Hiver de 1789.--Représentation de _Charles IX_.--Anecdotes.--Portraits:
Rhulières, Champfort, Lebrun.--L'hôtel de l'Union.--Amitiés de jeunesse:
Maret, Ducos, Méjean.--Liaisons politiques: d'Espréménil, Cazalès,
l'abbé Maury.
Mon service m'appela bientôt auprès du prince. Quelles étaient alors mes
opinions politiques? je serais assez embarrassé de le dire au juste. Au
collége, le mot de _liberté_ avait noblement résonné à mon oreille; mais
j'étais trop familiarisé dès l'enfance avec l'ordre établi pour y voir
un esclavage. Comme le roi était bon, je ne concevais guère qu'on eût
rien à redouter de son pouvoir quelle qu'en fût la nature. Ce n'est pas
d'ailleurs dans la ville où l'on vivait d'abus que les inconvéniens des
abus se faisaient sentir. Cependant, aux approches de la révolution, mon
caractère, qui me porte à l'indépendance, m'avait fait partager un
moment les espérances de la nation; mais le spectacle du mal que faisait
à une famille que j'aimais cette révolution, qui n'améliorait pas encore
le sort du peuple, me la fit bientôt prendre en aversion. Je sentais, au
fait, plus que je ne réfléchissais; dominé par des affections plus que
par des opinions, j'étais _aristocrate_.
Un an s'était écoulé sans que _Monsieur_, à qui je m'étais attaché pour
avoir l'occasion de lui parler, m'eût adressé un seul mot. À Paris, il
rompit enfin le silence; non pas tout-à-fait pour ma satisfaction. Peu
de temps après son installation au Luxembourg avait été donnée la
première représentation de _Charles IX_. On ne peut s'exagérer l'effet
de cet ouvrage qui flattait et blessait si vivement les deux opinions
entre lesquelles se partageait la capitale. L'enthousiasme qu'il
excitait chez les amis de la révolution peut seul donner la mesure de
l'indignation qu'il excitait chez ses ennemis. La cour en était
révoltée, et _Monsieur_, qui n'était pas moins puriste en fait de
littérature qu'en matière de politique, n'y voyait qu'une double
profanation.
Quoiqu'il s'abstînt assez habituellement d'exprimer devant sa maison ses
opinions sur tout ce qui était en contact avec les affaires du temps,
l'humeur que lui donnait le succès de _Charles IX_ était si grande,
qu'il ne pouvait la dissimuler dès qu'il se présentait quelqu'un avec
qui il croyait pouvoir parler de littérature. Un jour que j'étais venu
au lever pour faire ma cour, Rhulières y vient aussi pour le même motif;
le prince de le mettre sur l'article de _Charles IX_ et d'en faire une
critique amère, que le courtisan, comme de raison, se gardait bien
d'improuver; j'étais fort éloigné de l'improuver moi-même.
Indépendamment de ce que les préjugés du prince étaient aussi les miens,
peut-être une secrète jalousie de métier me poussait-elle à mon insu
dans la sévérité. _Monsieur_ termine sa diatribe par ces mots: «Je n'ai
encore rencontré personne qui ait vu cette pièce deux fois.--Je ne l'ai
vue qu'une, dit complaisamment Rhulières.--Et moi, je l'ai vue deux,
répliquai-je étourdiment.--Je vous en fais mon compliment,» reprend le
prince, sans me laisser le temps de m'expliquer.
Cette répartie, qui aurait déconcerté un homme plus hardi que moi, me
chagrina d'autant plus qu'elle me prouvait que mon aveu était attribué à
une intention très-différente de celle qui me l'avait inspiré, et que le
prince, dans le sens duquel j'abondais, croyait que j'avais profité des
circonstances pour le narguer, pour le braver. Cette idée m'était
insupportable. Une franche explication de mes opinions, me dis-je,
pourrait seule me laver d'un tort aussi lâche; mais cette explication
sera-t-elle lue, si je la fais en prose? Le lever fini, je vais y rêver
dans le jardin du Luxembourg, d'où malgré la pluie, je ne sors qu'après
avoir rimé la pièce que je transcris ici, pièce que j'avais supprimée,
et qui a été publiée par un lâche abus de confiance, ainsi qu'on
l'apprendra plus bas.
Deux fois je l'ai vu cet ouvrage
Dont le public est enchanté:
Deux fois! c'est faire, en vérité,
Preuve de curiosité
Et bien plus encor de courage.
J'attendais d'un hardi pinceau
De grands effets, de sublimes peintures:
Je n'ai vu qu'un triste tableau
Surchargé de caricatures.
Tous les objets y sont petits;
Au lieu de cette adroite reine
Qui du palais de Médicis
Voulut transplanter dans Paris
La politique ultramontaine,
En cet infidèle croquis
Je trouve une femme intrigante,
Et qui, dans ses projets bornés,
Politique moins que méchante,
N'y voit pas plus loin que son nez.
Cruel, humain par fantaisie,
Dans Charles l'auteur, à plaisir,
Semble avoir voulu réunir
Les divers genres de folie.
Soit pour le mieux, soit pour le pis,
Sans cesse du dernier avis,
Ce monarque, par trop facile,
En furieux enfin changé,
Finit par tomber enragé,
Sans doute las d'être imbécile.
