Je me marie.--De la Maçonnerie.--Mes premiers essais dramatiques.
J'ai comparé quelque part la destinée de l'homme à celle de la feuille
dont les vents se jouent et qu'ils promènent au hasard dans toutes les
directions. Plus j'y pense, plus cette comparaison me paraît juste. Que
de fois n'avons-nous pas été détournés du but que nous poursuivions par
la démarche même que nous faisions pour l'atteindre?
Ce n'était certes pas pour me marier que j'avais quitté Versailles; et
pourtant j'étais marié quand j'y revins après six mois d'absence.
Indépendamment de l'attrait qu'une femme jeune et d'une beauté rare peut
avoir pour un homme de vingt ans, le besoin d'échapper au chagrin que me
donnait un sentiment que je ne croyais pas pouvoir jamais être partagé,
et aussi peut-être le désir de sortir de la tutelle où l'on me retenait,
me portèrent à prendre ce parti. Comme celui qui se jette à l'eau pour
se sauver de la pluie, je me mariai pour devenir indépendant.
Ce mariage, au reste, n'était pas déraisonnable, en supposant qu'il fût
raisonnable de se marier à l'âge que j'avais. Sans m'apporter une dot
considérable, ma femme devait hériter d'une honnête fortune. Deux ans
après, il est vrai, vint la révolution, qui nous enleva ce que nous
avions et ce que nous devions avoir. Du papier, voilà tout ce qui nous
est resté à la mort de son père, à qui elle n'a survécu que quelques
années. Mais elle m'a laissé deux fils, honorablement connus à des
titres différens, et qui, vu le court intervalle de leur âge au mien,
pourraient passer pour les cadets d'une famille dont je serais l'aîné.
Je ne saurais donc avoir de regret à ce mariage qui, dans eux, m'a donné
des frères, les seuls qui me restent aujourd'hui.
La bonté de _Madame_ se signala encore en cette circonstance. Quand ma
mère, tout en lui témoignant la crainte qu'elle avait de l'approuver,
lui fit part de mon projet, elle l'invita à surmonter sa répugnance, et
l'y décida en lui disant qu'elle voulait signer au contrat. Puis elle
ajouta: «Je donne à votre fils mille écus de traitement sur ma cassette;
et comme voilà un an qu'il est en place, je veux que l'année écoulée lui
soit payée.» En disant cela, elle remit à ma mère un bon de mille écus,
qui fut en effet acquitté par M. de Châlut son trésorier.
J'aime, après quarante-cinq ans, à me rappeler ce fait; j'aime à le
consigner ici avec l'expression de l'éternelle reconnaissance que je
conserve pour cette princesse vraiment bonne, quoique ce fait ait
provoqué ma ruine, ainsi qu'on le verra.
Comme je vivais avec ma mère, mon changement d'état n'avait rien changé
à mes habitudes. Je continuai à donner à la littérature, ou plutôt à la
poésie, le temps que me laissaient mes rêveries sentimentales, et elles
m'en laissaient plus qu'avant mon mariage. Dans la position tranquille
où je me trouvais, je sentais plus que je ne méditais; la jouissance
n'est pas rêveuse comme le désir.
Je me livrai un peu plus à la société dont antérieurement je me tenais
éloigné. Les ministères étaient alors établis à Versailles. Parmi les
employés il s'y trouvait des jeunes gens de beaucoup d'esprit, qui
cultivaient les lettres. On ne jouit qu'à demi du plaisir de produire,
si l'on n'a pas l'occasion de donner quelque publicité à ses
productions. Comme il n'y avait ni académie, ni musée, ni lycée dans la
ville royale, pour y suppléer on forma des sociétés maçonniques. Les
amis des lettres s'empressèrent de s'y faire affilier; le même goût me
fit prendre le même parti.
Un intérêt de curiosité s'y mêlait aussi. Je désirais savoir à quoi m'en
tenir sur ces associations mystérieuses qui s'étendent dans presque
toutes les parties du monde civilisé.
Quel intérêt a primitivement réuni ces hommes qui se reconnaissent à des
signes particuliers, expriment leurs pensées sous des formes qui leur
sont propres, et observent dans leurs assemblées un si singulier
cérémonial? Est-ce celui de concentrer entre eux les secrets d'une
grande industrie? ou celui de dérober à la surveillance des gouvernemens
les mystères d'une implacable vengeance? Cette organisation fut-elle
dans l'origine celle d'une confrérie d'ouvriers ou d'une association de
conspirateurs? Est-ce un poignard émoussé dont on a fait un hochet?
