Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains
croisées sous la nuque; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi,
à moi, et heureuse!
Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite
veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint
les cheveux,--cette vue me fait frémir les jarrets.
Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu;
tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que
mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de
l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement
suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a
pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant
sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile
et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la
poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a
stupéfié... Qu’était-ce, en effet, que tout ceci: rêves d’enfant,
exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout
ceci ne devait aboutir?... Pour la première fois, je sens que tout ceci
et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un
magnifique amour... Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes;
chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite: ô vous, jeunes
gens! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous!
Une demi-heure après.
A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris,
rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit; que je
suis moi-même un être borné: en effet, le flot de ces cheveux, ce bras
nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que
j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne
soupçonne rien, je ne désire rien; non, rien, je le jure...
Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure?... Qu’était-ce
que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot
venu?...