L'altier Guise est un fanfaron,
Grand débiteur de gasconades,
Qui s'exhale en rodomontades
Et se venge par trahison.
Sous votre indécent équipage,
Prêtre lorrain, on reconnaît
L'ancien prophète Mahomet,
Que la barrette et le rochet
Déguisent moins que son langage.
L'Amiral, éternel parleur,
Hardi bavard, soldat timide,
Parle guerre en prédicateur,
Et prêche comme un invalide.
Le Chancelier n'est pas malin;
Mais il a fort bonne mémoire,
Et cite à tous propos l'histoire
Comme un pédant fait son latin.
Quant à ce roi cher à la France,
Père de ses sujets vaincus,
Qui nous conquit par ses vertus
Et se vengea par sa clémence;
Devant qui l'Espagne pâlit,
Qui toujours veillant pour la gloire,
Toujours plus à cheval qu'au lit,
Volait de victoire en victoire;
Qui, joignant l'olive aux lauriers,
Fut plus grand dans la paix encor que dans la guerre;
Et vivant dans ses héritiers,
Fait, même après sa mort, le bonheur de la terre,
Bourbon, en Crispin travesti,
De l'Amiral, très-digne élève,
Me montre le vainqueur d'Ivri
Sans cesse épouvanté d'un rêve.
Cent fois croyant rêver aussi,
J'entendais applaudir à ce drame admirable,
Chef-d'oeuvre unique, incomparable,
Et Corneille, et Racine, et le noir Crébillon,
Et l'Homère français qui célébra Bourbon,
N'ont jamais rien fait de semblable!
Quoiqu'écrit souvent au hasard,
Dénué d'intérêt et d'art,
Je conçois bien que par méprise
Il puisse avoir des partisans.
De bons chrétiens, d'honnêtes gens.
Vont aux Français comme à l'église:
Oremus, bénédictions,
Y pleuvent par profusions
En ces tristes jours de réforme;
Et du crime le plus énorme
On reçoit absolution
D'un cierge de nouvelle forme,
Et soldé par la nation.
On s'agenouille, on carillonne;
Un prêtre énergumène tonne
Dans un assez mauvais sermon;
Et, dupe de l'illusion,
L'auditeur croit dormir au prône.
Pour moi, je n'y dormirai plus,
Et si deux fois, en dépit de Phébus.
J'ai dans ce drame en vain cherché la vraisemblance,
L'intérêt et la convenance,
Cet excès de persévérance
Pourrait-il m'être reproché?
Non, l'on sait trop que ce péché
Porte avec lui sa pénitence.
Le lendemain je retourne au lever et je remets ces vers à _Monsieur_.
Ils ne sont pas excellens, à beaucoup près; eussent-ils été moins bons
encore, ils ne pouvaient être accueillis qu'avec faveur. Les passions
sont indulgentes pour qui les flatte. Le prince, par des mots aimables
répara tout ce qu'avait d'amer le propos de la veille. Le sourire que
j'avais vu sur toutes les figures au moment où j'avais osé me remontrer,
prit un caractère tout opposé à celui qu'il avait eu d'abord, et qui
n'était rien moins que celui de la bienveillance: mon triomphe fut
complet.
Cette anecdote a peu d'importance; je ne l'eusse pas consignée dans ces
Souvenirs si elle ne se rattachait pas à un fait plus grave. Le succès
que l'esprit de parti avait procuré à ces vers que je ne voulus pourtant
pas laisser imprimer, en fit multiplier les copies. La Harpe lui-même,
qui les trouva bons parce qu'il n'aimait pas Chénier, me les demanda,
mais seulement pour les envoyer en Russie.
Fidèle à sa parole, il ne les avait communiqués à personne en France;
mais ce qui ne s'était pas fait de son vivant, se fit après sa mort. Le
libraire Migneret, à qui il avait laissé ses papiers, trouvant cette
pièce dans la correspondance russe, la livra à l'impression en 1804 avec
le recueil dont elle faisait partie; ainsi ces vers, composés contre
Chénier dans un temps où divisé d'opinion avec lui, je ne le connaissais
pas personnellement, allaient être publiés à une époque où, rapprochés
du moins par les doctrines littéraires, et membres du même corps, nous
vivions dans une liaison qui ressemblait déjà à de l'amitié. Les gens de
lettres à qui le libraire s'en était remis de la révision de cette
édition, et parmi lesquels se trouvait l'honnête Esménard, se
réjouissaient entre eux du scandale que cette révélation allait exciter,
quand le hasard qui, s'il gâte bien des choses, en raccommode quelques
unes aussi, déconcerta leur calcul.
