_Marius à Minturne_.--Marly.--M. de Larive.--Mme Suin.--M. de la Porte,
secrétaire souffleur de la Comédie Française.--Première
représentation.--Anecdotes.--Fête de Voltaire.
L'année 1790 s'écoula sans qu'aucun des événemens qui la signalent ait
amené pour moi le moindre incident qui mérite d'être consigné ici. J'en
passai les plus beaux mois partie à Saint-Cloud, où _Monsieur_ occupait
une maison qui est devenue depuis la propriété de M. de Bourrienne, et
partie à Marly dans un des douze pavillons qui ornaient les délicieux
jardins établis à si grands frais par Louis XIV. Une famille que
j'aimais tendrement et dont j'étais tendrement aimé en avait obtenu la
jouissance pour la saison.
Absorbé tout entier dans les affections les plus douces, j'oubliais là
ce qui s'était fait, ce qui se faisait et ce qui se ferait à Paris.
J'oubliais même que les personnes avec lesquelles je vivais avaient sur
la révolution des opinions opposées aux miennes, ce qu'elles oubliaient
aussi. Nous nous convenions si bien, nous nous plaisions tant ensemble,
que rien de ce qui était étranger au sentiment qui nous rapprochait
n'arrêtait notre attention: les soins des affaires publiques ne venaient
pas nous chercher dans cette belle retraite, et nous allions peu les
chercher ailleurs. Je me rappelle tout ce qu'il me fallut d'efforts pour
m'en arracher, le 14 juillet, où j'étais rappelé à Paris par la première
fédération. Après plus de quarante ans, les souvenirs de cette époque
ont encore pour moi toute leur fraîcheur, et peut-être mon coeur n'est-il
pas le seul que le retour de cette journée rende annuellement à ces
douces émotions.
Hélas! ces souvenirs ont plus duré que l'asile où s'écoula si
délicieusement la trève que nous avions faite avec la révolution qui
nous environnait. Le marteau les a démolis ces palais où le bonheur
habita au moins trois mois; ces bosquets qu'un pouvoir supérieur encore
à celui du grand roi embellissait pour nous de tant de prestiges, la
hache les a fait tomber, la pioche les a déracinés; la charrue a nivelé
ces terrasses, comblé ces bassins, effacé ces parterres autour desquels
nous promenions à toute heure nos confidences et nos rêveries; les dieux
qui les peuplaient s'en sont enfuis; et lorsque après trente-six ans
d'une vie agitée par tant de vicissitudes, et lorsqu'au retour d'un long
exil, j'ai été reconnaître la place où j'ai vu les jardins d'Armide,
sans l'horloge qui se faisait encore entendre sur les débris du pavillon
royal, horloge plus que séculaire, je n'aurais pas pu la retrouver,
cette place, dans l'affreuse solitude dont j'étais environné, et où tout
était méconnaissable, excepté la voix du temps qui là, pour moi, a pris
l'accent d'une cloche funèbre.
L'hiver qui suivit fait époque dans ma vie. C'est alors que j'entrai
tout-à-fait dans la carrière des lettres. Jusque-là, je m'étais borné à
travailler pour moi seul, à peu près. Avais-je fini un ouvrage, j'en
entreprenais un autre, sans autre but que celui de m'occuper, car je ne
croyais pas que l'accès de la scène me serait jamais ouvert.
Mon _Marius_ était terminé depuis un an. Maret et Méjean, à qui j'en
avais communiqué des fragmens, me firent prendre plus de confiance en
moi-même. Palissot, qui eut la complaisance d'entendre une lecture de
cet essai d'un novice, ayant été de leur avis, je me déterminai à
présenter mon ouvrage à MM. les comédiens ordinaires du roi, ou plutôt
de la nation, car c'est le titre qu'ils portaient depuis la révolution;
mais comme on n'obtenait pas de prime-abord accès auprès de ces
Messieurs, et qu'un auteur qui n'était pas recommandé par son nom avait
besoin de se mettre sous le patronage d'un acteur en crédit, j'allai
préalablement réclamer les bons offices de M. Larive, ou de Larive, pour
qui Palissot me donna une lettre, et qu'il m'avait engagé à consulter
sur les changemens qu'il convenait de faire à mon ouvrage avant de le
lire à l'aréopage comique.