Mais qu'importe la solution de ces problèmes au but dans lequel la
maçonnerie se perpétue? L'esprit de philantropie est le seul qui
réunisse aujourd'hui ses plus ardens sectateurs; jamais ils ne se
séparent sans s'être enquis du bien à faire, et sans avoir fait du bien,
sans avoir versé leur tribut dans la bourse des pauvres. Examinons donc
moins ce que fut la maçonnerie que ce qu'elle est.
La maçonnerie, telle qu'elle est, me semble une institution propre
surtout à lier entre eux, dans les intérêts de l'humanité, tous les
peuples dont la religion est assise sur la croyance d'un Dieu unique;
c'est le théisme dans toute sa simplicité. Le christianisme,
l'islamisme, et conséquemment le judaïsme dont ils dérivent, y
retrouvent la base de leur immortelle doctrine, la base du culte
respectif qu'ils rendent au commun objet de leur adoration; et, comme le
premier dogme maçonnique prescrit aux adeptes de s'entr'aider, il
s'ensuit qu'en quelque lieu que le hasard le pousse, un maçon trouve des
amis s'il s'y trouve des maçons.
Il est peu de gouvernemens qui n'aient persécuté les associations
maçonniques. On conçoit que les mystères dont elles s'enveloppent aient
inquiété dans l'origine des esprits ombrageux; mais, aujourd'hui qu'on
sait ce qui en est, conçoit-on que ces persécutions n'aient pas cessé
partout? Pourquoi proscrire des assemblées dans le secret desquelles il
est si facile de s'immiscer? En France, même sous les rois absolus, on
faisait ce qu'il y a de mieux à faire. Des fonctionnaires publics, des
grands seigneurs, des princes du sang même, descendant de la hauteur de
leur position sociale, se sont courbés sous le niveau maçonnique. Que
peut-on redouter d'une société qui ne craint pas de se donner de tels
surveillans?
Ces associations, que le régime de la terreur avait dissipées, se
reformèrent avec une activité nouvelle sous le consulat. On voulut en
effrayer Napoléon; mais il ne put se résoudre à prendre la chose au
sérieux. «Ce sont des enfans qui s'amusent, dit-il, laissez-les faire et
surveillez-les.» Plus d'un fonctionnaire public se fit aussitôt recevoir
maçon, et je ne fus pas peu flatté de siéger en loge entre frère
Cambacérès, second consul, et frère Dubois, préfet de police. C'était
bien; mais voici qui n'eût pas été si bien.
Pour reconnaître la tolérance du premier consul non contentes de boire à
sa santé dans tous leurs banquets, les loges s'empressèrent d'appeler
aux suprêmes dignités les membres de sa famille, et de les placer au
Grand-Orient, administration suprême d'où ressortissent toutes les loges
de France, dont Joseph Bonaparte fut nommé grand-maître. À cette
nouvelle, le premier consul se prit à rire; et quand son frère vint lui
demander s'il devait accepter ce titre qu'avant la révolution le premier
prince du sang n'avait pas dédaigné, il ne lui dissimula pas qu'à son
sens l'accepter serait accepter un ridicule. «Citoyen, lui dit
Cambacérès, votre avis serait-il que votre frère refusât l'honneur qui
lui est déféré? Cela ne serait pas, ce me semble, d'une bonne politique.
Une association, après tout, a droit à des égards, ne fût-ce que parce
qu'elle est nombreuse. Tous les gens qui offrent à votre frère la
dignité de grand-maître sont vos amis; ils deviendront vos ennemis, s'il
la refuse. Leur amour-propre, qu'il flatterait en acceptant, s'irritera
de ses dédains, et vous aliénera tout ce qu'il y a de maçons en France
et ailleurs.--Vous avez raison,» répondit le premier consul; et Joseph
fut installé sur le trône où l'avaient élevé tous les zélateurs de la
seule égalité qui dès lors existât dans la république française.
Cette égalité, au reste, est assez plaisante: elle ressemble un peu à
celle qui existait à la cour impériale à l'époque glorieuse, pour nous
du moins, où, en échange du cordon de la Légion d'Honneur qu'ils
ambitionnaient, les souverains du continent mettaient, par boisseaux, à
la disposition de Napoléon les insignes de leurs Ordres respectifs pour
être distribués par lui suivant son caprice, aux officiers militaires et
civils qui l'entouraient. Dans une loge maçonnique, comme aux Tuileries,
tout le monde étant décoré, c'est comme si personne ne l'était: la
vanité y produisait le même effet qu'ailleurs la modestie.
