Des évènements qui se sont accomplis, du 5 mai au 7 octobre 1789, à
Versailles.
Je n'ai été ni acteur ni confident de quelque faction que ce soit à
cette époque où, mettant la monarchie en pièces, les gens les mieux
intentionnés eux-mêmes jetaient ses membres palpitants dans la chaudière
où les filles de Pélias faisaient bouillir leur père pour le rajeunir.
Je ne pourrais donner que des conjectures sur le but réel que les
meneurs se proposaient. Je me bornerai donc à raconter simplement ce que
j'ai vu; peut-être jetterai-je ainsi quelque lumière sur les faits
monstrueux qui préparèrent la terrible catastrophe de 1793, catastrophe
que provoquèrent même avant 1789 les personnes qui songeaient le moins à
l'amener.
De ce nombre furent les frères même de l'infortuné Louis XVI, je veux
dire _Monsieur_ et M. le comte d'Artois. Tous deux avaient exercé à son
détriment une influence diverse dès la première assemblée des notables,
l'un en le contrariant dans les concessions qu'il inclinait à faire aux
exigences des temps; l'autre en paraissant demander pour elles plus que
le trône ne voulait leur accorder, ce qui rendit un moment ce _citoyen_
plus populaire que le roi.
En cela tous deux obéissaient à la nature de leur esprit; je dis esprit
dans le sens propre de ce mot, car le comte d'Artois lui-même ne
manquait pas d'esprit; mais il manquait de jugement. On citait de lui
d'heureux traits, des saillies piquantes; mais il ne savait soutenir ni
une discussion, ni même une conversation sérieuse. Ennemi de l'étude,
incapable d'application, asservi aux principes qui avaient été suggérés
à son enfance, il n'avait guère recueilli de son éducation, qui fut
aussi mauvaise que puisse l'être une éducation de prince, que des
préjugés qu'endormirent quelque temps les passions de la jeunesse la
plus évaporée, mais qu'elles n'étouffèrent pas, et qui, même avant que
ces passions fussent amorties, se réveillèrent avec toute la violence du
fanatisme dès qu'ils y furent provoqués par des intérêts politiques.
On ne doit pas s'étonner qu'aux approches de la révolution, dont il ne
lui était donné de comprendre ni la nécessité, ni la puissance, et qu'on
ne pouvait modifier qu'en se résignant à la subir, s'exposant à tout
perdre pour ne vouloir rien céder, comme il a tout perdu depuis pour
avoir voulu tout recouvrer, ce prince se soit mis à la tête du parti
récalcitrant, à la tête du clergé réfractaire et de la noblesse
contre-révolutionnaire.
Quant à _Monsieur_, en qui la réflexion avait modifié, entre les
préjugés qu'il tenait de ses instituteurs, ceux qu'il n'avait pas jugé
utile de répudier, et qui n'était pas de caractère à rester nul dans des
circonstances qui développaient toutes les ambitions, trop haut pour se
mettre à la suite de qui que ce fût, et trop circonspect pour se faire
chef de l'opposition, comme il avait d'abord semblé y tendre, il essaya
de se créer une importance plus grande peut-être et certainement moins
dangereuse, en jouant de finesse au milieu de tant de violences, en
prenant entre les deux extrêmes le rôle de modérateur, le rôle de cette
masse flottante que dans nos assemblées on appela _ventre_, en
fortifiant de son poids qu'il transporterait tantôt d'un côté, tantôt de
l'autre, le parti qu'il aurait intérêt à faire prévaloir, manoeuvre qui
le ferait redouter et rechercher, et qui aurait moins pour but de mettre
un terme aux oscillations que de les entretenir. Cette théorie, qu'il
employa vingt-quatre ans plus tard avec quelque succès dans un intérêt
tout opposé à la vérité, et qui lui vaut la réputation d'homme habile,
lui en valut alors une un peu moins flatteuse, source première peut-être
des soupçons dont fut entachée la droiture de Louis XVI, qui semblait
déférer à ses conseils, et qu'on accusa d'être aussi dissimulé que le
premier de ses frères, parce qu'il n'était pas inconsidéré comme le
dernier.