Migneret, comme nombre de gens le font encore, ne se faisant pas
scrupule de profiter des faveurs d'un gouvernement qu'il n'aimait pas,
avait demandé et obtenu, sur ma proposition, pour son fils une place au
Lycée de Paris. Jaloux de me prouver sa reconnaissance, il me pria de
lui permettre de m'apporter un exemplaire de la Correspondance posthume
de La Harpe, laquelle, me dit-il, était alors sous presse, et il me
demanda, par occasion, si je ne pensais pas qu'il pût s'y trouver
quelque chose de nature à me contrarier. Rêvant à cela, je me rappelai
les vers sur _Charles IX_; et comme il m'avoua qu'ils s'y trouvaient, je
ne lui cachai pas le chagrin que me donnerait la fausse position où il
me mettrait en les y laissant. «Vous me ferez payer à quarante ans, lui
dis-je, mes torts de vingt ans, et vous rendrez La Harpe coupable d'un
abus de confiance, d'une violation de sa parole: au reste, mon parti
sera bientôt pris: je ne nierai pas ce que j'ai fait, mais je
n'hésiterai pas à le désavouer. Fussé-je aussi injuste envers Chénier
que je l'étais autrefois, je ne me joindrais pas à ses ennemis pour
l'accabler aujourd'hui que, déchu de sa puissance, il est en butte à la
rigueur du gouvernement.»
Quelques jours après, Migneret revint. «La feuille où vos vers se
trouvaient était tirée, dit-il, mais j'y ai fait mettre un carton, c'est
ce dont vous vous convaincrez par l'exemplaire que je vous apporte.»
Les intentions de ce galant homme n'ont pourtant pas été absolument
remplies. Ces vers dont les reviseurs avaient gardé des épreuves, ont
passé dans quelques mains. M. Roger, mon confrère à l'Académie
française, m'a remis celle qu'il possédait. M. Beuchot n'en a pas usé
moins loyalement, et j'aime à l'en remercier ici. Mais tous ceux qui ont
surpris cette confidence n'ont pas eu la même délicatesse, et c'est
probablement sur un des exemplaires qu'ils avaient conservés que cette
pièce a été transcrite dans une compilation que le libraire Weissembrouk
publiait à Bruxelles sous le titre _d'Esprit des journaux_[19]. Je doute
toutefois que Chénier en ait jamais eu connaissance. Au reste, nous n'en
avons pas moins vécu d'accord, même à l'Institut, ce qui n'était pas
toujours facile avec lui.
La présence de Rhulières avait manqué au plaisir que me donna ma rentrée
en grâce, mais on ne peut tout avoir: je m'en consolai en pensant que je
n'avais pas assez d'importance pour que cet académicien, qui n'était
rien moins que charitable, songeât à se moquer de moi.
C'était un homme singulier que ce Rhulières. On chercherait en vain un
courtisan plus souple, un diplomate plus délié; ingénieux à flatter
comme à dénigrer, à tourner un madrigal comme à aiguiser une épigramme,
et aussi prodigue de complimens à ses supérieurs que de sarcasmes à ses
égaux, il semblait empreint de tous les caractères de la servitude. On
l'aurait pris à la cour pour l'apôtre le plus dévoué du despotisme;
personne cependant ne portait plus que lui dans le coeur l'amour de
l'indépendance. Prenant le papier pour confident de ses opinions, c'est
dans son histoire de Pologne qu'il a déposé l'expression de ses
véritables affections. Ambitieux de gloire après sa mort, il est franc
en face de la postérité. Ambitieux de fortune pendant sa vie, il était
faux en face de la cour.
Il avait une telle habitude de flatter, qu'un jour que je le rencontrai
dans la cour du Louvre, après s'être arrêté un moment avec moi:
«Permettez, me dit-il, que je vous quitte; il est tout-à-l'heure deux
heures, je vais où vous irez un jour: je vais à l'Académie française.»
Or, à cette époque, je n'étais connu de lui que par la première partie
de l'anecdote qu'on vient de lire. Ni lui ni moi ne nous doutions que ce
qu'il disait dût jamais se réaliser.
Quelque temps auparavant j'avais fait connaissance avec Champfort, celui
des membres de l'Académie française qui, après La Harpe, s'était le plus
violemment prononcé pour la révolution, non telle que la concevaient
Bailly et les _constituans_, qui ne désiraient que la réforme de la
monarchie, mais telle que la concevaient Condorcet et les girondins, qui
voulaient à tout prix l'établissement d'une république. Son patriotisme
ne me paraissait avoir aucune analogie avec la philantropie. J'y
trouvais moins l'amour du peuple que la haine des grands. Ceux-ci
l'avaient pourtant recherché. Ils s'étaient long-temps amusés des
sarcasmes qu'il leur prodiguait dans leurs salons et à leurs tables où
il jouait un rôle assez semblable à celui des anciens cyniques.
Champfort avait beaucoup d'esprit, mais il faisait beaucoup d'esprit
aussi. Il s'étudiait à donner à ses opinions la forme laconique et
sententieuse de l'aphorisme ou de l'apophthegme; et pourtant il n'avait
pas besoin de recourir à cet artifice pour briller. Personne plus que
lui n'abondait en saillies. Ses traits les plus heureux lui venaient
sans qu'il les cherchât.
«On m'accuse d'avoir fait bien des méchancetés, lui disait un jour
Rhulières avec componction, et pourtant je n'en ai fait qu'une.--_Quand
finira-t-elle_?» repartit Champfort.
Caractérisant d'un trait l'esprit dédaigneux de Suard: _le goût de cet
homme est le dégoût_, disait-il.
