L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte
d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs
chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le
bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une
bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles
odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées
et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure
d’allégresse... A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se
balance au bout de son fil; elle me confond avec le poirier sous lequel
je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent
au-dessus des glycines...
Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et
acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse!
J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui
sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée
pour lui.
Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en
vais!...
Paris, 11 octobre.
Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme
qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant
travailler et dormir... Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au
balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore
d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir.
Il fait trop beau: toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes
comme en juillet; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je
discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui
ont peiné le jour sont lents le soir: les mouvements modérés sont pour
eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux
fenêtres où des couples s’embrassent; sur les balcons des ombres se
rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc,
mon Dieu! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité!
Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes,
j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un
air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les
personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre,
pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut,
s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante:
quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon
rêve; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir!...