CHAPITRE II.

Juilly.--Des oratoriens qui dirigeaient ce collége.--Le P. Petit, le P.

Viel, le P. Dotteville, le P. Mandar, le P. Prioleau, le P. Bailly, le

P. Gaillard, le P. Fouché (de Nantes), le P. Billaud (de Varennes), et

autres.

Le collége de Juilly, où l'on ne recevait que des pensionnaires, se

composait à cette époque de trois cent soixante et quelques élèves, que

surveillaient, dirigeaient et instruisaient une trentaine d'oratoriens.

Pendant sept ans et demi que j'y suis resté, cette population s'est

renouvelée plus d'une fois en totalité. Je m'y suis trouvé ainsi en

rapport avec un millier de personnes au moins. Comme il en est un

certain nombre parmi elles qui depuis ont joué des rôles importans dans

le monde, les détails qui les concernent ne sont pas étrangers à

l'histoire: je ne crains donc pas d'y entrer.

À la tête de la maison était, avec le titre de supérieur, le P. Petit.

Administrateur habile, directeur prudent, esprit sans préjugés, sans

illusions, plus philosophe qu'il ne le croyait peut-être, indulgent et

malin tout à la fois, il conduisait avec des bons mots cette grande

maison, où il maintint pendant trente ans un ordre admirable, et

réunissant à l'autorité qu'il tenait de sa place celle que donne une

raison supérieure, il exerçait sur les instituteurs, comme sur les

élèves, la moins violente, mais la plus réelle des dictatures. Économe

de cette autorité, il n'entrait en communication avec les uns et avec

les autres que dans les circonstances les plus graves, quelquefois comme

conciliateur, quelquefois aussi comme juge; et comme ses arrêts,

exprimés dans les formes les plus piquantes, se gravaient par cela même

dans la mémoire de tous, il en résultait que les uns se gardaient des

abus de pouvoir aussi soigneusement que les autres d'excès

d'insubordination. Religieux, mais non fanatique, il n'oubliait pas

qu'il était directeur d'un pensionnat et non d'un séminaire, et que les

enfans qu'on lui confiait devaient vivre dans le monde; aussi tenait-il

surtout à ce qu'on en fît d'honnêtes gens; c'était son mot. Le fait

suivant le peindra mieux que tout ce que je pourrais ajouter.

Nous allions à confesse une fois tous les mois, ce qui ne nous

déplaisait pas, parce que le temps de la confession était pris sur celui

de l'étude, et que cela nous donnant l'occasion de polissonner tant en

allant chercher l'absolution qu'après l'avoir reçue, la confession

équivalait pour nous à une récréation. Un des pénitens du P. Petit

s'accuse d'avoir volé. «Volé! c'est une action infâme, s'écrie le

confesseur; c'est un péché de laquais! comment un enfant de famille

a-t-il pu commettre une pareille bassesse! Volé! si, grâce à une

contrition parfaite, vous avez jamais place en paradis, ce ne sera donc

qu'auprès du bon larron: là aussi, mon fils, il ne faut figurer qu'avec

les gens d'honneur. Volé! mais il y a vol et vol; la nature de l'objet

influe beaucoup sur la valeur du péché. Volé! vous n'avez pas volé de

l'argent?--Fi donc, mon père!--Bon; mais il est toujours mal de prendre

ce qui ne nous appartient pas.

Le bien d'autrui tu ne prendras

Ni retiendras à ton escient.

Qu'avez-vous volé, des livres, du papier, des plumes?--Non, mon

père.--Je vous crois; paresseux comme vous l'êtes, que feriez-vous de

cela? C'est donc quelque friandise? J'entends: deux péchés pour un,

celui de gourmandise et celui de larcin.--Mon père, j'ai volé un

oiseau.--Un oiseau! le fait est moins grave; mais encore est-ce un

péché. Et de quelle espèce était cet oiseau? de quelle grosseur? gros

comme quoi? comme un pierrot?--Plus gros, mon père.--Comme un

sansonnet?--Plus gros, mon père.--Comme un dindon?--Pas si gros, mon

père.--Plus gros, pas si gros; qu'est-ce donc?»

