J'achète une charge chez MONSIEUR.--Pourquoi.--Anecdotes sur ce Prince.
Ma position était assez douce. Maître de mon temps, je l'employais tout
entier dans l'intérêt de mes goûts. Je n'aurais rien eu à désirer si les
apparences de fortune avec lesquelles je m'étais marié n'étaient pas
devenues illusoires en partie. _Madame_, ainsi que je l'ai dit, avait
attaché 3000 fr. de traitement à mon titre de secrétaire du cabinet.
Mais c'était sur sa cassette qu'était assigné ce traitement; or sa
cassette était tellement obérée par des générosités de la même nature,
que dès le second quartier le trésorier refusa d'acquitter le mandat de
la princesse, alléguant qu'il était déjà en avance, et qu'il ne pouvait
pas payer un traitement qui n'était pas porté sur les états approuvés
par _Monsieur_ sans se compromettre vis-à-vis de la chambre des comptes:
ce qui était vrai.
Fatiguer tous les trois mois _Madame_ par de nouvelles réclamations,
n'eût été ni délicat ni adroit. Il était évident que cette bonne
princesse avait donné ce qu'elle n'avait pas. Ma mère pensa qu'en
achetant une charge qui me donnerait accès auprès de _Monsieur_
j'obtiendrais facilement de lui la ratification du traitement qui
m'avait été donné par _Madame_, et l'inscription de ce traitement sur
les états de sa maison, _inde mali labes._
Sur ces entrefaites un des principaux officiers du service intérieur de
_Monsieur_ obtint la permission de traiter de sa charge. Je l'achetai de
moitié avec M. Sylvestre[16], et moyennant mon argent, j'aliénai mon
indépendance, au rebours de tant de gens qui se font payer pour la
perdre.
Ces sortes de marchés passaient pour avantageux alors. On croyait ainsi
non seulement acheter la protection du prince, mais même une certaine
importance dans le monde où les titres attachés à ces places sonnaient
honorablement.
Comment des hommes non seulement de condition libre, mais de condition
noble, ont-ils été amenés à remplir des fonctions domestiques auprès des
rois et des princes? Essayons de l'expliquer.
C'est du palais des empereurs d'Orient qu'est passé dans ceux des
souverains du moyen âge cet usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.
Plus les hommes par lesquels ces princes se faisaient servir étaient
élevés par eux-mêmes au-dessus du peuple, plus leurs maîtres croyaient
rehausser leur propre grandeur. Au fait, combien ne devaient-ils pas
paraître grands aux yeux du vulgaire, ces hommes auprès desquels les
plus hauts seigneurs tenaient à honneur d'occuper des offices qui
partout ailleurs sont remplis par des gens de basse extraction, et qui
dans les temps anciens, réservés aux esclaves, étaient même dédaignés
des affranchis!
Mon devoir ou mon droit se bornait à remplacer pendant six semaines le
comte d'Avarai qui remplissait auprès de _Monsieur_ les fonctions que le
duc de Liancourt remplissait auprès du roi. Quoique ces fonctions ne
fussent ni difficiles ni compliquées, par suite d'une timidité dont je
ne suis pas encore corrigé, je m'en acquittais assez gauchement. Je dois
rendre cette justice au prince, il n'en témoignait aucune impatience: il
attendait sans mot dire que ma main cessât de trembler. Mais s'il
paraissait ne pas s'apercevoir de ma maladresse, quand je devins moins
gauche, il ne parut pas s'apercevoir davantage de ma dextérité[17]:
c'était une véritable idole qui ne témoignait ni mécontentement ni
satisfaction du plus ou du moins d'habileté avec laquelle elle était
desservie par ses prêtres.
Une fois pourtant il sortit non pas de son caractère, mais du système de
modération qu'il s'était fait. Un de ses valets de chambre nommé
Duruflé, homme de lettres assez distingué, qui même avait obtenu un prix
à l'Académie française, lui ayant tiré un poil en lui chaussant un bas:
_«que vous êtes bête!_ s'écria le prince.--Je ne savais pas qu'on fût
_bête_ pour manquer d'adresse à chausser un bas à _Monsieur._--On est
_bête_ dès lors qu'on n'a pas l'esprit de bien faire ce qu'on se charge
de faire, répliqua sèchement _Monsieur_. Le poète qui n'avait pas cru,
en achetant l'honneur d'approcher le protecteur des lettres, s'exposer à
un pareil compliment, se hâta de vendre sa charge.
_Monsieur_ sortait toutefois de sa silencieuse impassibilité quand à son
lever se présentait quelque personnage marquant par son esprit surtout.
Comme il avait des connaissances variées, il saisissait volontiers
l'occasion de les faire briller. Le docteur Lemonnier paraissait-il, la
conversation s'établissait aussitôt sur la botanique; sur les chartes et
sur les chroniques avec l'historiographe Moreau; sur la littérature avec
l'académicien Rhulières; et sur les bruits de ville avec le médecin de
ses écuries, qui était aussi celui de madame de Balbi; avec le docteur
Beauchênes qui venait presque tous les matins lui rapporter les
nouvelles de la veille, et qui était, sinon dans sa confiance, du moins
dans sa familiarité.
Ce prince traitait aussi avec quelque distinction Boissi-d'Anglas,
quoiqu'il fût officier de sa maison et qu'il eût acheté chez lui une
charge de maitre-d'hôtel ordinaire.
