CHAPITRE II.

Académie française.--La Harpe.--Ducis.--Beaumarchais.--Anecdote sur _le

Mariage de Figaro_.

On conçoit, d'après ce que j'ai dit, combien j'étais curieux d'assister

à une séance de l'académie française. La Harpe m'en procura le moyen. Ma

mère l'avait rencontré plusieurs fois à la campagne chez une femme

aimable; il s'en souvint, et m'accorda très-gracieusement un billet avec

lequel j'assistai à la séance où Garat fut couronné pour l'_éloge de

Fontenelle_, et Florian pour l'_églogue de Ruth_. Je n'imaginais pas

alors que je serais un jour le collègue du premier et le successeur du

second!

Leurs ouvrages, qu'on leur permit de lire eux-mêmes, furent

très-applaudis; mais il n'en fut pas ainsi du rapport lu par Marmontel

sur les pièces envoyées au concours. Les doctrines qu'il y professait,

et surtout les formes dans lesquelles il exprima son jugement sur une

églogue intitulée _le Patriarche_, ne lui concilièrent pas le suffrage

de tout l'auditoire, à beaucoup près, elles provoquèrent même des

murmures qui me surprirent plus qu'ils ne m'attristèrent. Je n'en sortis

pas moins satisfait de la séance: mon plaisir aurait été complet si

j'avais entendu quelque chose de mon patron; mais l'auteur de _Warwick_

gardait alors le silence: comme Achille, il boudait dans sa tente. Il

s'en est bien dédommagé depuis!

La Harpe, que j'ai rencontré souvent, mais avec qui je n'ai jamais été

lié, me parut dès lors assez gourmé, tout poli qu'il s'efforçait d'être.

Le ton sec et tranchant avec lequel il exprimait ses opinions sur

plusieurs de ses confrères et particulièrement sur Ducis, me choquait,

quoique au fond cette opinion ne manquât pas de justesse, et contînt

même l'éloge de ce tragique. Mais cet éloge fait sans grâce ressemblait

à celui que le diable ferait du bon Dieu, «Ducis n'entend rien,

disait-il, à la combinaison d'un plan. Les siens sont dénués de toute

raison, particulièrement celui du _Roi Lear_. L'auteur s'y montre encore

plus insensé que son héros.--Cet ouvrage obtient pourtant un grand

succès, répliquai-je avec timidité.--Ouvrage détestable!--Il y a, ce me

semble, de bien belles scènes.--Eh! Monsieur, qui vous dit le contraire?

Sans doute, il y a de belles scènes dans le _Roi Lear_, dans _Hamlet_,

dans _Roméo et Juliette_, dans _Oedipe chez Admète_ et même dans ce

_Macbeth_ qui vient de tomber; mais, de belles scènes ne constituent pas

seules un bel ouvrage. Si M. Ducis faisait une pièce comme il fait une

scène, il serait notre premier tragique.»

Ceci me rappelle que l'hiver précédent j'avais fait connaissance avec

Ducis. Il m'avait accueilli avec plus de réserve que La Harpe, et

cependant je me sentais appelé vers lui par un attrait que l'autre n'a

jamais eu pour moi. J'étais juste par instinct.

Ducis était de Versailles qu'habitait sa mère, et où je passai chez la

mienne les huit premiers mois qui suivirent ma sortie du collége. Comme

il n'était bruit là que de Ducis, je ne pus résister au désir de voir de

près l'homme que toute la ville s'accordait à admirer, car en dépit du

proverbe, _il était prophète en son pays_. On m'avait promis de me

présenter à lui dans l'un de ses voyages, et la chose avait manqué

plusieurs fois. Las de voir mon plaisir dépendre de la volonté d'autrui,

un beau soir je prends ma résolution; et surmontant ma timidité, qui

alors était excessive, je me présente seul chez madame Ducis. C'était

une bonne femme qui ne manquait ni de jugement ni d'esprit. Elle me

reçut avec politesse, parut flattée du motif de ma visite; mais quand je

lui demandai la permission de revenir: «Vous demeurez loin d'ici, me

dit-elle, vous pourriez faire bien des courses inutiles; je vous ferai

prévenir dès que mon fils reviendra.»