Dès le lendemain de l'ouverture des états-généraux se manifesta la
mésintelligence qui régnait entre les trois ordres, à l'occasion de la
vérification des pouvoirs. Aux prétentions émises par le tiers, il fut
aisé de juger que l'intention de consolider l'ancien ordre de choses
n'était pas celle de la majorité de l'assemblée. Les députés du tiers,
contradictoirement à ce qui s'était pratiqué, voulaient que les pouvoirs
des trois ordres fussent vérifiés en commun. Les deux ordres privilégiés
décidèrent que «les pouvoirs seraient vérifiés et légitimés dans chaque
ordre séparément.» Le comte d'Artois appuya cette décision. _Monsieur_,
qui s'était montré plus favorable antérieurement au tiers à qui il avait
fait accorder _la double représentation_ dans les états-généraux, se
prononça moins positivement pour lui en cette circonstance; c'était se
détacher de l'armée à laquelle il avait donné les moyens de gagner la
bataille. C'était ou faire une faute ou avouer qu'il en avait fait une.
Il perdit dès lors avec sa réputation de sagesse sa popularité.
Six semaines se consumèrent en stériles débats: les deux ordres
cherchaient à se faire appuyer par le pouvoir royal; se donnant la
nation pour appui, les députés du tiers-ordre, sur la proposition de
Sieyès, décidèrent qu'_ils_ étaient _la seule réunion légitime_, attendu
qu'il ne pouvait _exister entre le trône et cette assemblée_ (les
états-généraux) _aucun pouvoir négatif_; principe dont j'approuve assez
les conséquences, mais qui ne dérivait certes pas de l'ordre de choses
que les trois ordres étaient appelés à raffermir. Se substituant aux
états, en prenant la dénomination d'_assemblée nationale_, le
tiers-ordre déclara de plus que les contributions, telles qu'elles se
percevaient actuellement dans le royaume, n'ayant point été consenties
par la nation, étaient illégalement établies et perçues; qu'on les
autorisait néanmoins _au nom de la nation_, mais seulement jusqu'au jour
de la première séparation _de cette assemblée_, de quelque cause que la
séparation pût venir. C'était mettre en pratique l'exemple donné en
Angleterre par Hampden en 1636, c'était faire _échec au roi_.
Le roi, pour arrêter le cours des choses, annonça qu'il tiendrait une
séance royale. Sous prétexte des dispositions nécessaires à cet effet,
on ferma la salle des états aux députés du tiers à qui ce local avait
été assigné jusqu'alors pour leurs séances particulières. Bailly, qui
les présidait, les convoque dans un Jeu de Paume. Là ils font serment
_de ne pas se séparer sans avoir donné une constitution à la France_.
C'est de ce jour (20 juin), c'est de cet acte que date la révolution.
Ainsi tous les moyens suggérés à la cour contre le tiers, par les ordres
privilégiés, tournaient contre eux.
Après avoir donné à entendre, le 23, dans la séance annoncée où il fit
de grandes concessions aux intérêts du peuple, en maintenant toutefois
la distinction des ordres, qu'il opérerait seul, _s'il le fallait_, le
salut public, le roi ordonna aux chambres de se séparer jusqu'au
lendemain, où elles viendraient reprendre leurs séances dans le local
attribué particulièrement à chacune d'elles.
Les députés du tiers restant néanmoins dans la salle commune, M. de
Brezé, la tête haute, vint les sommer, de par le roi, de se retirer sur
l'heure. J'entends encore la réponse que Mirabeau de sa voix argentine,
mais avec un accent solennel, fit à cette sommation.«Allez dire à ceux
qui vous ont envoyés que nous sommes ici par la volonté du peuple, et
que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes.» M. de
Brezé baissa l'oreille et sortit. Les baïonnettes ne se présentèrent
pas, et se maintenant _assemblée nationale_ en dépit de la protestation
royale, le tiers ne se sépara qu'après avoir décrété _l'inviolabilité de
ses membres_. Le roi céda. Le 27 juin, à son invitation, la minorité de
la noblesse et celle du clergé se réunirent au tiers.
Cependant les esprits fermentaient à Paris. La populace faisait sortir
des prisons les militaires détenus pour cause d'insubordination.
Enfreindre la discipline était déjà un acte de patriotisme. La cour,
accoutumée à voir l'ordre maintenu à Paris par sept ou huit cents
soldats du guet, crut que trente régiments seraient plus que suffisants
pour réprimer la population de cette grande ville: le commandement de
cette armée fut donné au maréchal de Broglie. On forma des camps sur les
avenues qui aboutissaient à Versailles, et l'on attendit avec sécurité,
avec impatience même, le moment où s'engagerait entre une bourgeoisie
sans expérience et des troupes bien disciplinées un combat dont l'issue
ne paraissait pas douteuse.
