9 octobre.

L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte

d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs

chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le

bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une

bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles

odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées

et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure

d’allégresse... A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se

balance au bout de son fil; elle me confond avec le poirier sous lequel

je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent

au-dessus des glycines...

Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et

acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse!

J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui

sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée

pour lui.

Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en

vais!...

Paris, 11 octobre.

Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme

qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant

travailler et dormir... Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au

balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore

d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir.

Il fait trop beau: toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes

comme en juillet; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je

discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui

ont peiné le jour sont lents le soir: les mouvements modérés sont pour

eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux

fenêtres où des couples s’embrassent; sur les balcons des ombres se

rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc,

mon Dieu! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité!

Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes,

j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un

air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les

personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre,

pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut,

s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante:

quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon

rêve; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir!...

Mon amour · 第 72 / 126 题