Je ne me le tins pas pour dit. Huit jours après, nouvelle visite et même

demande de ma part. Huit jours après, même réponse accompagnée d'un

accueil plus gêné. Je n'en revins pas moins huit jours après. Accueil

plus contraint encore; je n'y concevais rien. Pour tout concevoir, il

aurait suffi de faire attention à ce qui se passait quand j'arrivais.

Une belle personne de dix-sept à dix-huit ans, qui, pendant la durée de

ma première séance, les yeux baissés, brodait auprès de Mme Ducis tandis

que celle-ci tricotait, n'avait pas manqué dans les séances suivantes de

se lever à mon arrivée, et aussitôt après m'avoir rendu gracieusement

mon salut, de sortir du salon pour n'y plus rentrer: c'était la fille de

Ducis. Veuf depuis plusieurs années, il l'avait placée sous la

surveillance de cette bonne dame, qui me croyait plus épris de la beauté

de sa petite-fille qu'enthousiaste du génie de son fils. Le vrai ne lui

paraissait pas vraisemblable.

Ducis en jugea comme elle. Lorsqu'enfin je parvins à le rejoindre, il

m'invita à venir le voir à Paris, où il me reçut autrement en effet qu'à

Versailles. À Versailles, il n'avait été que poli; à Paris, il fut

affectueux. Ce n'est que long-temps après toutefois qu'il m'expliqua la

raison de cette disparate dont je n'avais pas deviné la cause, tant les

vues que l'on me prêtait m'étaient étrangères!

Ducis était alors pour moi le poète par excellence. Les beautés

originales qui abondent dans ses tragédies m'en laissaient à peine

entrevoir les défauts; et c'est bien d'après moi que je lui donnais la

préférence sur La Harpe. Poète correct et froid, La Harpe, que je

n'estimais guère que sur parole, ne m'avait ému que dans son

_Philoctète_ où revit l'énergique simplicité de Sophocle; le reste de

son théâtre ne valait pas pour moi une scène de Ducis. Après

quarante-cinq ans, je sens encore de même.

Cependant je suivais le théâtre avec une insatiable avidité: quelle que

fût la pièce, quels que fussent les acteurs, j'y éprouvais un plaisir

auquel j'aurais sacrifié tous les autres. Le _Séducteur_, ouvrage de

l'oncle de mon ami Joguet, et la première comédie que j'aie vue aux

Français, m'avait enchanté. Qu'on juge de l'effet que produisit sur moi

le _Mariage de Figaro_! La Comédie Française, si riche alors en talens,

n'en a jamais fait peut-être un emploi si heureux que dans cette pièce;

jamais ouvrage n'a été joué avec un ensemble si parfait. À la

sollicitation de Beaumarchais, qui ne faisait rien comme un autre et

n'en faisait pas plus mal pour cela, Mlle Sainval avait consenti à

descendre des hauteurs de la tragédie pour concourir avec Molé,

Dazincourt, Desessarts, Dugazon, et cette Olivier dont le talent était

naïf et frais comme sa figure, à la représentation de son singulier

drame. Quelle puissance ces enchanteurs réunis n'exerçaient-ils pas sur

une imagination de dix-huit ans! Elle n'égalait pas toutefois celle de

l'actrice qui remplissait le rôle de Suzanne: cette perfection de

talent, que nous avons tant admirée depuis dans Mlle Contat, était alors

rehaussée par tout ce que la jeunesse la plus vive, la beauté la plus

piquante peuvent prêter de charme au jeu le plus parfait. Mlle Contat

ajoutait à ce rôle, déjà si séduisant, une valeur dont Beaumarchais

lui-même était étonné. L'esprit du rôle appartenait bien à Beaumarchais,

mais non pas l'esprit avec lequel ce rôle était rendu; celui-là

appartenait tout entier à l'actrice, et elle en avait peut-être autant

que l'auteur lui-même; elle créait en traduisant. Jamais musique n'a

prêté à la parole une expression pareille à celle que recevaient, en

passant par la bouche de son spirituel interprète, les saillies d'un des

hommes les plus spirituels qui aient jamais écrit.

Je me pris de belle passion aussi pour cet homme-là. Les persécutions

que lui attirèrent le succès de la _Folle Journée_ me révoltaient à un

point que je ne puis exprimer; j'y voyais pis que de l'injustice, j'y

voyais de l'ingratitude; j'étais si reconnaissant du plaisir que m'avait

fait cet ouvrage!

