MACBETH.

Mais il est fâcheux pour moi de vous avoir trouvé dans un de ces

jours-là. Vous m'avez fait bien du chagrin.»

Par la suite je me suis estimé heureux d'avoir éprouvé ce chagrin; il

m'a mis en garde contre ces mouvemens d'impatience qui m'auraient porté

à repousser les confidences des jeunes auteurs. Il vaut mieux courir le

risque de s'ennuyer une heure ou deux, que d'affliger gratuitement qui

que ce soit une minute.

Ceci me rappelle que, trois ans avant ce fait, Marmontel, à qui j'avais

écrit pour le prier de me donner son avis sur l'opéra que j'avais

composé dans la gouttière de Me de Crusy, ne daigna pas même me

répondre. Ce n'est pas très-poli; mais encore M. le secrétaire perpétuel

n'avait-il pris aucun engagement avec moi, et n'est-ce que par son

silence qu'il me fit comprendre qu'il aurait toujours quelque chose de

mieux à faire que de m'écouter. Je croyais qu'il n'avait pas reçu ma

lettre; j'ai eu depuis la preuve du contraire. Une quarantaine d'années

après l'avoir écrite, je l'ai retrouvée entre les mains de quelqu'un qui

l'avait prise au hasard dans un grand coffre où cet académicien jetait

ses papiers de rebut.

Je ne me décourageai cependant pas; sans trop songer à ce que

deviendrait la tragédie faite, j'en entrepris une autre: _Marius à

Minturnes_.

Dès l'âge le plus tendre, j'avais été frappé de la physionomie de ce

proscrit, de la grandeur de ce caractère que grandissait encore

l'infortune. La scène où d'un regard il désarme son assassin, la scène

du Cimbre était toujours restée présente à mon imagination depuis que je

l'avais rencontrée dans Vertot, c'est-à-dire depuis l'époque où j'avais

commencé à lire. En la retraçant dans ma jeunesse, je n'ai fait

qu'exprimer une impression que j'avais éprouvée dans mon enfance.

Je travaillai à cette tragédie avec plus d'ardeur et de passion encore

qu'à la première. À la maison, hors de la maison, au lit, en promenade,

à cheval comme à pied, je n'avais pas d'autre occupation.

Quant à mes délassemens, c'est toujours à la musique que je les

demandais. Je fus servi à souhait cette année-là. Une troupe italienne,

que la cour avait fait venir à Versailles cette année-là, y jouait les

chefs-d'oeuvre de Sarti, de Paësiello, de Cimarosa. Avec quel ravissement

n'ai-je pas entendu le _Noce di Dorina, l'Italiana in Londra, il

Marchese Tulipano_, et ce _Re Teodoro_, dont les mésaventures devaient

bientôt être surpassées par celles de la cour qu'elles divertissaient!

Prenant la chose du côté le plus gai, et tout au présent comme elle,

tous les soirs j'allais m'enivrer de cette délicieuse musique. Plus je

l'entendais, plus j'avais besoin de l'entendre; il me semblait que ces

Italiens avaient inventé un nouvel art, ou développé en moi un sens

nouveau.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 18 / 38 题