Premières amours.--Werther.--Marie-Joséphine-Louise, MADAME, m'attache à
sa personne.--Voyage à Amiens.
Pendant l'année qui venait de s'écouler, partageant avec quelque réserve
pourtant les plaisirs de mes joyeux camarades, faisant assez de sottises
pour ne point passer pour un sot, aimant toutes les femmes
conséquemment, et n'en préférant aucune, je n'avais pas eu l'occasion de
connaître ce que c'était que mon coeur: un hasard me le révéla.
Cet oncle qui avait dû gérer jusqu'à notre majorité les places qui nous
avaient été conservées après la mort de mon père, était venu demeurer à
Paris avec sa famille, par suite de la réforme dont j'ai parlé plus
haut. J'allais souvent les voir. Un jour je trouve chez eux une jeune
femme que je n'avais jamais rencontrée, soit là, soit ailleurs, et qui,
de la ville où elle résidait, était venue passer quelques jours avec
eux. Elle n'était pas d'une beauté parfaite; mais le charme répandu dans
toute sa personne me frappa bien plus vivement que la perfection des
plus belles femmes que j'avais vues jusqu'alors.
J'ai reconnu depuis qu'elle était jolie, bien faite, que ses grands yeux
étaient pleins de douceur et d'esprit, qu'elle disait avec un accent
enchanteur les choses les plus ingénieuses et les plus naturelles; qu'à
une profonde sensibilité, recouverte par une frivolité apparente, elle
unissait une grande élévation d'âme, et une grande indépendance de
caractère: sans me rendre compte de tout cela au premier abord, j'en eus
le sentiment, et je m'enflammai à cet attrait formé de tant d'attraits
divers, comme un corps exposé à l'action d'un verre ardent s'enflamme à
vingt rayons différens au moment où il semble frappé par un rayon
unique. Subjugué au premier aspect, je sortis enfin le plus amoureux des
hommes de cette maison où j'étais entré aussi insouciant, aussi
indifférent qu'on peut l'être à dix-huit ans.
Je ne m'en aperçus pas sur-le-champ. L'espèce d'ivresse où j'avais été
pendant les dix jours qu'elle passa à Paris, ne m'avait laissé ni le
loisir ni la faculté de réfléchir. Sans me demander à quoi tenait l'état
délicieux où je me trouvais, j'en jouissais, ne me doutant pas qu'il se
fût opéré en moi le moindre changement et que je fusse né à une nouvelle
vie.
Ce que le bonheur ne m'avait pas révélé le malheur me le révéla bientôt.
Le jour où elle devait retourner chez elle arriva. À peine eut-elle mis
le pied dans la voiture qui allait l'emporter, je sentis qu'une partie
de moi-même se détachait de moi; je sentis que je l'aimais. Ce moment me
l'apprit: il y avait déjà dix jours que tout le monde le savait.
Immédiatement après son départ, il me sembla que je n'avais plus rien à
faire à Paris, où je n'avais rien fait. Mais qu'irai-je faire à
Versailles? Quelque chose, à ce que je croyais. La carrière diplomatique
me plaisait assez, disais-je à ma mère: j'y voulais entrer à toute
force. Au fait, je ne voulais rien, rien que me rapprocher du lieu où
était désormais concentrée toute mon existence.
Je me trouvai alors dans une de ces situations qui peuvent décider du
sort d'un homme. Mon sentiment n'était pas partagé; mais il donnait un
grand empire sur moi à la personne qui me l'inspirait. Plus âgée que
moi, quoique fort jeune, cette personne avait sur moi les avantages de
la raison dont les développemens sont pour l'ordinaire plus précoces
dans les femmes que dans les hommes, et qui semble, en certains cas, se
fortifier de celle qu'elles nous font perdre. Il eût été si facile de se
servir de son influence pour me plier à des volontés dont ses désirs
m'auraient fait des lois!
Ma mère, toute spirituelle qu'elle était, ne le sentit pas, ou peut-être
craignit-elle, en me faisant diriger par une influence étrangère,
d'affaiblir celle qui lui échappait; mauvais calcul.