Pendant ce singulier interrogatoire, un coq se met à chanter. «Qu'est-ce

que j'entends, dit le confesseur?--C'est mon péché, mon père.--Comment,

votre péché! où est-il votre péché?»

Il était dans la poche du pénitent qui, pour se rendre au confessionnal,

avait passé par la basse-cour, et, chemin faisant, escamoté un poulet.

Comme il était d'un naturel timoré, ce pécheur s'accusait de son vol

pour en avoir l'absolution, et pouvoir s'en régaler ensuite en sûreté de

conscience: c'était assez bien calculer; mais le chant du coq gâta tout.

«Polisson, lui dit le P. Petit, allez reporter ce poulet à la

basse-cour, et vous viendrez après recevoir l'absolution.»

Encore un trait de lui. Pour exciter l'émulation, on avait formé de

l'élite des écoliers de seconde et de rhétorique une petite société

littéraire, qui prenait le nom d'académie, et, tout considéré, en valait

bien une autre. Dans ses séances publiques, car elle tenait aussi des

séances publiques, les professeurs faisaient quelquefois lire de petits

ouvrages qu'eux-mêmes avaient composés, et qui ne valaient pas toujours

ceux des élèves. Une lettre dans laquelle je rendais compte à un de mes

amis qui était sorti du collége, d'une de ces séances, et où des vers

d'un professeur étaient assez vivement et assez justement critiqués, fut

renvoyée à Juilly par l'administration de la poste, qui n'avait pu

découvrir le nouveau domicile de mon correspondant, et remise au Père

supérieur.

«Vous vous avisez donc de juger vos maîtres? me dit-il un jour où le

hasard me fit trouver sur son chemin.--Moi! mon père?--Oui, vous,

monsieur.--Je ne comprends pas ce qui peut m'attirer ce reproche de

votre part (je ne songeais pas à une lettre écrite depuis trois

semaines)--Et la lettre que vous avez écrite à votre ami Joguet, qui

déménage tous les quinze jours comme une _fille_ (l'inquiétude alors

commence à me saisir)? Vous vous moquez des vers du P. ***; il est vrai

qu'ils ne sont pas bons, mais ne feriez-vous pas mieux de vous occuper

de vos cahiers de philosophie? Au reste, vos remarques sont justes:

votre lettre est assez plaisamment tournée (ici je reprends quelque

assurance). Je suis fâché seulement d'y voir quelques fautes

d'orthographe, et que vous y blessiez quelquefois la règle des

participes. Ce n'est pas tout-à-fait votre faute, à la vérité,

ajoute-t-il avec une maligne bonhomie: on vous apprend comment se font

les vers, et on ne vous apprend pas comment les mots s'écrivent; c'est

pourtant ce dont on ne peut se passer, quand ce ne serait que pour ne

pas faire de vers faux. Faire des vers et ne pas mettre l'orthographe,

c'est porter un habit brodé sans porter de chemises: d'ailleurs, quand

on reprend les fautes d'autrui, il faut être exempt de fautes soi-même.

Souvenez-vous de cela, mon petit ami: _ejice primum trabem de oculo

tuo_. Allez, corrigez-vous, et ne perdez pas courage: pour peu que vous

parveniez à tourner une énigme et à combiner un logogryphe, vous pourrez

un jour travailler au _Mercure de France_, et vous serez homme de

lettres comme tant d'autres.»

La prédiction ne tarda pas à s'accomplir: un an ne s'était pas écoulé,

que j'avais envoyé au _Mercure_ qui, en l'agréant, m'accorda

l'immortalité, un logogryphe sur le mot ou le nom _Laharpe_; et ce n'est

pas le seul succès de ce genre que j'aie obtenu, soit dit sans me

vanter.

Le P. Viel, directeur de la police et des études, sous le titre de

_grand préfet_, était encore un homme d'un mérite rare; aussi je lui

dois un article à part, et j'aurai quelque plaisir à le tracer.