J'avais passé une partie de ce temps-là à Marly où la cour s'était
établie, mais d'où elle revint au bout de quinze jours, la présence du
roi devenant de jour en jour plus nécessaire à Versailles. Peu avant ce
retour je vis arriver dans ce séjour royal le cardinal de La
Rochefoucauld, l'archevêque de Paris et plusieurs membres du parlement,
qui venaient supplier Sa Majesté de prendre en sollicitude les dangers
qui menaçaient l'Église et la monarchie.
Le retour de Marly fut marqué par une mesure audacieuse de la part de la
cour. Les ministres étaient divisés d'opinion. Necker et ses adhérents
pensaient qu'il y avait danger pour Louis XVI à sortir de la voie où il
était entré et à résister à l'impulsion générale. Le parti opposé
l'emporta. Le 11 juillet le ministre de la nation, le ministre qui la
veille était encore celui du roi, est brusquement congédié.
J'étais à Paris le 12 quand cette nouvelle y parvint. On sait, mais on
ne peut se figurer l'effet qu'elle y produisit. Les fureurs du peuple
déchaîné par Masaniello ne furent pas plus terribles que celles de cette
multitude excitée par les déclamations de Camille Desmoulins. La ville
retentissait des clameurs, des hurlemens de ces forcenés. Partis du
Palais-Royal, ils se répandirent dans toutes les rues qu'ils
parcoururent, pendant toute la nuit, armés d'ustensiles plus redoutables
qu'héroïques, et brandissant des flambeaux qui menaçaient la capitale
d'un embrasement universel. Plus curieux qu'épouvanté, je passai une
partie de la nuit à observer ce formidable spectacle.
Des incidens singuliers aggravent quelquefois les dangers auxquels
chacun est exposé en pareilles circonstances: c'est ce qui m'arriva.
Comme on refusait déjà les billets de caisse à Versailles, et que j'en
avais un de mille francs, j'étais venu le dimanche 11 pour le changer
contre de l'argent monnayé, à Paris, où ils avaient encore cours, et
aussi pour aller à l'Opéra, où j'étais quand ordre nous vint d'en sortir
_de par le peuple_. Mon opération financière terminée, grâce à je ne
sais quel restaurateur qui ne se fit pas prier pour me rendre neuf cent
quatre-vingt-onze francs sur mille, le dîner avait payé l'escompte, je
me décidai le 14 juillet, pendant qu'on se portait à la Bastille, à
retourner à Versailles, où l'on devait être inquiet de moi. Les voitures
publiques ne marchaient pas; cela ne m'arrêta point. Divisant ma somme
en deux sacs, j'en mets un dans chaque poche de mon habit, et me voilà
en route, protégé par la cocarde nationale. Après avoir traversé les
Tuileries et le Cours la Reine, j'arrive lestement à la barrière de la
Conférence: elle était en feu. Le peuple s'amusait à brûler les bureaux
et les registres des commis, faute de pouvoir les brûler eux-mêmes. Je
sentis que pour passer il ne fallait pas avoir l'air d'un fugitif: les
mains dans mes poches et d'un air d'indifférence, je me mêle aux
groupes, disant mon mot sur les sangsues du peuple, et petit à petit je
parviens sans être remarqué à m'en dégager, et à gagner le quai de
Chaillot. Hors de la foule, mais peu loin d'elle encore, je crois
pouvoir changer de maintien et mettre mes mains dehors pour me délasser.
Malheureuse idée! abandonné à son poids, un des sacs crève la poche qui
le renfermait, et tombe: le bruit qu'il fit sur le pavé retentit encore
à mon oreille. Heureusement l'attention de la foule était-elle occupée
par l'incendie de la barrière, et derrière ainsi que devant moi ne se
trouvait-il personne sur la route. Ramassant le sac sans être vu, je le
mets dans mon chapeau, et je m'achemine vers Saint-Cloud, où étaient les
avant-postes de l'armée royale. Autre incident: compromis par la cocarde
qui jusque-là m'avait protégé, je me vois sur le point d'être jeté dans
la rivière, et ce n'est qu'en y jetant ce signe d'une opinion que je
n'avais pas, que j'obtiens du commandant du poste la permission de
passer outre. «Si on m'avait arrêté à ma sortie de Paris, me serais-je
aussi facilement tiré d'affaire, me disais-je tout en poursuivant mon
chemin. Pourquoi non? Ne suis-je pas cousin de M. de Flesselles? cousin
du prévôt des marchands, la seule autorité qui soit encore reconnue dans
la capitale? Je me serais réclamé de lui; on m'aurait conduit à
l'Hôtel-de-Ville, et là tout se serait arrangé;» et dans ce moment même
cet infortuné magistrat tombait assassiné sur les marches de
l'Hôtel-de-Ville!
