Les huit années les moins heureuses de ma vie.
J'entends répéter tous les jours que les années passées au collége sont
nos plus heureuses années. Je ne l'ai pas éprouvé, j'ai même éprouvé le
contraire. Je n'étais pas mauvais écolier; je remplissais mes devoirs
avec ponctualité, et même avec quelque distinction; j'ai obtenu plus
d'une fois des récompenses; je n'ai jamais subi de punitions honteuses;
mais, pendant huit ans, j'ai craint d'en subir. N'est-ce pas avoir subi
huit ans de supplice?
Ces huit ans m'ont fait connaître le sentiment qui domine partout où
règne l'arbitraire. Là où il n'y a pas de bornes pour l'autorité, il n'y
a pas de sécurité même pour l'obéissance. Ce qui satisferait la raison
ne satisfait pas toujours le caprice. Or, tous nos supérieurs n'étaient
pas exempts de caprice. De plus, quelques uns d'entre eux, cherchant à
obtenir par une sévérité exagérée la considération que ne commandait pas
leur extrême jeunesse, se complaisaient à appesantir le joug sur les
malheureux enfans soumis à leur surveillance. Parodiant les consuls
romains, ces cuistres croyaient quelquefois utile de décimer les légions
pour raffermir la discipline. Ainsi, ce qu'il n'aurait pas eu à redouter
de la justice, le meilleur sujet pouvait le recevoir du hasard.
Ce système avait souvent un effet opposé à celui qu'on voulait obtenir.
Il occasionna de mon temps plusieurs révoltes, révoltes partielles, mais
qui, par cela même qu'elles se renfermèrent toujours dans la division où
cette imprudente rigueur avait été mise en pratique, en démontrèrent le
vice.
Pour l'intelligence de ce chapitre, il est nécessaire de connaître
l'organisation de la maison de Juilly; en deux mots la voici:
Distribués dans le pensionnat d'après des considérations différentes de
celles qui déterminaient leur répartition dans les classes, les élèves y
étaient moins assortis en raison du degré d'instruction qu'en raison de
leurs forces physiques; ainsi les six divisions du pensionnat ne
correspondaient pas absolument aux divisions des classes. Ces divisions
s'appelaient _chambre des grands, des moyens, des troisièmes, des
quatrièmes, des cinquièmes_ et _des minimes_; chacune d'elles était
surveillée par un préfet.
Les fonctions de préfet étaient confiées d'ordinaire à des novices qui,
peu de temps avant, étaient encore soumis à la férule dont on les
armait. De là les inconvéniens dont j'ai parlé plus haut.
De toutes les chambres, la plus difficile à gouverner était celle des
_moyens_. La cause s'en devine aisément. Composée de sujets entrés dans
l'adolescence, elle souffrait impatiemment qu'on la tînt asservie à la
discipline des chambres inférieures qu'elle regardait avec dédain, et
qu'on ne la fît pas participer au régime de la _chambre des grands_ à
qui, par égard pour leur raison, l'organisation générale accordait
quelques priviléges, tel que celui de ne pas marcher en rang, et qui se
gouvernait par des réglemens qu'elle s'était donnés elle-même.
Un mot sur ces réglemens. L'esprit n'en était pas tout-à-fait conforme à
la soumission que les écoliers doivent à leurs maîtres et les enfans aux
dépositaires de l'autorité paternelle. Par suite de la prétention
qu'avaient leurs rédacteurs de ne plus être des enfans, il y était
interdit _aux grands_ de se soumettre à une punition quelconque: c'était
l'insubordination mise en principe.
Nulle chambre néanmoins n'était plus subordonnée à ses devoirs que la
_chambre des grands_. Comme le refus de subir la peine que l'infraction
d'un devoir entraînait eût été suivie de l'expulsion du coupable,
l'expulsion se trouvant la peine qu'on encourait pour la moindre faute,
il s'ensuivait qu'un réglement qui nous prescrivait la désobéissance
nous forçait par cela même à obéir, et que nous observions d'autant plus
scrupuleusement les obligations qui nous étaient imposées par nos
supérieurs que nous redoutions plus celles que nous imposait notre
propre volonté. Ainsi, par l'effet de ces réglemens que la politique de
nos supérieurs feignait d'ignorer, la chambre qui eût été la plus
difficile à gouverner était en réalité la plus soumise à la discipline.
