Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui
avant qu’il m’abordât; il me touche, et je me crois la dupe de quelque
farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens
tragique.
Est-ce orgueil de ma part? Croirais-je le bonheur chose vulgaire? Non,
pas le bonheur qui me touche! C’est sa qualité qui m’étonne: il est de
la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon
rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif
en face de l’apparence mystérieuse des choses.
J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie
qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit
que j’ai des mots et des gestes d’enfant; je ris pour des niaiseries; et
il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien.
Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis:
«Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux: que va-t-elle
faire de moi content de la vie?...»