Ducis, à qui l'on proposait le cordon de Saint-Michel, lui demandant
s'il trouvait quelque inconvénient à ce qu'il l'acceptât? «Je n'en vois
qu'un, lui répondit-il, c'est que tu seras obligé de le porter.»
Sans suivre assidûment les travaux de l'assemblée constituante, il
venait assez fréquemment à Versailles où l'appelaient ses relations avec
quelques députés dont il traduisait les pensées, ou par l'organe
desquels il publiait les siennes. D'après ce qu'il m'a dit, M. l'évêque
d'Autun lui aurait plus d'une obligation de ce genre, et Mirabeau
lui-même aussi.
C'est chez deux de mes plus vieux amis, MM. Maret et Méjean, qui
faisaient ménage ensemble, que je rencontrai Champfort, en 1789; j'y
rencontrai aussi le poète Le Brun, autre déserteur des salons de
l'aristocratie, autre détracteur des grands qu'il avait long-temps
flagornés, reproche qu'on ne peut pas faire à Champfort, qui n'était
entré que pour les mordre chez ces grands que Le Brun ne se lassa de
lécher que lorsqu'ils cessèrent d'avoir du sucre au bout des doigts.
Tout le monde connaît le talent de Le Brun. Si grand qu'il soit, il
l'était moins encore que son amour-propre. Ce qu'on peut prendre dans
Horace pour une fiction poétique, pour un écart d'enthousiasme, n'était
chez lui que le langage de la conviction qu'il avait de son propre
mérite; c'était très-sincèrement, très-positivement qu'il disait _mon
génie_. Il eût juré une haine implacable à quiconque eût élevé quelque
doute sur la propriété et la justesse de cette expression. D'une avidité
insatiable en fait d'éloges, il les prodiguait pour qu'on les lui
prodiguât; mais rien n'était plus éloigné de l'accent de la sincérité
que le ton affecté qu'il prêtait à la louange; c'étaient de belles
paroles chantées d'une voix fausse sur un mauvais air. Et pouvait-il en
être autrement? La plupart du temps le moment où il vous adressait un
madrigal était celui où il méditait une épigramme contre vous. Le besoin
de médire en vers l'emportait chez lui sur tout autre besoin; et la
renommée d'Archiloque et d'Alcée le flattait plus peut-être que celle de
Pindare, qu'il ne dédaignait pas, comme on sait. Tout était pour lui
matière à sarcasme, les difformités physiques comme les défectuosités
morales; il ne les épargnait pas plus dans ses amis que dans ses
ennemis, dans telle personne qui l'admirait outre mesure que dans telle
autre qui, à l'exemple de Désorgues, s'admirait plus que lui. Envieux à
n'en pas dormir, il ne faisait grâce à aucune célébrité. Tout éloge
donné à un autre semblait pris sur ceux qu'on lui devait. Que de
mauvaises nuits Delille lui a fait passer!
Si l'on en excepte quelques pièces qu'il a laissé imprimer dans les
recueils, les vers de ce poète n'étaient connus que de certaines
sociétés privilégiées; le reste du monde l'admirait sur parole. Comme
c'était en lecture qu'il payait les invitations qu'on lui prodiguait, il
ne sortait pas sans emporter son manuscrit en poche. Aussi Delille
disait-il: _Le Brun croit qu'il en est des vers comme des olives, et
qu'ils sont meilleurs quand ils ont été pochetés_.
La portée de son esprit était assez bornée; elle avait plus d'élévation
que d'étendue. Sa conversation était des plus vulgaires dès qu'il
voulait sortir de la littérature, et sur la littérature elle était sèche
et pédantesque. Il a versifié des opinions philosophiques, mais il
n'était rien moins que philosophe. Son talent poétique à part, lequel
fut de l'ordre le plus élevé, c'était un homme assez ordinaire, et même,
dans l'emploi de ce talent, ce fut un très-mauvais homme.
Ces beaux esprits n'étaient tout au plus que des connaissances pour moi,
laissons-les pour des amis.
La nature de mes opinions ne m'empêchait pas de vivre en grande intimité
avec des jeunes gens de l'opinion contraire. Un dissentiment politique
ne m'a jamais fait renoncer à un ami, quand d'ailleurs nous étions
d'accord sur la morale. Tout en voulant d'une ardeur égale le bien de la
société, on peut l'attendre de systèmes différens; ce sont des erreurs
d'esprit pour lesquelles on se doit réciproquement de l'indulgence; je
n'ai jamais eu d'horreur que pour les anarchistes. Bien entendu que ceci
s'applique aux théories; quant à l'exécution, je suis moins indulgent.
Tout homme qui prétend faire le bien de l'humanité par des moyens que
l'humanité réprouve m'est exécrable, quelque opinion qu'il soutienne,
fût-ce la mienne.
De l'époque dont je parle date l'inaltérable amitié qui m'a lié avec
quelques hommes qui n'étaient pas à beaucoup près du parti de la cour,
avec Frochot, membre des états-généraux, enthousiaste de Mirabeau, dont
il devint bientôt l'ami intime; avec Méjean, journaliste alors, et
depuis secrétaire général du département de la Seine, fonction qu'il a
quittée pour celle de ministre secrétaire d'État auprès du vice-roi
d'Italie; avec Maret, dont la fortune devait être encore plus éclatante,
et qui, après avoir rempli sous la république plus d'une mission
honorable, et subi en Autriche les tortures d'une honorable détention,
fut pendant toute la durée du consulat et de l'empire le ministre et le
confident de Napoléon, et que je ne désignerais ici que par le titre de
duc de Bassano, s'il n'avait pas toujours été _Maret_ pour moi.