Ce n'est pas là le seul rapport de cette institution quasi religieuse
avec les institutions profanes: là, comme ailleurs, l'ambition règne, et
l'intrigue aussi; là, comme en d'autres républiques, nombre de gens ne
se donnent pas de repos qu'ils ne soient sortis de cette égalité dont
ils préconisent éternellement les charmes, et qu'ils ne se soient élevés
au-dessus de ce niveau qu'ils recommandent si soigneusement à leurs
confrères de respecter.
J'ai vu plus d'un maçon essayer sur ce petit théâtre un talent que
depuis il a employé avec plus d'éclat et de profit sur un théâtre un peu
plus grand. Je les ai vu se donner autant de peine pour obtenir le
maillet de vénérable dans une loge borgne, qu'en a pris Napoléon pour se
faire déférer le sceptre impérial.
Faute de pouvoir être le second dans Rome, plus d'un aussi s'efforçait
d'être le premier dans ce village. De ce nombre était ce pauvre Félix
Nogaret; il cherchait dans des succès de loge un dédommagement de ceux
qu'il ne pouvait obtenir dans les académies. C'était pourtant un homme
d'esprit, un homme instruit. Ses ouvrages ne manquent pas de facilité,
mais ils manquent souvent de jugement et de goût. Courant après
l'originalité, il ne rencontre habituellement que la bizarrerie, n'écrit
guère qu'en parodiste, et n'est jamais plus ridicule que quand il croit
traiter le plus sérieusement du monde les matières les plus graves.
C'est sous son patronage que je fus initié, à Versailles, dans la loge
_du Patriotisme_, singulière dénomination alors pour une loge établie _à
l'orient de la cour_. Société philantropique dans ses séances
ordinaires, elle devenait dans ses séances extraordinaires société
académique. Indépendamment des discours que prononçaient les orateurs
dans ces solennités, pendant les banquets, ses membres, entre la poire
et le fromage, y faisaient des lectures de pièces en vers ou en prose de
leur composition; ce n'était pas le moindre charme de nos festins,
qu'égayaient aussi des morceaux de musique composés, soit par Giroux,
soit par Mathieu, maîtres de la chapelle du roi, et exécutés par les
musiciens de Sa Majesté.
Invité, malgré ma grande jeunesse, à y payer mon tribut, je m'y résignai
par pure obéissance d'abord. Puis, encouragé par l'indulgence avec
laquelle j'avais été accueilli, je composai par reconnaissance, à ce que
je crois, une scène lyrique, qu'un de nos frères devait mettre en
musique pour être exécutée dans le concert public que nous donnions tous
les ans au profit des pauvres octogénaires: le succès qu'obtint cette
scène me ramena dans la carrière dramatique.
Sur cet essai, un musicien nommé Simon, membre de notre loge, me jugeant
capable de faire un opéra-comique, m'engagea à mettre sur la scène le
sujet de Gilblas chez les voleurs. Cet opéra, dont il devait faire la
musique, était destiné au théâtre de Beauregard, maison de campagne où
résidaient les enfans du comte d'Artois, à l'éducation desquels le
bonhomme Simon était attaché. Le sujet me plut; je me mis à l'oeuvre, et
je n'en fis pas un drame plus mauvais que tant d'autres qui avaient été
joués avant, ou qui ont été joués depuis. Le travail achevé, pensant
qu'il n'y avait pas de raison qui m'obligeât à le destiner exclusivement
à un théâtre particulier, et que ce qui était bon pour un théâtre de la
cour le serait aussi pour un théâtre de Paris, je me hasardai à le faire
présenter aux comédiens qu'on nommait alors _Italiens_, bien qu'ils ne
parlassent que le français. Cette démarche n'eut pas le résultat que
j'en attendais. À cette époque, _les Trois Fermiers_, _Blaise et Babet_,
_l'Épreuve villageoise_ et _le Droit du Seigneur_ occupaient la scène;
les _Clairval_, les _Trial_, les _Michu_, acteurs accoutumés à
n'endosser que des habits de seigneurs ou de bergers, pensèrent qu'ils
ne pouvaient, sans se dégrader, revêtir l'habit de brigands. À la seule
énonciation du sujet, Messieurs de l'Opéra-Comique se montrèrent aussi
peu disposés à entendre cette pièce sans bergers, qu'ils le seraient
aujourd'hui à écouter une pièce sans bandits, et ils repoussèrent à
l'unanimité, sur le titre, ce sujet, que six ans après ils ont accueilli
avec empressement dans la _Caverne_ de Lesueur: autre temps, autres
moeurs. Funeste à la pastorale, la révolution avait mis le brigandage en
crédit. La chose importante, en tout, est de paraître à propos.
