CHAPITRE PREMIER.

Mon entrée dans le monde.--Études spéciales.--Goûts dominans.--Mon

Parnasse.--Mes sociétés.--Musée de Paris.

À la mort de mon père, ma mère avait obtenu par l'entremise de _Madame_

(tel est le titre que portait alors Marie-Joséphine-Louise de Savoie,

épouse de _Monsieur_, depuis Louis XVIII) que les places de son mari

seraient conservées à ses enfans, et que, jusqu'à l'époque où nous

pourrions les remplir, elles seraient remplies par notre oncle. Pendant

cet intervalle, les maisons des princes subirent plusieurs

modifications, sous le nom de _réforme_. N'osant pas, par crainte de

notre protectrice, nous dépouiller ouvertement, les réformateurs

donnèrent à ces places des dénominations différentes; et l'on assigna à

ma mère et à l'oncle qui avait géré pour nous des pensions dont une

partie devait nous revenir; pension qui n'équivalait pas, à beaucoup

près, au revenu de la portion de patrimoine que cette opération nous

avait fait perdre. C'est ainsi qu'on entendait alors la justice et

l'économie.

J'entre dans ces détails pour démontrer combien est fausse l'assertion

de je ne sais quel biographe, qui prétend que je suis redevable à Louis

XVIII du bienfait de mon éducation: vingt-cinq mille livres de rente que

possédait mon père le mettaient à même d'y suffire. Je tiens donc de sa

tendresse d'abord ce bienfait que ma mère m'a continué, et non de la

faveur d'un prince qui, si bienveillant qu'il ait paru être un moment

pour moi, m'a fait plus de mal qu'il ne m'a jamais voulu de bien.

Il est encore un article sur lequel je crois devoir m'expliquer avant

d'aller plus loin. On m'a souvent demandé si j'appartenais aux

_Arnauld_, qui ont appelé sur le nom que je porte tant d'illustration

pendant le cours du XVIIe siècle. Je le crois: je l'ai entendu répéter à

ma mère, d'après mon père. Nous n'écrivons pas tout-à-fait ce nom comme

l'écrivait la famille auquel il doit son éclat. Nous mettons un _T_ là

où elle mettait un _D_; mais on sait que ces sortes d'altérations ne

concluent pas en fait de généalogie. Plusieurs de mes ancêtres ont écrit

leur nom avec un _D_ et en retranchant _L_. Sur mon extrait de baptême,

le nom porte un _D_; j'ai pris le _T_ pour me conformer à mon père, qui,

je le répète, ne s'en croyait pas moins parent des _Arnauld_. Dans la

dernière année de sa vie, ayant intérêt à le prouver, il avait commencé

à ce sujet avec un homme du métier, l'abbé de Vergès, un travail qu'il

n'a pas eu le temps d'achever; ma mère en avait conservé les pièces.

Mais les menaces portées par la Convention, en 1793, contre les nobles

qui garderaient leurs titres, m'ayant fait craindre pour elle, si, dans

une de ces visites auxquelles on était alors exposé, une des mille

autorités à qui tous les domiciles étaient ouverts découvrait ces

papiers, je l'engageai à les anéantir. Mon inquiétude pour ma mère,

jointe à mon indifférence sur cet article, ne m'a pas permis d'en

prendre connaissance, et je n'y ai pas regret. À quoi servent

aujourd'hui ces titres sans priviléges? que constatent-ils le plus

souvent? d'impuissantes prétentions. Étrange sujet d'orgueil, après

tout, qu'un nom qui, en rappelant ce que valaient vos pères, dénonce le

peu que vous valez! Je souhaite à mes enfants d'autres titres à la

considération.