J'avais fait connaissance avec eux à Versailles, où le premier avait été
appelé par ses fonctions, et où les deux autres étaient venus suivre les
séances des états-généraux dont ils analysaient les discussions dans une
feuille qui paraissait tous les soirs sous le titre de _Bulletin de
l'Assemblée nationale_.
Par suite de la translation de l'Assemblée à Paris, ils quittèrent tous
Versailles, et les deux derniers, pour être plus à portée de leur
travail, se logeant dans le voisinage des Tuileries, vinrent s'établir
rue Saint-Thomas du Louvre, dans un hôtel tenu par Mme Imbert, tante de
Tallien, et qu'on nommait _Hôtel de l'Union_.
La bonne intelligence qui régnait entre les habitans de cet hôtel
semblait lui avoir acquis ce titre. Là logeait aussi un homme à qui une
fortune brillante et loyalement acquise a permis depuis d'encourager les
lettres et les arts qu'il cultivait dès lors. Cet homme, non moins
distingué par l'élévation de son caractère que par les aptitudes de son
esprit, est M. Ducos[20]; artiste, philosophe et littérateur, il a
publié un des meilleurs ouvrages qui aient été faits sur cette Italie
dont on a tant écrit.
Là demeurait aussi d'Avrigny, connu alors sous le nom de chevalier de
l'Oeillard, nom sous lequel il était inscrit dans tous les almanachs de
l'époque, et dont il avait signé quelques vers presque couronnés à
l'Académie française. D'Avrigny a fait depuis _Jeanne d'Arc_.
Spirituel, mais indolent, Méjean aussi s'occupait de poésie tout en
s'occupant de politique, mais il s'occupait plus encore de plaisirs.
Quant à Maret, dont l'esprit également souple et solide pouvait
s'appliquer à tout, et qui avait écrit en vers avec un talent rare,
ajournant toute autre occupation, il se donnait tout entier à la
rédaction de leur journal, qui, changeant sa forme exiguë contre
l'ampleur de l'in-folio, avait pris la dénomination de _Moniteur_.
Bien que la littérature, les nouvelles et la politique fussent admises à
remplir les longues colonnes de cette feuille, les discussions de
l'Assemblée en occupaient toujours la plus grande partie. C'était ce
qu'on y cherchait avant tout; comme cet article ne pouvait pas être
traité avec trop de talent et de soin, c'est à Maret que la rédaction en
était confiée. Personne ne s'en fût mieux tiré. Les peines qu'il
prenait, les sacrifices qu'il s'imposait pour répondre à la confiance de
l'éditeur, sont presque incroyables. Les journalistes n'avaient pas
alors de places réservées; les meilleures appartenaient au premier qui
s'y installait: que faisait-il pour n'être devancé par personne? Après
avoir corrigé les épreuves du journal qui s'imprimait pendant la nuit,
et donné quelques heures au sommeil à la suite d'un repas fait à la
hâte, il se rendait à la porte du Manége où l'Assemblée siégeait, pour y
attendre, en tête de la file qui ne tardait pas à s'allonger, l'heure où
s'ouvrirait cette porte qui ne s'ouvrait qu'à dix heures. Bien plus,
comme il lui était arrivé quelquefois d'être devancé par des gens qui
avaient été réveillés avant lui par le même intérêt, il prenait souvent
le parti, quand l'objet de la discussion était d'une importance majeure,
de passer la nuit à cette porte devant laquelle il bivouaquait, couché
sur la place que la fatigue ne lui permettait plus de garder debout.
Cela dura jusqu'à ce que les députés, chargés de la police de la salle,
reconnaissant l'intérêt qu'ils avaient à faciliter le travail des
journalistes, assignèrent une loge particulière au _Moniteur_.
Il fallait être aussi fortement constitué que l'était Maret pour ne pas
être victime d'un pareil dévouement. Au reste, il eut lieu de s'en
applaudir. Par suite de cette inflexible détermination, il n'est pas une
délibération de l'Assemblée constituante à laquelle il n'ait assisté,
pas une question d'intérêt public qu'il n'ait entendu débattre entre les
publicistes de cette époque, pas une loi dont il ne connaisse le but et
l'esprit. Par ce cours de législation-pratique, il acquérait sur toutes
les parties de l'organisation sociale des connaissances qu'on ne saurait
acquérir qu'imparfaitement dans les livres, et il se mettait ainsi, sans
y penser, en état de remplir les hautes fonctions qu'il a occupées
depuis.
Maret quittait pour cela un appartement commode et fort bien décoré
qu'il avait rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Sur ses instances, ma
famille vint l'occuper en avril 1790, quand mon devoir me rappela auprès
de _Monsieur_ au Luxembourg où j'avais un logement. Je croyais ne
m'établir à Paris que pour trois mois: il en devait être autrement.
