Pour que le temps de nous aimer soit plus long encore, nous avons
imaginé de le prolonger en arrière. C’est tricher avec le destin; c’est
berner le créateur! Nous nous efforçons de songer, elle et moi, à ce que
certains moments passés auraient pu être si nous les avions vécus côte à
côte.
Par exemple, je lui raconte: «J’ai fait un petit voyage, tu sais,
l’année dernière, dans le Midi. Un matin, je me suis promené tout seul
dans un bois de pins, et je me suis arrêté à regarder, entre les
barreaux d’une grille de fer, un coin de verger isolé dans cette forêt.
Il y avait là des choux à grosses feuilles pustuleuses, garnies de
perles d’eau, une allée tapissée d’herbe humide et bordée de jonquilles;
là-dessus, des amandiers en fleurs... tu vois?...
--Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans ce temps-là, et je vois!...
--Plus loin, il y avait une pauvre cabane fermée, comme la grille, avec
une chaîne et un cadenas couverts de rouille... tu vois?... tu vois?...
Et puis, par une échappée grande comme mon chapeau, entre des branches
de pin, ma chérie, _te souviens-tu?_ on apercevait l’azur de la rade de
Villefranche, et les villas, des dimensions de dés à jouer?...
Ses yeux se mouillent.
--Je n’étais pas là! dit-elle, je n’étais pas là!...
Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer qu’elle pénètre jusque dans
ma vie passée.
Et nous voilà tous les deux émus d’un plaisir de réhabilitation: car il
nous semble que nous ayons commis une grave faute en n’étant pas unis
dès ce temps-là, et que nous la réparions aujourd’hui.
Je continue le jeu passionné:
--Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier
qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut
s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées... On les
cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de
grandes marches fleuries; et elles alternent avec les œillets à demi
voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles
d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais
est embaumé: le ciel est complètement pur... Il y a un gros réservoir,
là, qui déverse son trop plein par un petit tuyau qu’on entend jaser;
mais je ne sais d’où vient le seul autre bruit, celui d’une poule qui
glousse...
Elle m’arrête:
--Non, non! ne continue pas; cela me fait mal...
L’eau du fleuve ne remonte pas baiser les bords charmants qui lui ont
échappé, à son passage.