Né à la Nouvelle-Orléans, mais transplanté dès sa plus tendre enfance à

Juilly, où il fut écolier avant d'être maître, pendant quarante-cinq

ans, il n'eut pas d'autre patrie. Du banc des étudians montant à la

chaire des professeurs, il avait enseigné long-temps les belles-lettres

avant d'être porté aux fonctions supérieures où je le trouvai. Une

vigilance toujours active, une sagacité qu'on ne trouvait jamais en

défaut, une sévérité qui, s'arrêtant là où elle serait devenue dureté,

et qui, consistant plutôt dans les formes que dans les actes, prévenait

les fautes qu'il aurait eu regret de châtier; une volonté dirigée par

l'esprit de justice et tempérée par une véritable bonté, telles étaient

les qualités par lesquelles il maintint la discipline pendant vingt ans

dans un pensionnat aussi nombreux, et que, antérieurement, avaient agité

de fréquentes révoltes. Il y en eut, à la vérité, quelques unes pendant

la durée de sa magistrature; mais les mutins choisissant toujours pour

agir le temps où il était en voyage, ces révoltes étaient encore un

témoignage du respect qu'on lui portait. Revenait-il, tout rentrait dans

l'ordre: c'était Neptune calmant d'un seul mot les tempêtes; c'était le

_virum quem_, dont le seul aspect ramène à l'ordre la multitude mutinée.

Deux traits donneront une idée précise de son caractère.

Un de ces sujets qui mettent leur amour-propre à se distinguer par des

sottises, avait fait le pari de lui cracher au nez, au nez du grand

préfet! En effet, au moment où ce redoutable surveillant inspectait la

division dont ce polisson faisait partie, il gagne la gageure. Grand

scandale! quel châtiment peut expier un tel outrage? Les plus rigoureux,

les plus ignominieux, la prison, le fouet, l'expulsion, paraissent

insuffisans. Cependant le P. Viel, s'essuyant avec sang-froid, s'avance

vers le coupable qui le bravait de ses regards: «Vous êtes malade, mon

enfant, lui dit-il avec douceur; vous avez besoin d'être soumis à un

traitement particulier; cela regarde le médecin; ce qui me regarde, moi,

c'est d'obtenir de Dieu qu'il vous rende votre raison. Dès demain je

dirai la messe dans cette intention.» On pense bien que cette indulgence

n'a pas diminué le respect qu'on portait à l'autorité de cet excellent

homme: un acte de sévérité l'eût moins affermie.

L'autre fait me concerne; il eut lieu quelques mois avant ma sortie de

Juilly. Un de mes intimes amis, qui tournait les vers avec facilité,

avait composé un triolet épigrammatique contre notre commun préfet[7]

dont, par parenthèse, je n'avais pas trop à me louer. Un de nos

camarades aussi croyait avoir à s'en plaindre; mais comme il avait plus

d'humeur que d'esprit, recourant, pour se venger, à l'esprit d'autrui,

il copia le triolet en lettres majuscules, et l'afficha dans la cour du

collége au-dessous de la fontaine où, à l'heure du déjeuner, tous les

élèves venaient s'abreuver d'une eau plus claire que fraîche. Tous

l'avaient lu quand, averti par l'empressement des curieux groupés autour

de ce placard, le préfet vint le détacher; il le porte aussitôt chez le

grand préfet pour avoir justice du chansonnier anonyme. Les soupçons se

promenèrent sur tout le monde, excepté sur l'auteur de cette injurieuse

publication, lequel était reconnu incapable, non pas de penser, mais de

rédiger des sottises, même en prose. On procède à une enquête. Comme on

me savait brouillé avec l'offensé, et que j'étais réputé poète, je fus

mandé chez le juge d'instruction. «Quel est l'auteur de ce placard?» me

dit le P. Viel d'un ton sévère, en étalant sous mes yeux le corps du

délit.--«Je ne le sais pas.--Vous le savez, et vous avez tort de ne pas

me le dire; en faveur de votre aveu, je pourrais user d'indulgence; si

vous me cachez la vérité, j'ai d'autres moyens de la découvrir: alors

plus de pitié; le coupable sera chassé sans rémission. Songez-y bien; je

vous donne jusqu'à demain pour y réfléchir.»