Pendant le long séjour que j'ai fait à Juilly, jamais la _chambre des
grands_, qui était composée de sujets de quinze à dix-huit ans, n'a
bronché; mais plusieurs révoltes ont éclaté dans la _chambre des
moyens_.
La dernière eut lieu en 1782, au commencement de décembre, en l'absence
du P. Viel. Elle fut provoquée par le despotisme d'un préfet de vingt
ans qui, s'essayant dans l'autorité, se fit mettre à la porte de chez
lui par ses élèves, comme ces jeunes fous qui, maniant un cheval pour la
première fois, se font jeter par terre pour l'avoir fatigué du mors et
taquiné de l'éperon, sans autre but que de lui faire sentir la présence
d'un maître.
Lira-t-on avec quelque intérêt, après les révolutions qui se sont
accomplies sous nos yeux, le récit d'une insurrection de collége?
Pourquoi non? À l'âge près, les héros de ces diverses révoltes se
ressemblent assez. Les enfans sont de petits hommes, si les hommes ne
sont pas de grands enfans.
On était en hiver: pendant la récréation du soir, les élèves s'amusaient
à pendre à un gibet, moins élevé à la vérité que celui de Mardochée, une
effigie de papier qui rappelait par son costume, plus que par sa
ressemblance, le pédant dont ils voulaient faire justice. Trouvant la
plaisanterie mauvaise, le pédant étendit sa colère sur toute la chambre.
Quoique l'heure de reprendre les études ne fût pas arrivée, il fit
cesser la récréation. Le signal qu'il donna à cet effet fut celui de
l'insurrection. Toutes les chandelles s'éteignent, et cette chambre, aux
voûtes enfumées et qui ressemblait assez à une caverne, n'est plus
éclairée que par un réverbère auquel les écoliers ne pouvaient
atteindre, et qu'une cage en fil de fer protégeait contre les
projectiles. Au lieu de se rendre à leurs places, ces mutins, formés en
groupe, font voler les chandeliers, les dictionnaires et les écritoires
à la tête du tyran qui, atteint par un _Gradus_ et se sentant serré de
près, se fait jour à coups de poing à travers la cohue, et gagne la
porte en laissant sur le champ de bataille son sceptre, sa couronne et
le registre de ses lois, ou, si on l'aime mieux, sa férule, son bonnet
carré, et le cahier des _pensums_, qui payèrent pour sa personne, et que
les insurgés brûlèrent en dansant autour du fagot qui les anéantissait,
comme a fait depuis le peuple de Venise, que j'ai vu entourer de ses
farandoles le bûcher où se consumaient avec le livre d'or la corne
ducale et les autres insignes du doge fugitif.
Maîtres de la place, les rebelles barricadent la porte et se mettent en
état de soutenir un siége. En vain le suppléant du grand préfet, en vain
le P. supérieur lui-même les somment-ils ou les prient-ils d'ouvrir; les
refus les plus énergiquement articulés sont les seules réponses qu'ils
obtiennent. Il est plus facile, même dans un collége, de prévenir une
révolte que de la réprimer. Quand une fois la multitude est sortie des
bornes du devoir, ce ne sont plus des considérations morales qui l'y
font rentrer; le respect, l'amour lui-même y perdent leur puissance;
elle n'est plus susceptible d'obéir qu'à des intérêts physiques. J'eus
lieu en cette circonstance de faire, à l'occasion d'une révolte
d'écoliers, cette observation dont tant de révoltes d'hommes faits m'ont
depuis démontré la justesse. Quels que soient les individus dont elle se
forme, la multitude obéit toujours aux mêmes principes. Le souffle d'un
marmot produit dans un verre d'eau les mêmes effets que celui de
l'ouragan sur l'Océan.