Lorsque j'entrai dans le monde, j'avais donc perdu à peu près ma

fortune; ma mère, qui désirait m'en voir acquérir, pensa qu'à cet effet

il serait utile que j'achevasse mon droit. Comme cela exigeait que je

séjournasse à Paris, et qu'elle demeurait à Versailles, elle me mit en

pension chez Me de Crusy, procureur au Châtelet, pour y prendre

connaissance des affaires, tout en étudiant les lois. Son projet était

de me mettre ainsi en état d'entrer dans la magistrature ou dans

l'administration; mais mon goût ne me portait ni vers l'une ni vers

l'autre carrière, non que j'eusse de l'éloignement pour l'occupation,

mais parce que celle à laquelle je consacrais tout mon temps ne pouvait

se concilier avec aucune autre.

Que de peine se donna ce bon M. de Crusy pour me mettre en état de

gagner la pension que ma mère lui payait, et dont elle avait promis de

me faire l'abandon dès que mon patron se déclarerait suffisamment payé

par mon utilité! Rien ne put me déterminer à me livrer à des études que

j'avais en dégoût, si ce n'est en mépris. Tant que j'avais de l'argent,

c'est-à-dire pendant la première quinzaine du mois, j'allais au

spectacle; n'en avais-je plus, je n'en travaillais pas davantage pour

l'étude. Quand je n'allais pas promener mes pensées, renfermé dans ma

chambre, j'y faisais des vers jusqu'à l'heure des repas, après lesquels

je m'y renfermais de nouveau pour en faire encore. Isolé, là, je n'y

étais pourtant pas caché. Quand ils étaient pressés d'ouvrages, les

clercs venaient quelquefois m'y chercher; voici ce que j'imaginai pour

échapper à cette contrariété. Le corridor qui communiquait à nos

chambres tirait son jour d'une fenêtre qui donnait sur la réunion de

deux toits; à l'aide d'une chaise, dont le dossier me servait d'échelle,

je me réfugiais dans cette espèce de vallée où je pouvais faire une

dizaine de pas sans me précipiter dans la rue; là, entre deux montagnes

de tuiles, qui perdaient bientôt leur couleur pour mon imagination, je

me croyais _in frigida Tempe... gelidis in vallibus Hoemi_, ou dans le

vallon le plus retiré du Parnasse. Une fois, je pensai y être découvert.

Jugeant, à l'aspect de la chaise, que je pouvais avoir été rimer dans la

gouttière, Me de Crusy ne s'avisa-t-il pas, non d'y monter, mais d'y

regarder? Heureusement échappai-je à sa recherche. Comme il m'avait

d'abord appelé, je me hâtai de grimper sur le pignon de la fenêtre, de

laquelle ses regards parcouraient toute la longueur de ma promenade, et,

à cheval justement au-dessus de sa tête, j'attendis sur cette monture,

un peu moins fringante que Pégase, la fin de cette perquisition.

J'eus grand soin depuis, comme on le pense, de retirer l'échelle après

moi quand je retournai chercher là des inspirations. J'y retournai

souvent, car j'y composai un grand opéra, une _Sapho_, dont je me

flattais que Piccini ferait la musique. Vaine espérance! ce grand

compositeur, avant de l'entreprendre, ayant voulu avoir l'avis de M.

Suard sur le mérite du poème, il me fallut solliciter une audience de M.

Suard: je ne doutai pas de l'obtenir; vaine espérance encore! mes

lettres restèrent sans réponse; et ce n'est que dix-huit ans après que

j'eus l'occasion de parler pour la première fois à cet académicien, qui

ne m'avait pas voulu pour écolier, dont j'étais devenu le confrère.