Ce n'est qu'à Versailles que j'appris, avec cette triste nouvelle et
celle des autres meurtres qui avaient ensanglanté cette terrible
journée, toute l'étendue des périls auxquels j'avais échappé.
Le roi ayant fait aux circonstances les concessions qu'elles exigeaient,
telles que le renvoi des troupes, le rappel du ministre et l'adoption
des couleurs dont s'était coiffée l'insurrection, les esprits se
calmèrent; la tranquillité revint, sinon l'ordre, et l'assemblée
poursuivit assez paisiblement, pendant les mois d'août et de septembre,
le cours de ses réformes.
Mais le calme n'était qu'apparent; de part et d'autre on n'avait pas
cessé de conspirer. La cour ne songeait qu'à récupérer ce qu'elle avait
perdu; les révolutionnaires, qu'à se saisir de ce qui leur restait à
prendre; et des deux côtés on n'attendait que l'occasion pour
recommencer les hostilités. Telle était la disposition des esprits,
quand arrivèrent les journées des 5 et 6 octobre, journées signalées par
une catastrophe provoquée plus encore par des imprudences que par des
résolutions, et qui s'est accomplie sous mes yeux.
Depuis le renvoi de l'armée du maréchal de Broglie, et par suite de la
défection des gardes françaises et d'une partie de la garde suisse, la
cour n'était plus gardée que par une compagnie de gardes du corps. Soit
qu'elle ne lui parût pas suffire à la sûreté de la famille royale, soit
qu'il eût l'intention de se créer les moyens de tirer le roi de la
dépendance où il était tombé depuis le 14 juillet, le ministre de la
guerre fit venir à Versailles le régiment de Flandre pour y remplacer
les corps défectionnaires.
Quelque projet qu'on eût, il importait d'établir la bonne intelligence
entre les nouveaux-venus et les gardes du corps, qui ne voyaient pas
sans quelque humeur les auxiliaires qu'on leur donnait. Rien ne
rapproche les militaires comme la gamelle. On incita les gardes du corps
qui, en possession de la place, devaient en faire les honneurs, à offrir
un banquet aux officiers du régiment de Flandre, et, comme si on avait
l'intention de faire de cette réunion un spectacle, on mit à la
disposition des convives la grande salle d'opéra du château. Les tables
étaient dressées sur le théâtre; la musique militaire occupait
l'orchestre; entrait qui voulait au parquet et dans les loges. J'y
allai. Dès le premier moment, je reconnus qu'il s'agissait moins de
politesse que de politique. Au quatuor, _Où peut-on être mieux qu'au
sein de sa famille?_ ritournelle obligée en pareilles fêtes, succéda
tout à coup l'air, _Ô Richard!_ On l'applaudit avec un enthousiasme qui
s'accroît à mesure qu'on le répète; or on le répète à chaque santé que
l'on porte, et l'on en porte beaucoup. Le vin n'était pas propre à
calmer cette frénésie; elle semblait toutefois à son comble quand une
voix proposa d'envoyer une députation supplier le roi de vouloir bien
honorer la fête de sa présence, et de venir recevoir en personne les
hommages de ses fidèles gardes. Il était six heures du soir; le roi, qui
revenait de courre le cerf, n'avait pas encore quitté l'habit de chasse,
mais il avait quitté ses bottes. Les pieds en pantoufles et ses bas
attachés par-dessus la culotte, il se présente dans une loge, tenant le
dauphin par la main et donnant le bras à la reine. Cet acte d'une
complaisance peut-être irréfléchie acheva de tourner les têtes Les cris
de _Vive le roi!_ mêlés aux airs favoris, retentissaient à fendre les
oreilles les plus dures. Après avoir accueilli avec une bonhomie
touchante la santé que lui porta la totalité des convives, le roi se
retira, les laissant en proie à leur double ivresse.
Leur exaltation, accrue et comprimée en même temps par la présence du
monarque, éclata dans toute sa violence après son départ. Entraînés par
l'exemple, les plus réservés perdent toute retenue. Les officiers du
régiment de Flandre passent sur leurs habits blancs les bandoulières
chamarrées des gardes du corps; ceux-ci échangent leurs chapeaux
galonnés contre les chapeaux unis de l'infanterie; l'on fait un troc
fraternel des cocardes qu'on en a détachées.