Cette révolte partielle pensa cette fois s'étendre à la chambre des
grands dont je faisais partie, et l'embrasement alors pouvait gagner
tout le collége. Voici à quelle occasion. Avec l'aide du menuisier, on
avait tenté de pénétrer dans la place en brisant la porte; mais,
reconnaissant qu'on n'y pourrait pas entrer sans courir risque d'être
écrasé par la calotte du poêle, calotte de fonte qui était suspendue
au-dessus de la porte, la communauté s'arrêtant au parti très-sage de
réduire les rebelles par la fatigue et par la faim, avait changé le
siége en blocus. On défendit en conséquence à qui que ce fût de leur
fournir des vivres. Or, j'avais dans la place un frère avec qui j'avais
été élevé et dont je n'ai été séparé que par la mort; nous nous aimions
tendrement. Je ne pris pourtant pas parti dans la révolte où il s'était
jeté comme ses camarades; mais, au premier avis que j'en eus, je me mis
en observation, et le matin, comme il avait faim, ce qui était assez
naturel après une nuit passée sans sommeil, dans une si grande
agitation, je courus lui porter, non seulement mon déjeuner, mais celui
d'une partie de mes camarades que leur générosité mit à ma disposition,
plusieurs d'entre eux ayant si ce n'est un frère, un ami dans la chambre
insurgée. En sévissant contre nous, ainsi que le grand préfet
intérimaire le voulait, on nous eût infailliblement jetés dans la
révolte; heureusement la prudence du P. Petit empêcha-t-elle cette
faute. «Fermez les yeux, dit-il; ne mettez pas votre autorité aux prises
avec les sentiments naturels; ce serait la compromettre.»
Les sacrifices faits par les grands, qui n'étaient guère que trente,
n'étaient pas proportionnés d'ailleurs aux besoins d'une soixantaine
d'affamés: ceux-ci furent donc obligés d'entrer en composition. On
dressa une capitulation, qui ressemblait fort à celle que trente-trois
ans après les puissances alliées souscrivirent à Saint-Cloud: on y
garantissait aux insurgés une amnistie générale; mais, comme après la
capitulation de Saint-Cloud, les assiégeants ne furent pas plus tôt
maîtres de la place, qu'ils violèrent leurs engagements. Dès lors je
conçus ce que c'était que la politique; je vis qu'elle n'était pas
toujours d'accord avec la morale qu'on nous prescrivait si éloquemment
de respecter à l'égal de la religion.
Rentré dans sa capitale par la brèche, le préfet se conduisit comme
depuis s'est conduit plus d'un prince. Le traité fut lacéré et foulé aux
pieds; il ne fut plus question que de vengeances: on désigna les sujets
sur lesquels elles devaient tomber, et mon pauvre frère, qui n'avait ni
plus ni moins de tort que les autres, fut porté sur la liste des
proscrits.
La force des choses me fit encore intervenir dans les affaires de cette
chambre, qui devenaient les miennes. Réclamant contre la rigueur du
préfet restauré: «Si la punition porte sur la chambre entière, lui
dis-je, je ne ferai pas à mon frère l'insulte de vous demander qu'il
soit mieux traité que ses camarades; mais, s'il y a des exceptions,
comme il n'en a pas plus fait que ceux que l'on excepte, je demande
qu'il soit traité comme eux.» Ma requête ne fut pas écoutée; bien plus,
ayant lieu de reconnaître que les formes dans lesquelles je l'avais
rédigée avaient augmenté les mauvaises dispositions où l'on était déjà
pour mon frère, et qu'on lui réservait une punition que je réputais
capitale, bien qu'elle ne menaçât pas sa tête: «Prévenons ton
déshonneur, lui dis-je; je ne suffirais pas seul à te défendre, mais je
puis te sauver; suis-moi;» et, sans plus délibérer, je l'entraîne. Nous
traversons le parc. Je connaissais un endroit où le mur n'avait pas sept
pieds de haut; nous l'escaladons, et nous voilà dans les bois de
Nantouillet, ancien domaine du chancelier ou du cardinal Duprat.
Je présumais qu'on ne tarderait pas à envoyer à notre poursuite. Décidé
à ne pas me laisser ramener, même par _Gousset_, bon garçon, qui tantôt
charretier, tantôt postillon, faisait aussi, quand le cas l'exigeait,
fonction de gendarme, j'avançais, un couteau nu dans une main et une
grosse pierre dans l'autre, ce qui n'allégeait pas ma marche, engagée
dans une terre détrempée par le dégel. Pour donner le change à la meute,
voyageant à travers champ, je m'étais d'abord jeté à gauche, dans la
direction d'un village nommé Saint-Même; mais pensant qu'un paysan que
nous avions rencontré pourrait bien porter à Juilly des renseignemens
sur notre itinéraire, après avoir poussé une pointe d'une demi-lieue,
nous rabattant sur la droite, nous vînmes couper le chemin de Paris,
entre le Mesnil et Thieux, et, nous jetant du côté opposé à celui que
nous avions pris d'abord, nous arrivâmes à Villeneuve, village peu
éloigné de Dammartin. Il était nuit. Nous entrâmes dans une mauvaise
auberge, où nous nous donnâmes pour les enfans de l'intendant
d'Ermenonville.