Sans état, mais non toutefois sans occupation, je me livrai avec plus
d'ardeur que jamais à mes travaux poétiques; mais je leur donnai une
autre direction. Pendant l'année qui venait de s'écouler, les vers
n'avaient été pour moi que le langage du plaisir: ils devinrent tout à
coup celui du sentiment. Je m'étais plu à rimer des odes moins héroïques
qu'érotiques, et des chansons satiriques plus mauvaises que méchantes;
c'est ainsi que le plus communément les jeunes gens qui ont le goût ou
la manie de versifier jettent leur gourme poétique; prenant tout à coup
mes oeuvres en aversion, je n'eus de repos qu'après être parvenu à
retirer les copies que j'en avais laissé prendre à mes camarades, et les
avoir jetées au feu avec l'original; j'aurais même voulu les anéantir
dans ma mémoire: l'amour m'avait rendu chaste et bon.
Des héroïdes, des élégies, des romances, voilà les compositions dont je
m'occupais exclusivement: il s'en faut beaucoup qu'elles fussent toutes
dignes d'être exhumées du recueil où je les enfouissais; quelques unes
néanmoins obtinrent alors un succès qui même aujourd'hui me semble
mérité.
Laharpe, qui en entendit une que la soeur de cette pauvre madame Gail
avait mise en musique, lui donna plus d'éloges qu'il n'avait habitude de
le faire; il lui fit même l'honneur de la recueillir dans la
correspondance qu'il entretenait avec le comte Schuwaloff pour
l'amusement du grand duc, depuis Paul Ier: elle est intitulée
_l'Absence_. Il y trouvait des sentimens vrais. Il avait raison.
Tout concourait à irriter une passion dans les tortures de laquelle je
me complaisais en la maudissant, d'abord les contrariétés qu'y opposait
ma mère, par suite d'une prudence mal entendue, et puis le peu
d'importance qu'y attachait la personne qui en était l'objet, et dont la
coquetterie s'en amusa un moment comme d'un enfantillage. Elle avait
tort. Ces enfantillages-là sont ceux des marmots qui jouent avec le feu:
de grands malheurs peuvent en résulter.
Un incident étranger à toute volonté contribua peut-être à son
développement. Le célèbre roman de _Werther_ occupait alors l'attention
publique. Depuis la _Nouvelle Héloïse_, aucun ouvrage de ce genre
n'avait remué aussi fortement les imaginations. Je ne l'avais pas lu. En
le vantant, la seule personne qui devait craindre de m'en parler me
donna le besoin de le lire. Elle porta l'imprudence plus loin. «Je vous
le prêterai, me dit-elle, mais vous viendrez le chercher.»
Tel fut l'objet apparent de la première visite que je lui fis. La
restitution de ce livre fut le prétexte de la seconde. Livre fatal! Dans
un état tranquille, si le hasard l'eût fait tomber entre mes mains, je
ne l'aurais pas lu sans émotion! Quelle impression ne produisit-il pas
sur un coeur agité d'un premier amour, ce livre qui m'était donné par
l'objet même de cet amour!
Je ne vis que ma propre histoire dans ce roman rempli de mes propres
sentimens. Ma tête s'exalta par cette lecture que je ne me lassais pas
de recommencer. En remettant à Werther les pistolets qu'il lui demanda,
Charlotte ne lui avait pas fait un prêt plus dangereux que celui que me
faisait l'étourdie qui me prêta ce beau, mais pernicieux ouvrage.
J'entre dans tous ces détails, parce que ces révélations peuvent être de
quelque utilité pour plus d'un lecteur. Rien d'indifférent avec un coeur
qui se trouve dans l'état où le mien était alors. Le moyen le plus
propre à donner un caractère sérieux à ces écarts d'une sensibilité
déréglée est de leur accorder trop d'importance, et surtout de les
contrarier. Tentez d'arrêter ce torrent, il renversera bientôt ses
digues et se signalera par des ravages.