Ce mot _chassé_ était dur à notre oreille: nous pensions que l'expulsion

imprimait sur le sujet auquel cette peine était infligée un caractère

indélébile d'infamie. Je savais quelle était la pénétration du grand

préfet; certain que si je ne lui donnais le change, tôt ou tard il

découvrirait la vérité, et qu'alors l'auteur, que j'aimais, serait aussi

compromis que l'éditeur qui m'était tout-à-fait indifférent, je prends

mon parti. Le lendemain je vais trouver le P. Viel. «J'ai eu tort, lui

dis-je, de vous cacher hier la vérité; j'aurais dû mieux répondre à

votre confiance. Je viens vous dire le nom du coupable.--Quel est-il?»

Et il me regardait. «C'est moi.--Vous! répliqua-t-il en me regardant

plus fixement encore.--Moi.--M'en donnez-vous votre parole d'honneur?»

Et comme j'hésitais: «Vous mentez, et vous avez doublement tort, car

vous n'êtes pas habile à soutenir un mensonge; il ne faut pas mentir,

même dans un but généreux. Au reste, j'apprécie le sentiment qui vous

fait mentir ici; je ne pousserai pas les informations plus loin; mais

dites au coupable de ne pas récidiver, car ma justice serait dure:

embrassez-moi, mon enfant, et venez à déjeuner prendre du café avec

moi.»

Le P. Viel était non seulement bon professeur de littérature, mais,

joignant l'exemple au précepte, il était bon versificateur, en latin

s'entend. Plusieurs épîtres, une traduction du huitième livre de la

_Henriade_, et la traduction complète du _Télémaque_, qui, sous sa

plume, est devenue une épopée parfaite, puisque cette matière si

poétique en a reçu la forme qui lui manquait; ces divers ouvrages,

dis-je, l'ont placé au niveau des Porée, des Comire, des Rapin et de

tous les modernes qui ont versifié avec le plus d'habileté et de succès

dans la langue de Virgile.

Cette traduction du _Télémaque_, publiée par cinq élèves du P. Viel, est

devenue un ouvrage classique[8].

Après vingt ans d'absence, le P. Viel, qui s'était réfugié en Amérique à

l'époque de la révolution, est revenu en France, où il fut accueilli par

Salverte l'aîné, qu'il aimait comme un fils, et dont il était aimé comme

un père. Il passa deux ou trois ans à Paris au milieu de ses anciens

élèves; mais, sentant ses forces s'affaiblir, c'est à Juilly, où

plusieurs oratoriens avaient rétabli un pensionnat, qu'il voulut finir

ses jours. Cette maison, qui avait été son berceau, fut son tombeau. Il

y est mort âgé de plus de quatre-vingts ans.

J'étudiai là sous plusieurs hommes distingués. Un P. Petit, homonyme et

non parent du père supérieur, fut mon régent de rhétorique. Animé d'un

double enthousiasme, celui du patriotisme et celui de la poésie, il nous

faisait faire tout à la fois un cours de politique et un cours de

littérature, et nous entretenait autant de la guerre d'Amérique et des

exploits de Washington et de Lafayette que des odes d'Horace et des

oraisons de Cicéron. Il nous apprenait à être citoyens tout en nous

enseignant l'art de bien dire. En sortant de l'Oratoire, entré dans la

carrière du barreau, il a long-temps exercé les fonctions de procureur

impérial auprès de la Cour d'Amiens.

Il me fit exercer les dispositions qu'un P. Bernardi, homme de goût et

d'esprit, mon professeur de seconde, avait cru me trouver pour la

poésie. Je ne sais si je leur ai en cela grande obligation; mais j'en ai

sans doute une grande au P. Bouvron, sous lequel j'ai fait mes quatre

premières classes. Ce professeur, qui se fût certainement distingué dans

la carrière de l'enseignement, s'il n'eût été enlevé par une mort

précoce, avait inventé un moyen aussi simple qu'ingénieux pour nous

enseigner simultanément l'histoire et le latin; il tirait de Florus, de

Paterculus ou de Tite-Live les sujets de nos versions, et de Rollin ou

de Vertot nos sujets de thèmes, et nous fit faire ainsi, dans l'espace

de quatre ans, un cours complet d'histoire romaine.