La peine que j'avais prise pourtant n'était pas tout-à-fait perdue. Je
m'étais exercé dans la partie la plus difficile de l'art dramatique,
dans celle sans laquelle l'ouvrage le mieux écrit ne saurait réussir à
la scène: cet essai me fut utile. En combinant le plan d'un
opéra-comique, j'avais appris à combiner celui d'un drame quelconque. Me
croyant fondé à prendre quelque confiance en mes forces, j'entrepris une
tragédie.
Le sujet que je choisis m'avait frappé dès le collége. Fourni aussi par
Gilblas, il est tiré d'une Nouvelle intercalée dans ce roman sous le
titre du _Mariage de vengeance_; aujourd'hui même encore je le crois,
soit par les caractères qui s'y développent, soit par les incidens qui
l'animent, soit par la catastrophe qui le dénoue, susceptible d'un grand
effet dramatique.
Je m'en occupai comme on s'occupe à cet âge d'un travail qui plaît; je
m'en occupai avec passion. J'avais déjà rempli la moitié de ma tâche,
quand je rencontrai Ducis dans un voyage que j'avais fait à Paris pour
assister à la première représentation d'une tragédie qui tomba, _Alphée
et Zarine_, tragédie non pas romantique, mais romanesque s'il en fût,
où, par parenthèse, se trouvaient ces vers que leur bizarrerie a gravés
dans ma mémoire en caractères indélébiles:
... et sa tête se couvre
D'un casque étincelant qui se ferme et s'entr'ouvre.
On pense bien que je ne fis pas mystère à Ducis de mon audacieuse
entreprise. «Bravo! me dit-il; j'aime à vous voir entrer dans cette
noble carrière; ne fût-elle pas couronnée par le succès, cette tentative
ne peut que vous être utile.--Je ne désespérerais pas de réussir, si
vous vouliez bien m'aider de vos conseils et m'éclairer sur mes fautes.
Serait-ce abuser de votre bonté que de vous prier d'entendre cet ouvrage
quand il sera terminé?--Non, sans doute; il est de notre devoir, à nous
vieux praticiens, de guider les jeunes gens, quand ils veulent se
laisser guider s'entend. Je recevrai avec plaisir votre confidence, et
j'y répondrai par la franchise la plus absolue. Comptez là-dessus,»
ajouta-t-il avec cet accent patriarcal qui donnait tant d'autorité à ses
paroles, et en me serrant la main à me faire crier.
Cette promesse accrut encore l'ardeur avec laquelle j'avais travaillé
jusqu'alors. Trois mois après, ma pièce était finie. C'était dans le
fort de l'hiver. Malgré un froid des plus rigoureux, je cours à Paris,
ou plutôt chez Ducis. Je m'attendais à être reçu les bras ouverts.
Quelle fut ma surprise, mon désappointement d'être accueilli de la
manière la plus glaciale. Sa mère ne m'avait jamais traité si
froidement. Sans m'inviter à m'asseoir, il me demande assez brusquement
ce qui m'amène.--«Votre promesse. Je viens mettre votre complaisance et
vos lumières à contribution. Ne vous rappelez-vous pas que vous m'avez
autorisé à vous apporter ma pièce dès qu'elle serait achevée? elle
l'est;» et, tout en parlant, je portais la main à ma poche pour en tirer
mon manuscrit. Il n'en sortit pas. «À vous parler franchement, me
répliqua Ducis, j'ai eu tort d'avoir pris cet engagement avec vous. Ces
sortes de complaisances ne mènent à rien de bon. Dit-on la vérité à un
auteur, il se fâche si elle ne lui est pas agréable. La lui cache-t-on,
on devient complice de sa chute. Je ne veux m'exposer ni à l'un ni à
l'autre inconvénient. Permettez-moi donc de retirer ma parole.»
Je ne répondis à ce discours que par un salut, et je me retirai plus
affligé qu'irrité. Je ne pouvais m'expliquer la cause d'un changement si
absolu, si singulier. Ducis, à qui long-temps après, le coeur gros
encore, j'en demandai l'explication, et qui était vraiment bonhomme, me
répondit «que, n'ayant aucune garantie de ma capacité, il avait été
effrayé de l'épreuve à laquelle je venais soumettre son obligeance et de
la perte de temps qu'elle lui coûterait; et que d'ailleurs il était
alors dans une mauvaise disposition d'esprit.--Je comprends, lui dis-je:
Il est des jours d'ennui, d'abattement extrême
Où l'homme le plus ferme est à charge à lui-même.