J’ai dû passer la matinée au musée de Versailles, et, après déjeuner,
elle est venue me rejoindre dans le parc...
Souviens-toi à jamais de son image.--elle était debout contre le socle
de la Diane, à droite avant de descendre au bassin de Latone;--et de ce
saut du cœur, en toi, au moment où tu t’es dit: «La voilà!»
Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime.
C’était une belle journée; le vent était un peu froid, mais je savais
bien que là-bas il y avait un abri, au soleil... C’est tout à fait à
l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris
d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au
grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a
jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans
les ormes dorés; quelques feuilles sèches remuaient autour de nous: nous
nous sommes tus pour le plaisir de goûter ce grand calme, et nos yeux
s’amusaient à regarder la pointe argentée des herbes que l’air
caressait, et qui luisaient comme les poils de la loutre au jour. Des
vols de moucherons parsemaient l’atmosphère d’une poussière lumineuse.
On se sentait loin et retirés, plus loin que dans la campagne romaine ou
dans les champs de Paestum. Autour de nous, des souvenirs voltigeaient
en fantômes... Elle m’a indiqué du doigt, un moment, derrière nous,
entre les pilastres de marbre rose, les balcons de fer, à demi
déchaussés, derrière lesquels sont closes les hautes persiennes:
--Si quelqu’un allait ouvrir?...
Et cela m’a fait sourire comme une allusion à un fait absolument
impossible. J’ai failli lui dire: «Mais tout est mort, nous sommes dans
le passé!...» Cependant nous avons entendu un cri d’oiseau, puis,
presque en même temps, une petite cloche lointaine a tinté trois heures,
et cela a été fini pour les mouvements et pour les bruits; le vent seul,
à de longs intervalles, passait à travers les arbres, et, derrière lui,
les feuilles tombaient.