Faveur sans résultat.--Monsieur accepte la dédicace de _Marius_.--Il
part pour Coblentz.--Je perds la finance de ma place.
Le succès de _Marius_ me mit à merveille en cour. _Monsieur_ accepta la
dédicace de cet ouvrage, que je comptais livrer dès lors à l'impression,
et qui n'a été publié que cinq ans plus tard.
Il a paru sous les auspices d'une femme gracieuse, spirituelle et belle.
La puissance à laquelle je faisais cet hommage est la seule que la
révolution n'a pas pu détrôner. J'ai cru pouvoir l'encenser sans
outrager l'autre.
Ma reconnaissance pour la bienveillance que me témoignait le prince
était aussi vive que si elle m'eût été imposée par des bienfaits. Le
dévouement qu'elle m'inspirait était sans bornes: où ne m'aurait-il pas
conduit, si on avait voulu le mettre à l'épreuve?
J'avais cru un moment qu'au printemps nous retournerions habiter la
maison de campagne où le prince avait passé l'été précédent. Telle était
peut-être son intention; mais le 18 avril 1791, la populace s'étant
opposée au départ du roi, qui avait voulu se retirer pendant la semaine
sainte à Saint-Cloud, _Monsieur_ parut se résigner à passer l'été au
Luxembourg. Je ne remarquai rien d'extraordinaire dans ses habitudes
pendant les deux mois qui suivirent cette contrariété, sinon que le
comte d'Avarai, fils du maître de la garderobe[24], venait plus souvent
que d'ordinaire faire sa cour au prince, qu'il était admis dans sa plus
intime familiarité; qu'il y était admis en frac, preuve d'une extrême
faveur chez _Monsieur_, homme haut et gourmé, et qui tenait à
l'étiquette plus que qui que ce fût de la famille.
Je dois ajouter que malgré son obésité précoce, qui lui interdisait
certains exercices, le prince s'était mis à monter à cheval, et que, de
compagnie avec son favori, il allait de temps en temps trotter sur le
Boulevard-Neuf, fantaisie que j'attribuai au besoin de retrouver dans
l'enceinte de Paris le plaisir de la promenade, qu'il ne lui était plus
permis de prendre à la campagne. Notez qu'à cet effet il troquait
l'habit de cour et le chapeau à plumet contre la redingote et le chapeau
rond, travestissement qui le rendait tout-à-fait méconnaissable, si un
prince ne peut pas ressembler au plus épais des bourgeois.
Ayant passé la journée du 20 juin à Versailles chez le marquis de
Cubières avec Cazalès, l'abbé Poule, le baron de Crussol, le duc de
Brissac et quelques membres du côté droit, fine fleur de l'aristocratie,
et n'étant rentré que très-tard, je m'étais réveillé fort tard le 21, et
je craignais d'avoir manqué l'heure du lever. J'appris en conséquence,
non sans plaisir, quoiqu'il fût plus de neuf heures quand je descendis
chez _Monsieur_, que le service n'avait pas encore été appelé; mais ce
plaisir se changea en inquiétude, quand dix heures sonnèrent sans que
_Monsieur_ eût donné signe de vie. On ne savait qu'en penser, lorsque
l'officier qui commandait la garde nationale de service au Luxembourg
entre dans le salon d'attente, et demande à être introduit sur l'heure
dans la chambre à coucher du prince. L'huissier lui répond qu'il ne peut
ouvrir sans un ordre de _Monsieur_ lui-même, que d'ailleurs la porte est
fermée tous les soirs en dedans aux verrous par le premier valet de
chambre, qui seul peut les tirer.«Je ne saurais me payer de ces raisons,
réplique l'officier; des bruits sinistres se répandent. Le roi, dit-on,
s'est échappé cette nuit avec sa famille. Responsable de la personne de
_Monsieur_, il m'importe de m'assurer qu'il n'en a pas fait autant:
ouvrez donc, si vous ne voulez me mettre dans la nécessité d'enfoncer
cette porte.»
Cette nouvelle nous frappa de stupeur. On engagea l'officier à
s'adresser à M. de Bonneuil qui avait accès chez le prince par
l'intérieur. On le trouva tout habillé chez lui, attendant que la
sonnette l'appelât, et fort surpris de ne pas l'entendre. Prenant sur
lui de devancer le signal, il entre, puis revenant presque aussitôt
pâle, déconcerté, il avoue à l'officier qu'il n'a trouvé personne, et
qu'il y a lieu de croire que le prince, qui s'était couché à onze heures
et demie, n'avait point passé la nuit dans son lit dont les draps
étaient glacés.