C'était pour toujours que j'y transportai mon domicile, ou du moins n'en
suis-je sorti depuis cette époque que passagèrement, et avec la volonté
d'y revenir lors même que j'en perdis l'espérance.
Mes opinions ne m'avaient pas fait rompre avec mes anciens amis; mais
elles m'en donnèrent de nouveaux. De ce nombre était le chevalier de
Belleville, chevau-léger, plus riche d'esprit que de jugement, et l'un
des plus féconds pourvoyeurs des _Actes des apôtres_. C'est à lui que ce
recueil est redevable de la tragédie burlesque intitulée _Théroigne et
Populus_, parodie quelquefois fort gaie des plus belles scènes de notre
théâtre, dont il faisait application aux événemens du jour. De ce nombre
était aussi le chansonnier Marchant, original qui, bien que partisan de
la révolution dans le principe, était passé dans le parti contraire, non
qu'il le trouvât plus raisonnable, mais parce que les opinions qu'il
abandonnait lui paraissaient plus faciles à travestir en couplets que
celles qu'il embrassait après les avoir chansonnées aussi. Il a mis en
vaudeville la Constitution de 1791. Ses facéties n'étaient dénuées ni
d'esprit, ni de gaîté; mais c'est à l'audace avec laquelle il attaquait
le parti le plus fort qu'il devait surtout son succès. Infatigable dans
la guerre qu'il livrait aux jacobins, il en a stigmatisé plusieurs d'un
ridicule ineffaçable, et entre autres ce malheureux Gorsas dont, grâce à
lui, les _chemises_ ont obtenu une célébrité historique[21]. J'ignore ce
que Marchant est devenu après la révolution du 10 août, qui fit passer
le pouvoir aux mains de ses ennemis les plus implacables. Je crois
pourtant qu'il est mort naturellement, et de plaisir plutôt que de
chagrin, car il vivait joyeusement. Le chevalier de Belleville, moins
heureux, mourut sur l'échafaud la veille de la révolution qui fit
justice de Robespierre.
Je n'étais pas étranger à la rédaction des facéties que publiait ce
dernier; et je dois le dire à l'honneur de mes amis du parti contraire,
à qui je n'en faisais pas un mystère, ils étaient les premiers à en rire
quand elles étaient gaies. Ils avaient l'indulgence que donne à tout
homme généreux le sentiment de sa force.
Ma position m'avait mis en rapport avec M. de Bonneuil qui, comme moi,
avait une charge chez _Monsieur_. Sa femme était soeur de madame
d'Esprémesnil. Ces dames vivaient dans une grande intimité; j'eus
bientôt occasion de connaître, soit chez l'une, soit chez l'autre, une
partie des membres du côté droit, et particulièrement Cazalès, l'abbé
Maury et d'Esprémesnil.
Ces trois champions d'une cause qu'ils défendaient avec plus de talent
que de succès étaient remarquables par des qualités très-différentes.
Paresseux de sa nature, dissipé par habitude, élevé pour l'état
militaire, et n'ayant reçu qu'imparfaitement même cette instruction
superficielle qui suffit à peine à l'homme du monde, Cazalès n'en
discutait pas moins les plus hauts intérêts de la société, les questions
les plus ardues de la politique, avec la profondeur d'un publiciste qui
aurait fait de ces matières l'objet unique et constant de ses études, et
avec l'éloquence d'un orateur formé à l'exercice de la parole par une
longue pratique de la chaire ou du barreau. Dans l'intelligence et la
sincérité, la nature lui avait donné les deux moyens les plus puissans
par lesquels on agit sur les esprits; la faculté de se faire bien
comprendre ne tient-elle pas à celle de bien concevoir, et n'est-on pas
presque sûr de convaincre quand on ne parle que de conviction? Ne
soutenant en fait de principes que ceux qui lui paraissaient
incontestables[22], et n'hésitant pas à se détacher de ceux qu'il
reconnaissait pour mal fondés en justesse et en équité, comme en
défendant un parti, il semblait dégagé de tout esprit de parti; il
obtenait dès qu'il parlait la déférence, si ce n'est le crédit que la
droiture commande même en combattant pour une cause qu'elle ne doit pas
gagner. On l'estimait d'autant plus qu'on savait que ce n'était pas pour
ce qu'il croyait utile, mais pour ce qu'il trouvait juste qu'il
combattait.
Il n'en était pas tout-à-fait ainsi de l'abbé Maury. À sa promptitude à
défendre le moindre des priviléges de l'ordre auquel il appartenait, il
était évident que c'était à un ecclésiastique seul qu'on avait affaire
en lui, et que l'organisation sociale qui lui convenait était celle qui
respecterait l'intégrité de ces priviléges. Il semblait moins se croire
envoyé aux états-généraux pour aviser au bien de l'État par d'utiles
réformes, que pour empêcher que ces réformes ne blessassent les intérêts
du clergé, et que le soulagement général ne fût obtenu aux dépens de sa
fortune privée. Aussi, tout en rendant justice au talent avec lequel il
soutenait ses opinions, ne s'y laissait-on jamais entraîner, et
n'obtint-il guère d'autres succès que ceux d'un orateur éloquent dans
une mauvaise cause, d'un acteur habile dans un mauvais rôle, ou d'un
soldat qui défend en brave, dans l'intérêt de son avancement, une place
qu'il sait ne pas pouvoir conserver.