M. de Larive, depuis deux ou trois ans, avait cessé de faire partie de
la société des comédiens français, mais il ne s'était pas pour cela
retiré du théâtre. En conséquence d'un arrangement particulier, il
jouait dans le cours de l'année un certain nombre de représentations à
un prix déterminé pour chacune d'elles; et comme on avait intérêt à le
ménager, vu que c'était par lui qu'en ces jours de détresse le
Théâtre-Français faisait de temps en temps quelques recettes, il y avait
conservé une certaine influence. Il habitait alors une maison fort
élégante qu'il s'était construite au Gros-Caillou; j'allai l'y chercher.
Il me reçut avec beaucoup de dignité dans une vaste pièce où son lit
était dressé sous une tente et que décoraient les portraits de
Gengiskan, de Bayard, de Tancrède, de Spartacus et de je ne sais quels
autres héros qui tous se ressemblaient, car ils lui ressemblaient tous.
Lui excepté, M. de Larive n'était content de personne. Après m'avoir dit
beaucoup de mal des auteurs, beaucoup de mal des acteurs, beaucoup de
mal du public, et beaucoup de bien de lui, s'excusant sur la
multiplicité de ses études qui ne lui laissaient pas un moment à perdre,
et après m'avoir fait cadeau d'un exemplaire sur papier vélin et doré
sur tranche, de _Pyrame et Thisbé_, mélodrame de sa façon, que M.
Baudron, de mélodieuse mémoire, avait mis en musique: «Monsieur, me
dit-il, allez de ma part chez Mme Suin; c'est une femme d'expérience,
elle vous donnera d'excellens conseils: vous pouvez vous en rapporter à
elle. Allez.» Laissant à lui-même M. de Larive qui, plein de lui-même,
était entouré de lui-même, j'allai chez Mme Suin.
Mme Suin n'était plus dès lors de la première jeunesse. Assez grande, un
peu sèche, un peu raide, elle avait au théâtre toutes les qualités qui
constituent les duègnes, emploi qui lui était dévolu dans la comédie, et
autant de dignité qu'il en faut dans la tragédie pour exceller dans les
confidentes, emploi qu'elle tenait en chef. À la ville elle joignait à
ces habitudes quelque peu de pédanterie. Mais ces légers défauts étaient
rachetés par des qualités rares. À un esprit orné par beaucoup
d'instruction, elle unissait un jugement sain, un goût sûr, et elle
était véritablement obligeante.
Elle m'accueillit avec la meilleure grâce possible, me promit de me
guider dans toutes mes démarches, et pour preuve: «Allez de ma part chez
M. de la Porte, c'est un homme de bon conseil,» me dit-elle. Ainsi se
nommait l'examinateur sans la garantie duquel un auteur qui n'était pas
connu, même par une chute, ne pouvait pas être admis à lire devant le
comité, examinateur qui n'était autre que le souffleur qu'on appelle
aujourd'hui secrétaire. J'allai chez M. de la Porte.
M. de la Porte jouissait au Théâtre-Français d'une certaine
considération; il y avait droit, non seulement parce qu'il avait soufflé
Le Kain, mais encore parce qu'il avait été le confident des théories de
ce grand acteur, parce qu'il était dépositaire de toutes ces traditions
qui au théâtre ont force de loi, et aussi parce qu'indépendamment d'une
longue expérience de tout ce qui concerne la scène, il avait beaucoup de
bon sens.