Pressé de donner des renseignemens sur les moyens par lesquels s'est
opérée cette évasion, M. de Bonneuil proteste qu'il les ignore. En
effet, il les ignorait. Le prince, qui ne doutait ni de la discrétion ni
du dévouement de M. de Bonneuil, n'avait pas cru devoir lui confier un
projet à l'exécution duquel il n'aurait pas pu concourir[25]. Se
refusant néanmoins à croire qu'un homme dont le lit était placé dans la
chambre même du prince n'eût pas su tout ce qui s'était passé pendant la
nuit dans cette chambre, on s'empara de lui; et sans égards pour son âge
et pour ses infirmités, manifestées par un tremblement qu'on attribuait
au sentiment de sa faute, on conduisit ce vieillard à pied à la prison
de l'Abbaye, à travers la populace qui demandait sa tête.
J'étais auprès de lui quand on lui signifia l'ordre en vertu duquel on
l'arrêtait; après lui avoir rendu les services qu'il pouvait attendre
d'un galant homme en pareille occasion, et m'être chargé de ses
commissions auprès de sa famille, présumant qu'on pourrait bien arrêter
aussi les autres officiers de la maison du prince, je remontai
précipitamment chez moi, où je changeai mon habit contre un frac, mon
épée contre une badine, mon chapeau à cornes contre un chapeau rond; et
comme j'avais remarqué que la porte du palais était gardée par un poste
qui ne laissait sortir personne, je me jetai dans un souterrain qui
communiquait par-dessous la rue de Vaugirard avec l'hôtel qui fait face
au Petit Luxembourg, et je m'échappai par cette voie. Il était temps. À
peine en étais-je sorti, qu'un détachement de gardes nationaux vint
placer une double sentinelle à cette issue, qui lui avait été indiquée
par le suisse du Luxembourg, suisse un peu moins fidèle que ceux des
Tuileries.
M. de Bonneuil, à qui _Monsieur_ semblait devoir tout dire et qui
paraissait placé de manière à tout voir, n'avait rien su, n'avait rien
vu; bien plus, il n'avait rien pu voir, rien pu savoir. Cassé par l'âge,
et attaqué d'une affection nerveuse, il ne pouvait en effet rendre
physiquement aucun service à un voyageur qui, peu alerte, avait besoin
de trouver, dans le seul homme qu'il pût emmener avec lui, la qualité
qui lui manquait. Ne se livrant dès lors qu'à des gens qui pouvaient
l'aider, _Monsieur_ se cacha de son camarade de chambrée, et rien ne lui
fut plus facile que de le tromper. Le prince une fois couché et ses
rideaux tirés, le premier valet de chambre allait faire sa toilette de
nuit dans son appartement particulier avant de venir occuper le lit
qu'on lui roulait dans la chambre du maître. Profitant de ce moment,
_Monsieur_ se leva, passa dans son cabinet où l'attendait M. d'Avarai,
«qui m'_habilla_, dit-il, et puis quand je le fus,» c'est le texte[26],
c'est-à-dire quand _Monsieur_ fut _habilla_, sortant avec son confident
par une issue non surveillée, _Monsieur_ rejoignit une voiture qui
l'attendait dans la cour du grand Luxembourg, où il monta en citant, par
allusion à sa situation présente, un trait d'un opéra, non pas de
Quinault, mais d'un Despréaux qui n'est pas Boileau[27]. Le premier
valet de chambre, qui cependant était venu se mettre au lit sans
regarder plus qu'à l'ordinaire si le prince était dans le sien, se leva
le lendemain sans y regarder davantage.
_Monsieur_ n'emmena avec M. d'Avarai qu'une seule personne. Je
m'étonnai, dans les dispositions où il était pour moi, qu'il ne m'eût
pas préféré au subalterne sur lequel tomba son choix. Un motif assez
raisonnable l'y détermina sans doute: il trouva dans cet individu, non
moins dévoué mais plus adroit que moi, un homme qui ferait avec son
propre service celui de sa maison tout entière. Personne, pas même le
comte d'Avarai, ne valait celui qu'il a choisi.
