CHAPITRE PREMIER.

Réflexions générales. Enfance de l'auteur.--Premières impressions.--Mort

de Louis XV.--Ses funérailles.--L'Éducation domestique.--Le collége.

Je suis né le 22 janvier 1766. Mon père, sans être riche, possédait un

revenu honnête en biens-fonds, qu'il aliéna en partie pour acheter chez

les princes, frères du roi Louis XVI, des charges dont par des événemens

qu'il n'avait pu prévoir, et par suite de sa mort prématurée, la finance

a été perdue pour ses enfans. Ce qui devait augmenter sa fortune

commença notre ruine.

Je n'avais que dix ans quand il mourut. Je crois le voir encore: sa

physionomie, son maintien, les habitudes de son corps, l'expression de

son visage, le son de sa voix même, tout cela m'est présent, comme si

nous ne nous étions quittés que d'hier.

Aimable, spirituel, actif, entreprenant et ambitieux, il était fait pour

arriver à tout, s'il eût vécu âge d'homme. Il avait à peine trente-six

ans quand il fut enlevé par une fluxion de poitrine.

Son père était mort au même âge de la même maladie. Je ne suis pas

superstitieux. Ce rapprochement me revenait pourtant malgré moi dans

l'esprit quand je me trouvai dans cette fatale année.

Cela me rappelle un fait assez singulier. Un jour que je dînais chez un

de mes bons amis, _Parceval de Grandmaison_, le docteur _Alibert_, qui

voit tout en rapport avec la science à laquelle il s'est voué, et

cherchait à deviner, d'après la complexion de chacun, la maladie à

laquelle il était enclin: «Vous, par exemple, dit-il après m'avoir

attentivement considéré, vous êtes magnifiquement constitué pour la

fluxion de poitrine.--C'est donc un privilége de famille? lui

répondis-je; mon père et mon grand-père sont morts de cette maladie à

trente-six ans, et je n'en ai pas trente-sept.--Rien de tout cela ne me

surprend, reprit-il avec tranquillité; mais il ne faut pas vous en

inquiéter. En vous livrant à des travaux de tête, vous avez détourné la

tendance de la nature; vous y êtes échappé en vous faisant homme de

lettres, et c'est dommage. Quel spectacle pour un observateur que celui

qu'eût offert le combat d'une complexion énergique comme la vôtre, avec

une fluxion de poitrine bien conditionnée, et dont je vous aurais tiré!»

Mes premiers souvenirs remontent presque au commencement de ma vie. Je

me souviens parfaitement avoir habité dans une maison qui faisait

l'angle de la rue de Cléri et du boulevard, et qui n'est démolie que

depuis quelques années. Nous y demeurions en 1770, lors du mariage de

Louis XVI. Je ne vis des fêtes qui eurent lieu à cette occasion que ce

qu'on en pouvait voir par la fenêtre, c'est-à-dire l'illumination; mais

le récit des apprêts qui se faisaient à la place Louis XV, et des

événemens désastreux qui changèrent en un jour de deuil cette brillante

solennité, retentit encore à mes oreilles.

Un fait qui ne s'est jamais effacé non plus de ma mémoire, et que des

rêves ont représenté plus d'une fois à mon imagination, date de la même

époque. Une vieille voisine qui m'aimait beaucoup, et se plaisait à me

faire partager ses plaisirs, après m'avoir plusieurs fois régalé des

marionnettes, me mena un jour, à l'insu de mes parens, comme de raison,

voir une exécution à la place de Grève. Elle avait loué à cet effet une

fenêtre d'où l'on pouvait jouir tout à l'aise de cet autre spectacle. Le

patient souffrit moins que moi: on eut beau me dire que c'était un

exécrable scélérat, je ne vis en lui qu'un homme qu'on assassinait, et

que des assassins dans les hommes qui le tuaient. Effroyable impression!

l'échafaud sur lequel il monta soutenu par un prêtre, la croix sur

laquelle on l'étendit, la barre dont on lui brisa les os, la roue autour

de laquelle on plia ses membres rompus; je vois encore tout cela, et ce

n'est pas sans frissonner. De là cette irritabilité nerveuse qui, après

plus de soixante ans, n'est pas encore calmée en moi; de là aussi mon

horreur pour la peine de mort qui, pour la plupart des cas où on

l'applique, me paraît un acte d'atroce puérilité.