Ces cocardes étaient tricolores comme celle du roi. On les aurait,
dit-on, foulées aux pieds. Je ne l'ai pas vu, et j'ai bien observé
pourtant ce qui se passait. Plus d'un de ces signes a pu échapper aux
mains mal assurées des troqueurs et tomber à leurs pieds mal assurés
aussi; mais je ne l'ai pas vu, je le répète. Ce que j'ai bien vu, ce que
je n'hésite pas à certifier, c'est qu'il n'y avait pas dans cette salle
un militaire qui ne fût possédé de royalisme et qui ne le manifestât de
la manière la plus extravagante. Dans ces temps, tout était fureur, la
fidélité même.
Dès lors je prévis les conséquences de ces folles démonstrations. Dès
lors je vis la populace de Paris se ruer sur Versailles, et juillet
recommencer en octobre. Comparant cette poignée de fous à ces légions de
furieux que le génie de Mirabeau venait d'armer, je frémis de ce qui
s'ensuivrait; et, sortant le coeur navré de ce banquet dégénéré en orgie,
«Ces flots de vin, dis-je à ma femme, feront couler des flots de sang.»
Cela se passait le jeudi 1er octobre. On ne s'en tint pas là. Loin de
calmer ce délire, on semblait se complaire à l'entretenir, à l'accroître
même. Plusieurs repas furent donnés dans le même but; et l'on s'y
conduisit plus follement s'il est possible. À la suite de celui que la
compagnie alors de service auprès du roi offrit à son capitaine le duc
de Gramont, de jeunes gardes firent donner le fil à leur sabre. Cela
s'était passé, il est vrai, dans l'intérieur de l'hôtel des gardes du
corps à qui leur manége avait servi de salle à manger; mais le fait
avait été divulgué soit par la jactance des propriétaires de sabres
émoulus, soit par la reconnaissance de l'émouleur à qui l'on avait donné
cinquante écus pour sa peine.
D'autres imprudences succédèrent à celles-ci. Le dimanche, 4 octobre,
des individus, qui fondaient leur fortune sur une réaction, levèrent
tout-à-fait le masque, et, bien qu'alors personne ne portât au château
aucune cocarde avec l'habit _habillé_, ils s'y montrèrent avec d'énormes
touffes de rubans blancs, donnant le bras à je ne sais quelles
intrigantes qui s'en étaient pourvues, et les attachaient, bon gré mal
gré, aux chapeaux des passans.
Le récit de ces faits parvint dès le soir même à Paris, qui n'était que
trop occupé déjà du premier repas. À la nouvelle de l'insulte faite aux
couleurs sacrées, tous ceux qui les portaient s'étaient tenus pour
offensés. La plus légère impulsion suffisait pour leur faire prendre les
armes. Les hommes aux vues desquels ce mouvement était utile, et qui,
sous prétexte de soustraire l'assemblée à la dépendance du roi,
voulaient mettre dans leur dépendance le roi et l'assemblée, rendirent
ce mouvement nécessaire en poussant à Versailles la plus vile population
de Paris, et c'en est aussi la plus nombreuse. Une disette y suffirait:
il y eut disette. Le 5 octobre, entre quatre et cinq heures du soir,
quarante mille individus, ivres pour la plupart, et tous armés de ce que
le hasard a mis sous leurs mains, envahissent la ville des rois en
demandant du pain. À huit heures, ils sont rejoints par les bataillons
de la garde parisienne qui, complices d'un projet qu'ils ignoraient,
venaient porter les derniers coups à la majesté royale qu'ils croyaient
protéger.
La populace s'était portée d'abord à l'assemblée, où ses députés avaient
été admis, puis au château; mais elle n'avait pas pu y entrer. Au
premier bruit de sa marche, les cours en avaient été fermées, et les
gardes du corps, formés en bataille devant les grilles, et soutenus par
le régiment de Flandre, en avaient occupé toutes les entrées. La
présence des gardes du corps effraya moins qu'elle n'irrita cette
multitude à la haine de laquelle ils avaient été signalés. Malgré
l'imperturbable patience de ces militaires qui, sages au moins sous les
armes, recevaient sans riposter les injures et les pierres dont on les
accablait, un combat, dont les suites ne pouvaient être qu'affreuses,
allait s'engager, quand arrivèrent les colonnes parisiennes. Une pluie
abondante, qui survint au même moment, contribua peut-être autant
qu'elles à dissiper ces hideux rassemblemens, qui s'éparpillèrent dans
les cabarets et dans les écuries.