Je fis ma philosophie sous le P. Prioleau, homme non moins remarquable

par la finesse de son esprit que par la solidité de sa raison. Il avait

le talent de nous rendre toute espèce de travail aimable; il ne parvint

pourtant pas à m'apprivoiser avec les _Catégories_ d'Aristote et les

formes plus barbares qu'ingénieuses sous lesquelles on enseignait alors

l'art de raisonner ou de déraisonner: je n'y pus jamais mordre.

C'est lui qui, après le règne de la terreur, acheta la maison de Juilly,

et y rétablit le collége, où il employa tous ceux de ses anciens

confrères qu'il put rassembler.

Le P. Dotteville, traducteur de Salluste et de Tacite, habitait aussi

Juilly; mais c'était comme pensionnaire, et pensionnaire n'a pas ici,

comme on le présume, le sens d'écolier. Ce philosophe, qui n'avait

d'oratorien que l'habit, et qui dès long-temps avait renoncé à

l'enseignement, s'était fait de notre prison une retraite charmante.

Dégagé de toute obligation et de tout soin, riche avec un revenu

médiocre, parce que le revenu suffisait à ses goûts, disposant de la

bibliothèque de la maison, qui était considérable, et d'un joli jardin

qu'il s'était fait dans le parc, il cultivait là les lettres et les

fleurs, et, comme ce vieillard dont Virgile nous a laissé le portrait

dans ses _Géorgiques_, il achevait dans des plaisirs utiles une vie

long-temps consacrée à d'utiles travaux. L'aménité de son esprit et son

excessive indulgence le rendaient cher aux élèves, quoiqu'il n'eût avec

eux aucun rapport nécessaire. L'estime qu'il commandait l'avait investi

d'une autorité bien plus réelle que celle que la plupart de nos

supérieurs tenaient de leurs fonctions.

C'était aussi un homme recommandable sous plus d'un rapport que le P.

Mandar[9], qui succéda au P. Petit, après mon départ, dans les fonctions

de supérieur. Il avait l'esprit orné, tournait assez facilement les vers

français, et improvisait avec assez d'élégance une exhortation. C'était

le poète et le sermonaire du collége, où il passait tout à la fois pour

un Gresset et pour un Massillon; mais malheureusement manquait-il de la

qualité la plus importante pour sa place, le jugement. Il voulut faire

mieux que son devancier, et fit très-mal. Prodigue autant que l'autre

était économe, fanatique autant que l'autre était tolérant, il mit le

désordre dans les affaires de la maison par ses embellissemens, et la

révolte dans le pensionnat par ses réformes; si bien que, par suite de

ses perfectionnemens, Juilly inclinait vers sa ruine quand la révolution

l'abattit du coup qui détruisit toute instruction en France.

Ces divers personnages, quel que fût leur mérite, ne sont guère connus

que de ceux qui ont habité Juilly, ou de ceux qui s'adonnent aux lettres

ou se vouent à l'enseignement. Il en est autrement des quatre oratoriens

dont je vais parler, et qui, jetés par le mouvement révolutionnaire dans

les affaires publiques, sont passés presque immédiatement du

gouvernement d'une école à celui de l'État. Quoique leur importance dans

la première de leur condition n'ait pas fait présager celle qu'ils

reçurent de la dernière, ils ont droit à une mention, même dans ce

chapitre de l'histoire de Juilly.

Le P. Bailly[10] n'avait pas vingt-quatre ans quand je me suis trouvé

sous sa férule; il était préfet des études, et dès lors il se faisait

aimer de ses élèves, par les qualités qui depuis lui ont concilié

l'affection de ses administrés quand il fut préfet de l'empire, et

surtout par cette modération qui suffit au maintien de l'ordre, quand

elle est associée à la fermeté. Je n'ai pas été étonné du rôle qu'il a

joué à la Convention, où il faisait partie de cette faction d'honnêtes

gens que les décemvirs n'ont pu ni diviser ni corrompre, et à laquelle

la totalité des législateurs s'est réunie le jour où, dans leur effroi,

ils ont senti la nécessité d'agir contre les tyrans que cette faction

n'avait pas cessé d'inquiéter par son immobilité.