En toute chose, les avantages sont auprès des inconvéniens. Mes moeurs se
régularisèrent par l'effet même du sentiment qui égarait ma tête. Le
cénobite le plus austère observe moins fidèlement les voeux qui le lient
vis-à-vis de Dieu, et l'amant le plus scrupuleux les sermens qui
l'enchaînent à la maîtresse qui s'est emparée de lui en se donnant à
lui, que moi l'engagement que j'avais pris vis-à-vis de moi-même envers
celle qui me refusait tout espoir! Ce _donquichotisme_ vous fait rire.
Je suis tenté d'en rire aussi, j'en ai presque pitié, mais je ne saurais
y avoir regret. C'est peut-être à ses conséquences, qui se sont étendues
sur toute ma vie, que je dois la bonne santé dont j'ai presque
constamment joui, et la vigueur que je conserve encore à un âge, qui
pour tant de gens, est déjà celui de la caducité.
Vers ce temps-là, _Madame_, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, me
connaissait depuis mon enfance, m'attacha positivement à elle: voici à
quelle occasion. De temps en temps elle s'informait avec intérêt de ce
qui me concernait. «De quoi s'occupe votre fils? dit-elle un jour à ma
mère.--Il ne s'occupe que de poésie, répondit ma mère avec un accent qui
n'était pas celui de la satisfaction.--S'il a du talent pour la poésie,
pourquoi vous en affligeriez-vous? lui répondit la princesse.--Mais
a-t-il du talent, Madame?--Tâchez de me procurer quelques vers de sa
façon, je les ferai lire à _Monsieur_; il s'y connaît, _Monsieur_. Je
vous dirai ce qu'il en pense.»
Ma mère n'eut pas beaucoup de peine à satisfaire cette curiosité. Mes
papiers étaient épars sur une table: elle prit les premiers venus. Parmi
ces pièces qui portaient toutes un certain caractère de mélancolie, et
qui toutes étaient adressées à la même personne sous un nom supposé, se
trouvait la traduction du sonnet de Pétrarque: _S'amor no e che dunque
sento?_
«Chère madame Arnault, dit la princesse en rendant le tout, _Monsieur_
est fort content des vers de votre fils; j'aime à vous l'apprendre. Mais
j'ai autre chose à vous apprendre encore, et c'est d'après moi que je
parle; votre fils est amoureux, amoureux fou.» Ma mère répondit par un
soupir. «Pourquoi vous chagriner aussi de cela? lui dit _Madame_; cette
folie sauvera sa jeunesse de beaucoup d'écarts. Patience; d'ailleurs
cela se passera.»
Les femmes prennent naturellement intérêt à l'amour, lors même qu'elles
n'en sont pas l'objet. Cet incident ne fit que fortifier l'intérêt dont
_Madame_ voulait bien m'honorer. Ma mère, profitant de ces bonnes
dispositions, la pria de m'accorder un titre qui m'attachât publiquement
à sa personne. «Volontiers, répondit _Madame_, je le fais secrétaire de
mon cabinet;» et par son ordre on m'en délivra le brevet quelques jours
après. Aucunes fonctions, aucune rétribution n'étaient attachées à ce
titre; mais il me donnait les entrées chez la princesse avec les
officiers de sa maison.
Il y avait un an que je dépensais ainsi mon temps à versifier et à
soupirer quand ma mère imagina que pour les maladies morales il peut
être bon aussi de changer d'air. Je n'avais jamais vu la mère ni les
tantes de mon père: elle me proposa d'aller à Amiens où elles
demeuraient. Dans ce moment l'objet de mes vers et de mes voeux partait
pour un voyage de plusieurs mois. J'acceptai avec empressement une
proposition qu'en toute autre circonstance j'aurais repoussée. Jamais je
n'étais sorti de l'Île de France: aller en Picardie c'était aller au
bout du monde. Le jour où la dame de mes pensées prenait la route
d'Orléans, je pris la route d'Amiens. C'était en juin 1786.