D'Esprémesnil n'obtint pas même ce succès-là, et cependant il était
véritablement éloquent: bien plus, il était homme de bonne foi. Mais il
s'était placé dans une position si fausse, si désavantageuse, qu'on
pouvait lui contester son talent comme ses qualités. La véhémence avec
laquelle, avant la révolution, il avait attaqué les ministres, l'avait
rendu populaire. On l'avait cru patriote quand il était au parlement;
mais aux états-généraux, dont il avait provoqué la convocation, on
reconnut qu'il n'était que parlementaire, et que c'était pour
consolider, sinon pour accroître les prérogatives de la magistrature,
qu'il s'était prévalu des intérêts du peuple contre les exigences du
roi. Dès lors le peuple, qu'il ne flattait pas, ne vit en lui qu'un
déserteur; la cour, dont il se rapprochait, qu'un transfuge; et, malgré
son talent, il resta nul entre les deux partis qui le dédaignèrent.
Ces trois hommes avaient aussi dans la société des physionomies
très-différentes de celles que leur donnait leur attitude politique.
Les cas exceptés où la conversation roulait sur des questions d'intérêt
public, Cazalès ne commandait pas à beaucoup près dans un salon
l'attention qu'on ne pouvait lui refuser à la tribune. Il avait mieux
que de l'esprit; mais il ressemblait en cela à ces figures qui, pour
paraître belles, veulent être placées à une certaine hauteur et vues en
perspective; de près l'oeil, qui ne peut en saisir l'ensemble, leur
accorde moins d'attention qu'à une miniature. Aussi Cazalès
n'obtenait-il guère en société qu'une faveur de souvenir, et y était-il
plus considéré pour ce qu'il avait dit ailleurs que pour ce qu'il disait
là. Son esprit grave descendait rarement au niveau de ce ton frivole
qu'il y faut prendre même pour traiter avec succès les choses sérieuses.
Peu jaloux de ces succès d'ailleurs, Cazalès recherchait moins le monde
qu'il n'en était recherché; il préférait à toutes les prévenances qui
lui étaient prodiguées la liberté des clubs, et le jeu à tout autre
plaisir.
Maury, au contraire, se plaisait beaucoup dans la société; il aimait à y
trouver la compensation des avanies qu'il lui fallait souvent essuyer à
la tribune, et à occuper l'attention générale dans les salons où naguère
il était à peine aperçu. L'attitude qu'il y affectait était assez
plaisante. Établi là comme par droit de conquête, et parlant de la
manière la plus absolue, il disait tout ce qui lui venait dans l'esprit
sans trop s'embarrasser des convenances. C'est à dîner surtout
qu'écartant tout déguisement, il se révélait tout entier, mangeant
beaucoup, buvant à l'avenant, et plaçant dans les trèves qu'il accordait
à sa mâchoire plutôt qu'à son appétit, soit une anecdote philosophique,
soit une bribe de sermon, soit un passage du discours qu'il venait de
prononcer, soit enfin une histoire bien graveleuse, un conte de nature à
déconcerter même une femme de cour. Il était facile de discerner à
travers ce dévergondage qu'un seul sentiment, une passion unique le
dominait, l'ambition; et qu'il n'y avait point de poste si élevé auquel
il ne prétendit parvenir. «On peut tout ce qu'on veut,» répétait-il dans
ses épanchemens. Sa confiance en lui-même était sans bornes. Une audace
imperturbable le soutenait aussi dans les positions les plus difficiles:
c'était le caractère distinctif de sa physionomie; on l'eût pris pour un
grenadier déguisé en séminariste. L'uniforme qu'il portait quand il fut
arrêté à Péronne devait lui aller à merveille; mais ce qui lui allait
mieux sans doute, c'est le sarrau de charretier contre lequel il
échangea la simarre rouge quand l'irruption des Français dans les États
romains le força, en 1798, d'évacuer son diocèse de Montefiascone; nul
vêtement ne s'accordait mieux avec son regard effronté, avec ses larges
épaules, avec ses mollets carrés, avec sa corpulence athlétique.
Veut-on un exemple de sa présence d'esprit? qu'on lise le fait suivant;
je le tiens du général Lafayette. Attentif à se concilier tous les
partis avant que sa fortune fût faite, et presque aussi souple alors
qu'il s'est montré inflexible depuis, pendant la session de l'Assemblée
nationale s'entend, Maury, même dans ses sermons, ne cherchait pas moins
à plaire aux philosophes qu'à leurs antagonistes. Le moyen d'y réussir
était de ne pas trop ménager la cour. Un jour que, préchant à
Versailles, il ne l'avait pas ménagée assez, apercevant dans l'auguste
auditoire des signes non douteux de mécontentement, _ainsi_,
ajouta-t-il, _parlait Saint-Jean-Chrysostôme devant la cour de
Constantinople_. Ce mot raccommoda tout. Ce qui avait paru impertinent
dans la bouche d'un prestolet parut sublime dans celle d'un père de
l'Église. On l'eût applaudi, s'il eût été permis d'applaudir devant le
roi, même à la comédie. Fier de ce succès: _Leur en ai-je donné, du
Saint-Jean-Chrysostôme!_ disait-il en style de grenadier, quand ses amis
vinrent le complimenter à l'issue de ce sermon, qui lui valut un
bénéfice et sa nomination à l'Académie française.