Le P. Gaillard[11], qui était à peu près de son âge, n'avait pas des

vertus aussi aimables; il régnait moins en père qu'en despote dans sa

préfecture scolastique; il aurait pu prendre pour devise ce passage du

psalmiste: _visitabo in virgâ iniquitates eorum_; et toutefois il

obtenait moins par la terreur que l'autre par la douceur. Bien éloigné

d'avoir alors les opinions philosophiques auxquelles il s'est rallié

sans doute quand il est entré dans les affaires du siècle, il nous

surveillait avec une vigilance presque inquisitoriale dans la pratique

de nos devoirs religieux. Je me souviens qu'un jour, regardant un

portrait de Jean-Jacques: _Voilà_, dit-il, _un homme qui, si on lui

avait rendu justice, aurait été brûlé avec ses écrits_. La dureté de cet

arrêt l'a gravé pour jamais dans ma mémoire: il était probablement

inspiré par la robe que portait alors le juge qui l'a prononcé. En la

dépouillant, ce juge a déposé sans doute des opinions si peu compatibles

avec l'esprit dans lequel s'est accomplie une révolution qui a fait sa

fortune. Le citoyen Gaillard ne pensait probablement plus comme le P.

Gaillard.

Fouché, de la Convention nationale, offre la même disparate avec Fouché

de l'Oratoire de Jésus. À Juilly, où il professait les mathématiques, le

P. Fouché n'a montré que cette indifférence qui même au faîte du pouvoir

semblait former le trait caractéristique de sa physionomie morale.

Capable de faire tout le mal qui pouvait lui être utile, mais n'ayant

pas alors d'intérêt à en faire, il passait là pour bonhomme, et cela se

conçoit. Il n'avait avec les élèves que des rapports agréables. L'étude

des sciences exactes n'y étant pas obligatoire, et le régent qui les

professait n'ayant affaire conséquemment qu'à des écoliers de bonne

volonté, et dont la raison était déjà formée, le P. Fouché n'avait

jamais occasion de se montrer terrible, et trouvait souvent occasion

d'être agréable. De plus, comme il s'occupait beaucoup de physique et

qu'il faisait souvent des expériences publiques, les écoliers lui

savaient autant de gré de ce qu'il entreprenait pour sa propre utilité

que s'il l'eût entrepris pour leur seul amusement. C'est des sciences

qu'il attendait alors la célébrité qu'il obtint depuis par des moyens

moins innocens! En s'embarquant dans un aérostat, à Nantes, il prouva

que même sous la robe des Béruliens[12], il ne manquait ni d'ambition ni

d'audace.

Le P. Billaud, qui depuis est devenu si effroyablement fameux sous le

nom de _Billaud-Varennes_, paraissait alors un très-bonhomme aussi, et

peut-être l'était-il; peut-être même l'eût-il été toute sa vie s'il fût

resté homme privé, si les événemens qui provoquèrent le développement de

son atroce politique et l'application de ses affreuses théories ne se

fussent jamais présentés. Je pencherais à croire qu'au moral, comme au

physique, nous portons en nous le germe de plus d'une maladie grave,

dont nous semblons être exempts tant que ne s'est pas rencontrée la

circonstance qui doit en provoquer l'explosion. Tel était l'état où se

trouvait en 1783 le P. Billaud. Plus mondain que ne le permettait le

caractère de la modeste société dont il faisait partie, il était à la

vérité quelque peu friand de gloire littéraire, et travaillait en secret

pour le théâtre; mais serait-il en horreur à l'humanité si la révolution

ne lui avait pas permis une ambition plus tragique?

Celle-ci lui réussit mal. Les anciens de la congrégation ayant découvert

que le P. Billaud avait fait présenter une tragédie à M. Larive,

comédien ordinaire du roi, lequel M. Larive avait refusé d'en être le

parrain, ils décidèrent qu'un goût aussi profane était incompatible avec

la sainteté de leur institut, et signifièrent à ce poète malencontreux

qu'il eût à dépouiller leur saint habit et à se retirer; ce qu'il fit.