Un mauvais civet qui nous parut excellent, un lit détestable où nous
dormîmes à merveille, nous coûtèrent vingt-quatre sous. Il m'en restait
cinquante-six pour fournir à notre commune dépense jusqu'à
Saint-Germain-en-Laye, où nous comptions trouver un asile chez notre
oncle: c'était plus qu'il ne nous en fallait.
Le lendemain, avant le jour, nous nous remîmes en route, évitant
toujours de passer dans les villages où notre signalement devait avoir
été envoyé. Suivant notre chemin, tantôt à pied, tantôt sur des
charrettes; mangeant quand la faim nous prenait, mais entrant plus
souvent chez le pâtissier que chez le boulanger, et consommant plus de
brioches que de pain, à midi nous arrivâmes à Paris, que nous
traversâmes sans nous arrêter; à six heures, nous étions à
Saint-Germain.
Grand désappointement! pas d'oncle à Saint-Germain! Il était chez ma
mère, à quatre grandes lieues de cette ville, dans une maison de
campagne qu'elle avait à Nauphle-le-Vieil, ou le Vieux.
Deux vieilles dévotes, propriétaires de la maison où mon oncle occupait
un appartement, et auxquelles nous nous présentâmes, nous voyant crottés
de la tête aux pieds, ne pensèrent qu'à une chose: c'est que le
lendemain, fête de la Vierge, elles ne pourraient pas nous mener à la
grand'messe en si piteux équipage. Sans plus s'embarrasser de la longue
marche que nous avions faite que de celle qui nous restait à faire,
elles décidèrent donc que nous continuerions notre voyage. On nous
trouva un guide, vieux soldat, qui portait encore son nom de guerre et
s'appelait Berg-op-Zoom: il se chargea de nous conduire à Nauphle par le
plus court. Je ne sais s'il tint parole; mais je sais qu'après cinq
heures de marche par des chemins affreux, accablés de fatigue, mourant
de faim, rebutés de ferme en ferme, où l'on n'avait voulu nous vendre ni
nous donner du pain, parce qu'on nous prenait pour des voleurs, nous
arrivâmes enfin, à une heure après minuit, à la maison maternelle, où
nous entrâmes par la fenêtre.
Ma mère avait de l'âme: elle ne put pas trop désapprouver le sentiment
qui m'avait porté à soustraire mon frère à une peine déshonorante;
d'ailleurs, mon frère l'avait fait rire en lui disant assez naïvement
que tout ce désordre était l'effet d'un petit morceau de papier. C'était
ainsi qu'il désignait le chiffon sur lequel on avait barbouillé
l'effigie du préfet.
Mon pauvre frère ne se trompait ici qu'en ce qu'il prenait l'occasion
pour la cause. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'une
insurrection a été provoquée par des chiffons ou des papiers: celle par
laquelle le peuple de Paris préludait, en 1788, à la révolution qui
s'accomplit l'année suivante, n'a-t-elle pas éclaté lorsque,
conformément au système du cardinal de Brienne, on tenta de substituer
le papier à l'argent pour le paiement des rentes?
On nous soigna plus qu'on ne nous gronda; et après trois semaines de
repos, pendant lesquelles on négocia notre rentrée, nous fûmes reçus au
collége, comme si nous revenions de vacances: une amnistie avait tout
arrangé.
Ces vacances avaient interrompu mes études; je ne pus jamais rattraper
l'arriéré. Est-ce un malheur? Je suivais alors un cours de métaphysique.
L'étude de la physique eut plus d'attraits pour mon esprit que celle
d'une science qui me paraissait souvent absurde et presque toujours
vaine. Je m'y livrai avec plaisir; et ce n'est qu'après l'avoir poussée
aussi loin qu'on peut le faire au collége, que je sortis de Juilly au
mois d'août 1783.
Avant de clore ce chapitre, un mot d'un des chagrins les plus vifs que
j'aie éprouvés au collége. Je le dus à l'un des actes les plus stupides
qu'un tyran ou qu'un pédant (l'un s'est parfois trouvé dans l'autre) ait
improvisé; ne fût-ce que sous ce rapport, il est bon d'en prendre note.