Je ne me rappelle pas trop dans quelle ruelle du faubourg Saint-Germain
s'ouvrait l'allée de la maison, au sixième étage de laquelle M.
l'examinateur occupait un logement; mais je me rappelle très-bien que la
porte de ce logement, où j'étais arrivé par un escalier à balustres de
bois, me fut ouverte par un petit vieillard au visage ridé et grêlé,
squelette vêtu d'un habit de velours de coton mordoré, coiffé d'une
perruque à bourse moins jeune que sa figure, portant culotte de velours
de coton noir, bas de laine de même couleur, et chaussé de souliers non
cirés, lesquels étaient attachés très-haut sur le cou-de-pied par des
boucles d'argent de la dimension la plus exiguë. Cet homme, qui
représentait autant le siècle de Louis XIV que celui de Louis XV, me
conduisit à travers un couloir des plus obscurs, dans une petite pièce
qui évidemment servait de cabinet de travail, de salon, de salle à
manger, et même de chambre à coucher; car, à travers quelques
déchirures, j'aperçus un lit sans rideaux derrière une boiserie dont les
panneaux grillés en fil de laiton, et remplis par une tenture de
taffetas jadis mordoré comme l'habit de mon introducteur, figuraient une
bibliothèque.
«Qu'y-a-t-il pour le service de Monsieur?» me dit M. de la Porte (car
c'était lui), avec moins de morgue qu'un souffleur n'est en droit d'en
prendre avec un auteur. Et quand je lui eus fait connaître le but de ma
visite, «Si vous voulez me confier votre manuscrit, ajouta-t-il
très-poliment, je l'examinerai et j'en ferai mon rapport à Mme Suin.» Et
il me reconduisit, toujours poliment, jusqu'à l'escalier, à travers les
ombres du couloir dont les chats, autant que j'en ai pu juger, non pas
par les yeux, partageaient avec lui la jouissance.
Dès le lendemain ce brave homme avait tenu parole. «M. de la Porte m'a
renvoyé votre manuscrit, me dit Mme Suin; il n'est pas mécontent de
l'ouvrage, mais il croit qu'il y a quelque chose à y refaire. Il a,
dit-il, écrit ses observations en marge.»
M. de la Porte était classique par excellence. Aujourd'hui, s'il pouvait
ressusciter, on le prendrait pour le représentant du genre: il attaquait
en conséquence dans ses notes, comme témérités, certaines innovations
que Palissot avait louées comme d'heureuses hardiesses. À cela près, il
avait généralement jugé mon ouvrage comme ce judicieux critique, et
comme j'avais fini par en juger moi-même. Il pensait qu'il devait subir
quelques réductions; que la marche en devait être simplifiée, sans
m'indiquer toutefois quelles parties devaient être sacrifiées, et comme
un médecin qui vous dirait vous êtes malade, sans vous dire où est la
maladie, me laissant à rechercher le foyer du mal pour y appliquer le
remède.
C'est en discutant avec Mme Suin sur le fond de cette pièce que je
trouvai la solution de ce problème. La tragédie complète existait dans
les cinq actes que comportait alors mon _Marius_; mais elle y existait
engagée, comme autrefois l'Apollon dans le marbre dont il fut extrait;
mais elle y était mêlée avec des scènes parasites dans la complication
d'une double-intrigue, d'une intrigue amoureuse que j'avais imaginée,
non sans peine, pour lui donner l'embonpoint que je croyais nécessaire à
la perfection d'une pièce de théâtre. Il ne s'agissait que de l'en
dégager. «Si nous retranchions cette scène-là, si nous abrégions cette
scène-ci?» me disait Mme Suin avec qui je relisais la pièce. «Nous ne
remédierions qu'imparfaitement au mal, lui répondis-je: ce n'est pas de
retranchement dans cette double action, mais de son retranchement absolu
qu'il faut s'occuper. Pendant que je vous lisais ma pièce, cette
opération s'est faite dans ma tête; j'ai vu où il fallait couper et
comment il fallait recoudre. Il m'en coûtera deux actes et tout ce que
j'ai imaginé pour en faire cinq; mais je conserverai tout ce que m'a
fourni Plutarque: cela suffit à trois. Il m'en coûtera aussi un rôle de
femme; mais comme le rôle n'est pas bon, je gagnerai en le perdant; et
puis, ce ne sera pas la première tragédie sans femme et sans amour. Dans
trois jours, vous verrez comment je m'en serai tiré.» En effet, trois
jours après _Marius_ était réduit dans le cadre où il a été offert au
public.
