J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je
rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a
lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne: ce seront des mots
dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les
heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si
lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir
souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. Un seul de
ces mots, par le ravissement qu’il procure, montre combien l’abandon
rapide et sans scrupule à la volupté est de goût pauvre et rudimentaire;
et il faudra bien aussi trouver un autre terme que celui de
«volupté»,--devenu abject,--pour dire ce tressaillement profond, total,
magnifique, éperdu et grave, dont on ne saurait vraiment pas affirmer
que c’est de plaisir qu’il est fait.
Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se
raconte incomplètement au dehors! Quand aucun œil humain ne devrait
jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur
ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y
ai écrit.
Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens
qui sont nés heureux: je me repais du moment présent.