Un autre objet moins terrible en lui-même, et dont le souvenir

m'épouvante moins aujourd'hui, me causait aussi dans ce temps-là une

grande terreur: c'était la ridicule représentation d'un personnage dit

_le Suisse de la rue aux Ours_, que des polissons promenaient dans les

rues à une certaine époque de l'année. Ce mannequin gigantesque, car il

atteignait presque à la fenêtre de l'appartement que nous occupions au

premier, tenait en sa main le couteau avec lequel il avait répandu le

sang d'une bonne vierge de plâtre qu'on voyait alors sous grille, au

lieu où le sacrilége avait été commis. Il me paraissait bien plus

coupable que l'assassin dont j'ai parlé plus haut; j'entendais dire,

sans trop de pitié, qu'il avait été brûlé vif; et pourquoi m'était-il

odieux? parce qu'il me faisait peur.

Ce sentiment est celui qui, dans mon enfance, a exercé sur moi la plus

grande influence. Je me rappelle qu'alors je saluais avec un égal

empressement les soldats et les prêtres: l'uniforme et la soutane me

faisaient trembler.

J'avais alors quatre ans. Mes souvenirs remontent plus haut encore. Je

me rappelle assez nettement certains faits qui se rapportent au temps où

j'étais en nourrice, d'où je ne fus retiré, à la vérité, qu'à l'âge de

trois ans. On pense bien qu'on n'avait pas attendu l'époque de mon

rappel pour me sevrer. Comme le paysan à qui l'on m'avait confié était

vigneron, quoiqu'il habitât en Normandie, et qu'il y avait toujours dans

son cellier un tonneau en perce, je ne cessai pas de téter après le

sevrage, et j'allais prendre au robinet ce que le sein ne me fournissait

plus. Boire ainsi me plaisait assez; mais ce qui me plaisait davantage,

c'était de boire dans la belle tasse d'argent dont mon Silène se servait

pour déguster et faire déguster son vin; rarement, toutefois, je buvais

la tasse entière, si petite qu'elle fût. Plus curieux et plus dévot que

gourmand, je la renversais presque toujours pour admirer et pour baiser

un saint Nicolas qui était gravé à son revers, et que je prenais pour le

bon Dieu; à trois ans, j'étais aussi avancé qu'un Russe l'est à trente.

Mon père ayant transporté son domicile à Versailles en 1771, j'étudiai

là les premiers élémens du latin, chez un maître de pension presque

octogénaire. Ce bon homme, qui avait passé sous Louis XIV les premières

années de sa jeunesse, nous entretenait si souvent du grand roi, dont

tout au reste me parlait à Versailles, à commencer par Versailles

lui-même, qu'il me semble avoir vécu sous son règne.

J'ai souvent vu Louis XV; il passait plusieurs fois par semaine, pour

aller chasser, par la rue Satori, où j'étais en pension. On ne manquait

pas alors de nous mettre en ligne devant la porte, et nous de crier:

_Vive le roi!_ C'était peine perdue: le bon prince ne faisait pas plus

attention à nos voeux qu'aux doléances qui depuis cinquante ans lui

étaient adressées de tous les points de la France, qu'aux aboiemens des

chiens qu'il rencontrait sur sa route; nos voeux d'enfans ne

l'empêchèrent pas de mourir avant l'âge que lui promettait sa forte

constitution.

Louis XV avait la figure noble et calme; mais des sourcils épais lui

donnaient un caractère de dureté. Quoiqu'il se tînt très-droit, et qu'il

portât la tête haute, il me paraissait bien vieux; il n'avait pourtant

que soixante et trois ans quand il mourut; mais je n'en avais que huit.

