CHAPITRE IV.

Je me marie.--De la Maçonnerie.--Mes premiers essais dramatiques.

J'ai comparé quelque part la destinée de l'homme à celle de la feuille

dont les vents se jouent et qu'ils promènent au hasard dans toutes les

directions. Plus j'y pense, plus cette comparaison me paraît juste. Que

de fois n'avons-nous pas été détournés du but que nous poursuivions par

la démarche même que nous faisions pour l'atteindre?

Ce n'était certes pas pour me marier que j'avais quitté Versailles; et

pourtant j'étais marié quand j'y revins après six mois d'absence.

Indépendamment de l'attrait qu'une femme jeune et d'une beauté rare peut

avoir pour un homme de vingt ans, le besoin d'échapper au chagrin que me

donnait un sentiment que je ne croyais pas pouvoir jamais être partagé,

et aussi peut-être le désir de sortir de la tutelle où l'on me retenait,

me portèrent à prendre ce parti. Comme celui qui se jette à l'eau pour

se sauver de la pluie, je me mariai pour devenir indépendant.

Ce mariage, au reste, n'était pas déraisonnable, en supposant qu'il fût

raisonnable de se marier à l'âge que j'avais. Sans m'apporter une dot

considérable, ma femme devait hériter d'une honnête fortune. Deux ans

après, il est vrai, vint la révolution, qui nous enleva ce que nous

avions et ce que nous devions avoir. Du papier, voilà tout ce qui nous

est resté à la mort de son père, à qui elle n'a survécu que quelques

années. Mais elle m'a laissé deux fils, honorablement connus à des

titres différens, et qui, vu le court intervalle de leur âge au mien,

pourraient passer pour les cadets d'une famille dont je serais l'aîné.

Je ne saurais donc avoir de regret à ce mariage qui, dans eux, m'a donné

des frères, les seuls qui me restent aujourd'hui.

La bonté de _Madame_ se signala encore en cette circonstance. Quand ma

mère, tout en lui témoignant la crainte qu'elle avait de l'approuver,

lui fit part de mon projet, elle l'invita à surmonter sa répugnance, et

l'y décida en lui disant qu'elle voulait signer au contrat. Puis elle

ajouta: «Je donne à votre fils mille écus de traitement sur ma cassette;

et comme voilà un an qu'il est en place, je veux que l'année écoulée lui

soit payée.» En disant cela, elle remit à ma mère un bon de mille écus,

qui fut en effet acquitté par M. de Châlut son trésorier.

J'aime, après quarante-cinq ans, à me rappeler ce fait; j'aime à le

consigner ici avec l'expression de l'éternelle reconnaissance que je

conserve pour cette princesse vraiment bonne, quoique ce fait ait

provoqué ma ruine, ainsi qu'on le verra.

Comme je vivais avec ma mère, mon changement d'état n'avait rien changé

à mes habitudes. Je continuai à donner à la littérature, ou plutôt à la

poésie, le temps que me laissaient mes rêveries sentimentales, et elles

m'en laissaient plus qu'avant mon mariage. Dans la position tranquille

où je me trouvais, je sentais plus que je ne méditais; la jouissance

n'est pas rêveuse comme le désir.

Je me livrai un peu plus à la société dont antérieurement je me tenais

éloigné. Les ministères étaient alors établis à Versailles. Parmi les

employés il s'y trouvait des jeunes gens de beaucoup d'esprit, qui

cultivaient les lettres. On ne jouit qu'à demi du plaisir de produire,

si l'on n'a pas l'occasion de donner quelque publicité à ses

productions. Comme il n'y avait ni académie, ni musée, ni lycée dans la

ville royale, pour y suppléer on forma des sociétés maçonniques. Les

amis des lettres s'empressèrent de s'y faire affilier; le même goût me

fit prendre le même parti.

Un intérêt de curiosité s'y mêlait aussi. Je désirais savoir à quoi m'en

tenir sur ces associations mystérieuses qui s'étendent dans presque

toutes les parties du monde civilisé.

Quel intérêt a primitivement réuni ces hommes qui se reconnaissent à des

signes particuliers, expriment leurs pensées sous des formes qui leur

sont propres, et observent dans leurs assemblées un si singulier

cérémonial? Est-ce celui de concentrer entre eux les secrets d'une

grande industrie? ou celui de dérober à la surveillance des gouvernemens

les mystères d'une implacable vengeance? Cette organisation fut-elle

dans l'origine celle d'une confrérie d'ouvriers ou d'une association de

conspirateurs? Est-ce un poignard émoussé dont on a fait un hochet?