Le reste alla tout seul; les circonstances me servirent: c'était
l'époque où quelques acteurs du Théâtre-Français se séparaient de leur
société pour aller fonder, rue de Richelieu, un théâtre rival. Les
sociétaires restans, que ces défections rendaient plus traitables, ne me
firent pas attendre l'audition que je m'empressai de leur demander. Par
suite de l'engouement auquel on s'abandonne volontiers quand il est
question du premier ouvrage d'un jeune homme, ma pièce fut reçue avec
acclamation, et l'on décida qu'elle serait représentée à l'ouverture de
l'année dramatique, aussitôt après Pâques.
En effet, aussitôt après Pâques, la pièce fut mise en répétition;
c'était au mois d'avril, mois où je reprenais mon service auprès de
_Monsieur_. Ce prince ayant appris que ce jeune homme si sérieux et si
étourdi s'était avisé de faire une tragédie qu'on allait représenter,
eut la fantaisie de la connaître avant la représentation, mais à l'insu
de l'auteur. «Tâchez, dit-il à M. de Bonneuil, qui probablement lui
avait dit la chose, tâchez d'obtenir qu'il vous la confie, et vous me la
prêterez.»
M. de Bonneuil crut que le moyen le plus facile d'obtenir cette
communication était de me faire connaître le but dans lequel il me la
demandait. Le prince eut le jour même la pièce à sa disposition. Il
s'empressa de la lire, et la remit au bout de quelques heures à M. de
Bonneuil, en lui disant: «Il y a là du talent, mais le sujet n'est pas
heureux; il est trop austère. Une tragédie sans femme! (_Monsieur_
aimait les femmes, comme on voit) cela ne réussira pas.»
M. de Bonneuil qui, en échange de ma complaisance, m'avait promis de la
franchise, me transmit cet arrêt.
Tout grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
Ils se trompent en vers comme les autres hommes,
lui dis-je. Le public prononcera entre _Monsieur_ et moi; mais je serais
fort surpris que le public ne fût pas de mon avis.»
Affable avec moi depuis ce jour, _Monsieur_, à son lever, ne me parlait
que de théâtre, mais moins en homme qui sait qu'en homme qui désire
savoir. Je riais intérieurement de ses finesses, je pourrais dire même
de ses malices; car il était malin, ce bon prince.
Arrive le jour fatal; j'étais au lever.
«Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous,»
me dit-il avec une expression qui ne fut guère comprise que de moi, et
où il y avait autant d'ironie peut-être que de bienveillance. En cas de
revers, je m'étais bien promis de ne pas m'exposer à une autre citation
de Quinault (c'était alors l'auteur favori de _Monsieur_).
Le lendemain je me présentai à lui, et je fis bien. Dès qu'il me vit, il
m'adressa les félicitations les plus franches; il paraissait jouir de
mon succès comme un professeur jouit de celui de son élève. Il me fallut
lui rendre compte, dans les plus grands détails, de toutes les
circonstances de la représentation, et comme elles l'intéressèrent, il
s'amusa quelque temps à les raconter aux seigneurs de sa cour, les
pressant d'aller voir _Marius_, tout en me témoignant avec grâce le
regret de ce que les convenances ne lui permettaient pas d'aller juger
par lui-même de l'effet de cette pièce au Théâtre-Français, que la cour
boudait, et pour cause.
Cet effet avait été au-delà de mes espérances. Saint-Phal, dans le rôle
du jeune _Marius_, m'avait concilié, dès le premier acte, la
bienveillance du public dont il était fort aimé. Saint-Prix, dans le
rôle du _Cimbre_, avait enlevé tous les suffrages; Vanhove lui-même,
aussi bien servi par son instinct qu'un autre l'eût été par son
intelligence, s'était souvent fait applaudir dans le rôle de _Marius_.