Maury, sans être vain, était fier, et c'est son côté louable. _Vous
croyez donc valoir beaucoup?_ lui dit dans un moment d'humeur un homme
qui valait beaucoup lui-même.--_Très-peu, quand je me considère;
beaucoup quand je me compare_, répartit Maury. Je tiens cette réplique
de Regnauld de Saint-Jean d'Angély à qui elle fut adressée, et qui la
citait comme une des plus heureuses qu'il eût entendues.
Loin d'avoir honte de sa basse extraction, au comble des grandeurs,
Maury en tirait vanité; il avait raison. C'était faire sentir ce qu'il
lui avait fallu de mérite pour arriver si haut étant parti de si bas. Le
peuple en jugeait comme lui; et c'est sous ce rapport qu'il avait obtenu
dans la basse classe une considération toute particulière, en dépit de
la couleur du parti pour les intérêts duquel il avait si vigoureusement
milité; les petits aimaient à voir en lui un exemple de la fortune à
laquelle ils pouvaient aspirer. J'aime à citer à l'appui de ce que
j'avance le dialogue suivant; je l'ai entendu en 1812; je le transcris
dans toute sa naïveté.
Un jour qu'il avait officié comme métropolitain à la cathédrale de
Paris: «As-tu bien vu notre archevêque? disait un homme du peuple à un
enfant de dix ans.--Si je l'ai vu!--N'était-il pas beau?--Il était tout
d'or, comme un calice.--Eh bien! ce n'est pourtant, comme toi, que le
fils d'un _bigre_[23] de savetier.--D'un _bigre_ de savetier!
papa?--Oui, mais il a travaillé à l'école; il est devenu savant; on l'a
fait prêtre, et puis évêque, et puis archevêque, et puis cardinal, et
qui sait si on ne le fera pas pape?--Pape! papa?--Voilà pourtant ce que
tu deviendrais si tu voulais travailler comme lui, et devenir comme lui
savant à l'école. Mais tu n'es qu'un fainéant, qu'un ignorant; tu ne
seras qu'une bête, tu ne seras toute ta vie qu'un _bigre_ de savetier
comme ton père.»
On n'en finirait pas à raconter soit les mots qu'il a dits, soit ceux
qu'il a fait dire; mais tous ne seraient pas ici à leur place; j'en
réserve pour d'autres articles, et surtout pour l'article qui lui sera
consacré dans le chapitre de l'_Académie_, si je vis assez long-temps
pour le faire.
D'Esprémesnil avait des manières toutes différentes de celles de Maury,
celles de la haute société. Il n'était peut-être pas absolument exempt
de cette morgue qui caractérisait Messieurs du parlement, parmi lesquels
il avait joué un rôle des plus importans; mais, la déposant avec le
costume de sa profession, dès qu'il n'était plus en représentation, on
ne trouvait en lui que l'homme de l'humeur la plus aimable et la plus
facile. C'était un composé des plus singuliers contrastes. Plus instruit
qu'éclairé, il n'était pas à beaucoup près exempt de préjugés. Plus
dévot que ne l'est ordinairement un homme du monde, il ne manquait pas
cependant d'indulgence pour la jeunesse, et ne se plaisait jamais tant
chez lui que lorsqu'on s'y divertissait. D'autre part, tout en
raisonnant à merveille, il semblait quelquefois manquer de raison; et,
si ce n'est pas le besoin de croire, le désir de connaître l'entraîna
plus d'une fois dans des illusions qu'on a peine à concevoir. Mesmer le
compta parmi ses adeptes, et Cagliostro au nombre de ses dupes. Personne
n'a plus mal conçu que lui l'époque où il se trouvait; personne n'a eu
une idée moins juste de la marche des choses. Jugeant de ce qui était
par ce qui avait été, il fut long-temps persuadé qu'un arrêt du
parlement terminerait tout; dans la prison même où il attendait son tour
pour comparaître au tribunal devant lequel personne ne trouvait grâce,
il soutenait qu'il était impossible à ses juges de le condamner; et, se
fondant sur la législation qu'à la vérité il connaissait mieux que
personne, «Je leur garde, disait-il, un argument sans réplique: nous
verrons comment ils feront pour s'en tirer.» Heureux dans son malheur,
il a conservé cette sécurité jusqu'au pied de l'échafaud. C'était
d'ailleurs un homme plein de bonté et d'humanité; il usait de la manière
la plus honorable et la plus libérale de sa fortune, qui était
considérable. Jamais malheureux ne l'a imploré en vain. Ne faisant
attention qu'aux besoins, il a secouru plus d'un homme d'opinion opposée
à la sienne, et cela très-gratuitement, car je sais telle personne qui
ne lui a pas même payé en reconnaissance l'intérêt de l'argent qu'il lui
a prêté pour la tirer d'un embarras où son honneur était compromis.
J'aurai encore occasion de parler de cet homme que les passions
politiques ont tant calomnié, à commencer par les siennes propres.