pour demain, et la
représentation pour après-demain.--Et nous annoncerons aussi que vous
remplirez le rôle de Monvel, dit Gaillard, qui, directeur du théâtre, se
gardait bien de ne pas tirer parti d'une prétention si favorable à la
recette.--J'y compte bien, répond Murville.»
L'affiche est rédigée en conséquence, et le nom de Murville y est
inscrit en lettres d'un pied parmi ceux des acteurs. Indépendamment des
gens qui prirent la chose au sérieux, ceux qui la prenaient en
plaisanterie voulurent assister à cette représentation: il y eut foule.
La symphonie exécutée, le rideau se lève. Murville se présente, quoique
son rôle ne l'appelât pas encore sur la scène; il est vêtu du costume de
l'acteur qu'il supplée. Sa tête est coiffée d'un volumineux turban; un
gilet turc dessine sa taille un peu épaisse; son gros ventre, soutenu
par une ceinture dans laquelle est planté un yatagan, s'enferme dans un
ample pantalon qui cache la courbure de ses jambes et va se perdre dans
des bottes de maroquin jaune; un schall, jeté négligemment sur ses
épaules, complète ce costume assez exact pour qu'on ne prît pas notre
débutant pour un chrétien. Mais par malheur il avait gardé ses besicles.
Cela détruisit l'illusion. Un rire général éclata dès qu'il parut, et
redoubla aux trois saluts qu'il adressa au public, saluts les plus
gauches qui jamais aient été faits sur la scène. À travers ce brouhaha,
il débita une fable assez ingénieuse, dans laquelle se comparant à je ne
sais quel oiseau qui osait remplacer le rossignol, il sollicitait
l'indulgence du parterre pour son ramage. Peine perdue; son ramage ne
parut qu'un gloussement.
Bref, achevée ainsi qu'elle avait été commencée, ainsi qu'elle avait été
continuée au milieu des acclamations les plus ironiques, sa tragédie,
tuée par son propre père, fut victime de l'expédient qu'il avait imaginé
pour en prolonger l'existence. En vain Monvel se résigna-t-il à
reprendre son rôle, le public déclara n'y vouloir plus voir que
Murville; mais celui-ci n'eut pas le courage de s'exposer une seconde
fois aux applaudissemens qui lui avaient été si unanimement prodigués.
Murville, que j'ai été à même de juger, ne manquait pourtant ni de
talent ni d'esprit; mais il manquait absolument de jugement: c'était un
sot dans toute l'acception du mot. Champfort, qui s'en est beaucoup
moqué, parce qu'il l'a beaucoup connu, l'a peint assez bien dans ce
couplet qu'il chantait sur l'air _vive Henri IV!_
Toujours à table,
Quand il n'est pas au lit:
Qu'il est aimable
Quand il sait ce qu'il dit!
Mais c'est pis qu'un diable
Pour cacher son esprit.
Murville était sujet à ces sortes d'incartades. Prenant la parole au
milieu d'une séance solennelle de l'Académie française, un jour il en
avait appelé au public du jugement des quarante qui n'avaient pas montré
pour son ouvrage toute l'admiration qu'il lui portait, et ne lui
accordaient qu'une mention quand ils lui devaient une couronne.
Une autre fois, à la suite d'une représentation d'_Héloïse_, tragédie de
sa façon, au dénouement de laquelle on compte un homme de moins,
quoiqu'il n'y ait personne de tué, il s'avance sur le théâtre sans avoir
été appelé, et vient remercier de l'avoir applaudi le parterre qui tout
aussitôt le siffle. Rien ne manqua au reste à son triomphe; c'est
entouré de gardes qu'il sortit de la scène, où il était entré seul, et
qu'il alla coucher au violon.
Je le répète, c'était un homme absolument dénué de bon sens; il en donna
une preuve encore en s'enrôlant comme volontaire dans un des bataillons
qui sortirent de Paris en 1792. Sa conformation n'était pas plus celle
d'un soldat que d'un comédien. Dans l'un et l'autre état, il faut y voir
clair sans lunettes; aussi ne put-il être employé que dans les bureaux
de l'état-major. Il servait ainsi de la plume près du commandant de la
place, à Bayonne, quand j'y passai, en 1800, avec Lucien Bonaparte pour
aller en Espagne. Peu de temps après, il fut mis à la réforme; au bout
de dix ans de service, il n'était que capitaine. À l'armée comme au
Parnasse, il n'a pas pu arriver aux grades supérieurs.
Murville avait épousé une fille de Sophie Arnoud, femme plus célèbre par
son esprit que par son talent, et par ses bons mots que par son chant,
quoiqu'elle ait été première actrice de l'Opéra. La moins piquante de
ses saillies n'est pas celle que lui inspira son gendre. «Je veux être
de l'Académie à trente ans, disait-il, ou je me brûle la
cervelle.--Taisez-vous, _cerveau brûlé_,» répliqua Mlle Arnoud.
Réformé par suite de ses défectuosités, Murville, de retour à Paris, y
serait mort de misère, si Legouvé, à qui il avait appris à faire des
vers, ne fût venu à son aide. La mort précoce de son élève hâta
peut-être la sienne. J'ignore qui l'a soutenu jusqu'en 1814, époque où
il est mort sans avoir été de l'Académie.
