CHAPITRE V.

J'achète une charge chez MONSIEUR.--Pourquoi.--Anecdotes sur ce Prince.

Ma position était assez douce. Maître de mon temps, je l'employais tout

entier dans l'intérêt de mes goûts. Je n'aurais rien eu à désirer si les

apparences de fortune avec lesquelles je m'étais marié n'étaient pas

devenues illusoires en partie. _Madame_, ainsi que je l'ai dit, avait

attaché 3000 fr. de traitement à mon titre de secrétaire du cabinet.

Mais c'était sur sa cassette qu'était assigné ce traitement; or sa

cassette était tellement obérée par des générosités de la même nature,

que dès le second quartier le trésorier refusa d'acquitter le mandat de

la princesse, alléguant qu'il était déjà en avance, et qu'il ne pouvait

pas payer un traitement qui n'était pas porté sur les états approuvés

par _Monsieur_ sans se compromettre vis-à-vis de la chambre des comptes:

ce qui était vrai.

Fatiguer tous les trois mois _Madame_ par de nouvelles réclamations,

n'eût été ni délicat ni adroit. Il était évident que cette bonne

princesse avait donné ce qu'elle n'avait pas. Ma mère pensa qu'en

achetant une charge qui me donnerait accès auprès de _Monsieur_

j'obtiendrais facilement de lui la ratification du traitement qui

m'avait été donné par _Madame_, et l'inscription de ce traitement sur

les états de sa maison, _inde mali labes._

Sur ces entrefaites un des principaux officiers du service intérieur de

_Monsieur_ obtint la permission de traiter de sa charge. Je l'achetai de

moitié avec M. Sylvestre[16], et moyennant mon argent, j'aliénai mon

indépendance, au rebours de tant de gens qui se font payer pour la

perdre.

Ces sortes de marchés passaient pour avantageux alors. On croyait ainsi

non seulement acheter la protection du prince, mais même une certaine

importance dans le monde où les titres attachés à ces places sonnaient

honorablement.

Comment des hommes non seulement de condition libre, mais de condition

noble, ont-ils été amenés à remplir des fonctions domestiques auprès des

rois et des princes? Essayons de l'expliquer.

C'est du palais des empereurs d'Orient qu'est passé dans ceux des

souverains du moyen âge cet usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.

Plus les hommes par lesquels ces princes se faisaient servir étaient

élevés par eux-mêmes au-dessus du peuple, plus leurs maîtres croyaient

rehausser leur propre grandeur. Au fait, combien ne devaient-ils pas

paraître grands aux yeux du vulgaire, ces hommes auprès desquels les

plus hauts seigneurs tenaient à honneur d'occuper des offices qui

partout ailleurs sont remplis par des gens de basse extraction, et qui

dans les temps anciens, réservés aux esclaves, étaient même dédaignés

des affranchis!

Mon devoir ou mon droit se bornait à remplacer pendant six semaines le

comte d'Avarai qui remplissait auprès de _Monsieur_ les fonctions que le

duc de Liancourt remplissait auprès du roi. Quoique ces fonctions ne

fussent ni difficiles ni compliquées, par suite d'une timidité dont je

ne suis pas encore corrigé, je m'en acquittais assez gauchement. Je dois

rendre cette justice au prince, il n'en témoignait aucune impatience: il

attendait sans mot dire que ma main cessât de trembler. Mais s'il

paraissait ne pas s'apercevoir de ma maladresse, quand je devins moins

gauche, il ne parut pas s'apercevoir davantage de ma dextérité[17]:

c'était une véritable idole qui ne témoignait ni mécontentement ni

satisfaction du plus ou du moins d'habileté avec laquelle elle était

desservie par ses prêtres.

Une fois pourtant il sortit non pas de son caractère, mais du système de

modération qu'il s'était fait. Un de ses valets de chambre nommé

Duruflé, homme de lettres assez distingué, qui même avait obtenu un prix

à l'Académie française, lui ayant tiré un poil en lui chaussant un bas:

_«que vous êtes bête!_ s'écria le prince.--Je ne savais pas qu'on fût

_bête_ pour manquer d'adresse à chausser un bas à _Monsieur._--On est

_bête_ dès lors qu'on n'a pas l'esprit de bien faire ce qu'on se charge

de faire, répliqua sèchement _Monsieur_. Le poète qui n'avait pas cru,

en achetant l'honneur d'approcher le protecteur des lettres, s'exposer à

un pareil compliment, se hâta de vendre sa charge.

_Monsieur_ sortait toutefois de sa silencieuse impassibilité quand à son

lever se présentait quelque personnage marquant par son esprit surtout.

Comme il avait des connaissances variées, il saisissait volontiers

l'occasion de les faire briller. Le docteur Lemonnier paraissait-il, la

conversation s'établissait aussitôt sur la botanique; sur les chartes et

sur les chroniques avec l'historiographe Moreau; sur la littérature avec

l'académicien Rhulières; et sur les bruits de ville avec le médecin de

ses écuries, qui était aussi celui de madame de Balbi; avec le docteur

Beauchênes qui venait presque tous les matins lui rapporter les

nouvelles de la veille, et qui était, sinon dans sa confiance, du moins

dans sa familiarité.

Ce prince traitait aussi avec quelque distinction Boissi-d'Anglas,

quoiqu'il fût officier de sa maison et qu'il eût acheté chez lui une

charge de maitre-d'hôtel ordinaire.