Si le prince m'en avait requis, je l'eusse incontestablement accompagné;
mais que ne m'en eût-il pas coûté pour satisfaire à cette réquisition,
pour briser des liens qui tous tenaient à mon coeur! rien ne m'eût caché
l'étendue d'un pareil sacrifice. En vain la cour était-elle persuadée
que cette absence ne serait pas longue; je ne partageais pas cette
illusion.
_Monsieur_ ne m'avait pas tout-à-fait oublié; j'en eus bientôt la
preuve. Quelques jours après son départ, je reçus une lettre du marquis
d'Avarai, lettre fort polie, où il me mandait par ordre de ce prince que
sa maison était dissoute, et ma charge supprimée conséquemment. Ainsi,
non seulement la pension que m'avait accordée _Madame_ ne fut pas portée
sur les états de la maison de _Monsieur_, mais le prix de la charge que
j'avais achetée chez _Monsieur_, dans le but de faire ratifier par lui
ma pension, a été perdu pour moi sans retour.
Preuve, dira-t-on, de la détresse où se trouvait _Monsieur_ soit; mais
preuve aussi que je n'ai pas été comblé des bienfaits de _Monsieur_,
comme quelques personnes se sont plu à le répéter. La lettre que je
reçus en cette occasion, et qui me privait d'une partie de ma fortune,
est la seule qui m'ait été écrite au nom de _Monsieur_ avant la
restauration. Après la restauration, l'abbé de Montesquiou m'en adressa
une autre au nom du même prince, lettre fort polie aussi. Je la
reproduirai en son lieu: on verra si c'était une faveur qu'elle
m'annonçait.
Cette mesure qui m'enlevait le _tiens_ et le _tu l'auras_, ce que
j'espérais avoir et ce que j'avais, n'est imputable, au fait, qu'à la
force des choses; commandée par la force des choses, elle s'étendit sur
toutes les dupes qui avaient acheté comme moi l'honneur de servir le
prince; c'est aux circonstances qui ruinaient le prince qu'il faut
imputer la ruine des individus qui avaient lié leur sort au sien; ainsi
faisais-je. Mais d'autres circonstances ont relevé depuis la fortune de
ce prince; bien plus, elles l'ont accrue. Rentré souverain en 1814 dans
cette France d'où en 1791 il s'était échappé sujet; au lieu d'un apanage
il y a trouvé un royaume. N'aurait-il pas dû réparer alors le dommage
appelé par sa fuite sur la fortune de ses serviteurs; et quand il
retrouvait en conscience plus qu'il n'avait laissé, leur restituer ce
qu'ils avaient perdu, ou leur conserver du moins le bien-être qu'ils
s'étaient honorablement acquis? Non seulement je ne fus pas indemnisé du
prix de ma charge, qu'au reste je ne réclamai pas, mais je perdis la
place que j'occupais dans le conseil de l'Université, place acquise par
de longs services dans l'instruction publique.
M. de Bonneuil, qui était devenu mon beau-père, avait payé cent et tant
de mille francs la charge qui de la chambre de _Monsieur_ l'avait
conduit en prison. Il n'a pas mieux placé son argent que moi le mien;
cette somme est à jamais perdue pour sa famille. Sa Majesté s'est-elle
bien acquittée envers la mémoire d'un serviteur aussi dévoué, en
accordant, sur sa cassette, 1,500 francs de pension à sa veuve, qui fut
incarcérée dix-huit mois sous le régime de la terreur, par suite du
dévouement le plus exalté pour la cause de Sa Majesté?
L'ivresse d'un premier succès, l'espérance d'en obtenir un second
m'empêchèrent d'apprécier le dommage que cet événement portait à mes
intérêts. Plus passionné que jamais pour le théâtre, je ne songeais qu'à
mettre à la scène la révolution opérée à Rome par la mort de _Lucrèce_,
sujet auquel la feinte démence de _Brutus_ me semblait devoir donner une
physionomie toute particulière. Je consacrais journellement tout mon
temps à ce travail jusqu'à l'heure où j'allais m'en délasser dans des
sociétés d'opinions analogues aux miennes, telles que celles de la
marquise de Groslier, du baron de Crussol, et surtout de d'Esprémesnil,
dans les terres duquel je passai les mois de septembre et d'octobre.