À cela près que je perdis mon temps, si c'est le perdre que de ne pas

l'employer comme le voudraient les personnes dont vous dépendez, je n'ai

pas trop lieu de regretter l'emploi que je fis de ma première année de

liberté. Grâce à je ne sais quel sentiment de convenance que m'avait

inspiré ma mère, et qui m'a souvent tenu lieu de principes, ma conduite

fut sinon exempte de tout écart, du moins exempte de dévergondage, et

n'ai-je pas à me rappeler une sottise dont je doive rougir. Les plaisirs

que j'aimais avec passion, les plaisirs que je préférais à tout, étaient

ceux que donnent les arts; c'est même des succès qu'elles obtenaient par

les arts que les femmes tiraient à mes yeux leur charme le plus

puissant. Ainsi sentaient les jeunes gens avec qui je passais ma vie, et

qui presque tous avaient été mes camarades de collége. Avec quel

emportement nous usions de cette liberté après laquelle nous avions si

longtemps soupiré! avec quelle avidité nous courions après des plaisirs

que nous avions si longtemps désespéré d'atteindre! Mais, je le répète,

ceux qui naissent des arts, la poésie, la musique, le théâtre, l'opéra

surtout étaient les premiers pour nous, et nous n'en jouissions qu'à

demi quand nous n'en jouissions pas ensemble.

Cependant je fréquentais aussi une société plus grave, celle de M. De

France, payeur de rentes, et mon proche parent. Chez lui les arts

régnaient moins que les sciences; il s'occupait de physique, de chimie,

d'histoire naturelle plus que de musique et de poésie: j'en fis mon

profit. Il était riche. Comme il tenait table ouverte tous les

mercredis, je fis connaissance chez lui avec plusieurs hommes

remarquables de l'époque, avec plusieurs savants qui ne sont pas tous

oubliés, quoiqu'en fait de sciences il soit donné à peu de personnes de

se maintenir au même degré de gloire pendant plusieurs générations. Cela

n'est guère assuré qu'à ces hommes de génie qui, tels que les Newton,

les Linnée, les Buffon, les Jussieu, les Cuvier, attachant leurs noms à

des systèmes, ont été législateurs dans une science quelconque.

Valmont de Bomare, que je voyais là toutes les semaines, n'a pas eu ce

privilége. Son dictionnaire, qui n'est plus guère cité que pour ses

lacunes et ses erreurs, ne commande plus le respect qu'il lui obtenait

alors: ceux qui sont entrés de son vivant dans la carrière qu'il n'a pas

parcourue sans honneur, l'ont laissé bien loin derrière eux; mais il

n'en est pas ainsi de ce bon Haüy[14], qui venait souvent aussi dans

cette maison. Ce minéralogiste jouissait déjà d'une grande

considération, quoiqu'il n'eût pas encore trouvé le système qui devait

régir la cristallographie. C'est à un accident qu'il est redevable de

cette découverte; et comme cet accident lui est arrivé chez mon cousin

même, peut-être n'est-il pas hors de propos d'en faire mention ici.

M. De France avait un assez beau cabinet de conchyliologie et de

minéralogie, qu'il ouvrait avec complaisance aux curieux, et surtout aux

savants, auxquels il permettait d'en déplacer les pièces pour les

examiner de plus près. Un jour qu'Haüy usait de la permission, comme il

voulait replacer un échantillon assez volumineux de je ne sais quelle

cristallisation, cette pièce lui échappe et se brise en mille éclats.

Jugez de son désespoir! il ne pouvait se pardonner sa maladresse. M. De

France le console de son mieux, et pour la lui faire oublier, il donne

ordre à un domestique d'enlever ces débris. L'ordre s'exécutait quand

Haüy, dont les yeux suivaient les mouvements du balai, rompant le

silence: «N'attachez-vous, dit-il, aucune valeur à ces

fragments?--Aucune.--Accordez-moi donc une grâce.--Laquelle?--La liberté

de les recueillir et de les emporter.--À vous permis, cher abbé. Mais

qu'en voulez-vous faire?--Étudier leur forme tout à mon aise.

Remarquez-vous que le noyau de ce cristal est un prisme où se

reproduisent sous un moindre volume les formes que la pièce affectait

dans son intégrité?--C'est vrai.--Cette pièce ne serait-elle pas formée

de la réunion de plusieurs couches de formes semblables, quoique de

dimensions différentes, et superposées les unes aux autres dans un ordre

régulier? C'est ce dont je veux m'assurer en rajustant ces morceaux.»

L'expérience justifia ces conjectures, et l'accident qui provoqua cette

observation fut pour Haüy ce qu'avait été pour Newton la chute de cette

pomme qui lui révéla le système de l'attraction.