_Monsieur_, à tout prendre, était un garçon d'esprit, mais il le

prouvait moins par des mots qui lui fussent propres que par l'emploi

qu'il faisait des mots d'autrui. Sa mémoire (elle était des plus

étendues et des mieux meublées), lui fournissait à tout propos des

citations: c'est de Quinault qu'il les empruntait avant son émigration:

depuis, c'est à Horace: j'aurai occasion d'en rapporter quelques unes;

on y reconnaîtra l'esprit qui a dicté _le Voyage à Coblentz_.

Cet esprit qui, depuis Louis XIV, s'est perpétué à Versailles jusqu'à

Louis XVI à travers la cour de Louis XV, non pas sans s'altérer, n'était

pas exempt de recherche. À cette époque où la cour donnait encore le ton

à la société, cela passait pour de la grâce; aujourd'hui qu'il n'en est

plus de même, on n'y voit que de l'afféterie et de la pédanterie: je

pensais alors comme on pense aujourd'hui, mais je n'osais le dire.

De tout temps ce prince rechercha les succès littéraires. Faisant de

l'esprit sous l'anonyme dans les journaux comme on en fait au bal sous

le masque, il glissait de temps à autres, soit dans _la Gazette de

France_, soit dans _le Journal de Paris_, de petits articles, de petites

lettres, dans lesquels il attaquait à la sourdine tel homme qui ne s'y

attendait guère, sauf à se venger en prince de l'imprudent qui le

traiterait en auteur.

Il aimait beaucoup à s'amuser de la crédulité parisienne. La description

de cet animal fantastique, qu'on disait en 1784 avoir été trouvé dans le

Chili, est de son invention; c'est aussi un fait de son génie que

l'article où l'on proposait d'ouvrir une souscription en faveur d'un

horloger de Lyon qui marcherait sur l'eau.

Comme il tournait quelquefois des vers, on lui en attribua de bons; on

lui attribua, entre autres, le joli quatrain que Lemière adressa à une

dame en lui donnant un éventail[18]. Ce quatrain-là n'est pas plus de

lui que _le Mariage secret_, et que _la Famille Glinet_, qu'on lui

attribua aussi, ni même que l'opéra de _Panurge_, qu'il était peut-être

capable de faire.

Pour compléter cet article, justifions-le de quelques reproches qu'on

lui fait encore aujourd'hui. On l'accusa d'ambition; il n'en fut pas

exempt; il s'est montré dès 1787, à l'assemblée des notables, quelque

peu friand de popularité. Le titre de _citoyen_ par lequel on le

désignait, ne lui déplaisait pas alors; il semblait même fier de ses

dissentimens avec le roi. Remanier la monarchie, attacher son nom à une

charte, s'amuser entre les partis furibonds, finasser entre les deux

chambres, mener les affaires comme on mène une partie de piquet, et

gagner à force d'astuce, en dépit des mauvais jeux, sont des jouissances

qui ont pu lui faire convoiter le trône, qui d'ailleurs n'était pas sans

charmes pour sa vanité. Le plaisir de le posséder l'emporta peut-être,

enfin, sur la douleur que lui causèrent les événemens qui lui en

frayèrent si inopinément l'accès: je puis croire cela, mais je ne crois

que cela.

Calomnié dans sa politique, il le fut aussi dans sa moralité. Les dames,

qu'il ne courtisait que de propos, lui prêtèrent des goûts plus

socratiques que platoniques. Cette imputation péchait par la base: là où

il n'y a rien, le roi perd ses droits. Il a été toute sa vie chaste

comme Origènes. La dix-neuvième année de son règne cependant, à son

avènement au trône, époque où il mettait son chapeau de travers pour se

donner un air martial, jaloux de ressembler en tout à Henri IV, il

songea, dit-on, à se donner une maîtresse en titre; si cela est, il n'a

pu la prendre qu'_ad honores_, et n'établir, à cet effet, qu'une

_sinécure_, pur objet de luxe, comme la dépense que lui occasionnaient

certains chevaux somptueusement entretenus pour son usage, et qu'il n'a

jamais montés.

J'avais assez mal choisi mon temps pour acheter une charge à la cour.

Placer ainsi son argent en 1788, c'était, comme disait Champfort, se

faire marchand de poisson après Pâques. Avec un peu plus d'expérience,

avec un peu d'attention seulement, j'aurais reconnu que rien n'était

plus aventuré que les placemens de cette espèce. Les princes étaient

écrasés de dettes. Malgré les réformes qu'elles avaient subies, leurs

maisons ne pouvaient évidemment être maintenues sur le pied dispendieux

où elles avaient été établies. Mais à Versailles, faisait-on ces

réflexions? On y vivait avec autant de sécurité sur l'avenir que les

enfans d'Adam tandis que les eaux du déluge s'amassaient sur leurs

têtes. La fortune royale y paraissait assise sur des fondations aussi

solides que le château habité par les petits-fils de Louis XIV, quoique,

comme ces fondations, elle fût secrètement ruinée par des rats.

En demandant des secours à l'assemblée des notables, le roi avait révélé

sa détresse à la France. Les édits du timbre et de la subvention

territoriale avaient provoqué des discussions qui auraient dû m'éclairer

sur les risques que j'allais courir. Mais on ne voyait à la cour, dans

ces indices de détresse, que ceux des ressources qui restaient au roi.

J'entrais à peine en fonction en 1789, quand la révolution éclata.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 19 / 38 题