Les défauts de ce bonhomme me servirent autant que ses qualités; son
débit parfois brutal, sa taille épaisse ne faisaient pas disparate avec
le portrait soit physique, soit moral que Plutarque a tracé du vainqueur
des Cimbres. Il n'avait pas d'abord compris tous les détails de son
rôle. Par exemple, aux premières répétitions, quand il débitait ce vers:
Hors ma gloire et ma force, ici tout m'abandonne,
il déployait, en les brandissant, deux bras musculeux dont ses poings
fermés faisaient deux maillets; on eût dit Samson défiant les
Philistins. Mais sur l'observation que ce mot force avait deux
acceptions différentes, qu'il se traduisait en latin tantôt par
_virtus_, tantôt par _robur_, suivant qu'il s'appliquait au moral ou au
physique, aux facultés de l'âme ou à celles du corps, qu'il était
évident qu'ici force signifiait courage et non pas vigueur; comprenant
cette distinction, quoiqu'il ne sût pas plus le latin que le français,
il rectifia son jeu, et, portant sur son coeur une des mains dont il
avait menacé le ciel, il rendit ce passage avec autant de justesse que
d'énergie; c'est même un de ceux où il fut le plus applaudi. Il joua
aussi de la manière la plus heureuse la scène du Cimbre où Saint-Prix
était si brillant, et parut bon même à côté de cet acteur qui y fut
excellent.
La pièce fut applaudie avec transport d'un bout à l'autre. Demandé avec
instance par le public, je le saluai de la loge où je me trouvais au
milieu de ma famille, innovation qui fut universellement approuvée. Ce
triomphe me flatta d'autant plus qu'au premier acte on avait essayé de
faire tomber mon ouvrage; un signe d'improbation s'était fait entendre
au moment où le jeune Marius se découvre à Céthégus; mais comme cette
improbation n'était nullement justifiée par le trait auquel elle
s'appliquait, et qu'elle portait évidemment le caractère de la
malveillance, le public avait voulu jeter à la porte l'auteur de cette
tentative qui ne se renouvela pas.
Je ne savais trop à qui l'attribuer, sinon aux acteurs dissidens.
Inconnu dans la littérature, je ne devais pas avoir d'ennemis parmi les
gens de lettres; ces Messieurs favorisent volontiers les débutans, ne
fût-ce que pour affliger les vétérans. Aussi n'était-ce pas d'un homme
de lettres que partait le coup, mais d'un homme du monde, d'un homme de
ma société intime, bien plus, d'un membre de ma famille. Le fait me fut
révélé le soir même avec des circonstances assez bizarres.
Pendant la petite pièce, je me promenais dans le foyer avec un de mes
ci-devant amis. M. Durant: «Vois-tu, me dit-il, cet homme qui est
embusqué derrière cette colonne, il semble nous observer; qui peut-il
être?--L'homme qui a voulu faire tomber ma pièce, répondis-je.» En
effet, j'avais reconnu, malgré le chapeau qui se rabattait sur ses yeux
et la redingote qui l'enveloppait, un individu alors en procès avec ma
mère, et qui malheureusement pour nous, nous appartenait de très-près.
«Je veux vous féliciter de votre succès, me dit-il avec l'accent d'un
homme à demi fou. Je ne vous cache pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour l'empêcher.--Je m'en doutais bien à vous voir ici; mais votre
malveillance ne m'a préparé qu'un plaisir; le public m'a bien indemnisé
du mal que vous m'avez voulu faire.--Je pense comme le public; j'ai été
entraîné comme lui; c'est de bon coeur que je vous félicite:
embrassons-nous.--Oh! pour cela, c'est impossible. Je ne garde aucun
ressentiment de l'injure; mais je n'ai aucune reconnaissance pour la
réparation. Nous resterons, si vous m'en croyez, indifférens l'un à
l'autre.--Vous ne voulez donc pas m'embrasser?--Non, je n'embrasse que
les gens que j'aime ou que je puis aimer.--En ce cas-là, nous nous
battrons. Vous vous rappelez certaine scène que vous m'avez faite aux
Tuileries?--Un jour où vous avez manqué à ma mère.--J'en veux avoir
raison.--Quand il vous plaira.--Ce soir même, tout à l'heure.--Demain à
l'heure que vous voudrez, mais ce soir c'est impossible.--Et
pourquoi?--Parce que je suis lié par un engagement antérieur.--Un
engagement d'honneur!--Vous l'avez dit; j'ai promis d'aller souper avec
des amis qui m'attendent; laissez-moi le temps de savourer ma joie avec
eux; vous enragerez pendant ce temps-là, mais ce ne sera pas long. À
deux heures du matin je serai chez moi, et, à compter de ce moment,
jusqu'à la fin des siècles, je suis à vous.--À demain donc puisque vous
ne voulez pas m'embrasser.» Et il s'en alla.