Le P. Billaud, tout en travaillant dans le sublime, s'exerçait à la

_fugitive_; il tournait même le madrigal dans l'occasion. Tout le

collége répétait avec admiration ce quatrain qu'il inscrivit sur une

mongolfière de papier, fabriquée par les écoliers sous la direction du

P. Fouché, et que ces deux courtisans confièrent aux vents en les priant

de souffler dans la direction de Versailles.

Les globes de savon ne sont plus de notre âge.

En changeant de ballon, nous changeons de plaisirs.

S'il portait à LOUIS notre premier hommage,

Les vents le souffleraient au gré de nos désirs.

Dix ans après, le poète et le physicien se montrèrent moins gracieux

envers le monarque.

Le P. Billaud, qui a commencé sa carrière en élevant des enfans, l'a

finie, dit-on, en instruisant des perroquets. Plût à Dieu que dans

l'intervalle il ne se fût pas mêlé de régenter les hommes!

Je ne terminerai pas ce chapitre sans donner un souvenir à quelques

autres oratoriens moins célèbres mais aussi estimables au moins que ces

deux derniers. Tel était le P. Alhoi, tête à la fois philosophique et

poétique, esprit également aimable et grave, qui remplaça avec succès

l'abbé de l'Épée à l'école des sourds et muets pendant l'absence de

l'abbé Sicard, et composa sur les hospices, à l'administration desquels

il avait siégé, un poëme recommandable par les notions dont il abonde et

par le talent avec lequel elles sont exprimées.

Tel était le P. Brunard, fils d'un agriculteur des environs. Cet homme

remarquable par la droiture et la solidité de son esprit professait

l'histoire et la géographie. Je lui ai l'obligation de mon goût pour ces

deux sciences, et surtout pour la première qu'il nous enseignait aussi

philosophiquement que le lui permettait sa robe: il avait surtout

horreur du fanatisme, et parlait de la Saint-Barthélemi comme en parle

Voltaire, comme vous en pensez. Ce brave homme était fort laid: je

m'avisai de mettre à la suite de son nom cette sentence: _mentem hominis

spectacto, non frontem_: il m'en remercia.

Tel était le P. Ogier, qui m'a donné par pure affection des leçons de

botanique, science dont l'étude a fait si souvent le charme de mes

promenades, science à laquelle depuis cinquante ans je dois chaque année

un plaisir nouveau, car tous les printemps je la rapprends et je

l'oublie tous les hivers: c'est toujours à recommencer.

Tel était aussi le vieux P. Debons, pour qui Juilly était une maison de

retraite plus qu'une maison de repos. Ses fonctions obligatoires se

bornaient à réciter les Heures canoniales: usé, cassé par le

professorat, ses forces physiques ne lui permettaient guère que de

psalmodier; mais comme Perrin Dandin, il ne pouvait renoncer à son

métier, et ne s'entêtait pas moins à professer que l'autre à juger. Ne

pouvant tenir classe, il venait chercher les écoliers dans leur lit

quand ils étaient malades, et leur servait de répétiteur. Il venait

aussi, pendant les récréations, recruter ceux qu'il croyait disposés à

l'entendre, et tout en se promenant avec eux dans le parc, il leur

donnait des notions préliminaires sur certaines sciences, telle que

l'anatomie, ou plutôt que l'ostéologie, car il lui était interdit de

nous parler d'autre chose que des os, ce qu'il oubliait quelquefois.

C'était un puits, ou plutôt un tas de science: dans sa tête étaient

réunies toutes les connaissances humaines, mais pêle-mêle, mais pas même

dans l'ordre alphabétique de l'_Encyclopédie_. Si nos conférences

ambulatoires avaient d'utiles résultats, elles en avaient de pernicieux

aussi. Distribuant ses connaissances avec plus de prodigalité que de

prudence, il nous entretenait quelquefois d'objets que nous devions

ignorer. Tout en avertissant ses auditeurs des dangers attachés à

certains plaisirs, il leur en révélait l'existence, et corrompait leurs

moeurs en croyant les épurer. Ce n'est pas, au reste, le seul professeur

de morale à qui cela soit arrivé. Plus d'une fois c'est dans le

confessionnal même que l'innocence a été initiée à ces dangereux

mystères par un directeur imprudent.