Je ne fus pas, comme on l'imagine, médiocrement indigné de l'outrageant

abus d'autorité dont Beaumarchais fut frappé au fort de son succès.

Aujourd'hui, toute mon indignation se réveille encore à ce souvenir. Cet

acte arbitraire, le seul peut-être qu'on soit fondé à reprocher au plus

modéré des princes, fut provoqué par une bien perfide insinuation. Voici

le fait.

M. Suard, qui depuis 1774 était censeur royal, avait constamment refusé

son approbation au _Mariage de Figaro_. Beaumarchais étant parvenu

néanmoins à faire représenter sa comédie, M. Suard en conçut un vif

dépit; et comme en qualité de journaliste il s'attribuait aussi le droit

de censurer les pièces de théâtre, se proclamant le champion du goût et

de la morale, il poursuivit avec un acharnement infatigable la pièce

contre laquelle son _veto_ avait été impuissant.

Après plusieurs attaques portées par lui sous le voile de l'anonyme

contre l'ouvrage de Beaumarchais, et contre Beaumarchais lui-même, il

fit paraître dans le _Journal de Paris_ une lettre où était tournée en

ridicule la disposition par laquelle l'auteur du _Mariage de Figaro_

donnait _aux pauvres mères nourrices_ la totalité du bénéfice que lui

avaient acquis les innombrables représentations de cette pièce. Cette

lettre avait été rédigée dans une société que l'aîné du frère de Louis

XVI honorait souvent de sa présence. Révolté de la malignité avec

laquelle M. Suard empoisonnait ses meilleures intentions, et croyant

n'avoir affaire qu'à lui, Beaumarchais répond par des sarcasmes à cette

lettre, dont M. Suard n'était pas le seul auteur. Le journaliste, dans

son ressentiment, imagina de faire retomber sur le prince la moitié de

l'injure, afin d'avoir à sa disposition la puissance du prince tout

entière. «Cet homme est-il assez effronté? dit-il, traiter ainsi les

plus augustes personnes!» Le stratagème réussit. Louis XVI, à qui cet

excès d'audace fut dénoncé sous les formes les plus propres à l'irriter,

sortit une fois de sa modération habituelle; plus frère que roi, il

ordonna que le bourgeois qui avait osé riposter à une insulte dictée par

une altesse royale, fût arrêté sur-le-champ, et conduit, non pas à la

Bastille, prison trop noble pour un pareil polisson; non pas dans une

prison d'État, mais dans une maison de correction; et comme Sa Majesté,

quand elle prit cette décision, était au jeu, c'est sur un _sept de

pique_ que fut écrit par elle, avec le crayon dont on marquait _les

bêtes_, l'ordre d'enlever un citoyen à sa famille et de l'enfermer à

Saint-Lazare.

Cet acte, si léger et si cruel, fut bientôt blâmé des personnes même

qu'il avait fait sourire au premier moment: chacun se sentit menacé par

là, non seulement dans sa liberté, mais encore dans sa considération. Je

me sais gré d'en avoir jugé ainsi de prime-abord, et d'y avoir vu

surtout une révoltante injustice dans un âge où, plus porté à sentir

qu'à réfléchir, j'étais habitué à tenir pour légale toute volonté

royale. Je consignai mes sentimens sur ce fait dans une ode, pièce assez

hardie pour me faire arrêter aussi, mais que je n'ai pas publiée, et

j'ai bien fait, car elle n'était pas bonne. Se compromettre avec

l'autorité par de méchants vers, c'est faire une double sottise.

Ce n'est pas, au reste, le seul outrage que Beaumarchais ait eu à

endurer à cette époque où sa célébrité l'avait rendu le point de mire de

nombre de gens qui prétendaient devenir célèbres. Bergasse aussi l'a

très-rudement traité pour s'être fait, un peu étourdiment peut-être, le

chevalier de Mme de Kornman contre son mari. Racontons à ce sujet une

anecdote que j'aime à répéter, parce que c'est une des meilleures

justifications qu'on puisse opposer à tant d'écrits où Beaumarchais est

représenté, non pas comme le plus malin, mais comme le plus méchant des

hommes, ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose.