L'inquiétude que causait la maladie du roi dans une ville entièrement

peuplée de ses domestiques me frappa vivement; et, comme je n'avais pas

assez de pénétration pour démêler dans les démonstrations de ce

sentiment, provoqué chez les vieux courtisans par la crainte de perdre

ce qu'ils tenaient du vieux roi, celles qui, chez les jeunes,

provenaient de la crainte de ne pas se saisir assez tôt des faveurs d'un

nouveau règne, je croyais le _Bien-Aimé_ bien réellement aimé. Quel fut

mon étonnement, quand je vis l'indifférence qui se manifesta à ses

obsèques! Cette cérémonie si pompeuse, et qui, d'après les anciens

usages, ne devait avoir lieu que quarante jours après le décès du

monarque, se fit presque furtivement le lendemain même de sa mort. Jetés

dans un simple carrosse de deuil, ses restes putréfiés furent traînés de

nuit, au grand galop, à la dernière demeure, à travers une populace

muette, entre deux colonnes de gardes du corps, et au milieu d'un groupe

de pages qui, le mouchoir sous le nez, se tenaient éloignés du cercueil

le plus possible, et polissonnaient avec leurs flambeaux. Je conçus dès

lors que la mort d'un roi pouvait bien ne pas être toujours une calamité

publique.

Tout reprit bientôt dans Versailles le train accoutumé. Louis XVI revint

au bout de six semaines occuper l'appartement de Louis XV. Les chasses

recommencèrent; comme son prédécesseur, il passait pour aller au _tiré_

devant la porte de notre pension; comme son prédécesseur, il y était

accueilli par des _Vive le roi!_ auxquels il ne faisait pas plus

d'attention que son prédécesseur. Le roi n'avait fait que rajeunir.

Je ne perdais pas tout-à-fait mon temps en pension; déjà je passais pour

posséder les élémens du latin, parce que je récitais mon rudiment, et

pour comprendre _Cornelius Nepos_, parce que je l'expliquais, quand, à

la sollicitation de ma mère, mon père me fit revenir à la maison pour y

continuer mes études sous la direction d'un précepteur.

L'abbé Louchart[6] ainsi se nommait celui dont il avait fait choix,

méritait sa confiance sous tous les rapports; il était instruit et

possédait l'art d'instruire. Quoique doux, il ne manquait pas de

fermeté; il n'était pas avare de ses soins. Il s'en faut de beaucoup

pourtant que j'aie fait des progrès avec lui. Entouré de distractions,

dépourvu d'émulation, j'avais pris l'étude, que j'aimais peu, dans un

dégoût invincible. Quand mon père était présent, je travaillais, mais

mal; quand il était absent, je ne travaillais pas du tout, et, fatigué

de mon oisiveté, je faisais enrager, pour me désennuyer, M. l'abbé; car

tout précepteur portant alors le petit collet et le manteau, c'était la

livrée de la condition, prenait le titre d'abbé. Après six mois d'essai,

ma mère fut obligée de consentir à ce qu'on me menât au collége.

Mais dans quel collége? Mon père avait été élevé chez les jésuites et

leur conservait quelque affection. À leur défaut, il voulait me confier

aux bénédictins, et me placer à l'école de Pontlevois. Effrayée de la

distance, ma mère proposa Juilly, collége dirigé par les oratoriens. Mon

père fit preuve d'une grande tendresse pour elle, en condescendant à ses

désirs, et en confiant mon éducation aux antagonistes des jésuites. Le

baiser qu'il me donna en me remettant aux mains de ces bons pères fut

celui d'un adieu qui devait être éternel. Un mois après il n'existait

plus.

C'est le 16 février 1776 que j'entrai dans cette maison célèbre; c'est

le 16 mars que je perdis mon père. Sa mort m'affligea profondément; je

l'ai long-temps pleurée. Le dommage qu'elle apportait à notre fortune

était considérable; mais c'est le seul que je n'appréciais pas.

Mon père se plaisait à jaser avec moi. Nos conversations n'ont pas été

sans résultat pour mon esprit; elles y ont jeté la semence de plusieurs

goûts qui ne m'ont pas encore quitté, tel surtout que celui des lettres

et de la poésie. C'est lui qui le premier m'a parlé de Voltaire, et le

premier qui, en m'en parlant, l'a qualifié du nom de grand homme.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 9 / 38 题