Parlerai-je d'un P. Herbert, l'homme le plus nul que j'aie rencontré?

pourquoi non? il peut être l'occasion de quelque remarque utile. Si j'ai

un peu de propension pour la raillerie, lui seul en a provoqué les

premiers développemens. Comme beaucoup de sots, il abusait de sa

position pour mortifier ses inférieurs, et se dédommageait sur eux des

sarcasmes que ses égaux ne lui épargnaient guère. Je ne sais en quoi

j'avais eu le malheur de lui déplaire; mais pendant toute la durée de

mon enfance, j'avais été l'objet de ses attaques; il ne me rencontrait

pas, qu'il n'eût quelque mot désagréable à me dire. Pauvre enfant, je

supportais cette injustice avec résignation, persuadé que la supériorité

d'esprit accompagnait nécessairement la supériorité d'âge. Mon esprit

cependant et ma raison se formaient: découvrant enfin que cet homme

s'arrogeait sur moi un droit que rien ne justifiait en lui, et que

c'était avec le pied d'un âne qu'il me portait gratuitement tant

d'atteintes, je finis par lui riposter avec la patte du chat.

Quoiqu'il en eût déjà senti la griffe, il essaya un certain jour de me

déconcerter. M'interpellant au milieu de mes camarades comme je me

promenais pendant la récréation dans la cour des jeux: «Vous cherchez,

me dit-il d'un ton lourdement goguenard, un sujet d'épigramme?--Je l'ai

rencontré, lui répondis-je». Les rieurs, cette fois, ne furent pas pour

lui: aussi n'y revint-il plus.

Mais je ne m'en tins pas là. Chargé de faire aux étrangers les honneurs

de la maison (il ne savait faire que cela), comme il n'avait pour tout

mérite que celui de dîner deux fois, je l'affublai pour épigraphe de ce

vers d'Horace:

_Nos numerus sumus et fruges consumere nati._

Ce trait l'attéra: il me l'a d'autant moins pardonné, qu'il n'a pas pu

s'en venger. Terminons ce chapitre par le récit du désappointement qu'il

éprouva à cette occasion.

Ce que j'avais fait pour le P. Herbert, je l'avais fait pour tous les

membres de la communauté. À leurs noms j'avais cousu des traits tirés

des auteurs sacrés ou des auteurs profanes, des poëtes ou des prophètes,

traits qui les caractérisaient assez bien. Le cahier où ces jugemens

étaient consignés me fut dérobé, à l'aide de fausses clés, par un

surveillant qui, pendant notre absence visitait quelquefois nos papiers.

Grand scandale; me voilà déféré à la communauté entière; me voilà

justiciable de ceux dont j'avais fait justice. Le procès s'instruit à

mon insu, dans une assemblée générale, un soir, après le coucher des

élèves. On lit le cahier qui contenait le corps du délit: les gens

maltraités, et particulièrement le P. Herbert, demandent que justice

soit faite. Toutes les épigraphes cependant n'étaient pas des

épigrammes. Une partie des juges de qui je n'avais pas à me plaindre

n'avait qu'à se louer de moi; ils s'étaient assez amusés des traits dont

s'irritaient leurs confrères; et le P. Petit, à l'esprit narquois, en

avait ri plus d'une fois dans sa barbe. Le P. Herbert opinant pour mon

expulsion: «L'expulser! dit le P. Petit; l'expulser! y pensez-vous? S'il

s'est moqué de vous quand il était dans votre dépendance, combien ne

s'en moquera-t-il pas quand il sera libre! Il n'a pas donné de publicité

à ses jugemens; ne leur en donnez pas par votre arrêt; ne provoquez pas

un éclat qui ferait rire à vos dépens les écoliers, comme nous y rions

nous-mêmes. Si vous m'en croyez, le cahier sera remis à la place où on

l'a pris, et il n'en sera plus question.»

Cet avis prévalut.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 10 / 38 题