_Monsieur_, à tout prendre, était un garçon d'esprit, mais il le
prouvait moins par des mots qui lui fussent propres que par l'emploi
qu'il faisait des mots d'autrui. Sa mémoire (elle était des plus
étendues et des mieux meublées), lui fournissait à tout propos des
citations: c'est de Quinault qu'il les empruntait avant son émigration:
depuis, c'est à Horace: j'aurai occasion d'en rapporter quelques unes;
on y reconnaîtra l'esprit qui a dicté _le Voyage à Coblentz_.
Cet esprit qui, depuis Louis XIV, s'est perpétué à Versailles jusqu'à
Louis XVI à travers la cour de Louis XV, non pas sans s'altérer, n'était
pas exempt de recherche. À cette époque où la cour donnait encore le ton
à la société, cela passait pour de la grâce; aujourd'hui qu'il n'en est
plus de même, on n'y voit que de l'afféterie et de la pédanterie: je
pensais alors comme on pense aujourd'hui, mais je n'osais le dire.
De tout temps ce prince rechercha les succès littéraires. Faisant de
l'esprit sous l'anonyme dans les journaux comme on en fait au bal sous
le masque, il glissait de temps à autres, soit dans _la Gazette de
France_, soit dans _le Journal de Paris_, de petits articles, de petites
lettres, dans lesquels il attaquait à la sourdine tel homme qui ne s'y
attendait guère, sauf à se venger en prince de l'imprudent qui le
traiterait en auteur.
Il aimait beaucoup à s'amuser de la crédulité parisienne. La description
de cet animal fantastique, qu'on disait en 1784 avoir été trouvé dans le
Chili, est de son invention; c'est aussi un fait de son génie que
l'article où l'on proposait d'ouvrir une souscription en faveur d'un
horloger de Lyon qui marcherait sur l'eau.
Comme il tournait quelquefois des vers, on lui en attribua de bons; on
lui attribua, entre autres, le joli quatrain que Lemière adressa à une
dame en lui donnant un éventail[18]. Ce quatrain-là n'est pas plus de
lui que _le Mariage secret_, et que _la Famille Glinet_, qu'on lui
attribua aussi, ni même que l'opéra de _Panurge_, qu'il était peut-être
capable de faire.
Pour compléter cet article, justifions-le de quelques reproches qu'on
lui fait encore aujourd'hui. On l'accusa d'ambition; il n'en fut pas
exempt; il s'est montré dès 1787, à l'assemblée des notables, quelque
peu friand de popularité. Le titre de _citoyen_ par lequel on le
désignait, ne lui déplaisait pas alors; il semblait même fier de ses
dissentimens avec le roi. Remanier la monarchie, attacher son nom à une
charte, s'amuser entre les partis furibonds, finasser entre les deux
chambres, mener les affaires comme on mène une partie de piquet, et
gagner à force d'astuce, en dépit des mauvais jeux, sont des jouissances
qui ont pu lui faire convoiter le trône, qui d'ailleurs n'était pas sans
charmes pour sa vanité. Le plaisir de le posséder l'emporta peut-être,
enfin, sur la douleur que lui causèrent les événemens qui lui en
frayèrent si inopinément l'accès: je puis croire cela, mais je ne crois
que cela.
Calomnié dans sa politique, il le fut aussi dans sa moralité. Les dames,
qu'il ne courtisait que de propos, lui prêtèrent des goûts plus
socratiques que platoniques. Cette imputation péchait par la base: là où
il n'y a rien, le roi perd ses droits. Il a été toute sa vie chaste
comme Origènes. La dix-neuvième année de son règne cependant, à son
avènement au trône, époque où il mettait son chapeau de travers pour se
donner un air martial, jaloux de ressembler en tout à Henri IV, il
songea, dit-on, à se donner une maîtresse en titre; si cela est, il n'a
pu la prendre qu'_ad honores_, et n'établir, à cet effet, qu'une
_sinécure_, pur objet de luxe, comme la dépense que lui occasionnaient
certains chevaux somptueusement entretenus pour son usage, et qu'il n'a
jamais montés.
J'avais assez mal choisi mon temps pour acheter une charge à la cour.
Placer ainsi son argent en 1788, c'était, comme disait Champfort, se
faire marchand de poisson après Pâques. Avec un peu plus d'expérience,
avec un peu d'attention seulement, j'aurais reconnu que rien n'était
plus aventuré que les placemens de cette espèce. Les princes étaient
écrasés de dettes. Malgré les réformes qu'elles avaient subies, leurs
maisons ne pouvaient évidemment être maintenues sur le pied dispendieux
où elles avaient été établies. Mais à Versailles, faisait-on ces
réflexions? On y vivait avec autant de sécurité sur l'avenir que les
enfans d'Adam tandis que les eaux du déluge s'amassaient sur leurs
têtes. La fortune royale y paraissait assise sur des fondations aussi
solides que le château habité par les petits-fils de Louis XIV, quoique,
comme ces fondations, elle fût secrètement ruinée par des rats.
En demandant des secours à l'assemblée des notables, le roi avait révélé
sa détresse à la France. Les édits du timbre et de la subvention
territoriale avaient provoqué des discussions qui auraient dû m'éclairer
sur les risques que j'allais courir. Mais on ne voyait à la cour, dans
ces indices de détresse, que ceux des ressources qui restaient au roi.
J'entrais à peine en fonction en 1789, quand la révolution éclata.