En 1777, _minime_ encore (c'est ainsi qu'on nommait les petits), j'avais
été envoyé à l'infirmerie pour un gros rhume. Un Américain, nommé Wals
s'y trouvait avec moi pour un rhume aussi: il appartenait à la chambre
des grands; je lui servais de pantin, comme de raison. L'insurrection
des colonies anglaises avait éclaté l'année précédente. «Pourquoi, me
dit-il un jour, n'es-tu pas coiffé à la _bostonienne_?» On nommait ainsi
un genre de coiffure par laquelle, à l'exemple des soldats de
Washington, les élégants de Paris supprimaient leurs ailes de pigeon et
coupaient de côté leurs cheveux presqu'au ras de la tête. «C'est la
mode, ajouta-t-il: veux-tu que je te mette à la mode?» et, prenant une
paire de ciseaux, ce grand polisson abat les boucles qui
s'arrondissaient sur mes oreilles. L'opération n'avait pas été faite
avec une grande habileté; mais, faite par le perruquier le plus habile,
cette coiffure écourtée n'en eût pas paru moins bizarre, comparativement
à celle que mes camarades, y compris mon tondeur, avaient conservée. À
ma sortie de l'infirmerie, je fus accueilli dans le pensionnat avec un
rire universel: c'était juste; mais ce qui ne le fut pas, c'est qu'un P.
Pépin, préfet de notre chambre, vrai Pépin-le-Bref en fait d'esprit,
vrai minime en fait de sens commun, jugea utile de me punir de
l'espièglerie d'autrui, et me fit affubler par le frère perruquier d'une
coiffure supplémentaire, d'un vrai gazon, que je fus condamné à porter
jusqu'à ce que mes cheveux eussent crû dans la proportion suffisante.
J'exécutai l'arrêt à la lettre, car je couchais même avec ce ridicule
bonnet, dont la queue, liée à la mienne par un même ruban, ressemblait
assez à une demi-aune de boudin qui me descendait jusqu'aux reins. Les
ridicules de cette nature ne tardent pas à retomber sur leur auteur. La
reproduction de mes cheveux ne pouvait guère se faire en moins de six
semaines. Il y en avait trois que je l'attendais, quand je fus rencontré
par le P. supérieur; cette étrange toilette n'échappa point à son regard
investigateur. «Nous sommes en carême, me dit-il, pourquoi cette farce
de carnaval?» Je le mis au fait, non sans quelque embarras. Je ne sais
ce qui se passa entre lui et le P. Pépin; mais je crois, pour m'exprimer
en style de collége, que ce préfet reçut une _perruque_, car l'instant
d'après il me débarrassa de la mienne.
Pas de despotisme plus stupide que celui d'un pédant. Cette fois-là
celui-ci s'était montré inventif en fait de punition: d'ordinaire, il ne
se donnait pas tant de peine. Pour la moindre peccadille il recourait
aux verges, que les oratoriens, soit dit en passant, ne maniaient pas
moins volontiers et pas moins dextrement que les jésuites: correction
paternelle, disaient-ils.
Châtiment révoltant, de quelque manière qu'on l'administre. Infligé par
la main d'un mercenaire, il est infâme; par la main d'un maître, il est
honteux également pour l'exécuteur et pour le patient. Et à quel point
n'outrageait-il pas la décence, quand on pense que les verges se
trouvaient quelquefois dans des mains de vingt ans, et que le fustigeant
eût à peine été le frère aîné du fustigé!
Cette correction avait été abolie en France par la révolution. Quelques
gens l'ont rétablie comme une conséquence de la restauration: et ces
gens-là se disent amis des bonnes lettres et des bonnes moeurs!
N'était-il donc pas possible de trouver des moyens de répression plus
efficaces et moins répugnans que ce procédé, qui ne révolte pas moins
l'honneur que la pudeur?
Les anciens tribunaux ne connaissaient pas de punition plus rigoureuse
pour ces criminels précoces en qui la scélératesse a devancé l'âge, pour
ces drôles qui étaient traduits devant eux en conséquence de crimes
auxquels la loi ne permettait pas d'appliquer les peines portées contre
l'homme fait. L'enfant était alors livré au questionnaire, pour être
fouetté _sub custodia_, dans la prison, ou _sous la custode_, pour
parler le jargon des criminalistes.
Et des instituteurs, et des hommes qui représentent le père de famille
n'auraient pas horreur de recourir à un châtiment que les juges
regardaient comme un supplice! ils n'auraient pas honte de descendre aux
fonctions de bourreaux, pour punir des fautes très-légères de la même
manière que la loi punissait les crimes!