Mais qu'importe la solution de ces problèmes au but dans lequel la

maçonnerie se perpétue? L'esprit de philantropie est le seul qui

réunisse aujourd'hui ses plus ardens sectateurs; jamais ils ne se

séparent sans s'être enquis du bien à faire, et sans avoir fait du bien,

sans avoir versé leur tribut dans la bourse des pauvres. Examinons donc

moins ce que fut la maçonnerie que ce qu'elle est.

La maçonnerie, telle qu'elle est, me semble une institution propre

surtout à lier entre eux, dans les intérêts de l'humanité, tous les

peuples dont la religion est assise sur la croyance d'un Dieu unique;

c'est le théisme dans toute sa simplicité. Le christianisme,

l'islamisme, et conséquemment le judaïsme dont ils dérivent, y

retrouvent la base de leur immortelle doctrine, la base du culte

respectif qu'ils rendent au commun objet de leur adoration; et, comme le

premier dogme maçonnique prescrit aux adeptes de s'entr'aider, il

s'ensuit qu'en quelque lieu que le hasard le pousse, un maçon trouve des

amis s'il s'y trouve des maçons.

Il est peu de gouvernemens qui n'aient persécuté les associations

maçonniques. On conçoit que les mystères dont elles s'enveloppent aient

inquiété dans l'origine des esprits ombrageux; mais, aujourd'hui qu'on

sait ce qui en est, conçoit-on que ces persécutions n'aient pas cessé

partout? Pourquoi proscrire des assemblées dans le secret desquelles il

est si facile de s'immiscer? En France, même sous les rois absolus, on

faisait ce qu'il y a de mieux à faire. Des fonctionnaires publics, des

grands seigneurs, des princes du sang même, descendant de la hauteur de

leur position sociale, se sont courbés sous le niveau maçonnique. Que

peut-on redouter d'une société qui ne craint pas de se donner de tels

surveillans?

Ces associations, que le régime de la terreur avait dissipées, se

reformèrent avec une activité nouvelle sous le consulat. On voulut en

effrayer Napoléon; mais il ne put se résoudre à prendre la chose au

sérieux. «Ce sont des enfans qui s'amusent, dit-il, laissez-les faire et

surveillez-les.» Plus d'un fonctionnaire public se fit aussitôt recevoir

maçon, et je ne fus pas peu flatté de siéger en loge entre frère

Cambacérès, second consul, et frère Dubois, préfet de police. C'était

bien; mais voici qui n'eût pas été si bien.

Pour reconnaître la tolérance du premier consul non contentes de boire à

sa santé dans tous leurs banquets, les loges s'empressèrent d'appeler

aux suprêmes dignités les membres de sa famille, et de les placer au

Grand-Orient, administration suprême d'où ressortissent toutes les loges

de France, dont Joseph Bonaparte fut nommé grand-maître. À cette

nouvelle, le premier consul se prit à rire; et quand son frère vint lui

demander s'il devait accepter ce titre qu'avant la révolution le premier

prince du sang n'avait pas dédaigné, il ne lui dissimula pas qu'à son

sens l'accepter serait accepter un ridicule. «Citoyen, lui dit

Cambacérès, votre avis serait-il que votre frère refusât l'honneur qui

lui est déféré? Cela ne serait pas, ce me semble, d'une bonne politique.

Une association, après tout, a droit à des égards, ne fût-ce que parce

qu'elle est nombreuse. Tous les gens qui offrent à votre frère la

dignité de grand-maître sont vos amis; ils deviendront vos ennemis, s'il

la refuse. Leur amour-propre, qu'il flatterait en acceptant, s'irritera

de ses dédains, et vous aliénera tout ce qu'il y a de maçons en France

et ailleurs.--Vous avez raison,» répondit le premier consul; et Joseph

fut installé sur le trône où l'avaient élevé tous les zélateurs de la

seule égalité qui dès lors existât dans la république française.

Cette égalité, au reste, est assez plaisante: elle ressemble un peu à

celle qui existait à la cour impériale à l'époque glorieuse, pour nous

du moins, où, en échange du cordon de la Légion d'Honneur qu'ils

ambitionnaient, les souverains du continent mettaient, par boisseaux, à

la disposition de Napoléon les insignes de leurs Ordres respectifs pour

être distribués par lui suivant son caprice, aux officiers militaires et

civils qui l'entouraient. Dans une loge maçonnique, comme aux Tuileries,

tout le monde étant décoré, c'est comme si personne ne l'était: la

vanité y produisait le même effet qu'ailleurs la modestie.