Le souper m'attendait chez d'Esprémesnil au milieu d'une société
charmante, dont sa famille n'était pas le moindre ornement. Il fut
extrêmement gai. Je n'y parlai pas de mon aventure, et à cela je n'eus
pas grand mérite, car, à vrai dire, je n'y pensai pas. Puis, aussi
heureux qu'on peut l'être d'un bonheur qui n'intéresse pas le coeur, je
retournai au Luxembourg à deux heures du matin, et je m'endormis la tête
encore pleine des plus douces émotions.
Mes rêves les prolongeaient encore le lendemain quand on frappe à ma
porte; je vais ouvrir, c'était mon homme. Je suis à vous, lui dis-je:
avez-vous un témoin?--J'ai avec moi non pas un témoin, me répond-il,
mais un second qui vient avec moi vous demander à déjeuner.
Ce second était mon oncle; il était difficile de refuser sa proposition.
Après le lever du prince, le déjeuner fut servi; il se termina, comme on
le pense, par une embrassade; il fallut en passer par là.
Mon adversaire m'ayant prié ensuite de le réconcilier avec ma famille,
je promis d'y travailler, et je tins parole; mais pendant que j'y
travaillais, ce gentilhomme sortit de France la veille même du jugement
qui l'a condamné à restituer des valeurs dont il avait dépouillé sa
femme et son enfant, valeurs qu'il emporta de l'autre côté du Rhin pour
soutenir sa noblesse.
Les littérateurs qui se trouvèrent à cette représentation m'accordèrent
en général des éloges; mais aucun d'eux ne s'en montra plus libéral que
le vieux Lemière, avec lequel je n'avais jamais eu de relations; homme
excellent, dont le coeur, s'il fut trop ouvert à la vanité, a toujours
été fermé à l'envie: celui-là fait exception dans l'espèce. Il a passé
sa vie à dire du bien de lui, mais il n'a jamais dit de mal des autres.
La Harpe me fut moins indulgent. Cela ne tenait pas seulement à la
sévérité de son goût: ainsi que je l'ai dit, il avait donné des éloges à
quelques pièces fugitives de ma façon, qu'il inséra dans sa
_Correspondance russe_. Bien plus, quelqu'un lui ayant dit, moi présent,
que je faisais une tragédie, il s'était offert à m'aider de ses
conseils; mais comme il m'inspirait peu de confiance, et
qu'indépendamment de ma répugnance à me soumettre aux idées d'autrui, je
craignais qu'on ne me contestât un jour l'invention de mon ouvrage si je
me rangeais parmi les disciples de ce maître, je ne profitai pas de son
offre.
Un bienfait _refusé_ tient souvent lieu d'offense.
C'est alors que je pris rang dans le corps des gens de lettres, si tant
est que les gens de lettres puissent faire corps, s'il peut y avoir
union entre des hommes continuellement divisés d'intérêts, entre les
parodiés et les parodistes, entre les auteurs et les critiques, loups
toujours prêts à s'entre-mordre, loups dont la moitié ne vit qu'aux
dépens de l'autre; car les loups se mangent entre eux, quoi qu'on dise.
N'importe; je ne m'en réunis pas moins, sur l'invitation de Palissot, au
groupe qui, sous la dénomination de famille de Voltaire, escortait le
sarcophage de ce grand homme le jour où ses cendres furent transportées
au Panthéon.
Décrirai-je cette solennité? elle fut vraiment magnifique dans son
commencement. Des chars découverts où se trouvaient en toilette
brillante les actrices des grands théâtres, suivaient le char triomphal.
Autour marchaient les acteurs en costume héroïque. On se croyait à
Athènes; le temps était superbe, quand tout à coup le temps change;
l'illusion s'évanouit aussitôt. Entre les torrens que vomissaient les
gouttières et ceux qui grossissaient les ruisseaux, les dames les mieux
empanachées ne sont plus que des poules mouillées, et les héros dans la
boue ne ressemblent plus qu'à ces Romains de carnaval que je vous laisse
à désigner par leur nom propre.