Je ne me reporte pas à cette époque sans me rappeler avec une vive
reconnaissance les prévenances et les bontés dont m'accabla Mme de
Groslier. J'ai rencontré peu de femmes aussi aimables. Douée du
sentiment de tous les arts et d'un talent remarquable pour l'un d'entre
eux, la peinture, elle avait fait de sa maison le centre d'une des
réunions les plus intéressantes. Des peintres, des littérateurs, des
orateurs en faisaient partie, et s'y trouvaient avec les hommes de cour
les plus spirituels, qu'elle cajolait moins qu'eux.
Le Brun avait été choyé là comme un favori, adulé comme un roi, gâté
comme une maîtresse. La dame, qui était l'âme et l'esprit de cette
société, trouvait mille manières ingénieuses d'exprimer son admiration
pour ce poète insatiable de louanges. Elle lui fit présent, une fois
entre autres, d'un beau portefeuille, sur la serrure duquel étaient
gravés ces vers extraits des oeuvres qu'il devait renfermer:
Et le dragon des Hespérides
Gardait un or moins précieux.
Mme de Groslier avait désiré me connaître: admis au nombre des élus, je
me trouvai souvent chez elle, non pas avec Le Brun, que ses opinions en
avaient écarté, et qui pourtant n'y laissait pas de vide, mais avec les
peintres Robert et Van-Spendouk, avec l'avocat de Bonnières, avec ce bon
Philippon de la Madeleine, et aussi avec l'abbé Maury. Plus réservé,
mais moins amusant là qu'ailleurs, quoiqu'il y fût plus ridicule,
qu'avait-il imaginé pour accaparer l'attention? c'était de remplacer par
des bribes de sermons les histoires un peu lestes qu'il contait
d'habitude. Tout en prenant le café, il nous débita en trois dîners les
trois divisions de son _Panégyrique de Saint-Vincent de Paule_, ouvrage
inédit alors, et qu'il regardait comme son plus bel ouvrage. Servi dans
un pareil moment, au fort de l'été et pendant le travail de la
digestion, ce dessert-là, si bon qu'il fût, pouvait bien passer pour un
hors-d'oeuvre.
Maury, qui était chez Mme de Groslier en représentation, s'y composait
de son mieux. Le bailli de Crussol, qui présidait là et commandait le
respect, le forçait à se respecter lui-même. Mais chez le baron de
Crussol, où nous nous retrouvions aussi, mais en réunion moins
nombreuse, c'était autre chose. À table avec six ou sept convives et les
domestiques écartés, il s'y montrait à nu, attaché au parti qu'il
défendait sans conviction, mais avec toute la passion qu'il portait à
son propre intérêt; c'est là que je lui ai entendu donner avec une
singulière franchise l'explication de sa politique et de ses succès,
«Avec une volonté ferme et une attitude audacieuse, disait-il, on
réussit à tout. L'attitude seule y suffirait même, tant le grand nombre
se laisse prendre facilement aux démonstrations. J'en ai fait l'épreuve
dès mon arrivée à Paris. J'étais bien pauvre: forcé de courir après la
fortune, et la poursuivant à pied, je faisais de mon mieux pour ne pas
me crotter. Me fallait-il traverser le Pont-Neuf? je m'emparais des
dalles, dont la surface unie est plus douce au piéton que la surface
raboteuse du pavé; et désirant bien n'être pas obligé de les céder, j'y
marchais d'un pas si ferme et d'une contenance si déterminée, que bien
que mon habit soit essentiellement pacifique, je n'ai pas rencontré un
homme, même en uniforme, qui ait fait mine de vouloir me les disputer.»
La dernière fois que je le vis, c'était avec plusieurs membres du côté
droit qui devaient partir le lendemain pour Coblentz. Il nous dit qu'il
était résolu à sortir de France aussi, mais après la séparation de
l'Assemblée constituante, qui travaillait alors à la révision de la
constitution; ses fonds étaient faits pour ce voyage, et il avait de
plus, ajoutait-il, mille louis qu'il tenait à la disposition du roi, de
la fortune duquel il désespérait plus que de la sienne. Aussitôt après
l'acceptation de la constitution, il partit en effet, mais sans
abandonner ses mille louis que je sache.
Presque tous les personnages éminens de la noblesse et du clergé prirent
le même parti à la même époque: si bien que trois mois après, à mon
retour de Normandie, je ne retrouvai à Paris personne de cette société;
elle était passée tout entière de l'autre côté du Rhin.