Fourcroi, qui déjà travaillait à la révolution de la chimie qui devait

associer son nom à celui de Lavoisier, était de ces réunions.

Quelques gens de lettres s'y rendaient aussi. De ce nombre était un

vieil avocat nommé Marchand, ennemi capital de Voltaire, auteur de

quelques vers plus malins d'intention que de fait, tels qu'une _Épître

du curé de Fontenoi à Voltaire_, et de quelques pamphlets du même genre,

le _Testament de Voltaire_, par exemple. Ce bonhomme s'imaginait presque

être l'égal du colosse qu'il attaquait; il en parlait avec le dédain

d'un vainqueur pour le champion qu'il a ménagé. Cette vanité le rendait

plus amusant, à mon gré, que les contes cyniques qu'il rabâchait dès

qu'il avait un verre de vin dans la tête. La bouffonnerie, même exempte

de licence, m'a toujours paru incompatible avec la dignité de la

vieillesse; je l'aimerais mieux, je crois, maussade que dévergondée,

quoique peu de défauts me déplaisent autant que la maussaderie. Qui ne

se respecte pas n'a pas le droit d'être respecté. C'est ce qui arriva à

ce compotateur de Piron. On finit par se lasser de lui. Comme il entrait

facilement en état d'ivresse, et qu'un jour, par suite de cet état, il

fit une chute assez grave en sortant de table, on profita de l'occasion

pour donner à entendre aux gens qui le soignaient qu'on ferait bien de

ne plus le laisser sortir: il était temps, au fait: il avait déjà

quatre-vingt-cinq ou six ans.

Là se rendaient encore d'autres personnages, gens du monde, gens de

robe, gens de cour possédant à fond la chronique scandaleuse du règne de

Louis XV, et débitant l'histoire en caquets. Personne sous ce rapport

n'égalait le marquis de Gouffier qui avait dépensé en folies la plus

grande partie de sa vie déjà longue, et la totalité d'une fortune

considérable. Élève des roués de la régence dont il transmettait les

traditions à leurs petits-fils, ne repoussant aucun compagnon de

plaisir, bien plus, courant en chercher partout où il espérait en

trouver, et n'attachant pas moins de prix à une partie liée avec

Préville et Bellecour qu'à une orgie faite avec le comte de Lauraguais

ou tel autre de ses pairs, ce seigneur s'était échappé plus d'une fois

des salons où devait l'écrouer son rang, pour aller jouir au cabaret des

charmes d'une autre égalité. C'était déroger: mais comme il avait été

complice de tous les tours qui ont été joués à ce malheureux Poinsinet,

et qu'il racontait fort plaisamment les facéties ou les mystifications

dont ce singulier personnage avait été l'objet et la dupe, je lui savais

très-bon gré de cette dérogeance.

Pendant cette année je fis connaissance avec quelques jeunes

littérateurs qui étaient affiliés au musée de Court de Gébelin, avec

Saint-Ange, qui dès lors avait publié des fragmens de sa traduction des

_Métamorphoses_, et possédait déjà tout le talent qui le fit entrer à

l'académie quand il n'avait plus d'esprit; avec Duchosal, bon garçon,

qui s'efforçait d'être méchant, et faisait, en dépit de sa nature, des

satires moins malignes à la vérité que mauvaises; avec Le Bailly qui,

bien que très-jeune, avait déjà donné dans quelques fables des preuves

de ce talent facile et naturel qui le fait placer encore parmi les

héritiers de La Fontaine.

Que je portais envie à ces Messieurs! Que les applaudissemens excités

par la lecture de leurs ouvrages retentissaient profondément dans mon

âme! Nulle gloire ne me paraissait préférable à celle dont ils me

semblaient déjà saisis, et que je croyais même assurée au bonhomme

Cailleau, honnête imprimeur, auteur de fables dont on parlait peu, et

dont on ne parle plus. Au-dessus de l'honneur d'être membre du musée de

Paris, je ne concevais qu'un honneur, celui d'être de l'académie

française.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 14 / 38 题