Ayant appris qu'une dame du grand monde avait parlé de lui avec autant

de malignité que de légèreté, à l'occasion de l'intérêt qu'il témoignait

pour la femme adultère, il crut pouvoir prendre sa revanche, et riposter

à ces attaques par quelques pages dans un Mémoire qu'il était près de

publier sur ce procès. La soeur de l'imprudente en ayant eu avis, conçut

qu'un ridicule ineffaçable allait s'attacher à sa soeur. Pour détourner

le coup, elle se décide à s'adresser à Beaumarchais lui-même, qu'elle

avait quelquefois rencontré dans le monde, et va le trouver. À la suite

d'une explication, où les torts de l'agresseur n'avaient pas été plus

dissimulés que les droits de l'offensé, elle lui demande le sacrifice de

sa vengeance. «Connaissez-la tout entière,» dit Beaumarchais; et il lui

donne communication du passage signalé, qui égalait ce que sa plume si

vive et si mordante a tracé de plus original. À chaque mot, la pauvre

femme frémissait. «Et c'est de ces pages-là, Madame, que vous demandez

la suppression! Vous ne connaissez donc pas le coeur d'un auteur?--Je

connais votre âme; c'est à elle que je m'adresse. Je sais que vous

n'avez rien fait de mieux; l'effet de ces pages est certain; mais vous

seriez désespéré du succès d'une vengeance plus cruelle que l'injure:

plus vous estimez ces pages, plus, j'en suis sûre, vous trouverez

d'honneur à en faire le sacrifice.»

Beaumarchais, pour toute réponse, déchire ces terribles pages et les

jette au feu. Voilà l'homme qui, selon Me Bergasse, _suait le crime_.

Je tiens ce fait de Mme de Bonneuil, ma belle-mère, qui fut médiatrice

dans cette affaire, et s'empressait de le raconter toutes les fois

qu'elle entendait accuser de méchanceté un homme qui, s'il a combattu

toute sa vie, toute sa vie n'a fait que se défendre.

La passion de la musique, art que je n'ai jamais pratiqué[15], mais dont

j'ai toujours joui avec délices, faisait aussi bien que la poésie le

charme de ma vie. Je partageais mes tributs entre la Comédie française

et l'Opéra, et mon culte entre Corneille et Gluck, entre Racine et

Piccini, entre Sacchini et Voltaire, entre Molière et Grétry. La musique

expressive et sévère de Gluck, surtout, me ravissait; elle était pour

moi la véritable déclamation tragique, la mélopée que la Grèce

appliquait au débit des scènes d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide;

j'admirais sous ce rapport, entre ses productions, son _Iphigénie en

Tauride_ et son _Alceste_.

Quant à son _Armide_, que je ne pouvais me lasser d'entendre,

l'enthousiasme qu'elle excitait en moi tenait à une autre cause: cette

composition, qui réunit tous les genres d'expressions, me semblait être

en musique ce qu'est en poésie l'Épopée du Tasse. On conçoit, d'après

cela, que je ne fus pas insensible au talent de Sallieri, dont _les

Danaïdes_ furent représentées pour la première fois cette année-là; et

en cela je jugeais d'après moi, car cette oeuvre, si belle dans un si

grand nombre de ses parties, ne fut pas appréciée à sa première

apparition.

Je n'étais pas insensible non plus au génie de Grétry: peut-il ne pas

plaire à quiconque apprécie le génie de Gluck? Ces grands compositeurs

ne puisent-ils pas leur mélodie à la même source? ne cherchent-ils pas

évidemment tous les deux à reproduire l'accent naturel des passions?

n'est-ce pas en le modulant qu'ils sont parvenus à donner à leur chant

une expression si vraie, une expression qui leur imprime un charme

inaltérable pour toute personne qui, écoutant la musique avec son

intelligence et avec son âme, y veut autre chose qu'un amusement fait

pour l'oreille, une expression qui la met au niveau des premiers arts

d'imitation?

C'est ainsi que j'avais passé un an à Paris, occupé de tout, excepté de

ce que j'y étais venu faire, quand une passion, qui n'a pas été sans

influence sur ma destinée, me fit prendre en dégoût cette ville

tumultueuse. Je sollicitai et j'obtins la permission de revenir à

Versailles. J'avais, à m'entendre, mille projets en tête; mais, en

réalité, je n'avais qu'une volonté dans le coeur. Rien de tout cela ne

s'est réalisé.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 15 / 38 题