Ce n'est pas là le seul rapport de cette institution quasi religieuse

avec les institutions profanes: là, comme ailleurs, l'ambition règne, et

l'intrigue aussi; là, comme en d'autres républiques, nombre de gens ne

se donnent pas de repos qu'ils ne soient sortis de cette égalité dont

ils préconisent éternellement les charmes, et qu'ils ne se soient élevés

au-dessus de ce niveau qu'ils recommandent si soigneusement à leurs

confrères de respecter.

J'ai vu plus d'un maçon essayer sur ce petit théâtre un talent que

depuis il a employé avec plus d'éclat et de profit sur un théâtre un peu

plus grand. Je les ai vu se donner autant de peine pour obtenir le

maillet de vénérable dans une loge borgne, qu'en a pris Napoléon pour se

faire déférer le sceptre impérial.

Faute de pouvoir être le second dans Rome, plus d'un aussi s'efforçait

d'être le premier dans ce village. De ce nombre était ce pauvre Félix

Nogaret; il cherchait dans des succès de loge un dédommagement de ceux

qu'il ne pouvait obtenir dans les académies. C'était pourtant un homme

d'esprit, un homme instruit. Ses ouvrages ne manquent pas de facilité,

mais ils manquent souvent de jugement et de goût. Courant après

l'originalité, il ne rencontre habituellement que la bizarrerie, n'écrit

guère qu'en parodiste, et n'est jamais plus ridicule que quand il croit

traiter le plus sérieusement du monde les matières les plus graves.

C'est sous son patronage que je fus initié, à Versailles, dans la loge

_du Patriotisme_, singulière dénomination alors pour une loge établie _à

l'orient de la cour_. Société philantropique dans ses séances

ordinaires, elle devenait dans ses séances extraordinaires société

académique. Indépendamment des discours que prononçaient les orateurs

dans ces solennités, pendant les banquets, ses membres, entre la poire

et le fromage, y faisaient des lectures de pièces en vers ou en prose de

leur composition; ce n'était pas le moindre charme de nos festins,

qu'égayaient aussi des morceaux de musique composés, soit par Giroux,

soit par Mathieu, maîtres de la chapelle du roi, et exécutés par les

musiciens de Sa Majesté.

Invité, malgré ma grande jeunesse, à y payer mon tribut, je m'y résignai

par pure obéissance d'abord. Puis, encouragé par l'indulgence avec

laquelle j'avais été accueilli, je composai par reconnaissance, à ce que

je crois, une scène lyrique, qu'un de nos frères devait mettre en

musique pour être exécutée dans le concert public que nous donnions tous

les ans au profit des pauvres octogénaires: le succès qu'obtint cette

scène me ramena dans la carrière dramatique.

Sur cet essai, un musicien nommé Simon, membre de notre loge, me jugeant

capable de faire un opéra-comique, m'engagea à mettre sur la scène le

sujet de Gilblas chez les voleurs. Cet opéra, dont il devait faire la

musique, était destiné au théâtre de Beauregard, maison de campagne où

résidaient les enfans du comte d'Artois, à l'éducation desquels le

bonhomme Simon était attaché. Le sujet me plut; je me mis à l'oeuvre, et

je n'en fis pas un drame plus mauvais que tant d'autres qui avaient été

joués avant, ou qui ont été joués depuis. Le travail achevé, pensant

qu'il n'y avait pas de raison qui m'obligeât à le destiner exclusivement

à un théâtre particulier, et que ce qui était bon pour un théâtre de la

cour le serait aussi pour un théâtre de Paris, je me hasardai à le faire

présenter aux comédiens qu'on nommait alors _Italiens_, bien qu'ils ne

parlassent que le français. Cette démarche n'eut pas le résultat que

j'en attendais. À cette époque, _les Trois Fermiers_, _Blaise et Babet_,

_l'Épreuve villageoise_ et _le Droit du Seigneur_ occupaient la scène;

les _Clairval_, les _Trial_, les _Michu_, acteurs accoutumés à

n'endosser que des habits de seigneurs ou de bergers, pensèrent qu'ils

ne pouvaient, sans se dégrader, revêtir l'habit de brigands. À la seule

énonciation du sujet, Messieurs de l'Opéra-Comique se montrèrent aussi

peu disposés à entendre cette pièce sans bergers, qu'ils le seraient

aujourd'hui à écouter une pièce sans bandits, et ils repoussèrent à

l'unanimité, sur le titre, ce sujet, que six ans après ils ont accueilli

avec empressement dans la _Caverne_ de Lesueur: autre temps, autres

moeurs. Funeste à la pastorale, la révolution avait mis le brigandage en

crédit. La chose importante, en tout, est de paraître à propos.