Murville me fait penser à un autre littérateur, ou plutôt à un vrai
littérateur, car Murville ne fut jamais qu'un versificateur; je veux
parler de Masson de Morvillers. J'avais fait connaissance avec celui-là
en 1788 à Versailles où il résidait auprès du gouverneur du dauphin, le
duc d'Harcourt, dont il était secrétaire. C'était un homme plus honnête
qu'aimable; son talent poétique avait plus d'énergie que de grâce. Il
n'est guère connu que par des épigrammes plus âcres que gaies, quoiqu'il
ait travaillé à l'Encyclopédie. Rien qu'à voir Masson, on eût été
convaincu de l'influence du physique sur le moral. Son aspect était
triste comme son humeur; la bile qui animait ses écrits semblait
remplacer le sang dans ses veines. Il mourut, après avoir langui
long-temps, d'une jaunisse invétérée.
Affectant un grand mépris pour les préjugés, soit religieux, soit
nobiliaires, il avait vigoureusement attaqué les uns et les autres dans
des vers qu'il ne lisait pas à tout le monde, et dont il m'avait fait
confidence. Quel fut mon étonnement de les trouver, en 1793, dans
l'_Almanach des Muses_, souscrits d'un nom qui n'est pas le sien! Ces
pièces sont intitulées, l'une _le Despotisme oriental_, l'autre, autant
que je puis m'en souvenir, _Épître à un bâtard ou à un enfant naturel_.
La plus originale des épigrammes de Masson est, sans contredit, celle
qu'on trouvera dans mon troisième volume, et dans laquelle la Rome
antique est opposée à la Rome moderne. Je l'ai retenue pour la lui avoir
entendue réciter, et je l'ai envoyée, dix ou douze ans après, à la
_Décade philosophique_, où elle a vu le jour pour la première fois, si
quelque plagiaire ne s'en est pas antérieurement emparé. Tout était pour
cet esprit caustique et morose matière d'épigrammes. Il en vit une même
dans le sujet qui inspira au bon Ducis le poëme si touchant qu'il
intitule _la Côte des deux Amans_. Voici l'épitaphe qu'il composa pour
le héros qui, dans cette aventure, succomba sous le plus doux des
fardeaux, et que j'ai retenue à la volée; je la crois inédite:
Il est mort en portant sa belle,
Le pauvre amant qui gît ici!
S'il eût été porté par elle,
Il serait mieux, sa belle aussi.
Vers la même époque, je liai, non pas amitié, mais connaissance avec M.
de Fontanes, depuis M. Fontanes qui, chargé de couronnes académiques,
était désigné dès lors comme un des futurs continuateurs de notre gloire
littéraire. Il jouissait à ce titre, dans la bonne compagnie, d'une
estime que ne diminuait pas la circonspection avec laquelle il s'isolait
au milieu de la révolution, car ce n'est que plus tard qu'il manifesta
les opinions auxquelles il dut d'abord sa proscription, et puis sa
fortune. Il se trouvait quelquefois en maison neutre avec moi et le
baron de Clootz. L'exagération est une maladie contagieuse; je le
sentais quand je discutais avec le cosmopolite que je viens de nommer,
et mon royalisme n'était guère plus modéré alors que le jacobinisme de
ce malheureux Prussien. Calme et froid, Fontanes riait entre nous deux
aux dépens de tous les deux. Il avait raison; j'en ferais autant
aujourd'hui. Nos premiers rapports datent de loin, comme on voit: bien
que fondés sur une certaine conformité d'opinion, ils ne se changèrent
pourtant pas en amitié. Nous nous perdîmes de vue pendant quelques
années, puis nous nous retrouvâmes avec des opinions tout-à-fait
conformes, et nous ne nous en aimâmes pas davantage. J'aurai occasion de
revenir sur son chapitre.
Le baron de Clootz, dont il est ici question, était l'extravagant qui
porta la parole au nom de la députation qu'à l'en croire le genre humain
envoyait de toutes les parties du monde à l'Assemblée constituante pour
la complimenter sur ses travaux; de là le sobriquet d'_Orateur du genre
humain_ par lequel il était désigné. Il s'était affublé, lui, du prénom
d'_Anarcharsis_, faisant tout à la fois allusion par là à sa patrie,
qu'il regardait comme la Scythie moderne, à Paris où il voyait la
moderne Athènes, et à lui barbare qui voyageait en Grèce pour se
civiliser. Il avait bien choisi son temps et bien choisi son nom; les
facteurs de la petite poste et les citoyens de la section, parodiant ce
nom sans malice, l'appelaient _Canard-Six_.
Aussi extravagant en morale qu'en politique, _Anacharsis Clootz_
professait ouvertement l'athéisme. Ainsi que tout gouvernement, toute
religion lui était insupportable, mais surtout la chrétienne. Au seul
nom de son fondateur, il entrait en convulsion comme un romantique au
nom de Racine, comme un hydrophobe à l'aspect d'un verre d'eau: c'était
l'ennemi personnel de Jésus-Christ.
Robespierre, qui prit fait et cause pour ce dernier, envoya _Canard-Six_
à l'échafaud dans un même tombereau avec les Ronssin, les Vincent, les
Hébert, les anarchistes les plus ignobles. Tout en faisant pitié, Clootz
était encore ridicule au milieu de ces gens qui faisaient horreur.