On doit d'autant plus louer la modération des gardes en cette
circonstance, qu'un de leurs officiers, M. de Savonières, avait été
blessé à leur tête; mais on doit encore plus d'éloges à l'intrépide
dévouement d'un citoyen qui, par un de ces actes admirables en tous les
temps, prévint le massacre dont le canon allait donner le signal et
l'exemple.
La garde nationale de Versailles, non moins hostile à la cour que la
canaille de Paris, voulait rompre la ligne qui couvrait le château; déjà
elle avait braqué contre elle un canon chargé à mitraille; elle y
mettait le feu. Un de ses officiers, qui s'appelait la Toulinière, homme
estimé et aimé à juste titre, interpellant les artilleurs, leur remontre
les conséquences affreuses de l'action à laquelle ils se disposent, et,
se plaçant à la bouche de la pièce, il déclare qu'il veut être le
premier Français que le canon assassinera s'ils s'opiniâtrent dans leur
projet. L'héroïsme eut cette fois l'autorité qui manquait à la loi; plus
heureux que Desille, M. la Toulinière empêcha le massacre et survécut à
son dévouement. Je m'estime heureux de donner quelque publicité à ce
fait que l'histoire n'a pas recueilli.
Favorisé par la pluie et par l'obscurité, j'étais parvenu à me glisser
dans le château par la rue de la Surintendance, dont la grille était
entrebaillée de manière à ne laisser passage qu'à une personne. Je fus
étonné du petit nombre de défenseurs que la cause royale y avait
rassemblés; il se bornait, non compris les gardes de service, à une
soixantaine d'officiers tant de la maison militaire que de la maison
civile du monarque et des princes. Sans autres armes pour la plupart que
l'épée de ville, ces volontaires attendaient, sur les banquettes de
l'_Oeil-de-Boeuf_, la part qui leur était réservée dans l'infortune de
leur maître. Sur la nouvelle que les attroupemens s'étaient dissipés, et
que la garde nationale parisienne répondait de la sûreté du château, où
l'on avait fait rentrer les gardes du corps, toutes celles de ces
personnes qui n'étaient pas de service furent invitées à se retirer.
Curieux de savoir ce qui se passait à l'assemblée, je m'y rendais, quand
je rencontrai à l'entrée de l'Avenue de Paris une colonne de députés qui
venait chez le roi. Me mêlant à eux, je les suivis jusque dans le
cabinet de ce pauvre prince, qui les reçut avec bonté, affectant une
confiance qu'il n'avait pas, et à laquelle ils répondaient par
l'expression d'un dévouement qu'ils n'avaient pas non plus. Au bout d'un
quart d'heure, on se retira, soit pour se reposer de ce qu'on avait
fait, soit pour aviser à ce que l'on ferait; et certes toutes les
intentions n'étaient pas innocentes, à en juger par les propos que j'ai
entendus.
Il était deux heures du matin quand je rentrai chez moi. Accablé de
fatigue, je me couchai et je m'endormis de ce sommeil dont on dort à
vingt-trois ans dans quelque disposition d'esprit qu'on soit.
J'aurais dormi vingt-quatre heures si, à neuf heures du matin, une
effroyable explosion ne m'avait tiré de cette léthargie. Cette explosion
était produite par une décharge générale faite par la troupe de ligne et
la garde nationale en témoignage de réconciliation, témoignage non moins
effrayant que ceux de leurs divisions. Bientôt j'appris ce qui s'était
passé depuis le point du jour, la violation de la maison royale, le
massacre des gardes, l'outrage fait au lit de la reine, l'engagement
pris par le roi de venir habiter la capitale où l'assemblée se
transporterait aussi.
Peu d'heures après, cette promesse recevait son exécution. La famille
royale s'avançait vers Paris au pas de la foule hideuse qui l'y
conduisait en triomphe, triomphe auquel les captifs ne manquaient pas,
triomphe que précédaient les têtes des vaincus, et que suivaient les
gardes du corps qui avaient été forcés d'échanger leurs chapeaux contre
les bonnets de leurs assassins peut-être. À midi, la ville royale,
encombrée depuis douze heures par une population si nombreuse et si
turbulente, n'était plus qu'une solitude silencieuse. À midi commençait
à germer l'herbe qui couvre encore aujourd'hui ses marbres; indice d'une
viduité peut-être éternelle.