La peine que j'avais prise pourtant n'était pas tout-à-fait perdue. Je

m'étais exercé dans la partie la plus difficile de l'art dramatique,

dans celle sans laquelle l'ouvrage le mieux écrit ne saurait réussir à

la scène: cet essai me fut utile. En combinant le plan d'un

opéra-comique, j'avais appris à combiner celui d'un drame quelconque. Me

croyant fondé à prendre quelque confiance en mes forces, j'entrepris une

tragédie.

Le sujet que je choisis m'avait frappé dès le collége. Fourni aussi par

Gilblas, il est tiré d'une Nouvelle intercalée dans ce roman sous le

titre du _Mariage de vengeance_; aujourd'hui même encore je le crois,

soit par les caractères qui s'y développent, soit par les incidens qui

l'animent, soit par la catastrophe qui le dénoue, susceptible d'un grand

effet dramatique.

Je m'en occupai comme on s'occupe à cet âge d'un travail qui plaît; je

m'en occupai avec passion. J'avais déjà rempli la moitié de ma tâche,

quand je rencontrai Ducis dans un voyage que j'avais fait à Paris pour

assister à la première représentation d'une tragédie qui tomba, _Alphée

et Zarine_, tragédie non pas romantique, mais romanesque s'il en fût,

où, par parenthèse, se trouvaient ces vers que leur bizarrerie a gravés

dans ma mémoire en caractères indélébiles:

... et sa tête se couvre

D'un casque étincelant qui se ferme et s'entr'ouvre.

On pense bien que je ne fis pas mystère à Ducis de mon audacieuse

entreprise. «Bravo! me dit-il; j'aime à vous voir entrer dans cette

noble carrière; ne fût-elle pas couronnée par le succès, cette tentative

ne peut que vous être utile.--Je ne désespérerais pas de réussir, si

vous vouliez bien m'aider de vos conseils et m'éclairer sur mes fautes.

Serait-ce abuser de votre bonté que de vous prier d'entendre cet ouvrage

quand il sera terminé?--Non, sans doute; il est de notre devoir, à nous

vieux praticiens, de guider les jeunes gens, quand ils veulent se

laisser guider s'entend. Je recevrai avec plaisir votre confidence, et

j'y répondrai par la franchise la plus absolue. Comptez là-dessus,»

ajouta-t-il avec cet accent patriarcal qui donnait tant d'autorité à ses

paroles, et en me serrant la main à me faire crier.

Cette promesse accrut encore l'ardeur avec laquelle j'avais travaillé

jusqu'alors. Trois mois après, ma pièce était finie. C'était dans le

fort de l'hiver. Malgré un froid des plus rigoureux, je cours à Paris,

ou plutôt chez Ducis. Je m'attendais à être reçu les bras ouverts.

Quelle fut ma surprise, mon désappointement d'être accueilli de la

manière la plus glaciale. Sa mère ne m'avait jamais traité si

froidement. Sans m'inviter à m'asseoir, il me demande assez brusquement

ce qui m'amène.--«Votre promesse. Je viens mettre votre complaisance et

vos lumières à contribution. Ne vous rappelez-vous pas que vous m'avez

autorisé à vous apporter ma pièce dès qu'elle serait achevée? elle

l'est;» et, tout en parlant, je portais la main à ma poche pour en tirer

mon manuscrit. Il n'en sortit pas. «À vous parler franchement, me

répliqua Ducis, j'ai eu tort d'avoir pris cet engagement avec vous. Ces

sortes de complaisances ne mènent à rien de bon. Dit-on la vérité à un

auteur, il se fâche si elle ne lui est pas agréable. La lui cache-t-on,

on devient complice de sa chute. Je ne veux m'exposer ni à l'un ni à

l'autre inconvénient. Permettez-moi donc de retirer ma parole.»

Je ne répondis à ce discours que par un salut, et je me retirai plus

affligé qu'irrité. Je ne pouvais m'expliquer la cause d'un changement si

absolu, si singulier. Ducis, à qui long-temps après, le coeur gros

encore, j'en demandai l'explication, et qui était vraiment bonhomme, me

répondit «que, n'ayant aucune garantie de ma capacité, il avait été

effrayé de l'épreuve à laquelle je venais soumettre son obligeance et de

la perte de temps qu'elle lui coûterait; et que d'ailleurs il était

alors dans une mauvaise disposition d'esprit.--Je comprends, lui dis-je:

Il est des jours d'ennui, d'abattement extrême

Où l'homme le plus ferme est à charge à lui-même.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 17 / 38 题